Le dessous des cartes dans l'Affaire des ciseaux

Cette affaire-là, je la connais comme ma poche. Je ne vais pas m'amuser à repasser tout ce que les journaux ont dit, mais il y a beaucoup de choses que personne n'a pu dire, parce que tout le monde les ignore, excepté le patron et moi.

Et encore une belle dame à qui je puis donner un nom, grâce à mon système de pseudonymes raisonnés analogiques: la marquise Ida de Salonay (Olympe de Chambray).

Quand un outil est bon, c'est le cas de ne pas le jeter de côté après s'en être servi une fois. Louaisot avait une besogne encore plus importante que l'exécution de Joseph Huroux. En définitive, il y avait vingt moyens d'éloigner l'ancien mendiant de son chemin.

Le genre de vie de Huroux rendait explicables tous les genres de mort violente.

Il n'en était pas de même du jeune comte Albert de Rochecotte et de Jeanne Péry. Tous les deux devaient disparaître puisque tous les deux barraient la route, mais ici, un double meurtre, accompli dans des circonstances ordinaires, aurait donné naissance à de trop faciles soupçons.

Car on commençait à parler du dernier vivant de la tontine normande et de ses héritiers présomptifs. Bien des gens savaient l'ordre légal dans lequel venaient les têtes aptes à succéder: Rochecotte premier, Péry de Marannes second, marquise de Chambray troisième. (Celle-ci du chef du jeune marquis Lucien de Chambray, son fils mineur.)

Il s'agissait d'apporter ici des raffinements tout particuliers. La mort devait jouer un jeu savant.

La maxime: reus is est cui prodest crimen[3] qui, dans le cas d'une double disparition, devait peser si lourdement sur la marquise Olympe, pouvait-elle être retournée à son avantage? la couvrir, en quelque sorte comme une irrécusable preuve d'innocence?

Déjà de mon temps, le patron travaillait à résoudre ce problème de haute algèbre-coquine.

Il avait trouvé cette formule mathématique: détruire la première tête par la seconde et la seconde par la loi qui aurait à châtier le meurtre de la première.

Cartouche et Mandrin étaient en vérité de bien naïfs scélérats à côté de nos calculateurs modernes.

Car ce problème étant proprement résolu, la troisième ligne devenait première et pouvait se laver les mains de l'accident qui fauchait les deux autres.

On dira tout ce qu'on voudra, le patron avait du talent.

Le lecteur peut se souvenir d'une double rencontre que nous fîmes, M. Louaisot et moi, dans le jardin du Palais-Royal: la petite Jeanne Péry d'un côté, conduite par sa mère, et de l'autre la petite Fanchette, plus âgée d'un an, émancipée par l'abandon et la misère, et faisant toute seule son métier de revendeuse de plaisirs.

M. Louaisot n'avait alors que faire de Jeanne ni de Mme Péry, mais il s'était donné le soin d'acheter des plaisirs à Fanchette.

Et en le voyant causer avec l'enfant, je m'étais dit tout de suite: Ce n'est pas pour le roi de Prusse que le patron gaspille ainsi dix sous et dix minutes!

Cette Fanchette était vraiment une jolie petite fille, résolue et gaie, qui prenait son sort en joyeuse part.

M. Louaisot, depuis ce jour-là, s'arrangea de manière à ne la plus perdre de vue, et même quand elle eut monté—ou descendu—en grade, quand elle fut devenue la maîtresse de cet Albert de Rochecotte dont la devise était «on n'épouse pas Fanchette», M. Louaisot l'accostait encore partout où il la rencontrait pour lui donner ou lui demander des nouvelles du pays.

Ils se traitaient tous deux en amis. Louaisot avait raconté à la jeune fille qu'il l'avait embrassée autrefois toute petite enfant chez les bons fermiers des environs de Dieppe.

Il savait leur nom pour avoir eu lui-même affaire à eux—pour le petit Lucien, le fils d'Olympe. Il rappelait la grande écuelle du père Hulot, toujours pleine de fort cidre, et les aiguilles à tricoter qui hérissaient du soir au matin la coiffe de la maman Hulot.

Bref, il prenait juste le diapason qu'il fallait pour avoir le droit d'appeler Fanchette:

«Ma jolie payse».

À Paris, on a des connaissances comme cela et des amis du même numéro. Ce sont des familiarités de rencontre qui ne mènent à rien, mais les gens qui ont une grande quantité de ces relations savent tout.

Le patron était homme à cultiver avec soin un pareil commerce pour s'en servir à l'occasion, ne fût-ce qu'une seule fois.

