VII

Au moment où nous terminions notre travail, une de ces bonnes fortunes, dont le hasard ou d’heureuses interventions font profiter l’Histoire, nous permettait de consulter une suite de relations, d’une authenticité indiscutable, sur divers épisodes de la vie diplomatique, politique et militaire du Maréchal de Richelieu.

En effet, feu M. de Boislisle, le savant dont le monde de l’érudition regrettera toujours la perte, avait découvert, dans les Archives du Marquis de Chabrillan—sources précieuses de vérité historique—les pages manuscrites qu’avait déjà signalées, d’après son indication, le livre du duc de Broglie sur Frédéric II et Louis XV.

M. de Boislisle obtint de prendre une copie de ces Mémoires.

Dictée par le Maréchal de Richelieu à l’un de ses secrétaires, cette autobiographie est marquée au coin de cet esprit vif et léger, souple et fin, évoluant avec une merveilleuse prestesse au milieu d’intrigues de Cour qui sont souvent son ouvrage, pour en sortir le plus aisément du monde et avec tous les honneurs de la guerre. Cette apologie de ses actes officiels est le développement, aussi simple qu’agréable, du Mémoire justificatif présenté par le Maréchal au roi Louis XVI, en 1783, alors que sa santé subissait la crise si grave qui faillit l’emporter.

Grâce à l’intermédiaire obligeant de M. Lecestre, des Archives Nationales, M. Jean de Boislisle a bien voulu nous communiquer ces Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu qu’il doit publier très prochainement. Nous le prions de recevoir ici l’expression de tous nos remerciements.

Par un sentiment de discrétion, facile à comprendre, nous ne donnerons que des extraits, peu nombreux et fort courts, de Mémoires encore inédits. Mais, comme nous aurons maintes fois l’occasion de citer, à titre de référence, cette série de documents, nous la désignerons, dans notre texte ou dans nos notes, sous le nom de Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu.


CHAPITRE I

La naissance de Richelieu-Fronsac. — Un ressuscité qui devient nonagénaire. — Première enfance. — Une éducation négligée. — Succès de Fronsac à la Cour. — L’habit de belle-mère. — Esprit d’à-propos d’un danseur. — Mariage d’enfants. — Un ancêtre de Chérubin. — Imprudences de la duchesse de Bourgogne; effronterie de Fronsac. — Premier séjour à la Bastille.

Louis-François-Armand de Vignerot du Plessis naquit à Paris, le 13 mars 1696. Il était fils d’Armand Jean II de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, lequel était petit-neveu du Grand Cardinal et «substitué aux noms et armes de Richelieu».

Louis-François trouva dans son berceau le duché de Fronsac et le titre de pair de France; car, le 12 février 1711, du vivant même d’Armand-Jean, il se dénommait et signait ainsi sur l’acte de son premier mariage[19].

[19] Registres de Saint-Sulpice.—Toutefois il ne devait siéger au Parlement, comme duc de Richelieu, que le 2 mars 1721 et, comme pair de France, en qualité de duc de Fronsac, que le 15 avril 1723 (Dictionnaire de La Chesnaye des Bois.)

La date de sa naissance, donnée par le P. Anselme, est restée en blanc, comme celle de son ondoiement, sur son acte de baptême, qu’Eudore Soulié a découvert dans le registre de Notre-Dame de Versailles[20]. Cette pièce, authentique, porte la double signature de Louis et de Marie-Adélaïde. Louis-François, baptisé le 15 février 1699, «par permission de Mgr l’Archevêque de Paris», avait été, en effet, tenu sur les fonts par Louis XIV et par la duchesse de Bourgogne[21].

[20] Dictionnaire de Jal, 1872, p. 1062.

[21] La Gazette du 20 février 1699 annonce le baptême donné le 15 par l’abbé de Pomponne, aumônier de Sa Majesté, à l’issue de la messe. Elle dit, en outre et à tort, que l’enfant est âgé de 2 ans et 10 mois.

Pendant sa première enfance, son état de santé fut des plus précaires. Venu avant terme (à sept mois), il fut élevé dans du coton. Peu de temps après, il fut assailli par de violentes convulsions. Les médecins en désespéraient. A la suite d’une de ces crises, on le croyait perdu, quand une servante, qui était fort jolie—détail relevé par ses biographes—s’aperçut qu’il avait encore un souffle de vie et parvint à le ranimer.

