CHAPITRE XI LA CONDAMNÉE!
Dès sa plus tendre enfance, M. le duc de Rudelame-Carthagène avait eu cette tête de hibou. À l'école, autrefois, avant la Révolution, ses jeunes camarades l'appelaient le grand-duc, par allusion à l'oiseau qui porte ce nom. Ces railleries du premier âge sont dangereuses; elles avaient peut-être influé sur toute la carrière de l'aïeul d'Elvire. À cet égard, néanmoins, nous n'affirmons rien.
En quittant la jeune accouchée de l'allée sombre, où il n'avait pu assouvir sa cruauté, il remonta la rue de Sévigné, cherchant un homme du commun à qui il put emprunter son costume.
Il en avait besoin pour ses projets.
Non loin de là, rue du Port-Royal, il aperçut un commissionnaire assis sur une borne. Il le tua aussitôt d'un coup de fusil à_ _vent et le dépouilla pour se revêtir de ses hardes.
L'air était tiède et lourd. Le bisaïeul d'Elvire évita un rhume grâce à cette circonstance.
Il entra dans une taverne de l'impasse du marché Sainte-Catherine, où ses habits de duc lui auraient nui. Dans cette taverne se réunissaient habituellement les ennemis du docteur Fandango qui demeuraient dans le quartier. Il savait y rencontrer Coloquinte, du Plat-d'Étain, Sorribel, des Arts-et-Métiers et même peut-être Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse où se trouvait la taverne. Par le plus grand des hasards, il ne trouva que Montaroux, un débutant; simple chacal à la Villette.
Il se fit connaître de lui au moyen des signes du troisième degré.
— Maître, lui dit Montaroux, tous nos frères sont partis à la tombée de la nuit pour le palais de Rudelame-Carthagène qui est devenu la proie des flammes. Ce soir, à minuit, vous les trouverez dans les souterrains qui s'étendent sous le fleuve.
Le duc lui donna une bourse pleine d'or et répondit:
— Non loin d'ici, il existe une place de fiacres. Choisis un cocher ami des libations et attire-le dans un cabaret mal famé. Fais-le boire. Quand tu l'auras plongé dans l'ivresse, cache-le sous la table, après l'avoir préalablement poignardé…
Montaroux frissonna, car il n'était pas encore endurci.
Le bisaïeul d'Elvire laissa échapper un geste de mépris.
— Réprime ces frémissements insensés, si tu veux parvenir, poursuivit-il. Tu prendras les vêtements du cadavre; à l'heure où je te parle, je porte les défroques de ma dernière victime qui probablement est encore chaude. On en prend l'habitude au point de ne plus pouvoir s'en passer… Te voilà tout blême, jeune homme. Si tu hésites, crains un châtiment sévère.
L'infortuné Montaroux, vit le crick malais qui sortait à demi de l'une des ex-poches du défunt commissionnaire. Il tomba à genoux.
— J'assassinerai le cocher, dit-il, quoiqu'ils soient tous père de famille!
— Très bien… Une fois couvert de ton déguisement, tu t'assoiras sur le siège du fiacre, à la place du mort et tu iras stationner au coin de la rue de Sévigné… Connais-tu la Maison du Repris de justice?
— Oui, maître.
— Tu ne perdras pas un seul instant de vue la porte de cette maison, et si tu en voyais sortir une jeune femme, portant dans ses bras un enfant nouveau-né, tu donnerais aussitôt le signal.
— Quel signal?
— Sais-tu imiter le cri du canard?
— Oui maître.
— Imite?
Montaroux imita. M. le duc fut satisfait.
— Tu as plus de capacité que je croyais, dit-il. Par trois fois, tu imiteras le cri du canard. Écoute. Tu surveilleras également la maison qui fait face. Si tu y voyais entrer Mustapha, ou quelque autre suppôt de Fandango, voici une chandelle romaine; tu l'allumerais.
— Oui maître.
— Écoute encore. Chaque fois que tu verras passer un des nôtres, tu produiras le sifflement d'une couleuvre, il s'approchera, tu lui diras: le maître est au café de Rohan, vis à vis le palais Cardinal, à voir jouer une poule.
