CHAPITRE XXVII
Préventions de Bernis contre le Maréchal. — Encouragements de Stainville à Richelieu. — Mme de Pompadour reprend la lutte. — Le petit père La Maraude. — Retour de Richelieu à la Cour. — Ses entrevues avec le Maréchal de Belle-Isle et Bernis. — Richelieu fut coupable d’exactions, mais il ne fut jamais un traître. — Romans prussiens. — Richelieu renonce à la vie militaire et part pour son gouvernement de Guyenne. — Son entrée triomphale à Bordeaux.
Le 19 janvier 1758, Bernis expliquait ainsi à Stainville le rappel du Maréchal:
«Je suis fâché que M. de Richelieu, par son obstination à revenir ici, et le peu d’ordre et de volonté qu’il a su mettre dans ses opérations et dans son armée, ait fait décider son retour. Vous savez que le roi ne se souciait pas de l’envoyer. Il a de bonnes choses, mais il faut avouer que la tête lui tourne aisément, qu’il ne veut rien faire que ce qu’il a imaginé et qu’il a plus songé, cette campagne, à faire la paix qu’à pousser la guerre avec vigueur. M. de Clermont vaudra-t-il mieux?... M. de Richelieu va bien fronder ici et cabaler. Je lui conseillerais le contraire. Il devrait aller à Richelieu quelque temps[530].»
[530] Mémoires et Lettres de Bernis (édit. Frédéric Masson), t. II, p. 168.
Évidemment, pour Bernis, c’était la meilleure des solutions: car il se doutait bien que Richelieu rentrait en France, le cœur ulcéré et méditant de retentissantes vengeances. Cependant Stainville, si les lettres qu’en publie Soulavie dans les Mémoires de Richelieu sont authentiques, avait cherché à calmer le dépit et le ressentiment du Maréchal, en flattant sa vanité et en l’assurant des plus augustes sympathies; du même coup, à vrai dire, il désavouait, mais discrètement, son ministre et ami[531]:
«Votre position, qui vous affecte, est la plus brillante de l’Europe... on clabaudera toujours à Versailles contre ceux qui font quelque chose[532].»
[531] Au dire de Soulavie (Mémoires de Richelieu. T. IX, p. 239) Stainville représentait à Marie-Thérèse l’abbé de Bernis comme un homme dangereux ou découragé, qu’il fallait chasser par conséquent de sa place...
[532] Soulavie: Mémoires du Maréchal de Richelieu, t. IX, pp. 202 et suiv. Déjà Stainville, à la nouvelle de la Capitulation de Closter-Seven, avait envoyé à Richelieu ses félicitations et celles de la Cour de Vienne. Et même il ajoutait: «Il faut profiter du mois d’octobre pour faire évacuer l’Elbe au roi de Prusse; vous serez, de tous côtés, Monsieur le Maréchal, le vainqueur de ce fleuve.»
Stainville était plus explicite encore dans sa lettre du 3 décembre: «J’ai déjà eu l’honneur de vous mander, Monsieur le Maréchal, que vous êtes à merveille ici; et je dois ajouter que l’Impératrice et M. de Kaunitz ont été les premiers à me dire qu’il était de toute nécessité que vous restassiez seul commandant des forces du roi en Allemagne[533]...»
[533] Soulavie: Mémoires du Maréchal de Richelieu, t. IX, p. 213.
D’un autre côté, en homme qui voulait ménager la puissante protectrice, dont l’influence allait bientôt l’appeler au ministère des affaires étrangères, Stainville entendait excepter Mme de Pompadour de la cabale de Versailles «clabaudant» contre un général trahi par la Fortune:
«Je suis certain, lui écrivait-il, que Mme de Pompadour n’est pas du nombre... Il est vrai qu’elle aurait peut-être désiré dans le temps que M. de Soubise fût renforcé plus tôt... Je suis sûr, croyez-moi, qu’elle ne l’a dit à personne[534]...»
[534] Soulavie: Mémoires de Richelieu, t. IX, pp. 202 et suiv.
A Vienne, peut-être; mais à Versailles, à Choisy, à Paris, ainsi que dans toutes ses villégiatures, la Marquise se répandait, comme nous l’avons vu, en lamentations indignées sur l’abandon dans lequel Richelieu laissait Soubise.
