CHAPITRE XII
Le deuil de Richelieu. — Son séjour dans le Languedoc en 1741. — Petite malice d’un vieux chanoine. — Esprit de tolérance de Richelieu. — Son autorité en matière d’étiquette. — Il est processif, autant par nécessité que par amour de la chicane. — Ses revendications contre les propriétaires du Palais Royal. — L’histoire d’un pamphlet. — Richelieu perd son procès.
Il faut reconnaître, à la louange de Richelieu, qu’il manifesta les regrets les plus vifs d’une perte douloureuse à tant d’égards. Nous voulons croire qu’il fut sincère. De fait, Mme d’Armaillé, l’auteur d’un beau livre sur la comtesse d’Egmont, fille de Richelieu, Mme d’Armaillé, qui n’est certes pas suspecte de tendresse, ni d’admiration exagérées pour le père, affirme qu’il «s’imposa un deuil sévère[192]», dont il partagea la durée entre son château de Richelieu et son gouvernement du Languedoc.
[192] Comtesse d’Armaillé: La Comtesse d’Egmont, p. 11.
Et, précisément, de son séjour dans cette province en 1741, nous avons sous les yeux une relation, qui, par son contraste avec le récit du marquis de Valfons, dit assez l’influence pondératrice que devait exercer la duchesse sur l’esprit hautain et présomptueux de son mari.
Le poète Piron (et nous concédons volontiers que son humeur satirique aura bien pu pousser au noir le tableau) Piron écrit au comte de Livry:
«On dit qu’il (le duc) y exige tous les honneurs dont se fût avisée l’ambition du Cardinal de son nom. Canon, visites, harangues, Te Deum, il ne vit plus que de cela.
«Un vieux chanoine, à la tête d’un chapitre condamné à venir le haranguer, lui a demandé comment se portait le roi.
«Le duc, surpris de cette question familière, est resté muet et interdit.
«Le prêtre recommença: Monsieur le duc, je vous demande comment se porte le roi.
—«Fort bien, a dit brusquement Monsieur de Richelieu.»
«Le chanoine se retournant alors vers le chapitre:
—«Vous entendez, Messieurs, les nouvelles que Monsieur nous donne de la santé du roi. Allons en rendre grâce à Dieu par un Te Deum, où M. le Gouverneur nous fera sans doute la grâce d’assister.»
«Ainsi fit-il, quoiqu’il eût demandé ce Te Deum pour lui-même[193].»
[193] Œuvres inédites de Piron (édition H. Bonhomme), 1859, p. 248.
Peut-être le malicieux chanoine soulignait-il ainsi la rancune que le clergé languedocien gardait à Richelieu de son intervention pacificatrice dans les querelles religieuses, toujours si ardentes en cette région[194].
[194] Est-ce pour cette raison que Durozoir (art. Richelieu dans la Biographie Michaud) dit qu’il n’avait pas l’opinion publique pour lui, bien qu’il exerçât une certaine influence aux États de Languedoc?
S’autorisant des instructions de Louis XIV, reprises par le gouvernement de Louis XV et surtout par le ministre Saint-Florentin, le prosélytisme catholique prétendait convertir par une persécution intensive, beaucoup plus que par la persuasion, les membres de la religion réformée, alors très nombreux dans les provinces méridionales. Il leur enlevait leurs enfants, pour les enfermer dans des collèges ou dans des couvents, dont les supérieurs avaient mission de les préparer à l’abjuration du protestantisme. Or, Richelieu, pour ses débuts, avait voulu renoncer à la manière forte; et sa tolérance avait été fort appréciée des huguenots.
Par contre, il n’eût pas souffert qu’on mît en discussion son omnipotence politique; et, quand il revint en Languedoc, ce ne fut que pour accentuer plus énergiquement son rôle de représentant du pouvoir royal. Il entendait qu’on lui rendît tous les honneurs dûs à ses fonctions; et il se montrait si fidèlement attaché aux anciens usages et si scrupuleux observateur des lois de l’étiquette, qu’il faisait fouiller la poudre des greffes, pour en extraire les chartes autorisant ses prétentions ou condamnant celles de ses adversaires. Ce fut ainsi qu’il entra maintes fois en conflit avec l’archevêque de Narbonne et le Parlement de Montpellier, s’efforçant toutefois de les amener à résipiscence par la grâce de ses manières et par la caresse de ses paroles.
C’est là, en effet, un aspect intéressant de cet homme de cour.
