CHAPITRE VI.

Rentré dans sa maison, Cicio compta son argent; il crut rêver en se voyant possesseur d'une somme de six carlins, c'est-à-dire une demi-piastre. En supposant que les recettes de chaque jour fussent aussi brillantes, il calcula que les talents de Gheta lui fourniraient un gain de quinze piastres par mois, et à force de chercher, aidé par les lumières de Barbara, il trouva qu'au bout de trois mois il aurait en sa possession quarante-cinq piastres. Comme il ne savait point se rendre compte de la valeur de ce capital, son imagination déroutée se rejeta sur les assurances de l'aimable Cangia. Sa maîtresse lui avait dit que trois mois devaient suffire pour faire fortune, et il en conclut sans hésiter que quarante-cinq piastres étaient une fortune avec laquelle on pouvait raisonnablement prétendre à l'alliance d'un notaire de Syracuse. Le spectacle du lendemain fut aussi lucratif que le premier. Cicio exploita successivement les divers quartiers de la ville. Un jour il s'installait dans le Corso, un autre jour dans la rue de l'Etna, sur la place de l'Éléphant, à la porte de l'arc de triomphe, sur le môle, devant les cafés. Les sous pleuvaient, et la réputation de Gheta était si belle, que du plus loin qu'on voyait ses cornes dorées, les toppatelles s'approchaient comme des nonnes en procession; les polissons accouraient à toutes jambes, et les gendarmes faisaient ranger le monde sans qu'on les en priât.

Un matin, la troupe, suivie de ses dilettanti, avait établi son spectacle volant sur la grand'place, au pied de l'éléphant de marbre noir. Avec sa grâce accoutumée, la chèvre savante prédisait à une jolie fille qu'elle se marierait bientôt, lorsque Cicio aperçut au milieu de la foule la figure rusée du vieux muletier de Noto. Malgré la reconnaissance qu'il devait à don Trajan pour l'avoir aidé à s'enfuir, cette apparition donna de l'inquiétude au petit chevrier. Tandis que Barbara faisait sa collecte, Cicio s'approcha du muletier et lui dit à voix basse:

—Qu'y a-t-il?

—Du danger, répondit Trajan.

Le spectacle terminé, Cicio et le muletier se retirèrent dans le coin de la place de l'Eléphant, où se tiennent les loueurs de mules et de litières.

—Il faut quitter ce pays, dit le vieux Trajan.

—Qu'est-il donc arrivé?

—Le voici: après ta fuite, l'ordinateur a envoyé ton dossier à l'intendance. Un ordre de t'arrêter a dû partir ce matin par l'ordinario: il sera tout-à-l'heure à Catane, et ce soir les gendarmes se mettront à ta poursuite.

—Malheur à moi! s'écria Cicio; et que leur ai-je donc fait?

—Tu vas le savoir. On parle à Syracuse de la fille d'un notaire que tu as rendue demi-folle. Son amour a passé. Elle veut se marier avec un autre, et, pour se défaire de toi, elle t'accuse de lui avoir volé une épingle d'argent.

—Impossible! dit Cicio en pâlissant. Que le notaire ait inventé cette calomnie; je le conçois; mais Angélica n'a point prêté les mains à cette injustice. Elle m'aime; elle me le répétait encore, il y a huit jours, sur le toit de sa maison.

—La demi-folie amoureuse peut se guérir en huit jours.

—Mais si Cangia ne m'aime plus, au moins ne doit-elle pas m'accuser d'une bassesse. C'est elle qui m'a donné son épingle d'argent et sa ceinture verte.

—Amour, changement, trahison, trois anneaux d'une seule chaîne, dit le muletier d'un ton solennel.

Cicio s'appuya contre une borne. Il brisa en morceaux sa baguette de commandement, à laquelle obéissait la docile Gheta, puis il saisit entre ses bras sa chèvre savante en s'écriant:

—Il n'y a donc de fidèle que les bêtes?

—Rien que les bêtes, répéta le vieux Trajan, les chèvres et les mules.
Il faut partir, mon garçon.

—Où aller et que faire?

