CHAPITRE X

Prédilection de Richelieu pour la cabale et les opérations magiques. — Affaire de satanisme à Vienne: ses différentes versions. — Richelieu obtient le chapeau de Cardinal pour Fleury. — Succès de sa mission diplomatique. — Son retour en France. — Nouvelles imprudences sur le terrain de la galanterie. — Il est plus circonspect en politique: la conjuration des Marmouzets. — Richelieu conquiert de nouveaux grades dans l’armée et «commande pour le roi» en Languedoc.

Richelieu, on ne saurait trop le répéter, est bien l’homme de son siècle. S’il affiche, comme tant d’autres de ses contemporains, les pratiques extérieures du Culte, parce que la démonstration contraire serait nuisible aux intérêts de l’État et d’un mauvais exemple aux yeux des gens de bonne compagnie, il est foncièrement athée, impie, libertin dans le sens que ce terme comportait au XVIIe siècle. Mais s’il ne croyait pas à Dieu, il croyait au Diable, différent en cela de son ami Voltaire, qui ne croyait, ni à l’un, ni à l’autre, bien qu’il pratiquât, lui aussi, dans le temple «élevé à Dieu par Voltaire», comme il l’avait si modestement écrit sur le fronton de sa chapelle seigneuriale.

Richelieu était de l’école du Régent. Il adorait la chimie, cherchait la pierre philosophale, se plaisait aux calculs de l’astrologie judiciaire et ne dédaignait pas les conjurations magiques. Il n’y voyait, disait-il, qu’un simple amusement, et parfois même les taxait de pures folies. Mais il les avait toujours suivies avec le plus vif intérêt, quand Mlle de Valois les interrogeait sur l’avenir réservé à ses amours, ou quand Mlle de Séry, maîtresse du Régent, prétendait avoir vu dans un verre d’eau la tête de son amant ceinte de la couronne royale.

Ces diverses particularités étaient connues de tous: aussi personne ne parut-il autrement surpris, quand la Quintessence et le Journal de Leyde, deux feuilles des Provinces-Unies, révélèrent, avec les détails qu’exige un fait-divers d’une telle envergure, le crime effroyable imputé au duc de Richelieu[161].

[161] Richelieu s’en montra très affecté. Il écrivait, en février 1727, à Chavigny, un de ses collègues: «Je suis extrêmement peiné de la calomnie qu’on fait imprimer contre moi et de la façon dont on l’a débitée: je donnerais tout au monde pour connaître l’auteur qui a donné aux gazettes l’occasion de cette impertinence.» (Soulavie: Mémoires de Richelieu, t. V, p. 232.)

La sienne, à lui, Richelieu devait lui attirer, à ce propos, une réplique assez désobligeante de Chirac, médecin du roi, qui s’était rencontré avec lui chez le duc de Sully, alors gravement malade. Richelieu proposait pour la guérison un remède d’empirique, tandis que Chirac insistait pour la saignée, «le seul parti à prendre»; autrement «M. le duc n’en pourrait réchapper sans un miracle».

—Raison de plus pour employer mon remède, fit alors Richelieu, non sans appuyer sa proposition d’une sortie virulente contre les médecins, si bien que Chirac, exaspéré, lui cria:

—Parbleu, je sais bien que vous croyez aux esprits follets et non pas aux miracles.

«Dont M. de Richelieu, dit le chroniqueur qui conte l’anecdote (Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille, 10159, 16 février 1729), se tint insulté, avec raison, suivant tout Paris, l’allusion à ses folies de la Cour de Vienne étant trop bien marquée et caractérisée.»

Nous avouons que ce récit nous a trouvé tout à fait incrédule, même quand il est rapporté par Duclos qui semble absolument convaincu. Il est vrai qu’il exécrait Richelieu. Mais nous ne saurions passer sous silence sa version, non plus que celle de Barbier qui, pour être plus romanesque, se termine sur un moins tragique dénouement. La voici:

En compagnie de l’abbé de Zinzendorff, fils du Chancelier, et de Westerloo, capitaine des hallebardiers de l’Empereur, Richelieu s’était rendu au fond d’une carrière pour y voir le diable. Deux cordeliers, qu’ils avaient emmenés, célébrèrent une messe et donnèrent l’hostie consacrée à deux boucs, l’un blanc et l’autre noir. En fait de diable, les curieux ne virent que le nonce qui les surprit en pleine cérémonie et fit expédier les moines à l’Inquisition, pendant que l’Empereur écrivait au roi de France[162].

