CHAPITRE XIV.

A peu de distance de Païenne, sur la route de Monreale, est une belle maison de campagne dont on aperçoit les toits à l'italienne au milieu d'un bouquet d'arbres et dans le site le plus riant du monde. Des rosiers grimpants s'élèvent le long des murs jusqu'à la hauteur du second étage. La façade est ornée de sculptures, et l'entrée, en forme de portique, présente l'aspect riche et séduisant de ces antiques séjours où les Lépide et les Cicéron venaient se reposer du tracas des affaires. Cependant une impression pénible gâte un peu le charme de cette villa. Des grillages sont placés à toutes les fenêtres, et la porte, hermétiquement fermée, oppose de larges plaques de tôle aux regards des curieux, comme si un jaloux gardait avec vigilance, dans cette prison fleurie, quelque Vénus ennuyée.

C'est à cette maison que le bon père Christophe et Cicio vinrent sonner vers huit heures du matin. Le concierge leur ouvrit la petite porte et les introduisit sous le portique, en disant au capucin de se promener dans le parterre tandis qu'on irait appeler le docteur.

—Ce palais, demanda Cicio, appartient donc à un médecin?

—Oui, mon fils, répondit le moine, à un médecin qui, pour habiter un palais, n'en est pas moins un homme simple et modeste.

—Mon père, dit le petit chevrier, que signifient ces chaînes de fer pendues à la muraille? Voilà un singulier ornement dans une villa de luxe.

—Si tu savais lire, répondit le capucin, tu verrais que l'inscription placée au-dessous de ces chaînes contient ces mots: «La science et l'humanité les ont brisées.»

—Le docteur est donc un bienfaiteur des malheureux, comme le grand
Caraccioli?

—Précisément, mon fils: il a aboli certaines tortures auxquelles on appliquait encore une classe particulière de pauvres gens.

—Et qui sont ces pauvres gens?

—On te l'apprendra tout à l'heure.

Le père Christophe emmena Cicio dans le jardin. Quelques personnages bizarrement vêtus se promenaient dans les allées, un livre à la main; d'autres, assis sur des bancs, paraissaient plongés dans la méditation ou la tristesse; d'autres encore regardaient les deux visiteurs d'un air inquiet ou hébété.

—Ce sont donc des philosophes? demanda Cicio.

—Ce sont des malades, répondit le moine. Au milieu d'un bosquet de grenadiers était un théâtre en plein air, avec un demi cirque de gradins en marbre blanc, destiné à recevoir les spectateurs.

—On joue donc la comédie pour divertir les malades? dit Cicio.

—Ils sont eux-mêmes les acteurs, répondit le capucin. C'est un des moyens qu'on emploie pour dissiper leur mélancolie.

Sur ces entrefaites arriva le docteur; il paraissait âgé de quarante ans. On voyait sur son visage et dans ses yeux animés, l'intelligence, la bonté, l'énergie, et les qualités opposées qui caractérisent le savant profond et l'administrateur habile.

Il avait une de ces constitutions robustes qui se reposent d'une fatigue par une autre. La vie active du praticien, en faisant un contraste avec les travaux du cabinet, le préservait des ravages dont la science accable ses amants trop passionnés; aussi n'avait-il pas un cheveu blanc sur la tête. Le père Christophe prit à partie docteur. Cicio les vit causer ensemble et tourner leurs regards de son côté, comme s'il eût été le sujet de leur conversation. Au bout de cinq minutes, le docteur appela le petit chevrier.

—Mon ami, lui dit-il, tu es ici dans une maison d'aliénés. Ceux que tu as pris pour des philosophes ne sont que de pauvres diables dont la raison est égarée. Tu n'as peut-être jamais vu de fous: il faut que tu saches ce que c'est. Viens avec moi dans le quartier des hommes.

Ce directeur introduisit ses deux hôtes dans une vaste cour entourée de cellules dont la plupart étaient ouvertes. Au milieu de l'une des cellules était un homme de cinquante ans, assis sur un banc, et qui pétrissait de la mie de pain entre ses doigts avec une application extrême.

—Celui-ci, dit le docteur, est un père de famille qui avait amassé en travaillant une dot pour sa fille aînée. On lui a volé cette dot, et il est devenu fou de douleur. Sa manie consiste à fabriquer avec du pain des pièces de monnaie qu'il croit d'une valeur égale à celle de l'or.

Le fou avait levé les yeux et caché ses pièces dans une corbeille d'osier, à l'approche des étrangers.

—Jean, lui dit le médecin, continue ton ouvrage; ne te dérange pas, mon ami. Tu sais que le roi doit venir te voir, un de ces jours, pour s'entendre avec toi sur la réforme des monnaies du royaume. Aussitôt que ton trésor sera au complet, je ferai dire à Sa Majesté que tu es à ses ordres. Quand ce beau jour arrivera, tu deviendras riche, mon cher Jean; tu sortiras d'ici et tu iras marier ta fille, qui attend avec impatience ton retour à la maison.

—Les filles ne se marient plus, répondit le fou d'un ton bourru.

