IV
En 1791, paraissait un autre ouvrage du même genre, moins prolixe, puisqu’il ne comprenait que trois volumes, et qui était dû à la plume de Faur, secrétaire de Fronsac[7]. Il était intitulé Vie privée du Maréchal de Richelieu; et bien qu’il ne passât point sous silence la vie publique du personnage, il en narrait surtout les intrigues et les aventures galantes. Faur promettait, il le dit dans sa préface, de présenter «le héros en déshabillé»; et il tient scrupuleusement parole. Ses récits sont parfois amusants, mais aussi dépourvus d’authenticité que ceux de Soulavie; il rappelle souvent les mêmes épisodes de la vie amoureuse de Richelieu, mais il en révèle d’autres qui sont le comble de l’invraisemblance; et cette multiplicité même d’anecdotes libertines, moins spirituellement écrites que celles, restées classiques, de Rulhière, finit par lasser jusqu’à l’écœurement.
[7] Le duc de Fronsac, fils du Maréchal de Richelieu.
Cependant le troisième et dernier volume contient, dans sa seconde partie, toute une série de lettres d’amis et d’amies du Maréchal, dont plusieurs historiens, et non des moindres, ont fait volontiers état dans leurs livres, garantissant ainsi l’exactitude et la sincérité de cette correspondance intime, tour à tour politique et galante.
Faur qui, à l’exemple de Soulavie, n’entend pas que le lecteur puisse mettre en doute sa véracité, affirme qu’il tient sa documentation d’un familier de Richelieu, à qui le Maréchal aurait confié ses notes manuscrites et son recueil de lettres en lui disant: «Vous verrez toutes mes folies et vous serez seul instruit de la vérité.»
Avant de publier la Vie privée, Faur avait demandé à la succession de Richelieu et en avait obtenu l’autorisation de la faire imprimer. Son point de départ paraît, en tout cas, plus acceptable que celui de Soulavie. D’ailleurs, il avait assez justement critiqué, dans l’Avant-Propos de son premier volume, le procédé de l’auteur des Mémoires. Son livre, dit-il, est «plutôt l’histoire de la fin du règne de Louis XIV, de la Régence et du règne de Louis XV, que celle du Nestor de la galanterie». Se proclamant, ensuite, seul dépositaire de la pensée du Maréchal, il espérait sans doute étouffer ainsi dans l’œuf le reste de la publication de Soulavie[8].
[8] Moins exclusif que Soulavie, Faur, ou son éditeur, confessait toutefois dans la Vie privée (t. III, p. 261) que «M. de Richelieu avait confié des matériaux, pour faire son histoire, à plusieurs personnes. MM. de Meilhan, Soulavie, de Serres et autres en possédaient.» Faur parle également d’une Vie secrète du Maréchal qui avait paru un peu avant sa Vie privée et qui était «très ordurière». Nous l’avons vu annoncer, sur des catalogues de librairie, à la date, évidemment apocryphe, de 1809.
Soulavie signale, lui aussi (t. III, p. 305), des anecdotes scandaleuses, ultra-libertines, sur la Régence, parues sous le nom de Richelieu et qu’il attribue à Mme de Tencin. D’autre part, comme il s’entendait à tirer plusieurs moutures du même sac, il publia, en 1809, chez Collin, deux volumes qu’il intitulait Pièces inédites sur les règnes de Louis XIV et Louis XV, dont le second tome était une «Chronique scandaleuse de la Cour de Philippe, duc d’Orléans, régent de France, etc... composée, en 1722, par le duc de Richelieu, à sa sortie pour la troisième fois de la Bastille».
Il avait déjà parlé de ce prétendu document, en 1790, dans le Tome III (pp. 350 et suiv.) de ses Mémoires du Maréchal de Richelieu. Celui-ci, à l’entendre, lui aurait révélé, en 1785, l’existence de cette Chronique scandaleuse, à laquelle avait collaboré Voltaire et dont Louis XV avait possédé un exemplaire. Les faits qu’elle contenait étaient «exacts», affirmait Richelieu; mais Soulavie ajoutait que «l’opinion du Maréchal, moins passionné en 1785, était préférable à celle du Duc, irrité en 1725 contre le duc d’Orléans».
Cette Chronique scandaleuse n’était, en réalité, qu’une réédition, plus ou moins remaniée, d’un certain nombre de chapitres des Mémoires, où le vrai et le faux étaient indistinctement confondus. Elle était suivie d’une «Correspondance du Cardinal de Polignac, du Marquis de Silly, du Marquis de Fénelon, etc... avec M. le Duc de Richelieu, alors ambassadeur du roi près la Cour de Vienne, sur les intrigues de la Cour de France, etc... en 1725, 1726, 1727, copiée sur les pièces originales conservées, en 1787, dans le cabinet de M. le Maréchal de Richelieu.» Cette correspondance, qui est accompagnée de lettres de Vauréal, évêque de Rennes, du Cardinal de Tencin, de Mme de Tencin, de Mme de Châteauroux et même de Richelieu, nous semble plus digne de créance, si toutefois Soulavie ne lui a pas fait subir, suivant son habitude, ce que notre argot moderne appelle un tripatouillage.
Celui-ci, de son côté, avait regimbé contre une concurrence qu’il croyait le fait de Sénac de Meilhan et que lui opposait le libraire Buisson dont il s’était séparé. Il déclarait que, ne voulant pas s’occuper de la vie galante de Richelieu, il avait chargé de ce soin son ami «M. de la B***» (De La Borde, le principal commanditaire et collaborateur de Soulavie) qui avait si longtemps vécu à la Cour de Louis XV. D’ailleurs, à propos des lettres d’amour et des billets doux que Richelieu jetait dans des cassettes sans les ouvrir, Soulavie ajoutait que seuls avaient pu en rompre le cachet «les historiens du temps du Maréchal qui avaient eu la communication de ses papiers»[9].
[9] Dans une note des Mémoires de Mme Campan sur la Vie de Marie-Antoinette (édition Barrière, 1849) p. 42, nous lisons: «J’ai entendu M. le Maréchal de Richelieu dire à M. Campan, bibliothécaire de la Reine, de ne point acheter les Mémoires que, sans doute, on lui attribuerait après sa mort, que d’avance il les lui déclarait faux, qu’il ne savait pas l’orthographe et ne s’était jamais amusé à écrire. Peu de temps après la mort du Maréchal, M. Soulavie fit paraître les Mémoires du Maréchal de Richelieu.»—Voilà encore une preuve nouvelle des contradictions que nous relèverons, au cours de notre étude, chez cet esprit ondoyant et railleur jusqu’à la mystification qu’était le duc de Richelieu. Il n’écrivait pas, dans le sens propre du mot, mais il inspirait, il dictait, sinon des mémoires, du moins des notes, celles-là qu’ont reproduites, en les... maquillant,—c’est fort possible—des soi-disant historiographes qui avaient été plus ou moins ses secrétaires. Mais la Correspondance de Voltaire dit assez combien de fois le solitaire de Ferney eut recours à la documentation historique du Maréchal, sans doute reprise et remaniée par ses soins, avant d’être expédiée à son thuriféraire.