[162] Journal de Barbier, t. II, page 8.—L’inspecteur de la librairie, d’Hemery, dit dans ses Anecdotes (Biblioth. Nationale, Mss. fonds français 22158, p. 100) que Richelieu, après avoir donné à un bouc une hostie consacrée, l’avait fait égorger par un prêtre.

D’après Duclos, un magicien avait persuadé aux jeunes seigneurs qu’il leur montrerait le diable, au fond de cette mystérieuse carrière où les avait conduits leur crédulité. Cet homme était un Arménien qui fut trouvé, le lendemain, grièvement blessé et rendit presque aussitôt le dernier soupir: «C’était apparemment, écrit Duclos, le prétendu magicien que ces messieurs, aussi barbares que dupes, et honteux de l’avoir été, venaient d’immoler à leur dépit. Les ouvriers (qui l’avaient relevé) craignant d’être pris pour complices, s’enfuirent aussitôt et allèrent faire la déclaration de ce qu’ils avaient vu.»

L’affaire fut étouffée, affirme notre historien. Le chancelier avait tout intérêt à cette solution: il attendait pour son fils la promotion au cardinalat. Il écrivit, en outre, à Fleury, pour qu’il traitât d’infâmes calomnies les imputations dirigées contre son ambassadeur. Et Fleury de s’y prêter le plus complaisamment du monde. Seul, Westerloo[163] paya pour tous: il fut privé de son emploi et mourut dans l’obscurité.

[163] Duclos: Mémoires (1864), t. II, pp. 242 et suiv.

Les Mémoires du prince de Ligne disculpent Richelieu de l’accusation portée contre lui; mais ils affirment à tort, que «le cardinal de Fleury le fit rappeler ridiculement pour de prétendues conjurations du diable dans un jardin de Leopoldstadt[164]».

[164] Mémoires du Prince de Ligne (1827), t. V, p. 179 (autobiographie du Prince Eugène). Dans ses Souvenirs et Portraits (1815), pp. 21 et suiv., le duc de Lévis donne cette version, qu’il estime la véritable, que Richelieu sacrifia un cheval blanc à la lune. Il constate, d’ailleurs, l’esprit superstitieux du Maréchal, qui refusa d’aller faire sa cour au fils aîné de Louis XVI, qu’il savait condamné par Maloet à une mort prochaine: il croyait fermement aux esprits.

Si le premier ministre de France avait enfin obtenu le chapeau, il n’ignorait pas qu’il en devait presque tout l’honneur aux pressantes sollicitations de Richelieu; et celui-ci pouvait, à juste raison, s’en féliciter dans ce billet du 2 septembre 1726:

«Je n’ai le temps que de vous écrire ces mots, ne pouvant retarder un moment la bonne nouvelle que j’envoie au Roi du consentement que j’ai enfin arraché à l’Empereur à la promotion de M. de Fréjus. Je l’ai envoyée hier à Rome, par un courrier extraordinaire, au cardinal de Polignac (son ami)... Je suis au comble de la joie de cette affaire, car je puis vous dire, sans me vanter, que je l’ai conduite adroitement et que je crois que l’on m’en aura quelque obligation[165]

[165] Bulletin du bibliophile, année 1882, p. 421. On croit que ce billet était adressé à Voltaire.—Fleury n’oublia jamais le service rendu; mais, déjà, un an auparavant, le 29 août 1725, s’en référant à Morville, il complimentait Richelieu sur ses succès diplomatiques qui, disait-il, avaient établi sa réputation en deux mois. Fleury le comparait même à... Tacite.

D’ailleurs, Richelieu arrivant, non sans succès, au terme de sa mission, il eût été injuste et cruel de lui en retirer la gloire, d’autant que son prétendu crime était loin d’être prouvé.

Déjà, au début de son ambassade, il avait préparé les éléments de ce traité de Hanovre (3 septembre 1725)[166] qui réunissait, dans une alliance défensive contre l’Autriche et l’Espagne, l’Angleterre, la France et la Prusse, soucieuses surtout d’empêcher la reconstitution de l’empire de Charles-Quint, autrement dit de maintenir l’équilibre européen. Il est vrai que, le 6 août 1726, la Russie, et qu’en mars 1727, la Prusse, à qui l’Empereur a promis certains avantages territoriaux, font cause commune avec l’Autriche et l’Espagne. Par contre, la Hollande, la Suède et le Danemark se rangent du côté de l’Angleterre et de la France[167].

