CHAPITRE XIV
Richelieu devient le grand favori du roi. — Ses impressions sur la mentalité de Louis XV. — Les demoiselles de Nesle. — Richelieu intrigue pour la Marquise de la Tournelle. — Ses intelligences avec Mme de Tencin, pendant qu’il est à l’armée de Flandre. — Loin de Versailles, il travaille à la «quitterie» de Mme de Mailly. — Il reparaît à la Cour. — Le précepteur du roi et le professeur «di piazza». — Fin d’une longue résistance. — La «dormeuse» de M. de Richelieu.
Richelieu était maréchal de camp depuis 1738, quand éclata, en 1741, la Guerre de la succession d’Autriche[216]. Il devait servir, sous les ordres du Maréchal de Noailles, à l’armée de Flandre, pendant la campagne de 1742.
[216] L’Empereur Charles VI était mort le 20 octobre 1740; et sa fille aînée, Marie-Thérèse, en vertu de la Pragmatique, reconnue par les principaux États de l’Europe, avait réclamé le bénéfice de la succession paternelle, que lui déniait maintenant la France, alliée à l’Espagne, à la Prusse et à diverses principautés de l’Allemagne, coalisées pour revendiquer une partie des possessions autrichiennes. Au mois d’octobre 1741, conformément au plan du Comte de Belle-Isle, l’armée combinée de France et de Bavière était entrée en campagne sous les ordres du Maréchal de Broglie, qui remplaçait provisoirement le Comte de Belle-Isle, resté, en qualité de plénipotentiaire, à Francfort, où l’électeur de Bavière, le candidat de la France, devait être proclamé empereur d’Allemagne en janvier 1742.
Lorsque, avant son départ, il revint du Languedoc pour s’arrêter à la Cour, il apportait au roi un magnifique présent: il avait déterminé les États à donner à Louis XV, aux frais de la province, un régiment de dragons, dit de Septimanie.
Déjà, il était agréable au prince; il en devint le grand favori; et, dans une heure d’expansion, peut-être imprudente (car Richelieu était un brillant, mais intarissable causeur) il communiquait au marquis d’Argenson, frère de l’homme politique bientôt appelé au secrétariat de la Guerre, ses impressions sur l’état d’âme du jeune roi. Richelieu avait le sens de l’observation; et l’on voit qu’il avait étudié de près le caractère d’un souverain, que l’opinion publique s’accordait à représenter comme facilement malléable, au gré de ministres ou de favoris possédant un certain doigté.
Naturellement Richelieu vantait à son interlocuteur la mentalité du roi, «gâtée» cependant par une éducation faussée ou incomplète: il est certain que le Régent, le duc de Bourbon et même le cardinal Fleury n’étaient pas des éducateurs de premier ordre. Richelieu déplorait la tristesse continuelle d’un prince, intelligent et doux, mais d’esprit méfiant: «Il ne lui manquait, disait-il, que de paraître sensible[217].»
[217] Mémoires du marquis d’Argenson, t. III, novembre 1741.
On devine la signification que ce mot, déjà fort à la mode, devait prendre dans la bouche de Richelieu. Peut-être avait-il trouvé que les petits soupers chez Mme de Mailly, auxquels il avait eu l’honneur d’être admis, n’avaient pas la gaieté des siens et se proposait-il, si jamais le roi lui confiait l’ordonnance de sa vie galante, de lui en faire goûter de plus savoureux.
Toutefois, cet avisé calculateur ne laissait pas que d’être singulièrement perplexe. Seules, les demoiselles de Nesle semblaient accaparer les faveurs de Louis XV. Mlle de Montcavrel, appelée à devenir plus tard duchesse de Lauraguais[218], partageait, disait-on, avec Mme de Mailly la tendresse royale. Quant à leur sœur, récemment mariée au comte de Vintimille, le doute n’était pas possible; cette union n’avait eu d’autre but que de légitimer une grossesse dont le fruit avait été malicieusement baptisé le Demi-Louis. Un instant, Richelieu avait jeté ses vues sur la comtesse, pour en faire la maîtresse en titre; car le roi, malgré son indolence et sa froideur, aimait réellement Mme de Vintimille; mais elle avait succombé aux suites de l’accouchement et son amant l’avait pleurée: ce jour-là, il avait «paru sensible» à Richelieu[219].