Après avoir prononcé ces paroles, le bisaïeul d'Elvire remit ses habits de duc et s'éloigna précipitamment.
Est-il besoin d'expliquer que les divers évènements, racontés dans nos premiers chapitres, disparurent aux yeux de Montaroux derrière l'immense voiture de vidange de la compagnie Lesage, nouveau système diviseur et inodore?
À cet égard, le meurtre du cocher fut inutile. Nous n'aurions pas pris la peine de le mentionner, s'il ne devait plus tard servir au développement de notre drame…
* * *
Dans un salon somptueux et nobiliaire de la rue de Grenelle-Saint- Germain, une femme d'un certain âge était demi-couchée sur un lit de repos. Un jeune homme de vingt-huit ans, remarquable par sa beauté méditative, lui tâtait le pouls.
L'une était la princesse Troïka, propriétaire des mines d'or de Tobolsk; dans l'autre vous eussiez reconnu le faux porteur d'eau des noces précitées: Coriolan des ruines de Palmyre, connu dans l'univers sous le nom de docteur Fandango.
- Docteur, demanda-t-elle d'une voix languissante, avez-vous deviné le mal dont je meurs?
- Oui princesse, répondit Fandango.
Elle le regarda d'un air d'étonnement qui n'excluait pas le doute.
— Princesse, reprit le docteur, comme répondant à ce regard, vous ne pouvez vous consoler de la perte de votre enfant.
— Ô ciel! s'écria Troïka, homme surprenant, lisez-vous donc au fond des coeurs?
*Mon art va jusque-là, madame.
Troïka soupira.
— Vous m'inspirez un tel sentiment que pour un rien je vous raconterais ma touchante histoire.
— Je suis un peu pressé… est-elle longue votre histoire?
— J'abrégerai.
— J'écoute.
La princesse prit une posture à la fois agréable et commode, puis elle débuta ainsi:
— Mon père possédait la moitié des mines d'or de Tobolsk, le père du prince Troïka possédait l'autre moitié. Nous nous rencontrâmes dans une société choisie. Il me plut, je fus adorée par lui, les convenances y étaient, nous nous mariâmes. Il y a de cela trente ans moins six mois.
Fandango était distrait, il ne fit nulle attention à ce chiffre qui eut dû exciter son intérêt car ce fut vers la même époque que le travail de génération spontanée dût commencer à préparer sa naissance.
La princesse continua:
— Mon mari et moi, nous avions du goût pour les voyages. Nous résolûmes d'aller passer en Asie les derniers mois de notre lune de miel…
— En Asie, répéta Fandango qui songeait volontairement à son berceau.
— N'ayant pu obtenir la permission du czar, nous partîmes secrètement et nous apprîmes, sur les bords du Wolga[14], que l'empereur de toutes les Russies m'avait condamnée…
— Condamnée! répéta encore le docteur.
— Il me trouvait belle, murmura Troïka en baissant les yeux, et il avait contre ma vertu des desseins coupables… Condamnée à mort, disais-je. Nous passâmes la frontière et parvînmes, après de longues traversées, jusqu'aux rives de l'Euphrate. Nous entrâmes en Arabie; c'était là que le plus affreux malheur m'attendait.
Un soir, il y a de cela juste vingt-huit ans et neuf mois…
Fandango tressaillit si visiblement que la princesse s'interrompit pour lui demander:
— Docteur, qu'avez-vous?
— Rien, fit-il, poursuivez!
— Je fus prise des douleurs de l'enfantement dans un lieu désert, peu éloigné des fameuses ruines de Palmyre…
Pour la troisième fois, le docteur interrompit et répéta:
— Les ruines de Palmyre!
Il devint plus pensif.