Son antipathie, difficilement contenue, contre le Maréchal s’était donné de nouveau libre carrière, au lendemain des surprises de Closter-Seven. La malignité publique lui attribuait même, à la veille de la capitulation, une estampe satirique représentant le comte d’Estrées, en train de fouetter le duc de Cumberland avec une branche de laurier, dont Richelieu ramassait les feuilles pour s’en tresser une couronne[535].
[535] Campardon: Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV, p. 212.—Journal de Barbier (édit. in-8o), t. VI, p. 552.
Il n’est guère vraisemblable que Mme de Pompadour fût l’auteur d’une telle épigramme: car, à cette date, la trêve, consentie entre les deux parties par leur réconciliation, jouait encore; puis la Marquise ne cultivait pas la caricature; elle gravait pour la plus grande gloire de son seigneur et maître. Mais elle regagna le temps perdu dans sa nouvelle campagne contre l’éternel ennemi.
Déjà Pâris-Duverney avait formellement renié le Maréchal après la rupture de la Convention de Closter-Seven. Celui-ci s’était permis de négliger les avis du financier! Dès lors Pâris-Duverney «cessa de le croire utile à l’armée[536]».
[536] Correspondance historique et particulière du Maréchal de Richelieu en 1756, 1757, avec M. Pâris-Duverney (édit. par le Général de Grimoard), 1789, préface p. XXI.
D’autres griefs, beaucoup plus graves, et malheureusement trop justifiés, étaient depuis longtemps formulés contre le Maréchal: «Le pillage de notre armée, disait Bernis à Stainville, a été poussé à l’extrême; et, sur cet article, M. de Richelieu n’est pas excusable[537].»
[537] Mémoires et Lettres de Bernis (édit. F. Masson), t. II, p. 178. Lettre du 30 janvier 1758.—D’après Duclos (Mémoires, t. II, p. 286) Bernis avait proposé à Richelieu, avant qu’il ne partît, d’augmenter ses appointements; mais le Maréchal, «colorant son avarice d’un air de dignité, refusa, disant qu’il ne devait renoncer à aucun de ses droits de général».
Ce «pillage», Richelieu l’avait instauré, et comme méthodiquement organisé, dès son entrée en terre allemande; et l’abus de ces exactions était devenu si criant que nos soldats—toujours friands de ces surnoms pittoresques—avaient baptisé leur général en chef «le petit père La Maraude».
Il va sans dire qu’ils suivaient ce déplorable exemple et que l’armée était en proie au plus effroyable désordre, comme à la plus avilissante gabegie. Quelle nouvelle contradiction chez un homme qui nous en a déjà offert de si nombreuses et de si déconcertantes! Alors qu’au moment où sa fortune militaire lui permettant d’anéantir toute une armée, il avait eu un geste à la fois humain et généreux, il livrait tout un pays, malgré les instructions précises de son gouvernement, aux horreurs d’un pillage en règle, qu’allait aggraver encore le châtiment d’une infraction aux lois de l’honneur. Les protestations du landgrave ne reposaient donc pas sur des faits imaginaires; et le duc de Cumberland, retiré à Londres, avait pu dire, en parlant de la conquête du Hanovre par les Français, que les «alliés de l’Angleterre étaient quarante mille poltrons fuyant devant cent mille bandits[538]». Frédéric lui-même, Frédéric qui avait tant de méfaits de ce genre sur la conscience, oubliant la lettre pateline qu’il avait adressée deux mois auparavant à Richelieu, lui fit écrire par son frère, le prince Henri, que des représailles seraient exercées sur les officiers français prisonniers, si le pays continuait à être aussi impitoyablement dévasté[539].
[538] Galerie des aristocrates et Mémoires secrets (attribués à Dumouriez), 1790.—L’auteur va même jusqu’à dire (tant les opinions en matière d’honneur sont variables!): «Il est impossible à tout brave homme aimant sa patrie de désapprouver l’infraction du traité de Closter-Seven; notre façon de jouir de nos conquêtes a légitimé la rébellion: elle était juste et forcée.»
[539] Soulavie: Mémoires du Maréchal de Richelieu, t. IX, p. 194.—Faur: Vie privée, t. II, p. 184.