[218] La «grosse réjouie», comme on l’appelait encore, quand on ne lui donnait pas de plus fâcheux surnoms.
[219] Mémoires du marquis d’Argenson, t. III, novembre 1741.
Il restait encore deux demoiselles de Nesle: l’une, la femme du marquis de Flavacourt, était une des beautés de Versailles, mais elle haïssait le roi presque autant que son mari; et, d’après le Marquis d’Argenson, elle était, depuis 1740, la maîtresse de Richelieu, lequel s’efforçait à lui inculquer un peu d’esprit, la nature ayant négligé d’y pourvoir.
Par contre, l’autre sœur, veuve du marquis de la Tournelle, était la seule de la famille qui pût donner quelque espoir à Richelieu. Elle était d’une superbe prestance, d’une figure éblouissante de blancheur, aux traits réguliers, quoique un peu forts, mais très expressifs, illuminés par de grands yeux d’un bleu admirable. Elle était volontaire, énergique, ambitieuse.
Son cœur appartenait déjà au Duc d’Agénois, mais son orgueil exultait de voir l’amour qu’elle venait d’inspirer à Louis XV, et Richelieu avait surpris la flamme de cette impérieuse passion dans les yeux du roi, toujours timide, toujours hésitant! Néanmoins, la place refusait de se rendre; Richelieu entendit l’emporter pour le compte du maître. Ses intérêts personnels ne pouvaient que gagner à la manœuvre; et bientôt il commençait secrètement les travaux d’approche[220].
[220] Les Goncourt: La Duchesse de Châteauroux, 1879.—Mémoires authentiques (inédits) du Maréchal de Richelieu. Ces Mémoires donnent une place considérable au règne de la future duchesse de Châteauroux. Le lecteur y verra, quand ils seront publiés, avec quelle merveilleuse aisance le duc évolue au milieu du réseau d’intrigues nouées par lui ou par ses adversaires, mais surtout avec quel art infini, cet homme, qui protestait de son zèle «pour le bien de l’État», s’efforce de réduire son rôle, dans cette tragi-comédie, à celui de simple confident, alors que ses contemporains en ont démontré l’importance capitale et flétri l’indigne attitude.
Entre temps, en avril 1742, pendant un de ses voyages de Paris à Saint-Léger, près de Rambouillet, il apprend, de divers côtés et par ses amis de Cour, que Fleury veut l’envoyer, toute affaire cessante, en Languedoc, sous le spécieux prétexte de rassemblements séditieux des protestants dans cette province. Richelieu flaire là un subterfuge; il sollicite aussitôt une audience du Cardinal. Il l’obtient et presse de questions le prélat. Celui-ci finit par lui reprocher, d’après des informations qu’il tient de la reine, d’avoir blâmé son administration. Richelieu en convient: «J’ai dit, affirme-t-il, qu’il est dangereux d’avoir, au milieu d’une guerre avec toute l’Europe, un Conseil comme le nôtre, où il n’y a pas de militaire»; il avait ajouté cependant que le Cardinal, après mûre réflexion, saurait y remédier.
—«Mais, à votre avis, comment dois-je composer mon Conseil?» fait le premier ministre.
—«Si le roi me questionnait à cet égard, réplique le Duc, je lui dirais qu’il n’y a qu’un homme pour lui répondre, le cardinal de Fleury.»
Cette adroite flatterie désarma l’Éminence.
Mais qui sait si le véritable motif, resté inavoué, de l’envoi immédiat de Richelieu en Languedoc, n’était pas l’appréhension de l’influence que le favori prenait déjà sur l’esprit du roi, ou peut-être quelque révélation indiscrète parvenue aux oreilles du Cardinal et lui dénonçant le plan de campagne du courtisan? Car le jour n’est pas éloigné, où, pressentant les desseins de Richelieu, bien que celui-ci n’eût fait de confidences à personne, Fleury, inquiet, demande, en toute sincérité, à la duchesse de Brancas, dont il connaît l’intimité avec le Duc, s’il est vrai que son ami «veut donner Mme de la Tournelle au roi». La duchesse répond qu’elle n’en sait rien: elle ne croit même pas que Richelieu en ait jamais parlé au prince.
—«Et surtout, recommande Fleury, ne lui en soufflez mot; «ne le tentez pas de me punir de mes soupçons et de les changer en réalités[221].»