— Pendant que je souffrais, continua la princesse, notre caravane fut attaquée par les habitants voleurs de ce pernicieux pays, qui hachèrent en pièces notre escorte et se portèrent sur mes femmes de chambre à d'atroces extrémités. Ils empalèrent mon malheureux époux après l'avoir scalpé comme un Mohican et ne s'arrêtèrent même pas devant cet état critique où je me trouvais et qui inspire de l'intérêt aux cinq parties du monde. Ce fut au milieu de ces tortures que je mis au jour un enfant du sexe masculin…
— Ah! fit Coriolan avec explosion, c'était un fils!
— L'auriez vous connu? demanda la princesse dans le naïf élan de son amour maternel.
Coriolan répondit d'un accent étouffé:
— J'ai fait plus!
Puis il ajouta, en proie à une indescriptible agitation:
— Madame, je croyais être le fruit de la génération spontanée, mais toutes ces circonstances sont tellement étranges… Mon berceau a été trouvé, il y a vingt-huit ans et neuf mois dans les ruines de Palmyre…
— Prouvez-le! s'écria la princesse! Fandango prit dans sa poche un petit morceau de marbre et dit:
— Voici un fragment de la colonne qui frappa mon premier regard!
— Je reconnais ce porphyre! dit Troïka en un cri du coeur, mais j'avais pendu à ton cou un bijou de corail aquatique…
— Ma jeune épouse le porte sur son coeur interrompit Coriolan à son tour, et qui pourrait dire ce qu'elle est devenue.
La princesse prit un air froid, elle doutait.
Mais tout à coup elle sauta sur ses pieds et dit:
— Tu avais une marque de naissance. J'avais eu une envie d'écrevisses dans ces solitudes[15] où l'absence d'eau les rend très rares… tu portais… mon fils portait une écrevisse à peu près dessinée, non loin du cordon ombilical!
L'épreuve était facile. Elle fut faite. La princesse Troïka et le docteur Fandango tombèrent dans les bras l'un de l'autre en murmurant des paroles inarticulées parmi lesquelles on distinguait:
— Mon fils!
— Ma mère!
Cette scène attendrissante se serait prolongée peut-être si elle n'avait été tranchée par un coup de foudre.
La porte s'ouvrit brusquement. Mandina de Hachecor, couverte de transpiration, de poussière, de sang et de larmes, mais belle encore, malgré tant de malpropretés, s'élança dans l'appartement.
Elle ne portait point de déguisement.
— Au secours! râla-t-elle d'une voix étrange.
Puis se reprenant:
— Fils de la Condamnée, dit-elle, me permettez-vous…
— Je te le permets, répliqua Coriolan, tu m'inquiètes, parle!
Mandina aussitôt se remit à crier:
— Au secours! au secours! Ah! quel affreux carnage! tout est à feu et à sang dans la Maison du Repris de justice. Mustapha est blessé, le gendarme est massacré, le Rémouleur… et Elvire…
— Ma jeune épouse! prononça Fandango en un cri terrible.
Les nerfs, déjà fort agacés de la princesse Troïka, n'y tinrent plus, elle choisit ce moment pour s'évanouir.
— Ma tendre mère! fit Coriolan qui se précipita sur elle.
En tout autre moment, Mandina de Hachecor eût donné une attention extrême à cet épisode si dramatique, mais elle n'avait qu'une idée et reprit avec force:
— Chaque minute perdue avance le trépas de la bru de la
Condamnée.
— Mais la voilà, la Condamnée! s'écria Fandango dont la détresse était inouïe. C'est ma mère tout fraîchement retrouvée. Je ne l'avais pas vue depuis vingt-huit ans et neuf mois. Quelle est bien conservée!… ma mère!… ma mère!… elle se meurt!… et là-bas, ma jeune épouse qui espère… à laquelle entendre!… cette situation est trop tendue!… ma mère!… ma femme!… ma femme!… ma mère!… Pitié!… Seigneur!…
Il resta un instant comme abruti, puis, sa vigoureuse nature reprenant le dessus, il prit Troïka dans ses bras et s'élança vers la porte en disant:
— Guide-moi, Mandina de Hachecor, j'ai résolu le problème. Je n'abandonnerai ni ma femme, ni ma mère; je les sauverai toutes deux, ou elles mourront ensemble!