CHAPITRE VI

La Conspiration de Cellamare. — Malgré ses dénégations, Richelieu avait pactisé avec l’Espagne. — Son arrestation tardive et mouvementée. — Il est enfermé pour la troisième fois à la Bastille. — Rigueur, dans le début, de son incarcération. — Animosité de la Palatine contre «le gnome». — Intervention des deux princesses en faveur de Richelieu qui obtient de notables adoucissements. — Le duo d’Iphigénie. — Véhémente indignation de la Palatine contre sa petite-fille. — A quel prix celle-ci obtient la grâce et la liberté de Richelieu. — La duchesse de Modène.

La haine de la duchesse du Maine contre le Régent qui avait fait casser, au détriment de son mari, le testament de Louis XIV; la rancune de grands seigneurs éloignés du pouvoir; le calcul d’ambitieux, s’efforçant d’y parvenir, avaient singulièrement servi les desseins, dont le cardinal Alberoni, premier ministre du roi d’Espagne, avait confié l’exécution au prince de Cellamare, ambassadeur de Philippe V en France.

Ce diplomate, s’aidant de ces diverses complicités, devait faire arrêter le duc d’Orléans, au milieu d’une fête, l’envoyer dans une forteresse, et lui substituer, comme Régent, le roi d’Espagne, grand-oncle du jeune Louis XV.

Plusieurs causes contribuèrent à l’avortement de ce complot: les révélations du copiste Buvat, chargé par Cellamare de transcrire des documents dont la teneur lui avait paru suspecte; la curiosité d’une proxénète qui avait surpris certaines confidences échangées dans les salons de sa maison close et les avait communiquées à l’abbé Dubois, ministre du Régent; l’échec d’un coup de main dirigé contre le duc d’Orléans; enfin l’arrestation du courrier porteur des dépêches de l’ambassadeur d’Espagne et la saisie de lettres d’Alberoni qui ne laissaient aucun doute sur les projets du Cardinal, ni sur l’identité des conspirateurs.

Ce fut en décembre 1718 que la conjuration fut découverte, et tout aussitôt le prince de Cellamare, le duc et la duchesse du Maine, et avec eux nombre de complices[74] de divers états, étaient arrêtés et incarcérés.

[74] On avait dressé une liste de 150 suspects (Général Piépape: La Duchesse du Maine, 1910, p. 237).

Le duc de Richelieu ne fut pas inquiété, pour le moment du moins. Il avait participé, cependant, au complot; et nous ne serions pas autrement surpris que sa culpabilité fût déjà connue. La Fillon, cette entremetteuse, qui avait si bien renseigné Dubois, comptait, dans sa clientèle, plusieurs roués de la Cour, et parmi eux, le duc de Richelieu[75], à qui sa vantardise et sa réputation de brillant conteur faisaient oublier maintes fois les notions de la plus élémentaire prudence.

[75] Soulavie, dans ses Mémoires de Richelieu, dit que son héros avait conservé des anecdotes singulières de la maison en question, «Anecdotes que les auteurs de sa Vie privée ne copieront point aussi impunément que celles des quatre premiers volumes de la 1re édition de ces Mémoires».—Ces anecdotes «singulières» ne paraissent pas avoir été jamais publiées.

Le malin singe qu’était Dubois (et qui sait si, avant Buvat et avant la Fillon, il ne tenait pas en main tous les fils de l’intrigue?) voulut attendre sans doute que Richelieu, s’endormant dans une trompeuse sécurité, lui livrât, en se livrant lui-même par d’imprudentes paroles, des secrets jusqu’alors ignorés.

Mais, pour être aussi étroitement surveillé, le jeune duc n’en avait pas moins des intelligences dans le camp ennemi. Il commençait déjà à mettre en pratique le système d’influences qui devait lui assurer par la suite de si précieux avantages. Il faisait de la femme, qu’elle fût sa maîtresse ou son amie, une alliée et une associée. Or, il s’en trouvait une qui, vivant dans les meilleurs termes avec le Régent, tenait Richelieu au courant des faits et gestes du prince. Ce fut ainsi que l’ancien aide de camp de Villars put apprendre au Maréchal, dans les derniers jours de 1718, qu’on devait l’arrêter le 31 décembre (dans l’affolement de la première heure on voyait des conspirateurs partout). Et Richelieu n’avait nullement tenté de se prévaloir de cet avis confidentiel auprès du Maréchal; car Villars reconnaît qu’il reçut le même avertissement d’un certain Pinsonneau, «homme de mérite, attaché, pendant 30 ans, au secrétariat du ministère de la Guerre[76]». Le héros de Denain en fut malade de saisissement.

[76] Mémoires du Maréchal de Villars (édit. Vogüé), t. IV, p. 123.