Plus tard, quand il fut question des déprédations et des contributions excessives infligées à ces «victimes innocentes», comme il les appelait lui-même, le Maréchal invoquait, pour légitimer ses exactions, les droits de la guerre et ceux des généraux en chef. Les précédents, hélas! ne manquaient pas. C’était, entre autres, les rapines du grand Villars, sous lequel Richelieu avait servi et plus récemment, celles de Maurice de Saxe et de Löwendahl, d’illustres guerriers, et... d’abominables pillards, mais qui n’étaient pas Français[540].
[540] Si l’Histoire doit juger sévèrement un tel abus de la force et un tel mépris du droit des gens, quelle ne sera pas la rigueur de sa sentence contre les arrières-petits-fils de ces «innocentes victimes», contre leurs chefs et leurs souverains, dont les exécutions militaires, à l’aurore du XXe siècle et dans une guerre sans précédents, ont dépassé en horreur tout ce que l’imagination peut concevoir de plus inique, de plus atroce, de plus barbare? Ces modernes Vandales nient, contre l’évidence, quand ils ne s’en glorifient pas, leurs attentats à la justice et à la propriété, à la liberté et à la vie des peuples—ce patrimoine éternel de l’humanité. Quel contraste avec la mentalité française, même sous le règne du pouvoir absolu! L’opinion publique se prononça énergiquement, dans notre pays, contre le système de défense de Richelieu.
Le Maréchal rentra donc dans Paris, comme le dit Moufle d’Angerville[541] avec son âpreté coutumière, «chargé de dépouilles glorieuses sans doute, s’il les eût acquises en combattant, mais honteuses, puisqu’elles étaient moins le fruit de ses victoires que de sa cruauté et de son avarice».
[541] Moufle d’Angerville: Vie de Louis XV, t. VI, p. 54.
Bernis annonçait, le 4 février, à Stainville, l’arrivée imminente de Richelieu: «Il paraît assez philosophe. Dieu veuille qu’il soit sage quand il sera ici!»
On le vit surtout aigri, mécontent et soucieux de dégager sa responsabilité de l’issue désastreuse d’une campagne, que ses débuts laissaient pressentir si belle et si fructueuse pour la France.
Luynes et Bernis ont présenté, chacun à leur manière, ce retour d’un vainqueur dont l’effort était resté stérile.
Dans son Journal de janvier 1758, Luynes ne se fait pas faute d’admirer les dispositions prises par Richelieu au terme de ses opérations militaires. Le mois suivant, il montre le courtisan au coucher du roi, accueilli par le prince avec une rare bonté. Le 8 mars, Richelieu, accompagné de son cousin d’Aiguillon, va rendre visite, «par devoir», au Maréchal de Belle-Isle. Il est vrai qu’avant de partir pour l’armée, il avait déclaré ouvertement qu’il ne voulait «dépendre en aucune manière de lui, ni prendre ses conseils[542]». De fait, de toute la campagne, il n’avait daigné correspondre avec Belle-Isle[543]; mais, celui-ci, depuis le 29 février, remplaçait Paulmy, secrétaire d’État à la Guerre pendant treize mois. Richelieu était donc tenu à plus de circonspection.
[542] Luynes: Journal, t. XVI, 3 mars 1758, p. 387.
[543] Ibid., 18 mars 1758, p. 389.
De même, il ménageait Bernis qu’il voyait chaque jour; si parfois il s’en plaignait, c’était secrètement; car, en public, il ne lui prêtait, ni méchants propos, ni manœuvres malveillantes à son égard: il savait trop bien, affirmait l’abbé, que «je l’avais traité comme un ami, tandis que, comme ministre des affaires étrangères, je pouvais demander qu’il fût puni[544]». Bernis, dans un entretien avec Luynes, attribuait, en effet, à Richelieu seul, l’avortement de la Convention de Closter-Seven. Mais le Maréchal avait informé Belle-Isle qu’il comptait remettre au roi un mémoire explicatif, où il lui exposerait sa conduite au cours de l’expédition et dans quelle situation il avait laissé l’armée.
[544] Bernis: Mémoires et Lettres, t. II, p. 34.