—Avec chacun de mes malades, dit tout bas le docteur, je prépare d'avance une crise violente, dont je fais naître ensuite l'occasion, quand le moment me paraît favorable. La folie du pauvre Jean sera difficile à guérir, parée qu'elle est calme et enracinée. Je vais vous montrer un autre sujet plus exalté, de qui j'espère davantage.

Le docteur ordonna au gardien d'ouvrir la cellule suivante et de demander avec respect au personnage qui l'habitait s'il lui plaisait de recevoir deux étrangers.

—Vous allez voir, reprit le médecin, l'empereur du Mogol en négligé. La contradiction et les mauvais traitements avaient augmenté son mal. Quand on me l'a amené, je me suis bien gardé de lui nier sa qualité d'empereur; je me suis prosterné à ses augustes genoux, et maintenant je possède toute sa confiance. L'instant approche où je lui dirai nettement qu'il n'a point de royaume et qu'il doit en croire son visir et son ami.

On revint annoncer que le monarque voulait bien donner audience aux étrangers; la porte de la cellule s'ouvrit, et Cicio aperçut un petit vieillard assis sur une natte de jonc.

—Puissant empereur, dit le médecin en saluant à la mode orientale, deux voyageurs européens, qui passent dans ces contrées, ont désiré vous contempler dans votre gloire, afin de pouvoir assurer à leurs compatriotes qu'ils ont joui du bonheur d'approcher de votre personne.

—Je reçois leurs hommages avec plaisir, répondit le fou. Je regrette amèrement de ne pouvoir leur montrer mes plus beaux habits. Mon cher visir, ayez le soin de faire punir ce domestique maladroit, qui vient de renverser ma cruche d'eau sur ce tapis de velours cramoisi.

—On lui donnera cent coups de bâton, reprit le médecin: mais une chose m'étonne dans le discours de Votre Majesté. Si elle est assise sur un tapis de velours, comment peut-elle se servir d'une simple cruche, au lieu d'un vase d'or?

—Je ne sais, dit le fou. Il est certain que ceci est une cruche: ne le vois-tu pas comme moi?

—Sans doute. C'est bien une cruche, en effet, et il me semble que ce tapis n'est qu'une natte de jonc.

—Tu pourrais avoir raison. Je n'y prenais pas garde. Peut-être est ce du jonc et non du velours cramoisi.

—Que Votre Majesté ne s'en tourmente pas. Je lui expliquerai ce mystère demain, en lui faisant, sous le plus grand secret, une importante révélation.

—Il y a du mieux, ajouta le docteur à voix basse. Demain, je tenterai de lui ôter sa couronne, et j'espère qu'il prendra doucement la chose. En attendant, vous allez voir un autre personnage plus curieux: c'est un jeune patriote qui a donné beaucoup de soucis aux gens du roi pendant les émeutes de 1837. Il a commandé un détachement d'insurgés; on l'a pris les armes à la main, et jeté dans une prison si dure et si cruelle qu'il y est devenu fou. Sa folie l'a du moins sauvé de la peine de mort; mais, par un effet singulier de la maladie, ce malheureux croit avoir perdu la tête sur l'échafaud. Un délire qu'il eut dans son cachot lui représenta la scène de son exécution capitale avec tant de vivacité que l'image en est devenue pour lui une chose réelle. Après avoir essayé par cent moyens divers de lui ôter ce souvenir terrible, j'ai enfin imaginé, ces jours passés, un traitement tout-à-fait matériel qui me paraît excellent. Mon homme est sur le point de retrouver cette tête que la hache a tranchée, il y a cinq ans.

On ouvrit la cellule où demeurait le fou décapité. Cicio et le père Christophe virent avec étonnement que cet homme portait un casque en plomb, solidement attaché sous le menton par un cadenas fermé. Cette coiffure avait un poids si considérable que le pauvre jeune homme cherchait à soutenir sa tête en l'appuyant contre les murs.

—Eh bien, don Paolo, lui dit le docteur, comment allez-vous ce matin?

—Très-mal, répondit le fou. Je souffre beaucoup.

—Où est le siège de la douleur?

—Dans les muscles du cou, cela vient sans doute de ma blessure.

—Et cette douleur ne s'étend pas plus haut que le cou?

—Si fait; elle monte jusque dans; la tête.

—Vous n'y songez pas, mon cher. Comment pourriez-vous souffrir de la tête, si vous avez été décapité en 1857?

—Apparemment c'est une de ces douleurs factices que l'on croit ressentir dans un membre coupé.

—Sans doute il y a quelque chose comme cela.

—Par grâce, docteur, ne pouvez-vous m'ôter ce poids énorme que j'ai sur la tête?

—Vous parlez encore de votre tête. Tâchons de nous entendre: Vous l'a-t-on coupée, oui ou non?

—Je veux dire qu'on m'a mis je ne sais quoi de lourd sur les épaules.

—Gardez ce que vous y avez, mon ami. Dans trois ou quatre jours vous vous en trouverez bien.