[166] Le traité de Hanovre, écrit M. Jean Dureng (Mission de Théodore de Chavignard de Chavigny en Allemagne (septembre 1726, octobre 1731) d’après ses Mémoires inédits, 1912, p. 8), le traité de Hanovre eut, comme suite, «la reconstitution» par Chavigny «d’un parti hostile à l’Empereur, dépendant de la France»; et l’éditeur ajoute: «L’affaiblissement et même la rupture des liens qui attachaient l’Empire à l’Empereur» sont les principes qui ne cessèrent d’inspirer la diplomatie française jusques et y compris la Révolution et Napoléon Ier

[167] H. Carré: Histoire de France au XVIIIe siècle (édition Lavisse).—Jobez: La France sous Louis XV (1864-1873, 6 vol.) tome II.

Un commencement d’hostilités, l’attaque de Gibraltar par l’Espagne, peut, un instant, faire appréhender une conflagration générale. Mais le traité de Vienne du 13 mai 1727 débarrasse l’horizon politique de ses nuages. Tout danger de guerre est momentanément écarté: l’alliance de l’Espagne et de l’Autriche, que devait fortifier le mariage, projeté, de don Carlos, le second fils de Philippe V, avec Marie-Thérèse, est désavouée par l’Empereur; et le privilège de la compagnie commerciale d’Ostende est révoqué. Cette œuvre de pacification avait été savamment conduite, il est vrai, par Fleury; mais Richelieu ne l’en avait pas moins adroitement amorcée; et la réconciliation était complète, en août 1727, comme le dit l’historien Henri Martin, entre les deux branches de la maison de Bourbon[168].

[168] Mémoires de Villars, t. V.—A maintes reprises, le Maréchal ne se fit pas faute d’interroger Richelieu sur divers incidents de sa campagne diplomatique; et les Mémoires du vainqueur de Denain, en 1730, enregistrent certaines déclarations de l’ambassadeur, auxquelles la véracité de Villars donne un cachet d’authenticité. Richelieu ne lui avait-il pas affirmé le fait, d’ailleurs certifié par Fonseca, ambassadeur d’Autriche à Versailles, que l’Empereur aurait rétrocédé Luxembourg et d’autres places fortes à Louis XV, comme gage d’alliance avec la France, si le roi Très-Chrétien lui avait garanti le bénéfice de la Pragmatique Sanction, c’est-à-dire de la succession à l’Empire pour les archiduchesses d’Autriche? Or, le cardinal Fleury avait déclaré, en plein Conseil, que, si le chancelier Zinzendorff avait consenti ces propositions à la France, il avait été désavoué depuis par l’Empereur. Bien mieux, en 1732, le Garde des Sceaux avait soutenu à Villars que Richelieu n’avait jamais signalé au premier ministre le dessein formé par Charles VI de marier l’aînée des archiduchesses à Don Carlos. Et précisément l’ancien ambassadeur avait présenté à Villars la copie de ses dépêches témoignant du désir de l’Empereur de conclure cette union; aussi, le Maréchal estimait-il comme «la pire des fautes, aussi honteuse que dangereuse», de n’avoir pas assuré «l’Empire et tous les biens de la maison d’Autriche à la troisième branche de la maison de Bourbon». Une note de l’éditeur des Mémoires de Villars ajoute: «En effet il est question dans la Correspondance de Richelieu, en 1725, de négociations secrètes entre l’Autriche et l’Espagne pour le mariage du deuxième fils de Philippe V avec l’archiduchesse Marie-Thérèse. Si elles ont réellement existé, elles étaient inspirées par une pensée hostile à la France et la secrète espérance de reconstituer contre elle l’empire de Charles-Quint, mais avec un Bourbon. Villars fut toujours convaincu que l’offre était sérieuse et que l’affaire avait manqué par la faute de Fleury.»