Quelques jours après, il portait le double de ce travail au ministre; et, dans cette seconde visite qui dura trois quarts d’heure, Richelieu fit preuve de la plus aimable courtoisie: c’était, disait-il, «à la personne et non à la place qu’il entendait rendre ainsi ses devoirs[545]». C’était aussi afin de remercier une fois de plus Belle-Isle de l’emploi qu’il avait trouvé pour Fronsac, nommé tout récemment brigadier.
[545] Luynes: Journal, t. XVI, 18 mars, p. 390.
D’autre part le ministre avait fait tenir de sages conseils à Richelieu par l’intermédiaire de M. de Beauvau. Il l’exhortait à modérer la vivacité de ses récriminations, car les plaintes arrivaient chaque jour, plus nombreuses et plus pressantes, du pays de Hanovre[546]; et Richelieu devait avoir à cœur, dans l’intérêt de son honneur, de chercher une «justification» éclatante et publique, nécessaire pour la gloire du roi et du nom français, justification qui serait insérée «dans les gazettes».
[546] Luynes: Journal, t. XVI, pp. 340-343.—Mémoires et Lettres de Bernis, t. II, p. 133.
A Paris, également, l’opinion publique se montrait implacable. Elle accusait Richelieu de trahison—mot dont on abuse en France, pour flétrir des généraux ou des diplomates malheureux; idée qui devait se cristalliser, par la suite, dans le vocable, resté ineffaçable depuis plus de cent cinquante ans, de Pavillon du Hanovre[547].
[547] Moufle d’Angerville: Vie de Louis XV, t. VI, p. 54: «Il porta l’impudence au point de s’en (de ses exactions) ériger, en quelque sorte, un trophée par un pavillon superbe, qu’il fit construire aux yeux de la Capitale, et que les persifleurs, par une dérision amère, appelèrent le Pavillon du Hanovre.»
Aux yeux des adversaires irréductibles du Maréchal, ce magnifique palais représentait moins le bénéfice inavouable de la campagne, que le prix d’une honteuse forfaiture. Dieudonné Thiébault, le père du général et l’un des familiers de Frédéric, formule de graves accusations contre l’honneur militaire de Richelieu, pour les avoir entendues dans la bouche de «plus de cent Prussiens». Après la capitulation de Closter-Seven, Dunkelmann, le gardien du trésor de Frédéric, transporté à Magdebourg, aurait offert une somme considérable au Maréchal, qui l’accepta, pour qu’il n’allât pas plus loin. Car, avec ses «trois bataillons ruinés» et ses 1.500 déserteurs, la défense de Magdebourg était impossible. Et, «depuis, ajoute Thiébault, Dunkelmann a constamment joui de la confiance du roi et d’une considération particulière dans le public[548]».
[548] Thiébault: Mémoires (édition Barrière), t. II, p. 199.—Soulavie reconnaît également que Magdebourg n’aurait pu résister et déduit de l’inaction de Richelieu qu’il devait être «de connivence» avec le roi de Prusse. Depuis, Sainte-Beuve, toujours très dur pour le Maréchal, cite cette phrase perfide (Premiers lundis, t. XI) de Frédéric, faisant allusion aux contributions de guerre perçues par Richelieu: «Il n’est pas douteux que les sommes qui passèrent entre les mains du Maréchal, ne ralentirent considérablement dans la suite son ardeur militaire.» Mais Sainte-Beuve ajoute prudemment «je me méfie de Frédéric». Par contre, Faur affirme que Richelieu resta toujours «fidèle» à ses devoirs. Ce qui est certain, c’est que l’échec d’une capitulation qu’il estimait inattaquable, semble l’avoir hypnotisé au point de lui enlever tout esprit de direction et de décision.
Mais, autant la rapacité du vainqueur, en pays conquis, est indéniable, autant sa vénalité sur le champ de bataille n’est guère vraisemblable. Elle eût été plus inepte encore qu’odieuse. La prise de Magdebourg (et les instructions données au généralissime la prévoyaient) assurant le succès définitif de la campagne, Frédéric était perdu; et le Maréchal dictait, comme il y comptait bien, la paix à l’Europe.