S’il avait été soupçonné à tort d’avoir voulu pactiser avec l’Espagne, Richelieu, au contraire, allait être bientôt convaincu d’avoir devancé les offres de trahison.

«Vous serez le bienfaiteur de votre patrie, lui écrivait Alberoni.»

Des lettres de ce même prélat à l’adresse de Richelieu avaient été interceptées et remises à Dubois. Celui-ci en avait pris connaissance; et le garde des sceaux d’Argenson les avait fait tenir, bien et dûment recachetées, au destinataire, par un agent provocateur qui lui aurait promis monts et merveilles au nom de Philippe V.

Est-ce absolument exact[77]? En tout cas, Richelieu avait entamé des pourparlers avec l’Espagne et consenti à soutenir ses revendications contre le Régent, même au détriment de la France[78].

[77] Le marquis d’Argenson laisse entendre (Mémoires, t. I, p. 23) que son père, le terrible garde des sceaux, avait, suivant l’habitude constante de son administration, un agent, peut-être un serviteur de Richelieu, en contact permanent avec le duc.—Le mémorialiste ajoute que le garde des sceaux, l’auteur de l’arrestation de Richelieu, avait les preuves certaines de la culpabilité de son justiciable.

«M. le duc d’Orléans, note Dangeau (Journal, t. XVIII, 23-24), dit qu’il a quatre lettres de sa main, écrites au Cardinal Alberoni, dont il y en a trois de signées. Il demandait, pour récompense de ses services, qu’on lui promît de le faire colonel du régiment des gardes.»

[78] D’après Lemontey (Histoire de la Régence, t. I, pp 232-233), on trouva la lettre d’Alberoni qui accréditait un de ses agents, Marini, auprès de Richelieu; et on représenta à celui-ci deux billets écrits de sa main à deux émissaires du ministre espagnol, ainsi qu’une lettre adressée par Richelieu au Maréchal de Berwick pour lui demander de laisser quelque temps encore son régiment à Bayonne. «Vous aurez été sans doute surpris d’apprendre, écrivait Dubois à Berwick le 1er avril, par le courrier que M. Le Blanc a dû vous dépêcher hier, que M. le duc de Richelieu devait livrer Bayonne aux Espagnols, et qu’il a été mis à la Bastille où il n’a pu disconvenir de son intelligence avec le cardinal Alberoni.»

Pour quelle raison et dans quel but? La question n’a jamais été suffisamment éclaircie.

Il semble néanmoins qu’en cette occurrence, Richelieu ait obéi tout à la fois aux suggestions d’un amour-propre profondément ulcéré et à des considérations, autrement blâmables, d’intérêt personnel.

Un manuscrit du temps[79] que nous avons découvert à la Bibliothèque de la Ville de Paris, et dont l’auteur nous est inconnu, nous paraît fournir une explication vraisemblable des motifs qui déterminèrent Richelieu, étant donnée la mentalité, un peu trouble et complexe, de ce héros de boudoir. Ce qui ne laisse pas d’être piquant, c’est que la même version se retrouve, en partie, dans les Anecdotes de Rulhière, ce joli roman d’amour pervers, écrit longtemps après l’historiette suivante, sous l’inspiration, sinon sous la dictée du principal intéressé:

«Les défenses menaçantes que le duc de Bourbon avait faites à Mlle de Charolais, sa sœur, de voir le duc de Richelieu, non plus que les affronts sanglants qu’il avait fait faire à Richelieu, même pour le détourner de son amour pour sa sœur, bien loin de désunir ces deux tendres cœurs, n’avaient fait que resserrer les doux liens qui les enchaînaient.

«On employa des moyens plus efficaces; on prit des mesures pour leur ôter les occasions de se voir. La Princesse, ne pouvant renfermer en soi la tristesse que lui causait la privation de son amant, cherchait à se soulager par ses larmes. Le Duc, son frère, l’ayant trouvée un jour fondant en pleurs, crut, non sans raison sans doute, qu’elle était grosse et lui dit qu’on aurait soin d’envoyer chercher une sage-femme pour l’accoucher[80]. Ces discours, joints aux autres duretés qu’on lui témoignait, la portèrent à consentir à la proposition que lui fit son amant de la faire enlever, pour la conduire en Espagne où il méditait de se retirer.

[79] Manuscrit 6691, Mémoires pour servir à l’Histoire de France ou Recueil contenant plusieurs anecdotes de la Cour, par le Marquis de ***.

[80] D’après le Journal, les Mémoires et Correspondance de Marais (1863), t. I, pp. 340 et suiv., un dialogue du même genre se serait établi, mais quinze mois après, entre Mlle de Charolais et la Princesse, sa grand’mère; Mlle de Charolais: Je suis grosse.—La Princesse: Eh bien, ma fille, il faut accoucher.