[221] Mémoires de la duchesse de Brancas (édition L. Lacour, 1865), p. 50.—Le titre de la 1re édition porte: Lettres de L.-B. Lauraguais à Madame... Fragments des Mémoires de la duchesse de Brancas, etc... (Paris, Buisson, an II).
Un événement imprévu allait, en précipitant la stratégie, jusqu’alors un peu lente, de Richelieu, justifier les craintes du Cardinal. Le Duc, à son retour des États du Languedoc, dans le courant de septembre, apprend, au débotté, la mort de la duchesse de Mazarin, survenue le 10 de ce même mois. Cette dame était la belle grand’mère des demoiselles de Nesle; et sa maison, «un foyer d’intrigues», était ouverte aux partis les plus opposés. Le comte et la comtesse de Maurepas, héritiers de la duchesse, étaient les familiers de son hôtel; le ministre de la maison du roi, qui simulait alors une passion violente pour Mme de la Tournelle, avait conseillé à la jeune veuve, vu la modicité de sa fortune, de se retirer dans un couvent[222]: elle se concilierait ainsi les bonnes grâces du Cardinal et pourrait, de ce fait, obtenir la place qu’elle sollicitait, et qui lui était d’ailleurs promise, de «dame du palais de la reine».
[222] Mémoires de la duchesse de Brancas (édit. L. Lacour), p. 55.
Le tour n’était pas mal imaginé pour débarrasser Mme de Mailly de la présence de cette fière beauté, remarquée déjà par le roi, du vivant même de la duchesse de Mazarin. Mme de la Tournelle ne devait jamais pardonner à Maurepas une invitation, qui rappelle quelque peu celle d’Hamlet à Ophélie, et fit partager sa haine[223] à Richelieu, que Maurepas payait, du reste, de retour: l’abbé de Broglie ne lui avait-il pas dit en quelle médiocre estime le gouverneur du Languedoc tenait les ministres de Son Éminence?
[223] «Ce fut, disent les Mémoires authentiques, le commencement le plus vrai et le plus ridicule» de cette animosité réciproque, très apparente déjà, deux mois plus tard, surtout de la part de Richelieu et de Mme de la Tournelle, comme le signale le Journal de Luynes (t. IV, p. 260).
Mais Mme de la Tournelle, voulant être, sans conditions, dame du Palais, avait prié Richelieu d’intervenir auprès de Mme de Mailly, qui «se piquait d’une grande amitié pour lui», afin qu’elle appuyât la requête de sa sœur. Elle s’y refusa nettement, assurent les Mémoires authentiques; les Goncourt prétendent le contraire, et même ajoutent que Mme de Mailly devint, par sa générosité, le propre artisan de son malheur. Quoi qu’il en soit, Mme de la Tournelle, et Mme de Flavacourt, avec elle, obtinrent, toutes deux, la place que chacune d’elles ambitionnait.
Évidemment, Richelieu n’avait pas été étranger à l’événement; mais d’autre part, il avait eu l’idée d’une correspondance—qu’il rédigeait lui-même—pour mieux enchaîner Louis XV à Mme de la Tournelle: le roi, ayant envoyé à la marquise une lettre de condoléances pour la mort de la duchesse de Mazarin, avait reçu une «réponse surprenante en style», qui l’avait charmé: c’était Richelieu qui l’avait dictée[224].
[224] Mémoires du Marquis d’Argenson, t. IV, p. 38.
Désormais, il avait partie liée avec Mme de la Tournelle; mais, quoique les menées souterraines de ses ennemis lui fissent appréhender la perte de son gouvernement du Languedoc, il fallait partir pour cette campagne de Flandre, qui allait ajouter à la réputation militaire du jeune officier général.
Heureusement pour sa fortune politique, Richelieu laissait des alliés dans la place et, en première ligne, une singulière femme que nous avons déjà nommée, Mme de Tencin.