Peut-être Richelieu avait-il trop sacrifié aux exigences de son esprit vaniteux et léger, en continuant sa correspondance avec Frédéric. Déjà Bernis, à propos de la première lettre qui en avait marqué les débuts, l’avait doucereusement persiflé, dans sa dépêche du 3 octobre à Stainville: «M. de Richelieu est un peu embarrassé d’une lettre pleine de louanges que le roi de Prusse lui a écrite en lui proposant de faire la paix. Le Maréchal ne serait pas fâché de la faire en effet et le Danemark aussi.»
Dans d’autres dépêches, ou dans ses Mémoires, Bernis constate, non moins malicieusement, et à plusieurs reprises, que Frédéric amuse Richelieu, ou lui tend des pièges, soit directement, soit par l’intermédiaire de la margrave de Bayreuth. Mais c’est encore cette même lettre du 3 octobre, adressée à Stainville, qui trahit, par une insinuation adroitement voilée, le peu de bienveillance de Bernis pour le Maréchal, bien qu’il se défende toujours de lui vouloir aucun mal.
Le ministre écrit donc à Stainville qu’il a fait mettre à la Bastille un «émissaire» du comte de Newied, «le plus intrigant des comtes de l’Empire», dont la correspondance avec le roi de Prusse vient d’être découverte à Vienne. A vrai dire, «on n’a rien trouvé dans les papiers de cet émissaire»; il a simplement déclaré qu’un secrétaire du Maréchal de Richelieu «avait proposé de donner Neuchâtel à notre amie pour l’attacher au roi de Prusse».
Le détenu n’était pas un inconnu pour Bernis: c’était un chambellan du margrave d’Anspach, nommé Barbut de Maussac, qui était venu une première fois à Paris, en février 1757, et déjà, sans doute, comme agent secret du comte de Newied[549].
[549] M. Frédéric Masson qui a consulté les Archives des Affaires étrangères pour avoir le mot de cette mystérieuse énigme, n’a rien trouvé de plus que les faits signalés par Bernis. Il croit que le comte de Newied était un espion à la solde, et de l’Autriche, et de la Prusse. (Note des Mémoires et Lettres de Bernis, t. II, pp. 122-124.) Mais, dans un article du Correspondant, du 25 avril 1914, les Ancêtres du nouveau roi d’Albanie, les princes de Wied-Newied au XVIIIe siècle, l’auteur, le comte Palluat de Besset, a repris la question et présente «l’intrigant» désigné par Bernis, comme un pacifiste désintéressé, soucieux de rétablir les bonnes relations entre la France et la Prusse.
Or, le 7 juillet de cette même année, Frédéric écrivait à sa sœur, la margrave de Bayreuth:
«Puisque, ma chère sœur, vous voulez vous charger du grand ouvrage de la paix, je vous supplie de vouloir envoyer M. de Mirabeau[550] en France. Je me chargerai volontiers de sa dépense: il pourra offrir jusqu’à cinq cent mille écus à la favorite pour la paix; et il pourrait pousser ses offres beaucoup au-delà, si, en même temps, on pouvait l’engager à nous procurer quelques avantages. Vous sentez tous les ménagements dont j’ai besoin dans cette affaire et combien peu j’y dois paraître; le moindre vent qu’on en aurait en Angleterre pourrait tout perdre.»
[550] Le chevalier, puis bailli de Mirabeau, frère puîné du Marquis.
Frédéric avait le goût de la correspondance, et plus encore celui des promesses, quitte à ne pas les tenir: c’est, on le sait, dans les traditions de la diplomatie prussienne.
Mirabeau remplit sa mission, mais sans succès. Parallèlement, l’«espion» du comte de Newied s’efforça de s’acquitter de la sienne. Le 6 août, il portait une lettre de son maître au Maréchal de Belle-Isle, lequel lui remettait sa réponse. Le 22, de retour à Newied, il rendait compte à un envoyé du roi de Prusse de sa négociation; et le 23, Frédéric recevait une lettre signée Van der Hayn, qui l’engageait à céder à Mme de Pompadour, «cette femme insatiable», les deux principautés de Neuchâtel et de Valengin, «dont il ne faisait rien[551]». Dans ce but, le roi de Prusse devrait envoyer à la Cour de Versailles Barbut de Maussac qui «promet la plus heureuse issue».
