J.-H.-M. Calvaire
Je ne lisais plus. Mes yeux restaient fixés sur le petit carré de papier qui portait l'estampille de la Conciergerie. Et mes yeux étaient mouillés.
Se peut-il qu'un laissez-passer libellé selon la formule morne des actes de cette sorte, produise ainsi une profonde, une enthousiaste émotion!
Mon âme vibrait, je puis le dire, pendant que je lisais le dernier mot, écrit sur ce pauvre carton: «Défenseur»!
Une fois, Lucien me l'avait dit dans le lyrisme de sa tendresse si belle. Il m'avait dit: «Rien n'est pour moi au-dessus de cette fable splendide: Orphée allant chercher sa femme aux enfers!»
Aussi comme cette grande fable nous fait rire à gorge déployée, nous, le siècle contempteur des géants, nous les impuissants et les railleurs, nous, les pitres de la décadence!
Et Lucien avait ajouté:
«Ma femme était dans l'enfer, je suis allé l'y chercher.»
À l'heure où il m'avait dit cela, je ne l'avais pas compris, mais je comprenais, maintenant.
Le mari de l'accusée était le défenseur de l'accusée.
Du bord où marche l'homme d'honneur, il se penchait, devant tous et sous le soleil, vers le gouffre où l'infamie se débat dans le sombre. Sa main s'y plongeait, frémissante d'orgueil généreux; il y cherchait, il y trouvait une main déshonorée et il la ramenait à lui, criant à la foule:
«Je suis le mari de cette femme, et je suis son défenseur!»
C'est grand, le mariage, allez, les petits ont beau rire!
Et c'est grand aussi l'œuvre d'avocat, quoi que fassent certains avocats.
Y eût-il, autour de ces deux nobles choses, plus de misères grotesques qu'on n'y en amoncelle à plaisir: j'entends les avocats et les maris eux-mêmes, collaborateurs de toutes les comédies, ces deux choses seraient grandes encore, parmi ce que le monde garde de plus grand.
J'étais avec Lucien. Je le connaissais si bien depuis vingt-quatre heures! Je voyais battre à nu son excellent cœur si naïf et si brave! Je devinais quelle allégresse avait rempli tout son être en lisant ce mot défenseur à la suite de son nom.
Pour certains, il y a de profondes jouissances dans le sacrifice, mais pour Lucien, ce n'était pas cela.
Lucien ne sacrifiait rien.
L'héroïsme s'exhalait de son amour comme le souffle sort de nos poitrines. Il vivait de tendresse. Pour employer son expression qui, pour nous, serait prétentieuse, mais qui devenait si juste entre ses lèvres: «Jeanne était son âme.»
Je n'eus pas le temps de poursuivre plus loin ma lecture. Au moment où j'allais prendre le numéro suivant, mon domestique Guzman rentra. Il venait me rendre compte des deux commissions que je lui avais données.
Mme la marquise de Chambray me faisait dire qu'elle m'attendrait, selon mon désir, ce soir, à huit heures.
Ce devait être la fameuse femme de chambre Louette qui avait transmis cette réponse, du moins je crus la reconnaître à la description que m'en fit Guzman.
Quant à Mme la baronne de Frénoy. Guzman l'avait vue elle-même.
C'était, au dire de Guzman, une forte femme très brune, au teint presque gris et aux yeux brillants, pris en quelque sorte dans un réseau de rides. Il me sembla que je la revoyais. C'était une créole. Les créoles sont souvent jolies dans leur jeunesse.
Mais l'âge les masque d'une étrange façon.
Mme de Frénoy, veuve de Rochecotte, avait fait entrer Guzman dans sa chambre à coucher, où elle était étendue sur un canapé.
—Pas belle, pas belle, me dit Guzman. Des rides faites avec de la peau de serpent, des cheveux gris de fer et des yeux taillés à pointes, comme les cristaux de lustres. Et tout ça dans du lait, car elle est entourée de mousseline blanche. Elle m'a dit du premier coup:
—Dites donc, là-bas, vous, ce gamin de Geoffroy aurait bien pu venir lui-même et tout de suite. Je lui ai assez donné de fessées quand il faisait le méchant,—et des dîners aussi, les jours de sortie. Mon pauvre Albert avait de bien mauvais sujets pour amis. Guzman n'était pas sans éprouver un certain plaisir à me rapporter ces paroles.
—La demoiselle de compagnie, reprit-il, la même qui est venue ici ce matin chercher la réponse de Monsieur, pauvre diablesse, a voulu mettre son nez à la porte; Mme la baronne lui a dit d'aller voir à ses affaires et qu'elle était curieuse comme une pie. J'aimerais mieux être bourreau que demoiselle de compagnie, ça, c'est sûr. Mme la baronne m'a donc continué:
«—Vous direz à M. Geoffroy de Rœux que je pleure toujours mon fils Albert, le jour et la nuit. C'est en automne qu'il aurait eu ses trente ans. Je suis obligée de partir parce qu'on m'a invitée en vendanges, mais je compte sur M. de Rœux pour se mettre à la recherche de cette drôlesse de Fanchette. On l'a laissée partir. La justice est une bête. M. de Rœux nous doit bien ça à mon fils et à moi. L'autre ami de mon fils, l'avocat Thibaut, s'est mis du côté de la coquine. Il y a des hommes bien abominables! Quand je reviendrai de la Bourgogne, je verrai votre maître. Dites-lui qu'il peut s'adresser à M. le conseiller Ferrand pour les démarches. C'est un aimable homme, et fort au whist. Si on retrouve la créature, je la déchirerai de mes propres mains, allez!»