Aussi le jeune négociateur reçut-il l’accueil le plus flatteur du roi, quand, le 3 juillet 1728, au retour de son ambassade[169], il vint «faire sa révérence» à Louis XV, comme le dit Villars; mais, ajoute le Maréchal, «on le trouva fort changé[170]». L’ardeur qu’il avait apportée à remplir les devoirs de sa mission explique, de reste, cet état physiologique; au moins eût-il dû demander au repos prolongé, la réparation de ses forces; malheureusement, il retrouvait, à Paris et à Versailles, cette vie de plaisir à outrance dont il avait en quelque sorte perdu l’habitude à la Cour de Vienne, où l’austérité des mœurs et la pratique intense de la dévotion lui donnaient presque des nausées, ainsi qu’il l’écrivait au cardinal de Polignac. Mais sa légèreté et son inconstance, qui l’entraînaient sans relâche vers de nouvelles amours, lui suscitèrent de vives inimitiés chez des femmes dont il avait éprouvé, dans le charme d’un adorable commerce intellectuel, la tendre et sincère affection. C’est ainsi qu’il avait froissé, à son grand dam, cette exquise Mme de Gontaut, avec qui il avait échangé une si piquante correspondance[171] pendant son séjour à Vienne. Mais Mme de Gontaut avait l’épigramme facile et sanglante, d’autant que la pointe en était préalablement aiguisée par Roy, le poète satirique. Quand elle vit Fanfarinet (c’était elle qui l’avait ainsi baptisé) s’éloigner d’elle en esquissant une de ses pirouettes ordinaires, elle lui décocha ce couplet à l’emporte-pièce:

Ton amour n’est que badinage;

Tes serments sont un persiflage,

Que tu prodigues, à chaque instant,

A tout objet qui se présente,

Sans choix, sans goût, ni sentiment.

Il te suffit d’en tromper trente.

[169] Six mois auparavant, les nouvellistes parisiens annonçaient déjà sa prochaine arrivée, «l’Empereur s’inquiétant de ses assiduités auprès de l’Impératrice. Il devrait pourtant se laisser donner un successeur par lui.» Bibliothèque de L’arsenal: Archives de la Bastille, 10158. Nouvelles de café (café Joseph), 20 janvier 1728.

[170] Sa santé fut même très compromise l’année suivante, s’il faut en croire la lettre dans laquelle Mlle Aïssé (Lettres, édition E. Asse, 1873) écrivait, en novembre 1729, de Pont-de-Veyle, que Richelieu, disait-on, se mourait de la rougeole.

D’ailleurs, il eut, dans le cours de sa vie, d’assez fréquentes secousses.—Dangeau notait, le 15 novembre 1717: «Le duc de Richelieu est assez considérablement malade, on l’a saigné et on ne lui a tiré que du pus. Sa grande jeunesse pourra le tirer de là.» Et, en effet, le 23, il était hors de danger.» Il est donc évident que sa longévité fut, comme celle de Voltaire, assez fréquemment contrariée par des accidents plus ou moins graves, quoique en aient dit bon nombre de mémorialistes.

[171] On ne trouve aucune trace de ces lettres dans les Pièces inédites sur les règnes de Louis XIV et Louis XV signalées par notre Avant-Propos, publication où Soulavie avait réuni, au Tome II, la correspondance des amis de Richelieu sur «les intrigues de la Cour de France», avec l’«ambassadeur extraordinaire», pendant son séjour à Vienne.

Ce trait final rappelle le mot du Président Hénault sur Richelieu: «L’homme à bonnes fortunes du siècle; il a été le dompteur de toutes les femmes, au point que l’on a remarqué celles qui lui avaient résisté[172].» C’était comme un point d’honneur pour lui de ne point rencontrer de cruelles; mais il n’avait pas le sens de l’éclectisme, et Mme de Gontaut le lui dit nettement.

[172] Mémoires du Président Hénault (édition Fr. Rousseau, 1911), p. 124.

Cette confiance en soi, cette infatuation de son mérite n’ont rien qui doive surprendre chez Richelieu. Jamais homme ne fut mieux servi par les circonstances, ni plus heureusement doué par la nature. Sa vanité, toujours en éveil, formulait à peine un désir qu’elle recevait pleine et entière satisfaction. Il mettait, en effet, une sorte de coquetterie à rechercher les distinctions honorifiques, sur lesquelles il semblait que le grand nom de Richelieu lui donnât comme un droit de préemption. En novembre 1732, il se faisait recevoir membre honoraire de l’Académie des Sciences. Et nous verrons, par la suite, quel intérêt il prenait à toutes les questions de théâtre et d’art, d’histoire et de littérature, comment, en dépit de son humeur caustique, autoritaire, parfois même brouillonne et tracassière sous les dehors d’une excessive politesse, il jugeait sainement de matières qui paraissaient devoir échapper à sa compétence.