—Voilà un malade, ajouta le médecin, que je considère comme guéri; mais ce sujet-là sera pour moi une source perpétuelle de chagrins. Depuis cinq ans qu'il est entre mes mains, je l'ai laissé languir sans pouvoir imaginer le moyen qui devait le sauver, et pourtant vous voyez combien ce moyen curatif était simple. Peut-on guérir de même tous ces autres malheureux? Ne s'agit-il que de savoir inventer le traitement spécial qui convient à chaque cas particulier? Est-ce par défaut d'intelligence que j'échoue? Cette-idée est accablante. O mon Dieu, donnez-moi le génie de Galilée pour surprendre vos secrets; je ne l'exercerai que dans la pratique de l'art le plus louable et le plus pur.

Cicio et le père Cristophe visitèrent toutes les cellules, et virent plusieurs autres espèces de fous. Lorsqu'on eut achevé le tour du quartier des hommes, le docteur posa sa main sur l'épaule du petit chevrier:

—Mon garçon, lui dit-il, je vais à présent me servir de toi pour mesurer jusqu'où va le degré de folie de l'une de mes pensionnaires. Une jeune fille, belle comme un ange, a été contrariée dans ses amours. Un père stupide a imaginé des mensonges odieux pour la guérir d'une passion honnête dont le mariage était le seul remède. La pauvre fille s'est enfuie de la maison paternelle, et à son retour on l'a maltraitée; on lui a fait tant de reproches et d'affronts, tant d'autres mensonges lui ont été dits, que la tête lui a tourné. Aujourd'hui elle n'est plus mezza-amtta, elle est folle tout-à-fait, et son père l'a amenée de Syracuse pour la mettre entre mes mains.

—C'est Cangia! s'écria Cicio, en se couchant sur le sable.

—Du courage, mon garçon, reprit le médecin. Tu as vu quel soin je prends d'étudier mes malades. Il y en a peu d'incurables. Nous tâcherons de te rendre ta maîtresse. Ce n'est pas le moment de la pleurer; nous devons songer à la guérir, et tu vas m'y aider. Je n'ai pas encore la mesure de la folie de Cangia. Nous allons te présenter à elle; si ta maîtresse te reconnaît, ce sera bon signe, et je réponds de sa guérison; si elle ne te reconnaît point, j'en augurerai mal; mais il ne faudra pas encore désespérer pour cela.

—Ah! docteur, s'écria Cicio, vous ne pensez qu'à votre science, et parce que je ne suis pas fou, vous me brisez le coeur sans pitié.

—Cela est un peu vrai, dit le père Christophe.

—Et vous, reprit Cicio, avec votre couvent que vous mettez au-dessus de tout, vous me verriez sans regret plus misérable encore pourvu que ma douleur s'enveloppât de votre froc de capucin.

—Ne t'exalte pas, mon garçon, dit le médecin, je reconnais la justesse de tes reproches. L'esprit humain est borné. C'est beaucoup pour moi que de me donner tout entier à mes malades. Cependant je puis t'offrir une pensée consolante: les desseins de la Providence sont impénétrables. Le malheur de Cangia aura vaincu l'orgueil et la sottise de son père. Nous dirons à Mast'-André que le seul moyen de sauver sa fille est de te l'accorder. Qui sait s'il ne sortira pas de tout cela quelque chance favorable à tes amours? Tu es jeune, et quand le coeur se brise, à ton âge, il se raccommode facilement. Allons, point de faiblesse: relève-toi; sois homme. Seconde-moi, et marchons!

Cicio tremblait de tous ses membres. Il suivit le docteur comme un condamné qu'on mène au supplice, et le bon père Christophe, pâle de crainte et d'émotion, ressemblait assez à l'aumônier des prisons, chargé d'assister le patient. Au moment d'ouvrir la porte du quartier des femmes, le docteur aperçut Mast'-André, qui accourait tout essoufflé. Une grimace de douleur crispait sa large face et produisait le plus étrange contraste avec l'indélébile expression de la sottise et de la vanité.

—Ne vous pressez pas tant, lui cria le médecin avec brusquerie; vous ne verrez point votre fille aujourd'hui.

—Je veux savoir ce qu'on fait de mon enfant, dit le notaire.

—Tout beau, signor, reprit le docteur. Nous ne sommes pas à Syracuse. Je commande seul ici. Votre présence pourrait nuire à mes opérations. Le père a mal usé de son autorité; qu'il reste à la porte. Quand votre fille sera guérie vous serez libre de la rendre folle une seconde fois par vos mauvais traitements.

—Hélas! dit Mast'-André, en cherchant au bord de sa paupière une larme qui ne voulut pas sortir, ne savez-vous pas mon repentir et mon chagrin?

—Seigneur notaire, je ne fais pas grande attention aux paroles inutiles. Vous engagez-vous à donner votre fille à Cicio!

—De tout mon coeur, répondit Mast-André. Le médecin tira de sa poche un crayon et du papier.

—Il nous faut une promesse par écrit, dit-il, et je la signerai comme témoin, ainsi que le père Christophe.

Mast'-André prit le crayon, et il écrivit sous la dictée du médecin une promesse de mariage en bonne forme. Le docteur et le capucin signèrent, et Cicio mit le papier dans sa poche.

—A présent, reprit le médecin, suivez-moi tous trois, et obéissez fidèlement à mes ordres.