«Les choses ainsi arrangées du côté de l’amour, le duc de Richelieu s’adressa au Cardinal Alberoni qui, pour lors, comme on sait, régentait la Monarchie et la famille royale d’Espagne. Il lui offrit de faire passer son régiment qui était sur les frontières, au service du roi d’Espagne, et l’assura que Saillant, son ami, en ferait de même, moyennant que son Éminence voulût envoyer de l’argent à ce dernier, pour redresser ses affaires qui étaient fort dérangées.»

En effet, Mlle de Charolais avait fait l’impossible, comme le racontait la Palatine, pour épouser Richelieu; et celui-ci, indigné, suivant Rulhière, des propos tenus sur «la disproportion» d’un tel mariage, aurait offert à Cellamare de donner à l’Espagne Perpignan et le régiment qu’il y commandait, si Philippe V le dotait d’une souveraineté dans son royaume qui lui permît d’épouser... Mlle de Valois.

Dans la pensée de Richelieu, la préférence qu’il accordait à la fille du Régent sur la sœur du duc de Bourbon, devait mortifier cruellement le duc d’Orléans que détestait Philippe V. Cellamare, enchanté, avait accepté la proposition, mais le courrier qui avait emporté le projet de traité, avait été arrêté et fouillé en cours de route.

L’auteur des Mémoires pour servir à l’Histoire de France attribue la découverte de la correspondance secrète de Richelieu à des causes autrement romanesques.

Pendant que le duc, pour assurer le succès de l’enlèvement de Mlle de Charolais, négociait avec l’Espagne, «il eut occasion de sentir que Mme de Berry[81], fille du Régent, était plus aimable que Mlle de Charolais. Il abandonna celle-ci pour se donner tout entier à la première, qui reçut sa déclaration d’amour d’une manière à lui faire comprendre qu’on n’en resterait pas aux paroles et qu’on ne désirait que de la réalité. Mlle de Charolais, touchée au vif de la désertion de son amant, publia le dessein qu’il avait formé à son occasion de se jeter dans le parti espagnol. Le Régent en fut informé, et, soit par tendresse pour sa fille qui aurait perdu en Richelieu un de ses amusements, soit qu’il ne trouvât pas à propos de le laisser passer au service de Philippe V, qu’il regardait peut-être comme le seul capable de lui fermer le chemin du trône, il fit observer la conduite de Richelieu. On intercepta des lettres d’Espagne[82] par lesquelles on fut convaincu de ses projets qui furent bornés par la Bastille.»

[81] L’auteur ou le copiste a commis évidemment un lapsus. C’est Mlle de Valois qu’il faut lire; non pas que Richelieu n’ait bénéficié des faveurs de la duchesse de Berry, cette autre fille du Régent; mais ce dut être plus tard. La Gazette de la Régence, d’E. de Barthélemy, dit cependant (p. 328) que Richelieu «devra sans doute sa liberté à la Duchesse de Berry».

[82] Correspondance de Madame (édit. Jœglé, 1880), t. II, 30 mars 1719, 7 heures du matin.

La Bastille!

Superstitieux comme beaucoup de libres-penseurs (et nous constaterons qu’il fut toute sa vie l’un et l’autre), Richelieu était hanté de cette idée qu’une troisième détention dans la prison d’État lui serait fatale. Il l’avait dit à «la jeune duchesse d’Estrées[83]» et «à bien d’autres». Aussi, quelle ne dut pas être sa terreur, quand, après avoir été oublié près de trois mois, en son hôtel de la Place Royale, il vit, autour de son lit, dans la matinée du 29 mars (il s’était couché à 5 heures) toute une bande d’archers[84], que dirigeait M. de Sourches, grand-prévôt de la maison du roi, chargé de le conduire à la Bastille! Mais, grâce à sa présence d’esprit, Richelieu se ressaisit aussitôt. Il avait sous son chevet, au dire du familier vendu à d’Argenson, une lettre d’Alberoni qui eût suffi à le faire décapiter. Il invoqua, en se levant, les exigences d’un besoin naturel, et, sous prétexte d’y satisfaire pudiquement, il enleva avec prestesse le billet compromettant, et l’avala avec non moins de subtilité[85].

[83] Les correspondants de la Marquise de Balleroy (édit. E. de Barthélemy, 1883), t. II, p. 43.

[84] Buvat: Journal de la Régence (1865, 2 vol.), t. I, p. 269.—Les Mémoires du Marquis d’Argenson, t. I, p. 23, disent que les archers étaient au nombre de 20, commandés par Duchevron, lieutenant de la prévôté.—Dangeau, de même (XVIII, 23).

[85] Mémoires du Marquis d’Argenson, t. I, p. 23.

L’opération policière avait été si vivement menée, qu’il était incarcéré à la Bastille à dix heures du matin[86], pendant que son ami, le marquis de Saillant, colonel de l’autre régiment de Bayonne, qu’il entraînait dans sa disgrâce, était, à son tour, arrêté et conduit pareillement à la Bastille.