[551] De fait, Frédéric n’attachait aucune importance à la possession de deux provinces, «à 300 lieues de Berlin», disait-il. On sait du reste que Neuchâtel fut réuni solennellement à la Confédération Helvétique en 1858.
Ce fut, en effet, une belle ambassade: le chambellan du margrave d’Anspach et son digne auxiliaire, le colonel Balbi, munis de faux passe-ports, arrivaient à peine à Paris, qu’ils étaient arrêtés tous deux comme espions de Frédéric, et menés à la Bastille, d’où Maussac ne put sortir qu’un an après[552].
[552] Dans son article du Correspondant, M. Palluat de Besset cite, d’après la Politische Correspondenz B 15 Prusse C.D. supplément X, une lettre datée du 25 septembre 1757, dans laquelle Frédéric autorise «ses amis» à promettre de sa part la cession VIAGÈRE de Neuchâtel et de Valengin à la favorite, «se flattant que Mme de Pompadour emploiera tout son crédit, afin que les articles de paix lui soient avantageux».
Déjà, Bernis, lorsqu’il avait raconté à Stainville comment il avait éconduit Mirabeau, s’était plaint de l’insistance apportée par Richelieu à contrecarrer «l’affermissement du crédit» de la Marquise.
Le Maréchal n’était cependant pour rien dans l’intrigue de Balbi-Maussac. Il ne le fut pas davantage dans celle du Suisse Gampert, où il devait néanmoins jouer un rôle, plutôt désagréable pour Frédéric, qui était bien le metteur en scène, dans la coulisse, de ces misérables imbroglios. Mais Bernis avait trouvé le moyen de les enchevêtrer encore, en les confondant; et ce n’était certes pas dans l’intention de rendre service au Maréchal, car il écrivait, le 8 novembre, à Stainville: «M. de Richelieu a vu un émissaire du roi de Prusse, qui est impliqué dans l’affaire de Newied: il ne l’a pas fait arrêter, quoiqu’il soit venu à son armée sous un faux passe-port: tout cela donne matière à des soupçons faux, à ce que je crois, mais vraisemblables. Il me faudra écrire des mémoires pour détruire toutes ces chimères. M. de Richelieu a trouvé l’homme qu’on croyait son secrétaire et qui avait proposé la principauté de Neuchâtel pour Mme de Pompadour. Nous lui mandons de nous l’envoyer à la Bastille.»
Il fait bon de consulter les Archives de la Bastille, quand il s’agit de ces aventuriers, ou tout au moins d’«hommes à projets», dont regorgea le XVIIIe siècle, et qui peuplèrent, à cette époque, la prison d’État.
Nous découvrons, en effet, dans cette mine de documents, à côté du dossier Balbi-Maussac[553], signalé par le comte Palluat de Besset, celui de Gampert, l’intrigant[554], qui (le Gouvernement dut le reconnaître) n’était l’associé, ni de Balbi, ni de Maussac.
[553] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille 11969. Dossier de Barbut de Maussac indiqué par M. Palluat de Besset.
[554] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille 11998. Dossier de Gampert.
La fiche qui le concerne et les documents qui l’accompagnent rétablissent la vérité des faits.
Ce Gampert, qui s’était présenté au camp de Richelieu, pourvu ou non d’un faux passe-port, comme les Balbi et les Maussac, n’en avait pas moins été arrêté, en octobre, dans la ville de Hanovre, par les soins du Maréchal, puis dirigé sur Strasbourg, et enfin conduit à la Bastille, le 24 juillet 1758[555].
[555] Gampert sortit de la Bastille le 24 janvier 1759, et fut immédiatement reconduit à la frontière avec «un ordre d’exil».
Il avait mis, comme on voit, plus de neuf mois pour arriver à sa destination.
Il se disait autorisé à faire des propositions de paix, en offrant, de la part de Frédéric, à une princesse française, et à son défaut, à Mme de Pompadour, les principautés de Neuchâtel et de Valengin.