Cette religieuse défroquée, belle, ardente, tumultueuse, qui fut la mère, sans cœur, du correct et glacial d’Alembert, avait, pendant la Régence, prodigué ses charmes à tous venants, dans l’espoir d’acquérir le crédit, la situation et le rang qu’entrevoyaient ses rêves de mégalomane. Elle ne connut que des déceptions. De guerre lasse, elle ouvrit un salon littéraire; et quand elle eut constaté que sa ménagerie (elle désignait ainsi son cénacle d’écrivains) avait développé le sens de pénétration qu’elle tenait de la nature, elle s’avisa qu’elle pourrait, quoique âgée, trafiquer de cette nouvelle ressource. Elle avait déjà, dans son jeu, un atout considérable, la situation de son frère, cet abbé de Tencin, qui s’était si bien poussé, qu’il avait enlevé le chapeau en 1739, obtenu le siège archiépiscopal de Lyon en 1741 et qu’il allait être nommé ministre d’État en 1742. Aussi peu scrupuleux que sa sœur, et, plus méprisé qu’elle, il était cependant moins audacieux. Il est vrai qu’il ne lui restait plus guère d’autres degrés à gravir que celui de premier ministre. Mais Mme de Tencin, impatiente de briller, elle aussi, stimulait une nonchalance qui se fût volontiers assoupie sous les somptueux lambris de son palais de Lyon.
Mais, par contre, elle trouvait une intelligence d’accord avec la sienne dans cet élégant Richelieu, qu’elle avait eu pour amant et dont elle avait su garder l’amitié, aujourd’hui qu’elle approchait de la soixantaine. Tous deux comprirent quel ressort leur alliance imprimerait à leur esprit d’intrigue et comment ils réussiraient à diriger le roi par l’intermédiaire de la maîtresse qu’ils lui auraient choisie. Aussi, pendant que Richelieu était à l’armée de Flandre, Mme de Tencin le tenait-elle au courant, grâce à une correspondance qui a pu être conservée, non seulement de toutes les nouvelles de la Cour, mais encore des manœuvres combinées ou tentées par leurs adversaires pour tenir en échec leurs propres projets[225].
[225] Les Mémoires authentiques ne parlent, ni de cet échange de lettres, ni même de Mme de Tencin, mais de M. de Choiseul-Meuse, comme le confident épistolaire et le porte-parole de l’absent. Ami, très écouté, de Mme de Mailly, familier de Louis XV, bien en cour et volontiers serviable, M. de Choiseul-Meuse jouissait d’une certaine autorité que ne pouvait avoir Mme de Tencin, ce qui explique la défaillance de mémoire du Maréchal. Les Goncourt disent très nettement (Mme de Châteauroux, p. 189) que «Richelieu s’unissait à Mme de Tencin pour remplacer et renvoyer Mme de Mailly».
Dans leur correspondance, les Tencin et Richelieu avaient imaginé, afin de dépister les indiscrétions du cabinet noir, des manières de «grimoires[226]», dont la clef changeait tous les huit jours. Il est même assez difficile aujourd’hui d’en identifier les véritables noms.
[226] De Coynart: Les Guérin de Tencin, 1910, p. 347.—P. Masson: Mme de Tencin, 1909. L’auteur de ce livre remarquable, professeur à l’Université de Fribourg, est tombé glorieusement au champ d’honneur, en 1915.
Mlle Sauveur, c’était Fleury; le général, ou Boufflers, Mme de la Tournelle; M. de Mairan, Mme de Mailly; Helvétius, Richelieu; encore celui-ci partageait-il, avec Voltaire, le surnom de géomètre; Louis XV était tantôt le Gentilhomme, tantôt la Guimbarde.
«Si vous revenez bientôt, lui écrivait Mme de Tencin, le 5 novembre 1742, je vous conseille d’attendre votre retour; nous concerterons ce qu’il conviendra de faire. Il est certain qu’il ne faudra pas que vous vous brouilliez avec le Cardinal (Fleury); il peut nous faire mille petits chagrins surtout étant continuellement poussé et animé par ses ministres. M. de Maurepas, qui se flatte aisément, croyait bien que la Mailly se raccommoderait et vous perdrait. On voulait donner aussi une petite fille[227] et que la Mailly restât avec les honneurs et l’apparence de la faveur. Je sais positivement qu’on avait cherché cette fille; on avait même jeté les yeux sur la Gaussin (la comédienne), mais on a craint pour sa santé... Votre présence n’a jamais été plus nécessaire pour vous et pour vos amis[228]...»
[227] Mme de Pompadour devait, un jour, mettre en pratique cet expédient.
[228] Correspondance du Cardinal de Tencin et de Mme de Tencin, sa sœur, avec le Duc de Richelieu. Bibliothèque nationale. Imprimés Lb38 56.