—Monte dans l'Etna. Au village de Nicolosi, tu demanderas mon confrère don Gaëtan le muletier. Tu l'aborderas en lui disant ces paroles: Ave Maria. Il te reconnaîtra pour un ami et te donnera des avis utiles sur les moyens d'échapper à la fureur des Carthaginois, peut-être aussi sur les moyens de te venger. Adieu; ne soyons pas plus longtemps ensemble dans ce lieu public. Sainte-Agathe de l'Etna, protégez cet enfant!

Trajan posa sa large main sur la tête du petit chevrier, en manière de bénédiction, et il entra dans le cabaret des muletiers.

—Que sainte Agathe me protège en effet, murmura Cicio, car je suis, perdu.

La vieille Barbara, ne voyant plus son fils, était retournée seule à la maison. Cicio, plongé dans ses tristes pensées, marcha tout droit devant lui sans savoir où il allait.

Voilà donc, disait-il, ce crime dont on me faisait un mystère? on m'accusait d'avoir volé l'épingle d'argent et la ceinture de ma maîtresse! Lâche que je suis! si j'avais obéi aux ordres de ma mère en tuant le juge athénien d'un coup de carabine, j'aurais purgé la Sicile de l'un de ses oppresseurs, et je mourrais moins accablé. Et toi, perfide Cangia, tu te réjouis d'avoir imaginé cet expédient pour te débarrasser de moi. Déshonorer celui que tu aimais! que cela excuse bien ton infidélité!

En se plaignant ainsi, Cicio arriva devant l'église des Bénédictins. La porte était ouverte; on célébrait une grand'messe de mariage, et les voûtes frémissaient aux sons puissants de l'orgue, chef-d'oeuvre du célèbre Donato, et qui surpasse en beauté les orgues de Trêves et de Fribourg. Le charme de la musique et la sainteté du lieu éveillant en lui le sentiment de la piété, Cieio se prosterna sur le parvis de l'église, à deux genoux, pour implorer la démence du ciel; un torrent de larmes jaillit de ses yeux. Peu à peu sa posture devint plus humble, sa tête s'inclina vers le sol; il s'appuya des mains sur la pierre, puis des deux coudes, et finalement il se coucha, le front posé sur ses bras en cercle, une jambe étendue, l'autre pliée, ses longs cheveux plongés dans la poussière.

Un vieux bénédictin s'arrêta, sous le portail de l'église, à contempler cette image vivante de la douleur. Les mains croisées sur sa longue robe, la tête penchée, le bon moine souriait d'un air d'indulgence et de pitié.

Il allait rentrer dans le cloître, lorsqu'un sanglot profond du petit chevrier lui remua le coeur. Le bénédictin attendit avec patience que Cicio se fût relevé.

—Mon enfant, dit-il, si c'est le repentir d'un crime qui cause ta peine, que ne vas-tu chercher des consolations au confessionnal?

—Je suis innocent, répondit le jeune homme.

—Tu es donc bien malheureux?

—Au désespoir, mon père. Je suis persécuté par les étrangers, et demain on me mettra en prison, quoique je n'aie commis aucun crime.

Le vieux moine posa un doigt sur sa bouche pour commander à Cicio le silence, et il s'éloigna en faisant signe au petit chevrier de le suivre. Il tira ensuite une clé de sa poche, ouvrit la porte du jardin du couvent, et introduisit Cicio et la fidèle Gheta dans un parterre orné de rosiers grimpants, d'orangers en fleurs et de néfliers du Japon. Le riche couvent des bénédictins de Catane est habité par des moines instruits et charitables. On a pour eux une grande vénération dans le pays, à cause de leurs vertus et surtout à cause d'un miracle opéré en leur faveur, dont on peut voir les preuves. Dans la grande éruption de 1669, la lave de l'Etna s'arrêta court à quatre pas des murs du couvent, et se détourna subitement pour se diriger vers la mer. La bibliothèque, les collections de manuscrits, de marbres et de bronzes antiques des bénédictins de Catane sont les plus belles et les plus curieuses de la Sicile. Mais Cicio fut particulièrement charmé par les délices des jardins, où l'ombre et l'eau vive rafraîchissent l'air, et où poussent la canne à sucre et le papyrus.

—Mon fils, dit le moine quand il fut seul avec Cicio, je ne suis pas un ministre des vengeances de la loi. Mes questions ne sont point insidieuses. La main que je tends aux faibles est celle d'un consolateur et d'un père. Elle les conduit vers le Dieu de miséricorde, et non pas à l'échafaud. Tes réponses ne seront pas inscrites sur ces papiers d'où elles ne sortent que pour accabler le repentir lui-même. Tu peux me parler avec franchise. Raconte-moi tes peines et tes fautes; j'y chercherai un remède.

