CHAPITRE VIII.
Laissons pour un moment Cicio dans la compagnie peu chrétienne où il s'était introduit avec tant d'avantages, et revenons à la pauvre Cangia, toujours assise sur le toit de la maison paternelle. Depuis le départ de son amant, elle s'ennuyait comme Calypso. Son inquiétude lui représentait le petit chevrier faisant l'admiration des grandes villes et inspirant de l'amour à toutes les riches héritières de Palerme. Les bonnes gens du voisinage, en voyant la fille de Mast'-André dans son boudoir aérien, les cheveux ornés de giroflées sauvages, le visage rêveur et mélancolique, haussaient les épaules avec compassion et disaient dans leur style poétique que c'était grand dommage qu'une si belle personne fût mariée avec le chagrin. On donnait avis au notaire de la demi-folie qui travaillait visiblement sa fille, et on engageait en place publique! Ah! si un tel malheur m'arrive, il faudra en mourir.
La jeune fille saisit entre ses petites mains la grosse main de don
Trajan:
—Ecoute-moi, reprit-elle avec passion: tu m'as ruinée; tu dois me secourir. Au milieu de la douleur qui m'accable, je me félicite encore d'avoir découvert la vérité. Je ne puis souffrir que Cicio me croie infidèle, ni qu'on l'accuse de m'a voir volé ce que je lui ai donné volontairement. Il faut que je sois à ses côtés pour répondre à ses juges. Je veux qu'on m'arrête avec lui. Conduis-moi dans les montagnes. Courons à sa recherche. Prépare tes mules et partons.
—Hélas! signorina, courir, partir, cela est bientôt dit. Vous êtes une enfant, et si je vous enlève ainsi à votre papa, j'aurai des démêlés avec les robes noires. Cependant je voudrais vous satisfaire. Vous voyez bien là bas ces deux étrangers qui ont l'air de dormir debout: ce sont des Anglais et je leur propose une excursion dans les montagnes. L'un veut aller en lettiga et l'autre sur un mulet. S'ils acceptent ma proposition, je vous donnerai la seconde place de la lettiga, et je feindrai de croire que vous êtes de leur compagnie[1]. Malheureusement, depuis une heure que je prêche ces deux statues, il ne leur est pas sorti quatre paroles du gosier. Ne bougez; je vais faire un dernier Effort.
[Note 1: La lettiga ne contient que deux personnes assises en face l'une de l'autre.]
Le vieux Trajan s'approcha, le chapeau à la main, d'un Anglais qui fumait son cigare sous le portique de l'auberge del Sole.
—Eh bien, signor, dit-il, avez-vous réfléchi? Avez-vous enfin compris que vous ne trouverez jamais une occasion meilleure de visiter nos superbes montagnes? Bonne lettiga, excellentes mules, brave guide! Trajan (c'est mon nom) sait faire la cuisine, pourvoir à tout, choisir les gîtes pour le dormir et le rinfresco, prédire comme un almanach le beau et le mauvais temps, cirer les bottes, allumer le feu, déterrer de la neige en plein midi pour rafraîchir les boissons…
L'Anglais, qui n'entendait pas un mot d'italien, regarda le muletier d'un air soupçonneux, et appela dans sa langue son compagnon de voyage, qui se nettoyait les ongles avec le plus grand calme. Don Trajan répéta vivement sa harangue, dont le second Anglais fit au premier une traduction abrégée.
—Cet homme sait-il faire le thé? demanda l'Anglais qui fumait un cigare.
—Il n'a point parlé de thé, répondit l'Anglais qui se curait les ongles.
—A-t-il dit si l'on pouvait mettre dans la lettiga, sans en être incommodé, deux parapluies et deux cannes-fauteuils.
—Il n'a rien dit sur les parapluies et les cannes-fauteuils.
—Alors je ne pars point.
—Ni moi non plus.
Les deux Anglais recommencèrent paisiblement l'un à fumer son cigare et l'autre à se curer les ongles. Don Trajan, avec cette patience infatigable que donne la fourberie, demeura immobile et le chapeau à la main en face des deux étrangers. Tout à coup son regard de lynx perça les écorces imperméables et saisit au vol la pensée qui se traînait comme une tortue dans ces cervelles glacées. Sans faire un mouvement, le vieux muletier dit à voix basse à la jeune fille:
—En route! je vois dans leurs yeux que nous allons partir.