Très vraisemblablement, cet intermédiaire était un nouvel envoyé du roi de Prusse. Certes, Frédéric ne pouvait s’illusionner sur le sort réservé à ses tentatives de négociations. Il savait trop la haine que lui avait vouée la Marquise, pour espérer qu’elle cédât à l’amour du lucre ou à la gloriole des titres. Mais il suffisait au machiavélisme de l’astucieux monarque, que ses propositions d’accommodement fussent adressées de toutes parts à la maîtresse de Louis XV. A son compte, de ces démarches, si souvent renouvelées, devraient rejaillir des soupçons sur la probité politique de sa mortelle ennemie. Et les étendre jusqu’à Richelieu, c’était le comble de la fourberie diplomatique, bien que Frédéric n’eût aucune raison d’animosité contre le Maréchal.
Mieux encore, la sympathie de celui-ci pour celui-là, conforme aux traditions ancestrales hostiles à la maison d’Autriche, pouvait être exploitée comme une des causes de l’inaction «voulue» du vainqueur de Closter-Seven, qui avait sauvé miraculeusement la Prusse de l’effondrement définitif[556].
[556] C’est la thèse... philosophique de Soulavie, contre laquelle s’élève, à si juste titre, M. Frédéric Masson; et c’est peut-être par allusion aux déclarations du futur diplomate révolutionnaire, que Capefigue attribue le désastre de Rosbach à la secte des philosophes (voir [p. 315]).
Pour le parti qui aspirait à la perte du Maréchal, le mot inaction était synonyme du terme trahison; et c’était sous cette accusation, injuste autant que perfide, qu’on prétendait écraser le favori de Louis XV.
On comprend, de reste, l’état d’âme de Richelieu, quand il se sentit la fable de la Cour et de la Ville. Son orgueil démesuré, qui lui rendait plus sensibles les erreurs et les fautes du gouvernement[557], ne pouvait cependant lui dissimuler les siennes; et le duc de Croÿ a très bien défini une mentalité qui ne s’ignorait pas, quand il dit, dans son Journal: «M. de Richelieu fut reçu froidement... Il n’était pas plus content des autres qu’on ne l’était de lui... Il avait perdu la discipline et fait une étonnante campagne[558].»
[557] Il ne pouvait entendre parler de sang-froid de la capitulation de Closter-Seven, affirment les Souvenirs de deux anciens militaires (1813), pp. 65 et suiv. «C’est, disait-il, de toutes les intrigues de Cour, la plus atroce; on voulait continuer la guerre, on voulait me perdre; jamais je ne me suis conduit avec plus de prudence et plus de bonheur.» C’était troubler sa digestion que d’aborder un tel sujet.
[558] Duc de Croÿ: Journal (édit. de Grouchy et Cottin), t. I, p. 418.
Rompu aux intrigues de Cour, il sut enfin se persuader que, pour le moment, son rôle était fini. Mme de Pompadour, malgré tous les assauts qu’avait eu à subir son crédit, était encore la souveraine maîtresse du royaume et du roi. Dès lors, Richelieu pouvait-il espérer (et d’abord l’eût-il voulu?) qu’on lui confiât le commandement d’une nouvelle armée? Encore moins devait-il compter sur une place au Conseil. La Marquise et ses amis en occupaient toutes les avenues. Et le roi lui-même, malgré son extrême indulgence et son amitié, restée immuable, pour le Maréchal, s’enracinait plus encore, avec son entêtement ordinaire, dans cette idée, que Richelieu était trop léger et trop prompt pour devenir jamais un bon ministre.
Aussi, par dégoût et peut-être encore par philosophie, le Maréchal se dit-il qu’il serait plus sage de renoncer momentanément à la vie militaire et politique qui lui donnait actuellement tant de déboires. Il lui restait assez d’agréables et brillantes compensations, pour ne pas trop regretter le rêve qu’avait fait miroiter à ses yeux le souvenir des gloires familiales. Il pouvait partager désormais son temps entre l’administration de son gouvernement de Guyenne et les devoirs de sa charge de premier gentilhomme qui lui assurait encore une influence considérable. A Paris et à Versailles, il pontifiait toujours au nom de l’étiquette; il était le doyen de l’Académie, il régentait les théâtres et les comédiens, commandait à la mode, éblouissait par son faste; il était, par définition, le protecteur des Lettres et des Arts. A Bordeaux, il se sentait plus puissant encore; et il se promettait d’y jouer le rôle de despote et de sultan, car il n’avait rien abdiqué de son autoritarisme, ni de son goût passionné pour les femmes.
