VIII.
Alors M. Bread, posant une main sur l'épaule droite et l'autre sur la hanche gauche, fit dévier la colonne vertébrale; puis il renfonça la poitrine de telle manière qu'une gibbosité se manifesta à l'épaule gauche, gibbosité qu'il accrut considérablement au préjudice des bras et des membres inférieurs, qu'il dépouilla de leur ampleur harmonieuse et réduisit à un état de maigreur rachitique.
Les surfaces polies et comme marmoréennes de ce beau corps se distendirent et se plissèrent.
Il fit pitié à voir.
Restait le visage.
M. Bread le bouffit en prenant au cou son étoffe onduleuse, il changea l'arcature des mâchoires, il agrandit et déforma le nez et les oreilles; il altéra singulièrement les yeux, enfin, il repétrit le front et le crâne de manière à leur donner un aspect tout nouveau.
Pauvre Mme Bread!
Sa besogne finie, M. Bread me dit:
—Vous voyez ce qu'était Mme Bread avant que je me fusse avisé de la transformer.
—Mon ami, ajouta Mme Bread d'une voix toute nouvelle, ne fatigue pas trop monsieur d'un spectacle aussi désagréable.
—Je vous avoue, madame, repris-je, que le précédent était beaucoup plus de mon goût; et surtout quand je pense que M. Bread, par une fatalité qu'il faut prévoir, venant à mourir subitement, vous resteriez ainsi contrefaite.... J'en frémis.
—Mais c'est vrai ce que vous dites-là, s'écria Mme Bread.... Et moi qui n'y avais jamais songé; tu m'entends, John, il ne faudra plus recommencer ces expériences.
—Bien, bien, dit M. Bread.... puis se tournant vers moi.... Vous avez suffisamment vu, ajouta-t-il. Je puis opérer en sens contraire.
—Je vous en prie, lui dis-je, il ne faut pas faire languir madame.
Et aussitôt il se mit à modeler sa femme d'après la Vénus du Capitole, avec une sûreté de main et une promptitude merveilleuses.
Pendant cette seconde opération, qui dura tout au plus un quart d'heure, et dans laquelle les belles formes de Mme Bread réapparurent une à une, le statuaire, l'œuvre élaborée, et moi, nous causions sur le ton de la plus parfaite intimité.
—Ah! madame, disais-je à l'œuvre élaborée, si j'étais votre mari et si j'avais le talent de M. Bread, je voudrais que tout le monde vous vît bossue; mais quand nous serions bien seuls et que notre porte serait bien verrouillée, alors je vous rendrais splendidement belle.... Ce n'est pas un conseil que je donne à M. Bread, car je perdrais trop à ce qu'il le suivît.
—Vraiment? Comme vous êtes égoïstes, messieurs; vous voudriez qu'une femme ne plût qu'à vous; et vous trouveriez tout naturel qu'elle dégoûtât les autres... bien obligée!
Nous discutâmes sur la jalousie.
M. Bread souriait.
L'on eût parié que c'était un homme complétement étranger aux passions du cœur humain, et qui n'envisageait l'amour qu'au point de vue de la sensation plastique.
Il possédait à discrétion une femme admirablement belle et belle par lui. Cela lui suffisait.
Quant aux questions de savoir si elle lui était fidèle, si elle l'aimait exclusivement, si elle dissimulait avec lui, il y voyait du romantisme pur et il ne se les posait seulement pas.
D'ailleurs, il était d'avis qu'une beauté bien équilibrée produisait comme des fruits naturels un tempérament modéré et de bons instincts.
Et, à ce propos, je me souviens qu'il me dit:
—Avez-vous remarqué la différence radicale qui existe entre la voix de ma femme contrefaite et la voix de ma femme bien faite? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! de même, et à plus forte raison, la structure du crâne variant d'un état à l'autre de la manière la plus notable, les appétits doivent forcement changer. Ce ne sont plus les mêmes. Ils sont beaucoup meilleurs lorsque ma femme est belle qu'ils ne le sont lorsqu'elle est difforme.
—Vous croyez au système de Gall?
—Si j'y crois!.... Tous les jours je l'applique et je le vérifie.
—Comment cela?
M. Bread me fit un clignement d'œil et un petit signe du doigt m'indiquant qu'il ne voulait point me répondre à cela devant sa femme, puis il rompit les chiens.