Ce compte-rendu fidèle de la mission de Guzman ne me donna pas beaucoup à regretter le départ de Mme la baronne pour les vendanges.
Dans mes souvenirs, c'était une très bonne femme, mais fantasque et impérieuse. Je n'avais ni le temps, ni la volonté de m'atteler à sa vengeance.
S'il m'eût été donné de la voir, j'aurais essayé de changer son sentiment par rapport à Jeanne, mais c'aurait été là une rude besogne.
Mon dîner, lestement pris, pourtant, me mena jusqu'à l'heure de partir pour le rendez-vous de Mme la marquise. Il pleuvait. Guzman mit mon pardessus dans la voiture fermée qu'il m'avait fait avancer.
Au moment où je traversais le trottoir pour monter, j'aperçus un malheureux petit homme maigre et plat comme un couteau à papier qui me tira son vieux chapeau rougeâtre d'un air de connaissance.
Je croyais pourtant être bien sûr de n'avoir jamais rencontré en ma vie ce pauvre petit homme-là.
Il était vraiment fait de manière à ce qu'on pût se souvenir de lui.
Parmi les marchands de lorgnettes il y a de ces maigreurs, mais le marchand de lorgnettes prend l'usage du monde, à force d'accoster les Anglais. Son abord n'est ni emprunté, ni timide.
En outre, il parle généralement la langue de Moïse.
Mon petit homme parlait normand, comme je pus l'entendre au seul mot qu'il prononça en me tendant discrètement sa carte: un petit carré de papier écolier, sur lequel étaient tracées, en belle écriture ronde de copiste, ces trois lettres majuscules: J.-B.-M.
—Calvaire! me disait-il tout bas; Calvaire!
Il avait arrondi ses deux mains autour de sa bouche pour former porte-voix.
Il y a des heures de danger et d'embarras où les choses qu'on ne comprend pas font peur. Je regardai le petit homme avec défiance.
C'est bien, en apparence, la plus inoffensive et la plus pauvre créature qu'on puisse imaginer. Outre son chapeau roussi qui ruisselait de pluie, il portait un pantalon de casimir gris perle dont les lambeaux faisaient frange sur des bottes désastreuses, et si longues qu'elles se relevaient à la poulaine.
Par-dessus son pantalon, il avait, au lieu de redingote, un petit collet de toile cirée blanche qui avait dû être la partie supérieure d'un carrick de cocher.
Une assez forte liasse de papiers relevait le pan de ce manteau—comme une épée.
Avez-vous vu parfois de ces yeux myopes qui s'allongent et se raccourcissent comme des lunettes d'approche? Mon pauvre petit homme avait cela de commun avec les escargots.
—Calvaire! murmurait-il en agitant sa carte, Calvaire!
Je voyais sortir d'entre ses paupières et se tendre vers moi, en même temps que sa carte, deux prunelles ternes qui me semblaient supportées par des tentacules en caoutchouc. Ces prunelles avaient une expression suppliante. Quand j'eus pris la carte, les prunelles rentrèrent chez elles et s'abritèrent derrière deux touffes de cils blondâtres, pendant que le petit homme répétait:
—Calvaire, mon bon Monsieur. Vous comprendrez l'analogie. Ça fait partie de la série de mes pseudonymes raisonnés.
Ses mains faisaient toujours porte-voix.
J'étais pressé, je lui offris vingt sous et je montai en voiture.
—Hôtel des Missions étrangères, dis-je au cocher, rue du Bac!
Mon petit homme m'adressa un gracieux salut; mais il n'avait pas encore tout ce qu'il voulait, car je le vis gesticuler sur le trottoir et, au moment où ma voiture s'ébranlait, j'entendis sa voix grêle qui m'envoyait ce mot cabalistique:
—Calvaire!
À dix secondes de là, je ne songeais plus au petit homme. J'essayais de recueillir ma pensée pour ne pas arriver sans préparation au rendez-vous de Mme la marquise de Chambray.
Tout d'abord, j'étais bien forcé de m'avouer qu'en risquant cette démarche, je n'avais aucune intention précise, aucun but qui se pût formuler.
J'ai écrit le mot risquer, non pas assurément que je crusse à la possibilité d'aucun danger personnel, mais parce que je me sentais étroitement chargé des intérêts de Lucien Thibaut et que vis-à-vis d'une femme comme Mme la marquise—comme je la jugeais du moins—il y a toujours péril à laisser entamer une situation.
J'avoue que j'avais grande idée des capacités diplomatiques de cette belle Olympe.
Lucien avait eu raison d'elle un jour, mais ç'avait été par un coup de massue.
En diplomatie, puisque j'ai prononcé le mot, une démarche n'est pas toujours inopportune parce qu'elle n'a pas de but actuel ni d'utilité apparente. Il y a des démarches qui coûtent un prix fou sans autre avantage que de «voir venir». Demandez aux joueurs d'écarté ce que rapporte le voir-venir, quand on a le roi et le valet contre la dame seconde.
À mes yeux, Mme la marquise de Chambray était une de ces personnes qu'il est impossible de lire. Il faut les entendre et les voir.
Mon rôle était évidemment la réserve. Ma chasse ne quêtait aucun gibier particulier: tout m'était bon. Je faisais une battue générale sur les terres de cette belle Olympe.
Et plus la voiture mangeait de pavés sur la route du faubourg Saint-Germain, plus je prenais assurance, certain de rapporter quelque chose dans mon sac, en revenant de cette guerre.