Deux jours avant l’envoi de cette missive—le 3 novembre—Mme de Mailly s’était retirée à Paris, d’où elle ne devait plus revenir. Les Mémoires de Mme de Brancas, dont la lecture est des plus attrayantes, mais qui ne brillent pas toujours par une scrupuleuse exactitude, racontent que Richelieu alla trouver Mme de Mailly, pour la décider à ce départ exigé par Mme de la Tournelle et par le roi: ç’eût été un véritable tour de force, puisque le duc était encore à l’armée. Mais, en virtuose, il avait dirigé, de loin, l’opération. Il avait prié son obligeant ami, M. de Choiseul-Meuse, de préparer Mme de Mailly à sa disgrâce. Cette pénible mission répugnait à M. de Choiseul-Meuse, qui avait toujours vécu dans les meilleurs termes avec la favorite délaissée. Il eut l’adresse de passer la main au comte d’Argenson, ministre d’État depuis le mois d’août 1742. Celui-ci sut ou crut persuader Mme de Mailly, en lui donnant l’assurance qu’une jolie femme comme elle aurait bien vite ramené l’infidèle en le quittant pendant quinze jours.
Ainsi «s’arrangea la quitterie de Mme de Mailly», pour rappeler le mot, resté célèbre, du marquis d’Argenson, le mémorialiste, frère aîné du ministre[229].
[229] Mémoires de la duchesse de Brancas, p. 53.—Mémoires du marquis d’Argenson, t. IV, p. 42.—Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu.
Mais, depuis quelque temps, la malheureuse femme ne conservait plus la moindre illusion. Elle avait vu clair dans le jeu de sa sœur. Et, cependant, jusqu’au dernier moment, elle repoussa désespérément l’idée de la séparation qui lui était imposée. Les Goncourt ont décrit, avec leur sûreté d’analyse, cet état d’âme, au cours des heures cruelles qui précédèrent, à Versailles et à Choisy, celle du départ, puis les crises de larmes et de sanglots, les supplications navrantes, entrecoupées de suffocations et d’évanouissements auxquelles son amant opposait pour toute réponse: «Tu m’ennuies, j’aime ta sœur[230]», que Luynes convertit en cette phrase moins inhumaine: «Je suis amoureux fou de Mme de la Tournelle, je ne l’ai pas encore, mais je l’aurai[231].» En réalité, la beauté rayonnante de la Marquise avait affolé Louis XV, d’autant qu’il la comparait à la mine piteuse de cette vieille maîtresse, de tenue négligée, dont les pleurs éternels aggravaient encore la laideur. Mais Mme de Mailly était une bonne créature qui, pendant sept années, avait fidèlement aimé le roi et n’avait fait de mal à personne. On la plaignit; et Marie Lesczinska, la première, qu’elle avait respectueusement servie, lui fut compatissante. Le Cardinal, à qui l’attitude superbe, le ton hautain, l’esprit dominateur de la nouvelle favorite inspiraient de vives inquiétudes, voulut adresser au roi de sévères remontrances: le prince le renvoya sèchement à son portefeuille.
[230] Mémoires d’Argenson, t. IV, p. 40.
[231] Journal de Luynes, t. IV, p. 267.
Cependant Louis XV n’était pas autrement satisfait de l’issue des négociations menées par Richelieu. Mme de la Tournelle n’avait pas encore cédé; elle posait ses conditions, et qui n’étaient pas des moindres. D’autre part, le roi, avec sa timidité ordinaire, ne savait comment s’y prendre pour triompher d’une résistance que rendait plus irritante l’adroit manège d’une savante coquetterie. Aussi fit-il revenir Richelieu de l’armée, plus tôt que de raison[232].
[232] Mémoires d’Argenson, t. IV, p. 42.
Le duc reparaissait donc à Versailles, le 16 novembre, prêt à la double tâche qu’il avait d’ailleurs si adroitement amorcée, d’achever l’éducation galante du maître et de préparer par ses conseils l’avènement de la «maîtresse reconnue»: n’était-ce pas, pour lui, le plus sûr moyen de s’ouvrir les avenues du pouvoir?