En effet, l'Anglais qui fumait son cigare appela celui qui se curait les ongles, et lui dit:
—On pourrait demander à cet homme s'il sait faire le thé, et s'il y a de la place dans la lettiga pour les deux parapluies et les deux cannes-fauteuils.
Le second Anglais traduisit comme il put en italien cette importante question:
«Altro! s'écria Trajan, je sais faire le thé, le café, le chocolat, la soupe, l'omelette et le riz aux piselli mieux que le cuisinier du Saint-Père. Quant aux cannes et ombrelles, je vous prouverai qu'il en peut tenir trois douzaines dans ma lettiga sans qu'il y paraisse.»
—Georges, dit l'Anglais qui se curait les ongles, qu'en pensez-vous?
—Nous pouvons partir, William, répondit celui qui fumait son cigare, à moins pourtant qu'il n'y ait des brigands dans les montagnes.
Lorsqu'on parla de brigands au muletier, il ouvrit de grands yeux étonnés comme s'il n'eût jamais entendu ce mot-là. Cette ignorance parut aux deux étrangers la meilleure garantie de la sûreté des routes. Sir George ne demanda que le temps de lacer ses souliers de voyage, et sir William ne réclama qu'un quart d'heure de loisir pour fermer son nécessaire de toilette. Cangia était partie pour chercher son petit bagage et tout ce qu'elle possédait en argent et en bijoux. Don Trajan chargea sur le dos d'un mulet les coffres, boîtes, sacs et cartons des deux voyageurs.
Il était neuf heures du matin; le grand café de la rue Maëstranza se remplissait de monde, et Mast'-André en personne y jouait à la bazzica, en buvant une limonade, lorsqu'une jeune fille enveloppée jusqu'aux yeux dans sa mante noire passa tout auprès de l'illustre notaire:
—Voilà, dit un jeune homme, une fière toppatelle qui ne va pas à confesse.
—Elle va au bain, dit un autre, puisqu'elle porte sous sa mante un paquet.
—De ce pas là et avec cet air agité? dit un troisième, je gagerais bien que c'est à l'amour qu'elle va faire ses dévotions.
—Confesse, bain, amour, murmura Mast'-André en abattant ses cartes, moi, j'ai gagné la partie, et je vais à mes affaires et à ma boutique, comme la fine toppatelle.
Don Trajan avait achevé les préparatifs de départ. Sir William avait enfourché son mulet et prenait déjà les devants. Sir George, grimpé sur une chaise, mettait un pied dans la lettiga et le retirait aussitôt, craignant qu'un mouvement des mules ne le fît tomber avant qu'il pût s'introduire dans cette boîte. Il maugréait entre ses dents contre cette façon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait en pensant aux chemins de fer et aux routes à la Mac-Adam. Don Trajan mit fin à ses hésitations en le poussant dans la lettiga comme un paquet. Le vieux muletier souleva ensuit Angélica par la taille, et l'installa, sans dire mot à la seconde place, en face de l'Anglais stupéfait de tant de hardiesse. Un coup de perche dans le flanc des mules et le hura! de Trajan firent partir l'équipage.
Il faut avouer que la lettiga est un véhicule peu agréable; si les deux mules qui la portent ne marchent point au même pas, il résulte de ce défaut d'ensemble un double mouvement d'oscillation que tout le monde ne peut pas endurer. En outre, si l'une des mules vient à tomber, il y a beaucoup de chances pour que la boîte s'échappe de ses deux supports, et ce déraillement n'est pas sans danger quand il arrive au bord des précipices ou des torrents; cependant, les accidents sont rares, grâce aux jambes excellentes des mulets et à l'expérience des guides. L'Anglais fut d'abord distrait de son indignation par la brusquerie du départ et le ballotement de la lettiga; mais à la porte de la ville, sir George sortit sa tête par la portière et appela de toutes ses forces son compagnon de voyage. Il se plaignit amèrement de l'audace de Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans permission. Sir William, transporté de fureur à cette découverte, se tourna vers le muletier en le menaçant de sa canne.
—Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donné une place dans cette lettiga?
—Regardez donc, répondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse, et dites un peu si vous n'êtes pas fortuné de voyager dans cette compagnie-là?