[86] Buvat: Journal de la Régence (édition Campardon), loco citato.

Richelieu fut, tout d’abord, «resserré dans un endroit où l’on met ceux dont l’affaire est mauvaise», écrit un contemporain[87]: «la Calotte», un cachot octogone, ne recevant le jour que par une étroite ouverture, sentant le moisi, avec une chandelle fichée dans le mur, sans table, ni chaises, une méchante paillasse pour lit, sous prétexte que la forteresse regorgeait déjà de prisonniers; c’est du moins Soulavie qui l’affirme de l’aveu du principal intéressé.

[87] De Barthélemy: Gazette de la Régence, p. 325.

Villars, qui avait pris à cœur (cherchez la femme!) le sort de son ancien aide de camp, note, en termes moins mélodramatiques, que Richelieu avait été enfermé «dans une espèce de cachot[88]».

[88] Mal de Villars: Mémoires, t. III, p. 133.—Dangeau dit: «Dans une petite chambre qui est au-dessus des cachots et qui n’a de jour que par en haut (XVIII, 24).»

Mais le détenu, à qui sa vanité coutumière avait rendu une certaine assurance, affectait de se détacher de toutes ces contingences. N’avait-il pas demandé, le premier jour, qu’on «lui envoyât les violons[89]»?

[89] De Barthélemy: Gazette de la Régence, p. 327.

Au reste, avisé, le 10 mars, par un billet de Mlle de Valois, de la mauvaise tournure que prenait pour lui l’information judiciaire, il avait brûlé, à son hôtel de la Place Royale, toutes les pièces qui pouvaient trahir son entente avec l’Espagne[90].

[90] Général Piépape: La duchesse du Maine, 1910, p. 237.

Mais il avait affaire à forte partie. D’Argenson, d’accord avec ses deux compères Dubois et Le Blanc, secrétaire d’État au département de la Guerre, avait avidement examiné les papiers saisis chez Richelieu, toute une cassette de billets doux, paraît-il; et, le 4 avril, leur destinataire se voyait obligé à comparaître pour la seconde fois, devant le garde des sceaux, bien décidé à ne reculer devant aucune manœuvre pour arracher des aveux au prévenu. On prétendit qu’au troisième interrogatoire, il avait, de ses yeux effroyables, et de sa voix, non moins atroce, désigné au jeune duc la place où Biron avait été décapité. «M. de Richelieu avoue tout», écrit un correspondant de la marquise de Balleroy, Caumartin de Boissy, que ses rapports d’amitié et de famille avec les d’Argenson pouvaient autoriser à de telles confidences[91].

[91] Les Correspondants de Mme de Balleroy, t. II, p. 43.

Nous trouvons une version bien différente dans les Mémoires de Mlle de Launay, la femme de chambre de la duchesse du Maine, enfermée elle-même à la Bastille comme un des agents les plus actifs de cette conspiration qui était beaucoup plus celle de sa maîtresse que celle de Cellamare:

«Malgré les traitements les plus durs, rapportent ces Mémoires, malgré les interrogatoires longs et fréquents que subit M. de Richelieu et toutes les adresses qu’on employa pour le surprendre, jusqu’à des lettres contrefaites d’une princesse qui s’intéressait à lui, on ne put se rendre maître de son secret[92]

[92] Mémoires de Mme de Staal (Mlle de Launay) édition Lescure, t. I, p. 227.

Du reste, la nouvelle de son arrestation, le récit, plus ou moins exact, de son séjour à la Bastille, avaient singulièrement ému l’opinion publique, satisfait sans doute de nombreuses rancunes, mais aussi attristé bien des cœurs et fait pleurer bien des beaux yeux.

Villars en éprouva une profonde affliction; et, quoique, dans ses Mémoires, il ne ménage pas les critiques au roué impénitent, on sent qu’il ne peut se défendre d’une vive sympathie pour l’adolescent qui avait fait ses premières armes sous ses ordres.

«Fort coquet, peu fidèle, on n’a pas vu de jeunes hommes faire plus de conquêtes et de plus distinguées...»

Il remarque que Richelieu «jouait très gros jeu»; et il se demande, avec une pointe de malice, comment, au milieu d’occupations si variées et si encombrantes, ce parfait courtisan avait trouvé le temps de conspirer. Il constate, lui aussi, la présence d’esprit du prisonnier qui ne se laisse pas embarrasser par les questions du garde des sceaux[93].

[93] Mémoires de Villars, t. III, p. 133.