Ce fut, comme bien on pense, un événement considérable et un sujet de conversations sans fin, dans ce monde, chamarré et doré, de brillants seigneurs, habitués, tantôt de Versailles, tantôt de Choisy, et toujours à l’affût de ces petites nouvelles, qu’ils tenaient pour des informations de la plus haute importance. Le Journal de Luynes enregistre, avec un soin méticuleux, mais en termes pleins de réserve, ces anecdotes et ces impressions de salon ou de boudoir. Richelieu est reçu à souper chez Mme de la Tournelle; et les courtisans remarquent qu’il eut avec elle un long entretien «avant et après le repas[233]». Ils notent encore que, depuis, le roi s’est fait servir à souper chez Mme de la Tournelle et ne doutent pas un seul instant que Richelieu n’ait été invité à ce repas[234].
[233] [234] Journal du Duc de Luynes, t. IV, p. 278.
Naturellement les plus curieux, ou ceux qui se prétendent les mieux renseignés, entourent le favori et l’interrogent, ou lui racontent «ce que le roi a déjà fait». Richelieu ne s’en étonne pas; c’est lui qui l’a conseillé ou qui l’a improuvé; il sait tout, il reste imperturbable et impénétrable. Le marquis d’Argenson ne l’appelle plus que «l’avocat consultant», le professeur «di piazza»[235]. C’est ainsi que, pressentant sans doute le regret, presque le remords, qui s’éveillera bientôt dans le cœur du roi, d’avoir renvoyé son ancienne maîtresse «plus durement qu’une fille de l’Opéra[236]», Richelieu conseillera au prince (il se chargera, au besoin, de la besogne) d’écrire tous les jours, puis une fois par semaine, un billet à Mme de Mailly[237]. Cette éventualité devait être prévue par le programme de la quitterie.
[235] Mémoires de d’Argenson, t. IV, p. 42.
[236] Ibid., p. 45.
[237] Ibid., p. 42.
En attendant, Louis XV se montrait toujours aussi indécis. Ce n’était pas que le duc ne fît le nécessaire pour le stimuler. Il se vantait à «sa tante» (la duchesse de Brancas) de «donner des leçons» au roi; et «les miennes, ajoutait-il, valent mieux que celles du Cardinal, n’est-ce pas[238]»? Il sembla cependant que, pendant plus d’un mois, l’écolier voulût répondre aux efforts du maître et même les prévenir. Ce furent, de son fait, de fréquentes expéditions, la nuit, par les corridors du palais, jusqu’à la porte de l’appartement de la marquise, Louis XV travesti en médecin, Richelieu armé d’une lanterne sourde et menaçant de son épée Maurepas qui s’était avisé d’espionner les noctambules. La duchesse de Brancas les représente encore masqués, affublés de grandes perruques, enveloppés de manteaux noirs, et s’en allant ainsi «gratter» à la porte de Mme de la Tournelle[239].
[238] Mémoires de la duchesse de Brancas, p. 65: «Il faut lui plaire, prescrivait-il au roi, et commencer par lui dire que vous en êtes épris.»
[239] Mémoires de la duchesse de Brancas, p. 75.—Les Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu signalent pareillement cette mascarade, mais l’attribuent à l’imagination inquiète du roi, qui n’en prévint son compagnon qu’au dernier moment; et la meilleure preuve qu’elle était de l’invention de Louis XV, c’est que le Journal de Luynes (t. IV, p. 268) en parle, dès le 5 novembre 1742; or, à cette date, Richelieu n’était pas encore revenu de l’armée. Quant à l’épisode de Maurepas, il est sorti tout entier du cerveau de Soulavie.
Mais, presque toujours, la marquise faisait la sourde oreille; et le «professeur di piazza», déjà fort empêché dans son vilain métier d’entraîneur du roi, reprochait à son autre élève de le lui rendre plus difficile encore, en exaspérant à plaisir et sans résultat les sens violemment surexcités de Louis XV.
Après avoir tenté de justifier sa téméraire manœuvre, Mme de la Tournelle finit par se rendre aux arguments décisifs du professeur; et, le 9 décembre, une tabatière, dont le roi ne se séparait pas, qui «se trouva sous le chevet de Mme de la Tournelle», et que celle-ci «montra, le matin, à M. de Choiseul-Meuse», fut, pour cet ami de Richelieu, l’indice révélateur d’une défaite depuis si longtemps attendue. Le grave duc de Luynes ne pouvait la mentionner de façon plus décente dans son Journal[240].
[240] Journal de Luynes, 12 décembre 1742, t. IV, p. 296.