Sa vieille amie, «la grosse duchesse» d’Aiguillon, qui était en même temps sa cousine, était partie lui préparer le terrain. La tâche était délicate. La belle expédition de Minorque avait naguère enthousiasmé les Bordelais, mais la déconvenue de Closter-Seven avait transformé les dithyrambes en satires. Heureusement, la duchesse ne manquait pas d’entregent; elle avait des intelligences dans la place et sut retourner l’opinion publique[559].
[559] Grellet-Dumazeau: La société bordelaise au XVIIIe siècle, pp. 201 et suiv.—En 1756, D’Argenson écrivait (t. IX, p. 303), d’après des bruits de Cour, que Richelieu allait épouser la Dlle d’Aiguillon, «intrigante qui s’ennuie de n’être rien à la Cour»; n’était-ce pas plutôt la duchesse douairière qui était veuve?
Le Maréchal en profita pour faire une entrée solennelle dans la capitale de sa riche Satrapie. Des barques, magnifiquement décorées et pavoisées, l’attendaient à Blaye, lui et sa suite. Les navires qui stationnaient le long du fleuve, et le Château-Trompette le saluèrent de salves d’artillerie pendant qu’il remontait jusqu’à Bordeaux. Lorsqu’il descendit à terre et qu’il passa sous l’arc de triomphe dressé sur la Place Royale, le Parlement vint l’y haranguer. Puis Richelieu monta à cheval et se rendit, accompagné de toute la noblesse de la province, à la Cathédrale, où fut chantée une messe d’action de grâces.
Ainsi devait se terminer, dans une opulente sinécure, la vie politique et militaire d’un homme qui avait joué, sur les deux théâtres les plus en vue, à la Cour comme à l’Armée, un rôle de la première importance. Ce n’est pas qu’il l’eût abandonné sans espoir de retour: il comptait, au contraire, le reprendre, pour l’échanger, à l’heure propice, contre celui qui n’avait cessé d’être le but de toutes ses ambitions, le personnage de premier ministre; mais il avait été inconsciemment victime d’un de ces accès de bouderie dont il était coutumier. Il était parti de son plein gré; on oublia de le rappeler.
Aussi bien la place n’était guère enviable, quoique enviée par tant de compétiteurs, qui s’y croyaient appelés par leur compétence et leurs talents, alors que ces affamés de pouvoir n’avaient d’autre capacité que celle de leurs appétits. Au reste, jamais la Cour n’avait été le foyer de plus misérables, ni de plus basses intrigues. En présence d’un roi fainéant, indifférent et impénétrable, asservi désormais à ses passions, les partis se livraient des combats, acharnés dans leur perfidie sournoise, où les amis de la veille devenaient les ennemis du lendemain, facilement réconciliables pour des luttes nouvelles.
Le pays n’était pas moins profondément divisé sur tous les terrains, politiques, militaires, religieux, financiers.
Les temps étaient proches, où les visions d’un prophète, que nous avons si souvent consulté, le marquis d’Argenson, allaient devenir de saisissantes réalités: «L’anarchie marche à grands pas..., écrit-il... On entend murmurer ces mots de liberté, de républicanisme; déjà les esprits en sont pénétrés et l’on sait à quel point l’opinion gouverne le monde. Le temps de l’adoration est passé: ce nom de maître, si doux à nos yeux, sonne mal à nos oreilles. Il se peut qu’une nouvelle forme de gouvernement soit déjà conçue en de certaines têtes, pour en sortir, à la première occasion, armée de toutes pièces. Peut-être la Révolution s’opérera-t-elle avec moins de contestation que l’on ne pense: il n’y faudra, ni princes du sang, ni seigneurs, ni fanatisme religieux, tout se fera par acclamation...
«Aujourd’hui tous les ordres sont à la fois mécontents: le militaire congédié depuis la paix; le clergé offensé dans ses privilèges; les parlements, les corporations, les pays d’État avilis; le bas peuple accablé d’impôts, rongé de misère; les financiers seuls triomphants... Partout des matières combustibles... D’une émeute on peut passer à la révolte, de la révolte à une totale révolution; élire de vrais tribuns du peuple, des Consuls[560]....»
[560] Mémoires et Journal du marquis d’Argenson (édition elzévirienne 1858) t. V, pp. 346-347.
FIN