Fanchette n'était pas pour lui un outil de premier ordre comme la Couronne, c'était un de ces objets qu'on use d'un coup: une allumette, un timbre, un cigare.

Ces choses on les porte quelquefois longtemps sans y toucher. Puis vient l'heure et on les consomme.

Ce fut Fanchette qui donna au patron, l'heure étant venue, le moyen de préparer la mise en scène du drame.

Pour cela, cette pauvre Fanchette ne se mit pas en frais. Elle répondit à une question banale par une parole insignifiante.

Et tout fut dit. Le patron se paya de ses cinq ou six ans d'attente.

Voici la demande de Louaisot et la réponse de Fanchette:

—Est-ce que vous allez demain à la première du Gymnase?

—Non, je dîne à la campagne.

Louaisot était prêt. Il cherchait son terrain pour livrer la bataille. La veille, il avait appris que Jeanne était au couvent de la Sainte-Espérance. Le matin il avait trouvé un moyen de l'en faire sortir.

Depuis huit jours il portait dans sa poche la paire de ciseaux de fabrique anglaise, aux initiales S. W., qu'une main exercée avait soustraite dans la boîte à ouvrage de Jeanne. Ses canons étaient en batterie. Il dressa l'oreille à ce mot campagne.

—On ne dîne plus bien à la grille de Ville-d'Avray, dit-il au hasard. Si rien n'avait mordu à l'hameçon il en aurait jeté un autre.

Mais quelque chose mordit, Fanchette répartit:

—Oh! nous n'allons pas à Ville-d'Avray. C'est un anniversaire. Nous fêtons, Albert et moi, le souvenir de notre premier tête à tête, et il faut bien choisir pour cela le restaurant où le dîner eut lieu.

—Le nom du temple, s'il vous plaît? demanda Louaisot en riant.

—Nous n'étions pas riches alors. Nous dînâmes aux Tilleuls, au Point-du-Jour. C'est devenu depuis un restaurant très convenable.

—Bon appétit, ma jolie payse!

Si fort qu'on soit, il est impossible de tout faire par soi-même. Louaisot avait des aides peu nombreux, mais éprouvés, qu'il employait le plus rarement possible. Je ne lui en ai jamais connu que deux, et c'est à peine si je les ai vus deux ou trois fois en besogne. L'un de ces aides était un mauvais sujet du nom de François Riant, ancien garçon de café. Louaisot rentra chez lui raide comme balle. François Riant fut appelé, Louaisot lui demanda:

—Connais-tu des garçons aux Tilleuls, du Point-du-Jour?

—Berthoud, Laurent et Nicolas, répliqua Riant. Il n'y en a pas des masses.

—Si tu veux gagner cinquante louis... tu m'entends? cinquante, tu remplaceras demain de trois heures de l'après-midi à dix heures Nicolas, Laurent ou Berthoud.

—Lequel?

—Celui qui sert les cabinets.

—Il y en a deux.

—Celui qui sert les meilleurs cabinets.

—C'est Laurent... mais comment faire?

—Laurent a-t-il encore sa mère?

—Oui, la brave femme.

—Où demeure-t-elle?

—À l'Isle-Adam.

—Tu vas partir tout de suite pour l'Isle-Adam.

—Ça se peut. Après?

—À la poste de l'Isle-Adam tu jetteras à la boîte une lettre ainsi conçue ou à peu près: «Mon cher frère....» Il a des sœurs?

—Trois.

—«Mon cher frère, si tu veux arriver à temps pour voir et embrasser notre mère...»

—Compris, mais après?

—Après, tu calculeras l'heure où la lettre devra être distribuée, et tu iras demain, au Point-du-Jour, juste à cette même heure... un peu avant pour que ta demande soit faite quand la lettre arrivera.

—Demande d'emploi?

—Parbleu! on te refuse d'abord....

—Et puis, on me rappellera quand Laurent aura lu sa lettre. C'est possible.

—C'est certain. Qu'en dis-tu?

—Je ne dis pas non. Et aux Tilleuls, quelle besogne?

—Demain, quand tu seras revenu, avant de partir pour le Point-du-Jour, tu viendras me voir.

La dernière escapade de la Couronne avait fait grand scandale à la Salpêtrière. Elle avait passé dehors la nuit tout entière. On l'avait mise en prison, et la surveillance s'était resserrée autour d'elle.

Mais il y avait déjà bien du temps que cela était passé, et depuis son aventure de la plaine Bochet, la Couronne avait pris une folie plus tranquille. L'avis du médecin en chef était que si on pouvait lui éviter toute excitation, elle serait bientôt en voie de guérison.