Mais Mme de la Tournelle devait bientôt se ressaisir et tenir de nouveau rigueur au roi, en raison de... réalisations qui lui paraissaient beaucoup trop lointaines.
Sa chute fut saluée par tout un bouquet de chansons, d’épigrammes, de satires, de nouvelles à la main, qui se dispersèrent également sur les demoiselles de Nesle, sur Richelieu, sur Fleury et même sur Maurepas. Et pourtant, c’était le ministre de la maison du roi, qui était l’inspirateur, sinon l’auteur, de ces malicieux brocards, dont le recueil parvenait, par les soins du lieutenant-général de police, jusqu’à Louis XV, très friand de ce genre de littérature. Pouvait-on, en conscience, soupçonner Maurepas de tels méfaits, puisqu’il en était la première victime?
Une de ces pièces, entre autres, parodiant le quatrième acte d’Iphigénie, dramatisait la scène douloureuse qui, en réalité, avait mis aux prises les deux sœurs.
Accusez Richelieu, plaignez-vous à l’Amour, disait Mme de la Tournelle à Mme de Mailly, avec cette inflexible dureté qui la caractérisait.
Le duc n’en avait cure; il pouvait, au contraire, être fier de son ouvrage[241]. Il avait triomphé en vingt jours. Son gouvernement du Languedoc réclamant sa présence, il partait donc l’esprit plus tranquille et le cœur plus léger. Et, comme pour mieux en témoigner, il daignait admettre les dames de la Cour à son petit coucher dans sa «dormeuse», cette voiture, établie sur ses indications, qui devait le conduire à destination. Le duc de Luynes nous a laissé la description de ce véhicule et le récit du départ désinvolte de son propriétaire:
17 Décembre 1742
«Le jeudi, à 5 heures du soir, M. de Richelieu partit de Choisy pour aller tenir les États du Languedoc. Il a fait faire une chaise de poste, où l’on porte, dans un coffre, derrière, à manger pour plusieurs jours; et sur le devant il y a de quoi mettre trois entrées toutes prêtes pour mettre au feu; de sorte que son cuisinier, qui le suit, s’avançant un peu avant lui, avec le panier où sont les entrées, lui tient son dîner ou son souper prêts également partout. Outre cela, il a fait mettre dans cette chaise un lit où il est couché entre deux draps. Il se déshabilla donc à Choisy, et, après que l’on eut bassiné le lit de sa chaise, il y monta, se coucha en présence de trente personnes qui étaient là et dit qu’on le réveillerait à Lyon. Mme de la Tournelle parut assez fâchée de son départ. La veille, M. de Richelieu s’était trouvé assez mal en jouant à l’hombre avec le roi[242].»
[241] Il nous paraît curieux d’insérer ici, après ces preuves irréfutables du rôle honteux joué par Richelieu auprès de Louis XV, une lettre où il se défend d’avoir procuré Mme de la Tournelle au roi. Elle lui était déjà attribuée par Faur; et Jobez, qui la publie dans sa France sous Louis XV (t. III, p. 289), ne semble pas douter de son authenticité. Nous serons beaucoup moins affirmatif: le style en est d’abord trop moderne. En tout cas, cette missive, adressée à deux bonnes amies de Richelieu, la marquise de Monconseil et la duchesse de Luxembourg, est une merveille de cynisme:
«Vous croyez, Mesdames, ainsi que le public qui juge souvent fort mal, parce qu’il le fait sans savoir ni connaître les personnes dont il parle, que c’est moi qui ai procuré Mme de Châteauroux au roi. Vous êtes dans l’erreur comme tout le monde. Je ne me ferais pas un grand scrupule d’avoir été utile à mon maître dans ses amours: on donne un joli tableau, un beau vase, un bijou quelconque; et je ne vois pas qu’on doive rougir de mettre à même son souverain de jouir de tout ce qu’il y a de plus aimable au monde, d’une femme... On doit ses soins en tout genre au maître qui nous donne des ordres; et on peut bien lui donner une femme comme autre chose. Je ne vois d’exclusion que pour la sienne. Ce n’est donc point par scrupule que je n’ai point été le premier agent de la liaison du roi avec Mme de Châteauroux; c’est que l’occasion ne s’est pas rencontrée.»
[242] Journal du duc de Luynes, t. IV, p. 299.—Journal de Barbier, t. VIII, p. 208. Gazetin de police du Chevalier de Mouhy.