—Il n'y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tienne, reprit l'Anglais; nous avons payé, il nous faut la lettiga entière.
—Signor, répliqua Trajan, ne vous fâchez pas; j'ai voulu prouver à vos Excellences qu'il y avait de la place pour bien autre chose que deux parapluies et deux cannes-fauteuils.
—Vous êtes un insolent et un fourbe, s'écria l'Anglais. Nous avons payé, faites descendre cette personne.
—Comme il vous plaira, signor, dit Trajan; mais je vous avertis que cette jeune fille nous est nécessaire. Vous vous êtes décidés à partir trop tard pour arriver aujourd'hui à Catane. Nous serons obligés de passer la nuit dans un village, ou au Fondaco della Palma, espèce de grange où l'on ne trouve pas de vivres. J'achèterai des volailles et d'autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets, dressera le couvert, tandis que j'allumerai le feu. Elle sera mon aide de cuisine; elle changera les assiettes et vous servira le thé, car je ne pourrais tout faire à la fois; si nous la laissons à Syracuse, vous attendrez le dîner pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un bouton de votre gilet ou si vos bretelles viennent à se rompre, la petite a du fil et des aiguilles pour raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et je sais bien ce que je fais.
—Je crois que cet homme a raison, dit sir William.
—Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la ricotta, ce fromage blanc si estimé dont tous les étrangers se régalent en Sicile?
—J'aime beaucoup la ricotta.
—Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement; et dans les montagnes, où nous aurons du lait excellent, elle vous préparera des fromages à vous lécher les doigts.
—George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune fille; elle changera les assiettes et nous fera de la ricotta.
Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se contenta de lancer à sa compagne de voyage des regards sévères, où le reproche était tempéré par la pensée du fromage blanc et des assiettes changées.
Les deux routes de Syracuse à Catane, si on peut appeler routes des champs et des déserts, passaient, en 1842, l'une par Lentini et l'autre par Lagnone. Don Trajan, qui n'était pas sans inquiétude au sujet de l'équipée de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisième chemin qu'il n'eut pas de peine à improviser. C'était un moyen sûr d'échapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite caravane sur Mililli, et s'arrêta le soir dans un village appelé Bagnara, situé au-delà des marais de Lentini. A force d'industrie, le muletier vint à bout de préparer un souper mangeable. Les deux Anglais eurent la ricotta qu'ils désiraient, du vin de Marsala, des lits un peu durs, mais presque propres, et Cangia leur servit les plat et les assiettes, Don Trajan, craignant que l'ordinario n'apportât dans la nuit un ordre d'arrêter à Catane la belle fugitive, trouva les meilleures raisons pour persuader à ses voyageurs de ne pas entrer dans cette ville.
Son éloquence et sa logique démontrèrent clairement qu'il était plus agréable et plus prompt de laisser Catane sur la droite pour marcher vers Paterno et Stilla, où commencent les montagnes. Quand il eut réussi à faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de l'osteria et se rendit à la nuit hors du village. Du bout de sa perche il frappa doucement à la fenêtre d'une maisonnette couverte en chaume. Un paysan ouvrit la lucarne et demanda qui était là?
—Ave Maria! dit Trajan à voix basse. J'ai de la pâte étrangère avec moi.
—Des gens riches? demanda le paysan.
—Riches assez. Le bagage est copieux; les malles sont pesantes.
—Je vais envoyer Bernardino allumer le feu sur la colline.
—N'y manque pas. Don Polyphème te gardera scrupuleusement ta part du butin.
—Dites lui que j'irai chercher cette part dimanche à Saint-Philippe, et bonne chance!
Don Trajan cueillit des citrons sur le bord du sentier et en rapporta une provision à l'osteria, afin d'expliquer la courte absence qu'il venait de faire. Les deux Anglais, aux prises avec le Marsala, causaient ensemble sur un banc de bois, et Cangia dormait dans la chambre de la fille du cabaretier. Vers neuf heures du soir, Trajan vit plusieurs feux allumés sur les montagnes dans la direction de Stilla; il souhaita une heureuse nuit à ses voyageurs, et se coucha dans la mangeoire de ses mules, où il s'endormit bientôt d'un sommeil à faire envie au plus honnête homme du monde.