Le patron savait cela. Car il continuait de faire à sa protégée des visites sobres et rares. Les médecins causaient volontiers avec lui. Ils voyaient en lui un philanthrope et un homme du monde désireux de s'instruire.

Bien entendu, personne à l'hôpital ne se doutait de la lugubre aventure qui avait marqué la dernière fugue de Laura Cantù. Le corps de Joseph Huroux avait été relevé en un lieu où de pareilles épaves ne sont pas rares. On avait fait autour de lui cette enquête décente et résignée qui semble conclure toujours ainsi: «Où trouverait-on des pommes, sinon sous les pommiers?»

Et comme il avait ses papiers sur lui, on l'avait régulièrement mis en terre.

Au moment où nous sommes arrivés, nul ne se souvenait de cela, et Laura Cantù moins que personne.

J'ai dit que les batteries de M. Louaisot étaient prêtes. Depuis quelques semaines en effet, il avait recommencé à agir sur la pauvre imagination de la Couronne. Il lui parlait à mots couverts d'une rumeur bizarre qui courait dans Paris: il y avait un démon, ennemi des jeunes mères, un Vampire qui avait deux existences et qu'il faudrait tuer deux fois.

La Couronne écoutait cela. Son cerveau travaillait.

Elle gardait le secret comme un conspirateur à qui on a confié l'espoir de la lutte prochaine....

Dès que François Riant fut parti pour l'Isle-Adam, M. Louaisot se rendit à la Salpêtrière. Il causa un quart d'heure avec Laura qui était ce jour-là très calme, avant sa venue.

En la quittant, il lui serra la main et lui dit:

—Voici bien longtemps que le petit enfant n'a eu de fleurs....

Laura s'échappa le soir même par-dessus le mur du préau.

Elle alla droit au logis de la rue Vivienne. Pélagie lui fit un lit dans sa chambre. Elles parlèrent du Vampire.

Pélagie n'était pas absolument rassurée, mais elle avait ses ordres.

Le lendemain, dès le matin, M. Louaisot mena Laura au cimetière. En vérité, ce n'était plus une folle: elle savait très bien que son enfant n'était pas là.

Il ne restait qu'un coin malade dans son cerveau, mais dans ce coin vivait la manie terrible et sanguinaire.

Ce fut le long des allées qui vont et viennent dans le champ des morts que le patron lui redit, avec plus de détails, la légende du Vampire. Chacun sait bien que ces monstres à visage humain habitent la campagne hongroise entre Szeged et Belgrade, mais qu'ils s'échappent parfois pour franchir le Danube et porter l'effroi dans le centre de l'Europe.

Il y en a qui boivent la vie des jeunes filles, d'autres qui cherchent ces petits lits blancs où dort la joie des mères.

Il faut leur ôter deux fois l'existence.

Pendant que le patron parlait, la Couronne était suspendue à ses lèvres. Elle dit: «Je le tuerai deux fois!»

Dès que Louaisot la vit résolue à tenter la lutte, il lui expliqua comment il faudrait combattre. On devait la conduire jusqu'au lieu où elle trouverait le vampire endormi, ivre de son hideux festin.

Il faudrait d'abord l'étrangler dans son sommeil, sans hésitation ni pitié, car s'il s'éveillait tout serait perdu.

Ensuite, il était nécessaire de lui porter un grand nombre de coups avec la seule arme qui eût le pouvoir de percer sa chair maudite: une paire de ciseaux enchantée qu'une pauvre mère en deuil avait fait bénir par le saint archevêque de Grant, primat de Hongrie....

Or, racontez donc de pareilles faridondaine à des juges en robes noires ou rouges! Ils aiment bien mieux croire aux vraisemblances que M. Louaisot leur sert toutes hachées dans une assiette avec du persil par-dessus.

Les juges qui ont sous leur bonnet carré une tradition vieille de tant de siècles, une expérience perfectionnée à travers tous les âges du monde, ne savent pas encore que les virtuoses du mal n'ont qu'un but: abriter leurs actes derrière l'impossible.

Les docteurs ès-crime ne se servent jamais de la vraisemblance que pour mentir.

Et l'entêtement des gens raisonnables, des esprits droits, des imaginations correctes, de tous les hommes comme il faut, enfin, attachés à cette routine qu'ils ont l'obligeance d'appeler le bon sens, font, hélas! souvent la partie trop belle aux malfaiteurs bien appris....

Vénérés maîtres, en fait de chasse, il y a aussi deux bons sens: le bon sens de M. le vicomte dont le gibier court encore quoique ce gentilhomme ait des culottes de chez Geiger, et le bon sens de Gros Pierre, l'affûteur de nuit, qui n'a pas de culottes, mais qui tue le gibier.