Richelieu n’a qu’un médiocre souci de la religion, de la morale et de la vertu; mais il a un profond respect de l’étiquette. Bien qu’on lui conteste sa noblesse, il en défend, sans faiblir, toutes les prérogatives; et sur ce terrain, il se rencontre, dans une même action de solidarité (un mot qui trouve là sa pleine justification) avec ses associés, les ducs et les pairs, souvent discutés comme lui. Ce n’est pas seulement l’intérêt personnel, c’est aussi un devoir plus haut qui lui dicte une telle attitude. Ces fonctions, ces privilèges sont autant d’émanations du pouvoir royal; et le pouvoir royal est le principe d’autorité qui doit rester pour tous intangible et incontesté, malgré ses défaillances, ses erreurs ou ses crimes.
Telle était la conception que Richelieu gardait immuable de ce «fait du prince»; et nous verrons bientôt quelles conséquences il tira, par la suite, d’un dogme d’infaillibilité, dont ses croyants pouvaient, sans craindre d’être jamais démentis, proclamer la perpétuité[195].
[195] Pendant son séjour à Montpellier, Richelieu était en correspondance suivie avec Barjac, le premier valet de chambre de Fleury, influent comme les Bontemps, les Bachelier et les Le Bel, auquel il prodiguait ses cajoleries et qui le tenait au courant des nouvelles de la Cour. (Voir les Mémoires de Maurepas, t. III, p. 41.)
Le duc de Luynes, qui avait remplacé officieusement Dangeau comme historiographe de la cour de Louis XV, consultait volontiers Richelieu sur toutes les questions d’étiquette ou de préséance, et ne manquait pas d’enregistrer dans son Journal les oracles que rendait un tel augure. Il en est d’assez plaisants. «Le droit que les ducs ont d’avoir des carreaux, non pas devant le roi, mais en arrière, n’est pas nouveau, déclarait Richelieu à son interlocuteur, le 20 août 1738; il est constant depuis de longues années.» Et il certifiait, à l’appui de son assertion, qu’à Marly, «à la paroisse, il avait été cinq ou six fois au salut avec le feu roi, dans une octave du Saint-Sacrement (c’était en 1714) et qu’il avait toujours eu un carreau[196]». Il citait encore une autre prérogative des Ducs et pairs, prérogative «dont ils usent fort peu», mais que lui n’a jamais abdiquée. C’est au Grand Conseil: quand il s’y présente comme client, il a un fauteuil, et son avocat plaide derrière lui. «Lorsqu’il y prend séance, il passe, en allant et revenant de la buvette, devant le premier président, et coupe le parquet... Le premier président lui ôte le bonnet en prenant sa voix[197].»
Richelieu n’avouait pas cependant que le code de l’étiquette ne lui donnait pas toujours raison. «Un jour, raconte Luynes, ayant reçu «une lettre de compliments» du Parlement de Toulouse, «il lui fit réponse, à ce que j’ai appris, dans ces termes» qu’il était, avec un attachement inviolable, etc... Le Parlement lui renvoya la lettre; et M. de Richelieu fut obligé d’en écrire une deuxième où il se servait du terme de respect[198].»
[196] Duc de Luynes: Journal, t. II, p. 219.
[197] Ibid., p. 224.
[198] Ibid., octobre 1738.
D’ordinaire, les gens, à la fois aussi méticuleux sur le maintien de leurs prérogatives et aussi peu soucieux des égards dûs à celles d’autrui, sont essentiellement processifs; et Richelieu le fut toute sa vie. C’était moins cependant pour des vices de forme que pour des questions d’intérêt. La manie de paraître creusa souvent, nous l’avons vu, des brèches énormes dans la fortune de Richelieu; et le besoin d’argent, autant que l’esprit de taquinerie et que l’amour de la chicane, jeta ce téméraire plaideur dans nombre de procès, dont il fut, à maintes reprises, le mauvais marchand.
Il n’avait pas vingt ans qu’il attaquait, en justice réglée, un testament de Mlle d’Acigné, une sœur de sa mère, qui avait laissé tout son bien à son cousin, l’abbé de Laval, dont avait hérité Mme de Roquelaure, sa sœur. Richelieu perdit ce procès[199].
[199] Journal de Dangeau, t. XVI, p. 458.
Il succomba de même dans une autre affaire litigieuse, qui traîna plus de dix-huit années, et dont les diverses phases, non moins que l’origine, furent marquées de curieux incidents.