A quatre-vingt-dix ans de là, un des commis qui dressaient l’état des prisonniers de la Bastille, écrivait, au bas d’une des fiches consacrées au Maréchal duc de Richelieu:

«Le 25 août 1786, il est venu voir le Château de la Bastille. Il est monté sur les tours, âgé de 90 ans, 5 mois, 12 jours[22]

[22] Chiffres qui concordent exactement avec la date indiquée par le P. Anselme. Cette note se trouve reproduite dans les Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille (1789, 3 vol.), t. II, p. 102.

Cette sorte d’escalade, inouïe chez un nonagénaire, dépeint à souhait la crânerie, la belle humeur, la coquetterie, la volonté de rester jeune, qui furent toujours le fond du caractère de Richelieu[23].

[23] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille. Carton 10598, p. 58.

Quelles pensées, quels spectacles durent surgir et revivre en son cerveau, quand il pénétra dans la fameuse prison d’État, symbole, indestructible en apparence, d’un pouvoir absolu qui lui était si cher, cette Bastille, dont il avait été, par trois fois, le pensionnaire malgré lui et d’où il aurait bien pu ne plus sortir, la dernière, que pour expier sur un échafaud, comme un autre chevalier de Rohan, le crime de haute trahison!

Mais, grâce à cette mobilité d’esprit qui ne l’abandonna pas, même aux dernières heures de son existence, qu’il dut vite se rasséréner, lorsqu’il fut parvenu au terme de son ascension! De cette plateforme massive semblant menacer Paris, il contemplait le panorama mouvant de la Grande Ville, de la cité toujours grondante et tumultueuse, mais aussi toujours charmante et toujours adorée, témoin plus ou moins discret des fêtes somptueuses, des duels retentissants, des aventures galantes de Fronsac et de Richelieu. Et peut-être croyait-il revoir, de l’autre côté des fossés, ces théories de belles dames, qui, jadis, au cours d’une de ses captivités, et pendant une de ses promenades sur cette même terrasse, agitaient leurs mouchoirs de dentelles pour se faire reconnaître du prisonnier et lui envoyaient «sur l’aile des zéphyrs»—le langage du temps—leurs plus tendres baisers.

Fronsac (il faut bien désigner Richelieu par le nom qu’il porta jusqu’en 1715), Fronsac fut fort mal élevé en sa prime jeunesse, ou plutôt ne fut pas élevé du tout. Sa mère, née Anne-Marguerite d’Acigné, était morte le 19 août 1698, alors qu’il n’avait pas encore atteint sa troisième année; et son père, une manière de vert-galant, bizarre et désordonné, épousait, en troisièmes noces, le 20 mars 1702, Marguerite-Thérèse de Rouillé, veuve du marquis de Noailles. La nouvelle duchesse de Richelieu ne s’occupa guère de son beau-fils, que pour en prévoir et même arrêter l’union éventuelle avec l’aînée des filles qu’elle avait eues de son premier mariage.

L’instruction de Fronsac fut des plus négligées, soit que, volontaire, étourdi et turbulent, il préférât—ce qui était tout naturel—le jeu à l’étude, soit que le soin de son éducation eût été remis, au dire de ses biographes, entre les mains d’un gouverneur plus inepte encore qu’insouciant.

Ce fut l’atmosphère des salons de Versailles et de Marly, «l’air de la Cour», comme on disait alors, qui fit de ce médiocre écolier un parfait gentilhomme. L’étoffe, il est vrai, se prêtait singulièrement à cette transformation. Petit, mais de taille bien proportionnée, d’agréable figure, souriant, gracieux, spirituel, adroit cavalier et merveilleux danseur, Fronsac fut remarqué dès le premier jour de sa présentation. Il n’avait pas encore quinze ans: «Il a été trouvé fort joli à la Cour», écrit, le 28 janvier 1711, la marquise d’Uxelles; et, dans le même mois, Dangeau, en consciencieux annaliste, note les succès, chaque jour plus marqués, du nouveau venu. Fronsac avait dansé à la Cour; et bientôt Louis XIV daignait abaisser son majestueux regard sur l’adolescent: «Le Roi parla, à sa promenade, au petit duc de Fronsac, qui est fort à la mode, ce voyage-ci et qui a beaucoup d’esprit[24]

[24] Marquis de Dangeau: Mémoires ou Journal (Paris, 1854 et suiv.), t. XIII, pp. 316-317.

Bien qu’assez mal renseigné sur l’âge exact de ce courtisan précoce, Saint-Simon décrit plus longuement, mais avec sa précision coutumière, une entrée qui serait qualifiée aujourd’hui de sensationnelle.