Il mettait déjà plus de circonspection dans ses agissements politiques et, prudemment, se tenait à l’écart de manœuvres que des impatients dirigeaient contre le gouvernement du cardinal Fleury. Parmi eux, le duc de Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre et le duc d’Épernon, fils d’un premier mariage de la comtesse de Toulouse, avaient projeté de renverser à bref délai le vieux prélat. Admis dans l’intimité du roi qu’amusaient leurs boutades contre le ministre, et, croyant l’heure propice, ils s’en ouvrirent à Richelieu. Celui-ci leur promit le secret; mais, peu séduit par la perspective de reprendre une quatrième fois le chemin de la Bastille, il préféra se retirer pour quelques semaines dans son château du Poitou. Entre temps, de Gesvres et d’Épernon présentaient au roi un mémoire qui était presque un acte d’accusation contre Fleury et concluait à sa déchéance. Louis XV chargea son premier ministre de la réponse; et les deux chefs de ce complot à l’eau de rose, qu’on dénomma ironiquement la Conjuration des Marmouzets, furent exilés dans leurs terres[173].

[173] Jobez: La France sous Louis XV, t. III, p. 56.

Cette manifestation anti-ministérielle se produisit en octobre 1730. Elle ne fut pas d’ailleurs la seule; mais toutes furent également inoffensives. Elles se traduisaient, suivant la mode du temps, en épigrammes, en couplets, en parodies tirées des classiques, en pamphlets, en «lettres de l’autre monde». L’une d’elles, qui date du 25 juillet 1732, offre cette particularité qu’elle est adressée au duc de Richelieu par son grand-oncle, l’illustre Cardinal, en raison du projet qu’on prêtait à Fleury de se faire ériger un mausolée dans l’église de la Sorbonne, dont les caveaux devaient être exclusivement réservés à la sépulture de Richelieu et de sa famille. Cette missive anonyme, écrite «des Champs-Élysées», était tout à la fois un libelle contre Fleury «ce petit-fils de laquais», et un panégyrique du neveu par l’oncle. Le Cardinal qualifie—délicieux euphémisme!—«d’audacieuses entreprises de jeunesse» les folies que l’on sait. «Le jeune duc, dit-il, prodigue pour l’honneur de la nation une grande partie des biens qu’il lui a laissés. Pénétrant pour ainsi dire dans les plus secrets replis de ce fameux conseil aulique, il sert aussi bien son maître à entretenir la paix avec cette fière maison d’Autriche, que lui, le Cardinal, a servi le sien en abaissant la puissance énorme de cette maison.» Aussi l’oncle s’en croit-il autorisé à «déduire ce que le neveu pourra faire dans la guerre après ce qu’il lui voit faire dans la paix[174]».

[174] Boisjourdain: Mélanges historiques, politiques et satiriques, 1807, 3 vol., t. II, p. 125.

L’événement allait justifier le pronostic.

Le succès de son ambassade avait développé, en effet, chez Richelieu le germe d’une noble ambition, celle de «servir le roi» comme le disait la «lettre du Cardinal», le roi représentant, sous l’ancien régime, et l’État, et la France. Or, Richelieu se rappelait qu’il avait fait ses premières armes sous Villars, à l’heure où le pays luttait contre l’invasion étrangère; et quand la vacance du trône de Pologne, en 1733, autorisa les revendications de Stanislas Lesczinski, suggérées d’ailleurs par son gendre, Louis XV, Richelieu fut le premier à conseiller de leur prêter l’appui d’une politique ferme et vigoureuse. Aussi fut-il désigné pour prendre part à la démonstration militaire qu’allait tenter l’armée du Rhin, commandée par le Maréchal de Berwick. Il partit avec le régiment d’infanterie, dont il était colonel par commission du 15 mars 1718.

Il avait apporté à ses préparatifs le faste et l’ostentation qui, chez lui, étaient presque une seconde nature. Il emmenait, avec le personnel que nécessitaient de tels équipages, 30 chevaux pour lui, 72 mulets transportant ses bagages, et des tentes semblables à celles du roi[175]. Villars s’amusa beaucoup de ce déploiement de luxe.

[175] Barbier: Journal, t. II, p. 428.

Richelieu n’en fit pas moins bravement son devoir au siège de Kehl.

Un brevet du 20 février 1734 lui accordait le grade de brigadier d’infanterie à cette même armée du Rhin.

Richelieu continua d’y servir en 1735, jusqu’à la paix, époque à laquelle il se démit de son régiment.

Puis, en 1738, il était pourvu de la lieutenance-générale du Languedoc, au département du Vivarais et du Velay, sur la démission du marquis de la Fare; et, le même jour, il recevait sa commission pour «commander, au nom du Roi, dans la province».

Avant d’atteindre sa quarantième année, il était donc parvenu au but que se proposaient tous les grands seigneurs, ses contemporains; il occupait un poste officiel dans le monde administratif, après avoir conquis une place honorable dans les rangs de l’armée.