Cette exhortation paternelle triompha de la dissimulation du petit chevrier. Il ouvrit son coeur et confia ses secrets au bénédictin, en lui racontant ses amours, son arrestation, sa fuite, son arrivée à Catane et ses projets de fortune. Le moine souriait bénignement; mais lorsque Cicio en vint à parler de sa dernière rencontre avec don Trajan, et de l'injuste accusation de l'ordinateur, le visage du saint vieillard devint plus sévère. Le moine fixa sur Cicio un regard pénétrant:

—Jeune homme, dit-il, cette épingle d'argent et cette ceinture, les as-tu vraiment reçues et non pas volées?

—Je le jure par mon salut, et je ne voudrais point risquer mon âme pour si peu de chose: la belle Cangia m'a donné ces objets en présence de son père.

Le moine frappa ses deux mains l'une contre l'autre.

—O justice! s'écria-t-il, est-ce ainsi qu'on te respecte! Les insensés! Pardonne-leur, grand Dieu! ils ne savent ce qu'ils font; mais ne pardonneras-tu pas aussi le mal causé par leur folie et leur méchanceté? Mon enfant, ajouta le bénédictin, je te sauverai. Je vais parler de toi au père supérieur, et j'obtiendrai la permission de te cacher dans ce couvent; mais nous ne pouvons pas donner asile à ta mère.

—Et moi, dit Cicio, je ne puis abandonner cette pauvre vieille entre les mains de ses persécuteurs. Il faut la sauver ou succomber avec elle.

—As-tu du courage? reprit le moine: laisse toi conduire à Noto. Je te recommanderai à un avocat, et ton innocence sera reconnue.

—Mon innocence! ils s'en embarrassent fort peu. Il n'est point d'innocent aux yeux des juges carthaginois.

—Sicilien que tu es! N'oublieras-tu jamais ta haine et tes préjugés?

—Ma haine? répondit Cicio avec exaltation, je n'y songeais pas, et ce sont eux qui m'en ont fait souvenir. Ne pouvait-on me refuser la main de ma maîtresse sans m'accuser d'un vol que je n'ai pas commis? Dois-je aimer ceux qui en veulent à mon honneur, à ma vie? A quoi me réduisent-ils? à me laisser jeter en prison, ou à me faire brigand. Je le serai, mon père.

Le moine baissa la tête:

—Mon fils, dit-il après un moment de silence, c'est assez d'être fugitif et contumace, sans te faire brigand. Garde au moins ton innocence. Ne donne pas raison à tes ennemis en commettant des crimes. Cette crise passera, et des temps meilleurs viendront. Retire-toi dans les montagnes. Je vais écrire au père supérieur d'un couvent de Nicosia. Tu trouveras dans ce couvent secours et protection.

Le bon Bénédictin remit à Cicio une lettre de recommandation, et lui souhaita un heureux voyage en lui promettant de prier Dieu pour lui.

Dona Barbara commençait à s'inquiéter de l'absence de son fils; elle attendait devant sa maison, lorsqu'elle vit accourir Cicio suivi de la fidèle Gheta.

—Partons, dit le petit chevrier; ne perdons pas une minute. Je viens de rencontrer près de la porte Ferdinanda l'ordinario qui apporte de Noto l'ordre de nous arrêter. Prenez les devants. Montez dans l'Etna. J'ai une lettre de recommandation d'un bon moine Bénédictin; n'oublions pas non plus l'Ave Maria de l'honnête Trajan; avec cela nous échapperons à l'ennemi.

—Que parles-tu de lettre et d'Ave Maria? demanda la vieille.

—Je vous expliquerai la chose en voyageant. Ne vous amusez pas à bavarder. Je vous rejoindrai par un détour sur la route de Nicolosi, car Gheta et ses cornes d'or sont trop connues pour que je la mène par les rues.