«Ce petit duc de Fronsac, qui n’avait guère alors que seize ans, était la plus jolie créature de corps et d’esprit qu’on pût voir. Son père l’avait présenté à la Cour, où Mme de Maintenon, ancienne amie de M. de Richelieu, en fit comme son fils[25]; et, par conséquent, Mme la duchesse de Bourgogne, et tout le monde lui fit merveille, jusqu’au Roi. Il y sut répondre avec tant de grâce et se démêler avec tant d’esprit, de finesse, de liberté, de politesse, qu’il devint bientôt la coqueluche de la Cour. Sa figure enchante les dames[26]

[25] Duc de Saint-Simon: Mémoires (édit. Chéruel, 1873), t. VIII, p. 301.—Mémoires (édit. de Boislisle continuée par MM. J. Lecestre et J. de Boislisle), Hachette 1879 et suiv. t. XX, p. 303-305.

[26] Mme de Maintenon écrivait, en 1710, au duc de Richelieu: «M. le duc de Fronsac réussit très bien à Marly.»

Ce n’était pas que, sur un terrain si glissant, partant si périlleux pour un novice, il n’eût à vaincre de sérieux obstacles. La parcimonie de sa belle-mère le réduisait à un train des plus modestes; et si, par aventure, il protestait:

—«Allons, allons, lui disait en riant la bonne dame, les grâces de votre personne suppléent à l’insuffisance dont vous vous plaignez.»

Mais Fronsac avait sa vengeance toute prête; et certain jour que les courtisans s’étonnaient de le voir mesquinement vêtu, il leur répondit fort sérieusement qu’il portait «un habit de belle-mère».

Ce pauvre équipage semblait n’en rehausser que mieux le charme séducteur et surtout l’esprit d’à-propos de Fronsac, au milieu des plaisirs frivoles qui passaient pour les plus graves occupations de la Cour. Ce fut ainsi que Brissac, un ami du jeune duc, ayant commis l’impardonnable faute, au «retour d’un menuet», de ne pas «prendre» la duchesse de Bourgogne, sa danseuse, Fronsac lâcha aussitôt la sienne, pour réparer l’erreur du coupable. De ce jour, l’aimable et parfois trop impulsive princesse voulut que son cavalier... occasionnel fût de toutes les fêtes de la Cour. Elle lui fit même l’insigne honneur de l’appeler sa «jolie poupée».

Cependant d’austères devoirs attendaient ce gentil fantoche. Lorsque, ruiné par le jeu, son père avait épousé la veuve du marquis de Noailles, les deux conjoints avaient signé au contrat de mariage de leur belle-fille et fille, âgée de onze ans, avec le duc de Fronsac, qui en avait à peine six. Louis XIV «y signait» également, «pour lui donner plus de force»; et une clause formelle de ce même contrat stipulait expressément que, si «l’aînée venait à manquer», Fronsac épouserait la seconde[27]. Il fallait absolument sanctionner l’alliance des deux familles, d’autant que la protection de Mme de Maintenon était toute acquise aux Noailles.

[27] Dangeau: Journal, t. VIII, p. 349.

La prévoyance de ces parents, si préoccupés des avantages d’une telle faveur, devait se trouver bientôt justifiée. La fiancée de Fronsac mourut en juillet 1703[28]; et le fiancé dut épouser, aux termes du contrat, la seconde fille de la duchesse, Mlle de Sansac, qui était, comme sa sœur, plus âgée que lui[29]. Le mariage fut célébré, en février 1711, à Paris, dans la chapelle du Cardinal de Noailles, oncle de la jeune fille[30].

[28] Ibid., t. IX, p. 243.

[29] Une note des Mémoires de Sourches (édition de Cosnac, t. XIII, p. 22) porte qu’un courtisan, à la vue de ce couple enfantin qui entrait dans le cabinet du roi pour y signer le contrat, «dit qu’il ne savait si c’était un mariage ou un baptême».—Et Mme de Maintenon écrivait (Recueil Geffroy, t. II, p. 270) «qu’elle avait été sur le point de prendre le menton à Fronsac». Mém. de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XX, p. 203.

[30] Dangeau: Journal, t. XIII, p. 317.