En revanche, la Palatine éclate en reproches, en invectives, en malédictions contre l’homme qu’elle hait le plus au monde. Il semble que la défection de Richelieu l’ait stupéfiée. Comment, dit-elle, ce fourbe est encore venu, le 28 mars, chez le marquis de Biron, grand ami du Régent, protester de son dévouement pour mon fils et de son ardent désir de regagner son régiment, pendant qu’il échangeait avec Alberoni les lettres les plus abominables[94]. Ce n’est qu’un «cerveau brûlé». Il n’est pas, d’ailleurs, de termes injurieux dont elle ne l’accable. Et même elle en imagine un absolument inattendu et qu’elle répète fréquemment: elle l’appelle «le gnome», car «il ressemble à un lutin». De tout temps, et surtout chez les femmes, le cerveau allemand, si épais qu’il soit, se montra volontiers accessible au romantisme nébuleux du monde fantastique.

[94] Correspondance de Madame, duchesse d’Orléans (édition Jœglé, 1880), t. II, 30 mars 1719.

Une lettre de la Palatine du 31 mars concilie assez bien les opinions contradictoires émises par des témoignages contemporains sur l’attitude du prisonnier devant les magistrats enquêteurs: «Aussitôt qu’on a montré au duc de Richelieu sa lettre à Alberoni, il a avoué tout ce qui le regarde personnellement, mais il n’a rien dit au sujet de ses complices[95]

[95] Correspondance de Madame (édit. Brunet), 1863, t. II, p. 83.

La lettre du 17 avril expose l’ensemble des griefs, justifiés ou non, de cette ennemie implacable.

«Le duc de Richelieu est un archi-débauché et un poltron. Il ne croit ni en Dieu, ni en sa parole; de sa vie il n’a rien fait et ne fera jamais rien qui vaille; il est ambitieux et faux comme le diable... Je ne le trouve pas aussi bien que toutes les dames qui sont folles de lui. Il a une fort jolie taille et de beaux cheveux, le visage ovale et des yeux très brillants; mais tout, dans sa figure, indique le drôle; il est gracieux et ne manque pas d’esprit, mais il est d’une insolence rare, c’est le pire des enfants gâtés. La première fois qu’il fut mis à la Bastille, ce fut pour avoir dit qu’il avait été au mieux avec Mme la Dauphine[96], et avec toutes ses jeunes dames, ce qui était le plus horrible des mensonges; la seconde fois, ce fut parce qu’il fit lui-même savoir que le chevalier de Bavière voulait se battre avec lui[97]

[96] Ibid., (édit. Jœglé), 1863, t. II, 27 avril 1719.

[97] Voir [page 29].—C’est vraisemblablement sur cet incident, vrai ou faux, mais diversement conté par Dangeau, que se greffa, à cette époque, la légende de la poltronnerie de Richelieu.

Mais Madame avait beau vitupérer la «folie» des nobles amies du détenu: elles ne s’en montraient pas moins ardentes à défendre la cause de Richelieu, et, faute de mieux, à lui adoucir les rigueurs de sa captivité. Bien que le prisonnier affectât, par fanfaronnade, de ne pas prendre au sérieux les menaces du Régent, de cet «ogre» qui, sous le «masque de Barbe-Bleue», prétendait avoir entre les mains de quoi faire couper quatre fois le cou au conspirateur, MMlles de Valois et de Charolais, oubliant leurs griefs réciproques, se concertaient pour sauver «une tête si chère».

La légende veut que ces deux princesses[98] aient pu se faire ouvrir, de nuit, les portes de la Bastille et pénétrer jusqu’à leur amant. Elles apportaient avec elles des briquets et des bougies, de l’argent et des bonbons; et tous trois, dans l’horreur de ce noir cachot, préparaient les réponses que devait faire l’accusé aux interrogatoires de Le Blanc et de d’Argenson.

[98] Les Mémoires de Maurepas—une autre publication de Soulavie—disent (t. II, p. 154) que Mlle de Valois était enceinte des œuvres de Richelieu; n’ont-ils pas confondu avec Mlle de Charolais?

Cependant, au bout de quelques jours, sur l’insistance des princesses, le garde des sceaux consentait à se relâcher de sa sévérité. Richelieu fut transféré de sa tour, comme l’écrit Mlle de Launay, dans une chambre moins incommode.

Mais, «la proximité d’un homme si alerte obligea de prendre les plus grandes précautions. Le lieutenant du roi (il était amoureux de la mémorialiste) crut devoir mieux serrer les clefs qu’il avait accoutumé de laisser à ma porte, devant laquelle les habitants du quartier passaient pour aller à leur promenade. Quoiqu’ils fussent toujours bien accompagnés, on ne voulait pas laisser sous les yeux cet objet de scandale[99]

[99] Mémoires de Mlle de Launay, p. 227.

Dès lors, Richelieu put se faire servir par un de ses valets de chambre et se procurer des livres, un tric-trac et même une basse de viole (un violoncelle)[100]; il était, nous l’avons vu, grand amateur de musique.