Au milieu des discours incohérents de son fils, Barbara comprit qu'il fallait partir. Quoiqu'il lui parût incroyable que la justice pût l'atteindre à quinze lieues de distance, la pensée du meurtre de l'ordinateur lui revint à l'esprit, et la vieille jugea prudent de s'éloigner encore de quelques milles. Tout en murmurant elle se mit en route, son bâton de chêne à la main. Lorsqu'elle fut partie, Cicio s'arma de sa carabine, seul meuble qu'il eût apporté de Florida; il sortit ensuite avec sa chèvre et se cacha dans le cabaret des muletiers pour y attendre la nuit. Bien lui prit d'avoir abandonné son domicile, car au bout d'une heure deux gendarmes s'y présentèrent. Les voisins s'assemblèrent devant la porte et rirent de tout leur coeur, en voyant que le gibier s'était enfui.

—Seigneurs gendarmes, dit une commère, la chèvre aux cornes d'or prédit l'avenir, et sait les remèdes de toutes les maladies; comment avez-vous pu croire qu'elle se laisserait conduire en prison?

—Vous pensez donc, demanda un gendarme, que la commission est périlleuse?

—Si périlleuse, répondit un marchand de fromage, que je ne voudrais pas la faire pour six écus à colonnes.

—Eh bien, allons-nous-en. Nous dirons que la chèvre s'est encore envolée, comme sur la route de Noto. Ce n'est point notre faute si cette bête a le diable au corps.

—Et nous sommes prêts à certifier qu'elle y a une légion de diables, dirent les assistants.

Les gendarmes, sentant leur conscience en repos, s'en retournèrent comme ils étaient venus. Cependant, à la chute du jour, l'un d'eux, en se promenant dans la rue de l'Etna, vit un garçon qui se glissait le long des murs, suivi d'une chèvre qu'il était facile de reconnaître à ses cornes dorées. Ne consultant que son courage, le gendarme se jeta sur le jeune homme, et le saisit par la manche de sa chemise. Au lieu de chercher à s'enfuir, Cicio prit l'ennemi entre ses bras, et lui appuya son menton sur la poitrine, afin de le renverser. Une lutte acharnée s'engagea. Le gendarme était robuste; mais le petit chevrier était plus souple et plus adroit. Pendant la bataille, l'intelligente Gheta comprit le danger de son maître; elle recula de trois pas en se cabrant, passa derrière le gendarme, et lui donna dans le jarret un coup de corne si furieux qu'elle lui fit perdre l'équilibre. Cicio, ayant terrassé son ennemi, lui administra deux coups de poing dans le visage, qui l'obligèrent à lâcher prise; le petit chevrier se dégagea, saisit sa veste et sa carabine, qui étaient tombés pendant le combat, et joua des jambes avec son agilité de seize ans. Les rues de Catane sont larges et droites; on y peut suivre des yeux pendant longtemps un homme qui s'enfuit; mais, comme dans toutes les grandes villes de la Sicile, Catane n'a pas de banlieue: on passe sans transition d'une suite de palais à un désert de lave ou à un champ. Des gens qui s'étaient arrêtés au bruit de la lutte reconnurent Cicio, emporté sur les ailes de la peur. Au bout de la rue de l'Etna, on le vit sauter par-dessus une haie, et se lancer dans un dédale de sentiers, où il devenait inutile de le poursuivre. Le gendarme n'avait d'ailleurs aucune envie de courir après le fugitif. Il retourna en boitant à sa caserne, où il raconta le terrible combat qu'il venait de soutenir, et comme quoi la chèvre endiablée l'avait presque percé de part en part avec ses cornes de métal.

La cloche de Sainte-Agathe de Catane sonnait le carillon de minuit, qui ressemble à un glas funèbre, lorsque Cicio et sa mère, assis sur le penchant de l'Etna, regardèrent du haut de la rampe de Nicolosi, les lumières qui brillaient encore dans la ville, comme des étincelles sur la cendre d'un papier. Cicio étendit son bras d'une façon tragique, en s'écriant:

—J'en prends à témoin le ciel et la nature entière: je voulais vivre honnêtement et sans péché; mais puisque la rage des méchants, l'injustice des étrangers et l'infidélité de ma maîtresse m'ont réduit au désespoir, j'accepte la guerre.

—La guerre, la guerre! répéta la vieille Barbara en agitant son bâton d'un air forcené. La guerre est déclarée aux Carthaginois, la guerre avec le fer et le feu, le couteau et la carabine.