Richelieu avait revendiqué, en 1736, sur le duc d’Orléans et sur différents propriétaires de maisons du Palais Royal, la possession légitime des terrains occupés par les constructions, en sa qualité d’héritier du Cardinal. Il avait pour avocat le célèbre Cochin; mais, comme il affectait un certain dilettantisme littéraire, il allait goûter au tribunal l’éloquence, très remarquée, du défenseur de ses adversaires, un jeune maître d’un indéniable talent[200].
[200] Dubuisson: Lettres à M. le Marquis de Caumont (édit. Rouxel), p. 335, 25 février 1737.
Entre temps, courait, chez les libraires du Palais Royal, qui le vendaient fort cher, après l’avoir reçu à titre gracieux, un libelle anonyme très virulent, dont Richelieu, exaspéré, voulut connaître l’auteur. Les propriétaires du Palais Royal le désavouèrent énergiquement; et même leurs avocats le dénoncèrent au Parlement qui en ordonna la suppression[201]. Il fut attribué successivement au critique Desfontaines, au poète Roy et même à l’abbé de Boismorand, un écrivain famélique. Celui-ci, sur qui se portaient plutôt les soupçons, sut se justifier auprès du lieutenant de police Hérault et finit par convaincre Richelieu. Alors le duc lui proposa de répondre au pamphlétaire. L’abbé ne s’y refusa pas, mais fit observer à son interlocuteur que cette riposte aurait peut-être l’inconvénient de «donner plus de vogue et plus de poids au libelle». Richelieu goûta ce raisonnement; mais il n’en avait pas moins écrit au lieutenant de police pour lui communiquer des indications pouvant le mettre sur la piste de l’auteur anonyme. Il lui signalait comme l’inspirateur probable de ce factum satirique, le président de Tugny, fils du financier Crozat. Sans trop s’arrêter à Boismorand, il parlait, en outre, d’une distributrice arrêtée au Palais Royal et d’autres colporteurs du Palais, trouvés nantis de ce pamphlet, dont l’interrogatoire révélerait le ou les auteurs de la pièce incriminée[202].
[201] Bibliothèque de la Ville de Paris, mss. 26700, année 1737.
[202] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille, mss. 10016. Lettre autographe (inédite) du duc de Richelieu au lieutenant de police (9 juillet au soir). Ce libelle ne serait-il pas le même que cette Histoire des rats, dont parle une nouvelle à la main du 14 août 1737 (mss. 26700)? Cette histoire, dit-elle, «se vend assez librement, quoique sans approbation, ni privilège: il y a plusieurs portraits très applicables à des personnes en place; on a remarqué qu’il y a une espèce d’estampe dans le livre qui attrape fort la ressemblance de M. le duc de Richelieu.» Un exemplaire de l’Histoire des Rats, illustré de l’estampe en question, appartient à la Section des Imprimés de la Bibliothèque Nationale.
Nous ne voyons pas quelle suite fut donnée à la plainte de Richelieu; mais nous constatons que son procès en revendication contre les propriétaires du Palais Royal se plaidait encore en 1755; et c’est par une note, très explicite, du Journal de Luynes que nous en apprenons la fin.
«Il y a huit jours que M. de Richelieu a perdu son procès tout d’une voix. Il n’y a eu qu’un ou deux conseillers qui ont ouvert un autre avis et qui, sur-le-champ, se sont réunis à la pluralité.
«M. le Maréchal de Richelieu prétendait que les terrains sur lesquels on a bâti plusieurs maisons (au Palais Royal) faisaient partie des biens substitués par M. le cardinal de Richelieu, vendus postérieurement à la substitution. Les acquéreurs ou propriétaires prouvaient que les prix des ventes des terrains ou maisons avaient été employés à payer des dettes antérieures à la substitution. M. de Richelieu prétendait au contraire que les effets mobiliers étaient plus que suffisants pour payer les dettes. Les propriétaires persistaient dans leur calcul. Si M. le Maréchal de Richelieu avait gagné, cela aurait causé la ruine de plusieurs bons bourgeois; et l’on prétend que cela lui aurait fait un avantage de cinq millions.
«On compte que les frais que M. de Richelieu est condamné à payer iront à 150.000 livres; mais M. de Richelieu se flatte de retirer cette somme des poursuites qu’il est autorisé à faire contre les particuliers qui ne se sont pas mis en règle pour justifier de l’emploi de leur argent[203].»
[203] Duc de Luynes: Journal, t. XIV, 1er septembre 1755.