[100] Journal de Dangeau (t. XVIII, pp. 23-24), 3 avril.

Il obtint, en outre, par l’intermédiaire de Le Blanc, la faveur d’aller dîner avec certains de ses compagnons de captivité chez le gouverneur. Mlle de Launay nous dit quelles étaient les autres distractions de cet amoureux en cage:

«En sortant de table, comme il faisait extrêmement chaud, nous nous mîmes à la fenêtre. Le lieutenant me proposa de chanter: je commençai une scène de l’opéra d’Iphigénie[101]; et le duc de Richelieu, aussi à sa fenêtre, chanta ce qu’Oreste répond dans cette scène convenable à notre situation. Maisonrouge (le lieutenant du roi) qui pensa que cela m’amusait et qui peut-être voulait faire diversion, me laissa achever toute la scène.»

[101] Iphigénie en Tauride, opéra-tragédie, par Dupré et Danchet, musique de Deschamps et Campra (1704).

La surveillance, qui avait jusqu’alors étreint Richelieu, se relâchait sensiblement.

Le Régent lui-même fermait les yeux; et l’intéressant prisonnier se promenait fréquemment sur le bastion «la perruque frisée, en habit brodé ou en robe de chambre de soie rose floquetée de rubans blancs». Et ce fut bientôt, par la rue Saint-Antoine jusqu’à la Bastille, la promenade de la Cour, pour admirer ce joli petit seigneur, envoyant sourires et baisers aux charmantes dames, qui se pressaient aux fenêtres des maisons voisines ou à la portière de leurs carrosses, «pour voir cette belle image», grogne la Palatine.

Car si son fils commençait à désarmer, elle ne dérageait pas, tout en écrivant l’histoire à sa façon. Elle ne voulait pas que le «gnome» fût primitivement de la conspiration de Cellamare: «Il avait ourdi une intrigue de son côté; il s’était mis dans la tête de se rendre un personnage tellement considérable, qu’on ne pourrait lui refuser un mariage très au-dessus de tout ce qu’il pouvait prétendre; lorsqu’il a vu que cet espoir s’évanouissait, il s’est, par dépit, jeté dans un complot[102]

[102] Correspondance de Madame (édit. Brunet), t. II, p. 103, 30 avril.

Madame s’était faite ainsi l’écho d’un bruit de Cour, auquel Mlle de Charolais s’efforçait de donner consistance, mais en innocentant à fond Richelieu: «L’affaire de Bayonne ne saurait être vraie, disait-elle, car le duc, qui n’a rien de caché pour moi, m’en eût parlé.»

Cette Amazone qui eût, de grand cœur, dégaîné pour son chevalier, se refusait à voir le Régent; et celui-ci, d’autre part, était querellé, chaque jour, par sa fille, Mlle de Valois, impatiente de savoir Richelieu en liberté.

Jusqu’alors, Madame n’avait parlé de cette princesse qui lui tenait par les liens du sang. Mais le scandale devenait maintenant trop public pour qu’elle en dissimulât l’énormité à ses correspondants. C’est, le 12 mai, à Saint-Cloud qu’elle leur signale «l’horrible coquetterie» de sa petite-fille avec cet «endiablé» duc de Richelieu, assez fat pour laisser traîner les lettres que lui écrivit Mlle de Valois. Les jeunes gens de la Cour les ont vues: on y lisait que la princesse «lui donnait rendez-vous ici». La grand-mère n’a pas voulu se charger de sa petite-fille, malgré le désir qu’en témoignait sa bru, «parce qu’on ne la trompe qu’une fois». (Elle avait donc été déjà la dupe de Mlle de Valois). Elle a «horreur de cette évaporée». Puis elle se retourne contre son fils: «Ce duc impertinent et hardi se moque de tout. Il fait le fier à cause de la bonté du Régent pour lui. Châtié comme il le mérite, il mourrait sous les verges... Je ne suis pas cruelle de ma nature; mais ce polisson-là, je le verrais pendre sans verser une larme[103]!» Voilà bien la sensibilité allemande!

[103] Correspondance de Madame (édition Jœglé), t. II, 12 mai.

Il semblait, en effet, qu’à mesure que les récriminations devenaient plus vives de part et d’autre, le duc d’Orléans penchât davantage pour l’indulgence. Dès les premiers jours, il avait laissé pressentir cette volte-face:

—«On en apprend plus qu’on n’en veut savoir», disait-il à Villars, qui l’interrogeait sur la culpabilité de son protégé[104].

[104] Mémoires de Villars, t. III, p. 133.

Et Dubois, l’âme damnée du Régent, lui reprochait une clémence, qui n’était, au fond, qu’un adroit marchandage.