Ce fut la plus déplorable des unions. Fronsac ne pouvait souffrir sa femme, qu’il prétendait d’un caractère aussi acariâtre[31] que celui de la duchesse de Richelieu, doublement sa belle-mère. Puis une passion folle avait envahi ce jeune et bouillant cerveau. Déjà choyé et caressé par des grandes dames qui n’avaient plus rien à lui refuser, Fronsac avait osé lever les yeux sur cette princesse[32] qui le trouvait «un enfant fort aimable» et l’admettait assez étourdiment dans son intimité. S’il pouvait chanter, comme plus tard le Chérubin de Beaumarchais, «J’avais une marraine», il n’avait plus l’ingénuité du page. Il ne se blottissait pas au fond d’un fauteuil, dans la chambre «bleue» de la duchesse de Bourgogne, mais derrière un rideau, d’où son ami Brissac dut le tirer par la jambe[33], pour le déloger.

[31] Dans une des notes autographes du Maréchal qui accompagnent la fin de ses Mémoires authentiques, Richelieu se sert de ce terme pour qualifier le caractère de Mlle de Sansac. Il ajoute qu’elle n’était «pas jolie». «Elle est parfaitement laide», écrivait Mme de Maintenon.

[32] Cependant, malgré son insolente fatuité, Richelieu se défendit toujours d’avoir été l’amant heureux de la duchesse de Bourgogne, en dépit même de Louis XV, assez pervers pour provoquer cet aveu.

[33] «Derrière un écran», dit Rulhière, dans ses jolies et croustillantes Anecdotes sur le Maréchal de Richelieu. Cet effronté Fronsac lève la tête. Cri général. On recommanda le silence aux femmes de chambre qui étaient autour de la toilette de la petite Dauphine. Mais on parla.

—«On excuse tout, hors la peur que vous nous avez faite, dit la petite-fille du roi à Fronsac qui vint se mettre à genoux devant elle et lui baiser la main.»

Il poussa plus loin la témérité. On le vit embrasser un jour la duchesse. On prétendit même qu’il avait été surpris en tête-à-tête avec elle, dans une attitude qui ne témoignait que trop de son peu de respect pour le sang royal; il s’était aussitôt caché sous le lit[34] de la princesse, et, dans sa fuite, avait laissé tomber une miniature de la duchesse de Bourgogne.

[34] Le grave Ravaisson dit «dans le lit,» (Archives de la Bastille, t. XII, p. 77). Les Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille (de Carra) prétendent que Fronsac, surpris dans le lit de la duchesse par Cavoie, qui devait en aviser Mme de Maintenon, se cacha «tout nu» sous le lit: ce fut, disent ces Mémoires, la vraie cause de sa détention.

Ces racontars eussent été de pures calomnies, que Fronsac aurait eu à se défendre contre d’autres imputations, assurément moins graves, mais qui ne laissaient pas que de provoquer le mécontentement du roi et les inquiétudes de son Égérie. Ce jeune seigneur, disait-on, n’était pas seulement léger, inconséquent et coureur de ruelles; il jouait et perdait des sommes considérables. Mme de Maintenon le fit surveiller par Cavoie; et ce gentilhomme lui apprit, un jour, que Fronsac venait d’être délesté de mille louis. Sans doute sa femme était fort riche; mais c’était payer un peu cher l’honneur d’avoir épousé un homme qui la dédaignait. Le duc de Richelieu, bien qu’il ne prêchât pas d’exemple, était exaspéré; et, pour l’apaiser, Mme de Maintenon lui écrivit, après avoir sermonné Fronsac qui avait vraisemblablement fait amende honorable: «Je lui ai dit que je dirais au roi que j’ai sa parole et que s’il ne la tient pas, il achèverait de se noyer.»

Il «se noya». Continua-t-il à jouer à la bassette—ce jeu qui avait déjà dévoré tant de fortunes à la Cour? Lui fallut-il contracter des emprunts usuraires pour éteindre ses dettes? Ou bien, avait-il fait, comme le dit assez mystérieusement Dangeau, «quelque nouvelle imprudence»[35]? Toujours est-il que son père et sa famille, de concert avec Mme de Maintenon, demandèrent une lettre de cachet au roi pour envoyer Fronsac à la Bastille et l’y garder le plus longtemps possible. Nous avons sous les yeux la fiche qui se rapporte à sa détention[36]. Elle est ainsi libellée:

Tabul. No 3
20 mai 1711
M. le duc de Fronsac
pour correction.
Il a été mis trois fois à la Bastille,
le 4 mars 1716 et le 28 mars 1719.
Sorti le 19 juin 1712.

[35] Dangeau: Journal, t. XIII, p. 394. C’est le 5 avril, dit l’Annaliste, que fut demandée la lettre de cachet.—«Livré au monde avec tout ce qu’il fallait pour plaire, écrit Saint-Simon, il fit force sottises.»

[36] Bibl. Arsenal: Papiers de la Bastille, 10598.