Ce père de famille, d’une insouciance notoire, trouvait cependant que Mlle de Valois était d’un placement difficile. Il avait récemment choisi pour gendre le prince de Piémont. Mais Madame «avait eu la bêtise» de jouer à l’épistolière avec l’histoire de cette porte de communication ouverte entre l’appartement de sa petite-fille et la maison de Richelieu. Comme de juste, on en avait jasé et... le mariage s’était rompu[105]. Mais voici qu’au lendemain de cet échec, la découverte de la conspiration de Cellamare offrait au Régent une occasion inespérée de se débarrasser enfin de sa fille. C’était cette fois, au duc de Modène, peu ou prou renseigné, qu’il destinait ce trésor. Et, sans plus tarder, il signifiait à Mlle de Valois qu’elle eût à prendre cet époux, en échange de la grâce pleine et entière de Richelieu[106]. Ce ne fut pas sans avoir protesté, pleuré, sangloté, que cette «malheureuse amante», comme on disait alors, «sacrifia l’Amour sur l’autel de l’Hyménée». Et Rulhière termine l’anecdote par de menus faits d’observation, qui fixent, comme en un décor d’opéra, les attitudes respectives des trois protagonistes de cette comédie dramatique.

[105] Mémoires de Besenval, t. I, p. 111.

[106] Anecdotes sur le duc de Richelieu, par Rulhière (édition Asse), p. 12.

Le jour de la cérémonie officielle, affirme-t-il avec une désinvolture qui n’a cure de la chronologie, Richelieu était libre[107]: ce fut une double joie pour Mlle de Charolais, qui était là, triomphant du désespoir de sa rivale; quant au duc, il avait voulu assister, lui aussi, dans la chapelle des Tuileries, à cette solennité matrimoniale; et il «lorgnait» impudemment Mlle de Charolais, comme s’il eût voulu se consoler par avance «de la perte d’une conquête aussi brillante[108]».

[107] Nous avons retrouvé, à la Bibliothèque de l’Arsenal, dans les Archives de la Bastille, l’ordre d’élargissement qui rendait à Richelieu sa liberté (Dossier 10672):

Monsieur de Launay, ayant bien voulu, de l’avis de mon oncle, le duc d’Orléans, régent, permettre que mon cousin le duc de Richelieu, lequel, en conséquence de mes ordres, est actuellement détenu en mon château de la Bastille, en soit élargy. Je vous envoie cette lettre pour vous dire que vous ayiez à le laisser pour cet effet sortir de mondit château sans délay ni difficulté. Et la présente n’étant pour autre fin, je prie Dieu qu’il vous ayt, Monsieur de Launay, en sa sainte garde. Écrit à Paris, le 30e d’août 1719.

Louis,

Le duc de Richelieu,
Le Blanc.

La vérité, telle qu’elle apparaît dans le récit de l’historiographe Dangeau, est autant impressionnante, en sa simplicité, que la scène théâtrale composée par Rulhière. Les pourparlers officiels pour le mariage de Mlle de Valois datent de la fin d’octobre 1719 et la bénédiction nuptiale ne fut donnée aux Tuileries que le 12 février 1720; mais, dans l’intervalle, le 6 novembre 1719, au cours d’une promenade à cheval au Bois de Boulogne, Mlle de Valois, en sortant par la porte Maillot, fut victime d’un accident mystérieux qui resta inexpliqué. En ne se baissant pas assez sur l’encolure de son cheval, elle se heurta si violemment à la tête qu’elle en fut blessée; elle fut saignée le soir et on lui «rasa» une partie des cheveux pour constater et panser la plaie qui n’offrait d’ailleurs aucune gravité. Au lendemain du mariage, elle tomba malade et ne se décida que tardivement à partir pour Modène: encore le voyage fut-il très long, en raison de cet état de santé: elle n’arrivait à destination que le 20 juin 1720 (Dangeau: Journal, t. XVIII, passim).

En tout cas, si l’anecdote de Rulhière est exacte, elle ne doit prendre date que du 12 février 1720.

[108] Anecdotes de Rulhière (édit. Asse).—Les Mémoires de Besenval (t. I, p. 113) soulignent plus énergiquement le cynisme de Richelieu, qui «révolta tout le monde, en joignant à l’inconséquence d’assister à la cérémonie du mariage l’audace de parler à l’oreille de Mlle de Charolais, en regardant Mlle de Valois. Et toutes deux en conçurent contre lui une haine qu’elles gardèrent jusqu’à leur mort.» Dans cette dernière phrase, l’opinion de Besenval est complètement erronée, du moins en ce qui concerne Mlle de Valois.

Il reçut cependant de la nouvelle duchesse de Modène une autre consolation, d’un prix inestimable, s’il faut en croire les informations recueillies par Rulhière. Avant de partir pour l’Italie, la jeune épousée disposa, en faveur de Richelieu, d’un bien qui aurait dû appartenir uniquement à son mari. Et comme il faut qu’en notre pays tout finisse par des chansons, deux couplets de Momus fabuliste, une pièce du Théâtre Français, firent une allusion, à peine voilée, à cette disgrâce conjugale[109].

[109] Anecdotes de Rulhière (édit. Asse).—Maurepas (Mémoires, I, 152) affirme qu’elle «apporta à son mari une étrange maladie qu’elle tenait de son amant».—Momus fabuliste ou les Noces de Vulcain, par Fuzelier, jouée en 1719.

De leur côté, les satiriques de Cour n’avaient pas attendu pour railler, dans un facile jeu de mots, le médiocre mariage de Mlle de Valois. Ils faisaient dire à la victime:

J’épouse un des plus petits princes,

Maître de très petits États,

Quatre desquels ne vaudraient pas

Une de nos moindres provinces.

Nul jeu; finance très petite.

Quelle différence, grand Dieu,

Entre ce pauvre et triste lieu,

Et le riche lieu que je quitte[110]!

[110] Mélanges historiques, politiques et satiriques (De Boisjourdain), 1807. 3 vol. in-8o, t. I, p. 379.—Mémoires de Maurepas (1792, 4 vol.), t. IV, p. 77. Et cet ennemi irréconciliable de Richelieu ajoutait que, par la suite, la duchesse de Modène avait été «l’instrument de l’ambition du Maréchal en faisant déclarer son mari pour la France contre l’Autriche» qui d’ailleurs lui avait confisqué ses États.

Une autre anecdote voulait que Madame, l’implacable ennemie de Richelieu, «qui avait retiré chez elle Mlle de Valois», se fût offusquée de l’impertinence avec laquelle il affichait sa bonne fortune, depuis sa mise en liberté due aux instances amoureuses de la fille du Régent. Aussi lui avait-elle «fait dire que s’il tenait à la vie, il eût à s’éloigner des lieux où elle était[111]».

[111] Mélanges de Boisjourdain et autres pièces satiriques sur la duchesse de Modène, t. I, pp. 379-391.

Rien n’est plus faux que ce racontar. La Palatine, bien qu’elle eût souhaité voir Richelieu accroché à la potence, n’eût pas été femme à l’y envoyer. Et d’abord elle se défendait de prendre sa petite-fille sous sa garde; puis, si elle avait adressé au «gnome», d’aussi terribles menaces, on en trouverait trace dans sa correspondance. Or, à consulter celle-ci, depuis que Richelieu est sorti de la Bastille, il semble que sa liaison avec Mlle de Valois n’ait jamais existé. C’est Mlle de Charolais seule qui porte toutes les responsabilités.

«Le Régent est trop bon[112], écrit la Palatine, pour ce petit duc de Richelieu, qu’il a remis en liberté, parce qu’il le persuada qu’il a tout voulu lui révéler.

[112] Le Régent avait fini par répondre aux ministres qui blâmaient la mise en liberté de Richelieu: «J’ai fait grâce à ce jeune homme, parce que j’ai vu dans sa conduite la folie de son âge plutôt qu’un crime réfléchi.»—«Richelieu a tout avoué sans se faire prier, écrit, le 2 avril 1719, Caumartin de Boissy à la marquise de Balleroy. La seule excuse est que le Régent qui est naturellement bon, le regarde comme un fol et aime mieux donner un exemple de clémence que de justice.»

«Sa maîtresse, Mlle de Charolais, n’a eu de cesse que le Régent lui accordât sa liberté: quelle horreur qu’une princesse du sang aille se déclarer devant l’univers entier amoureuse comme une chatte et d’un individu inférieur comme rang, infidèle, car il a une demi-douzaine de maîtresses! Quand on le lui dit: Bah! répond-elle, c’est pour me les sacrifier; et il me raconte tout ce qui se passe entre eux.»

Madame ne peut comprendre une telle inconscience. Si elle était superstitieuse, elle croirait que Richelieu «a des secrets». Toutes les femmes courent après lui; et cependant il est indiscret et bavard: n’a-t-il pas eu l’effronterie de déclarer que, si une impératrice, belle comme un ange, lui accordait ses faveurs, à condition qu’il n’en dise rien, il préférerait les refuser? Il est poltron, vain, impertinent: «C’est là l’oriflamme de la plupart des femmes. Elles lui sacrifient tout leur honneur, tout leur bonheur[113]

[113] Correspondance de Madame (édition Jœglé), 1er octobre 1719.

Cette dernière phrase, après tant d’injures ou de puérilités, est encore le jugement le plus sûr, le plus vrai, le plus profondément douloureux qu’ait jamais porté la Palatine sur le sort néfaste réservé par le duc de Richelieu aux femmes assez malheureuses pour l’aimer en toute sincérité.