La Couronne écoutait ce que lui disait Louaisot avec une curiosité avide. Elle baisa les ciseaux bénis et les glissa sous les plis de son corsage.

François Riant était de retour de son voyage quand Laura et le patron revinrent à la maison. Riant avait mis sa lettre à la poste de l'Isle-Adam. La lettre devait arriver au bureau d'Auteuil à neuf heures. Le patron s'enferma avec Riant.

Pour gagner ses cinquante louis. Riant devait glisser une préparation opiacée, que le patron lui donna, dans le chambertin, débouché au dessert pour le comte Albert de Rochecotte et Fanchette sa maîtresse. La préparation était dans un flacon portant l'étiquette du pharmacien. Ce n'était pas du poison. Riant s'y connaissait. Il demanda selon sa coutume.

—Et après?

Le patron lui remit un mouchoir et un étui contenant six cartes photographiques qui devaient être jetés, le mouchoir sous la table, et l'étui sur la nappe. Riant demanda encore:

—Et après?

—Tu ouvriras la fenêtre, répondit le patron, et tu les laisseras dormir.

Ils partirent tous les trois, mais non pas ensemble, pour le Point-du-Jour. Riant alla par les omnibus. La Couronne et le patron prirent une voiture de place.

Quand Riant arriva. Laurent, le garçon qui avait sa mère à l'Isle-Adam, venait de recevoir la lettre. Il était en train de demander un congé.

Riant fut reçu comme une providence. Il prit tout de suite le veston et la serviette. Les déjeuners commençaient. Le maître du restaurant surveilla Riant pendant une demi-heure; puis, voyant que le nouveau garçon était au fait du service, il rentra dans son comptoir.

Le restaurant des Tilleuls est situé à mi-côte, à l'angle des chemins qui remontent en tournant vers Auteuil.

On a beaucoup bâti depuis lors. En ce temps-là, le chemin de ceinture n'avait pas encore jeté sur la Seine le pont viaduc qui change tout l'aspect du pays. La devanture du restaurant regardait la rivière par-dessus la grande route, et ses derrières donnaient sur une façon de petit parc qu'on était en train de dépecer en lots pour le vendre au détail.

Le terrain du parc allait en montant; il était planté de beaux arbres. Le mur qui le séparait du restaurant était bas et tapissé de lierre, de sorte que, de ce côté, les cabinets avaient une jolie vue de campagne.

En dedans du mur et tout près de la maison, il y avait deux grands tilleuls qui avaient donné leur nom à l'établissement.

Louaisot et sa compagne étaient arrivés au Point-du-Jour presque en même temps que François Riant. En longeant la grande route, M. Louaisot put assister au départ de Laurent et à l'installation de François, son remplaçant.

Il était près de midi. Désormais le train le plus prochain, dépassant Pontoise, était à trois heures. Quoi qu'il arrivât, Laurent ne pouvait revenir que le lendemain matin, ou tout au plus tôt par le dernier convoi de nuit.

On avait à soi la soirée tout entière.

Pélagie avait procuré à Laura une toilette simple et décente qu'elle portait à merveille. En elle il n'y avait rien absolument qui dénotât son état mental. Pour quiconque ne la connaissait point, c'était une jolie personne, ayant passé la première jeunesse et portant sur son visage la trace d'une souffrance physique ou d'un chagrin.

Aujourd'hui, il y avait en elle quelque chose de grave et de recueilli. Elle était un peu comme les anciens chevaliers à la veille des armes.

Louaisot avait remué les cendres de sa folie qui couvait, prête à s'éteindre peut-être. Le feu prenait de nouveau à sa pensée. Une solennelle obligation pesait sur elle.

En chemin, elle avait dit plusieurs fois:

—Je voudrais prier dans une église.

Louaisot n'était pas à la noce, comme on dit, et cette journée devait lui sembler longue. Il lui fallait, en effet, soutenir son rôle jusqu'à la nuit et ne pas laisser refroidir un seul instant le mystique enthousiasme de la Couronne.

Mais nous savons bien qu'il avait le diable au corps: le diable de patience et de ruse. Il causait vampires, petites tombes violées et autres lugubres farces de la même espèce, comme s'il eût été payé à l'heure. Et il disait de temps en temps avec un accent de profonde conviction:

—Ma fille, Dieu vous a choisie pour une sainte tâche!

La malheureuse créature répondait:

—Dieu me donnera la force de l'accomplir.

En arrivant, Louaisot fit d'abord le tour du restaurant et entra dans le terrain, comme s'il eût voulu acheter quelqu'un des lots qui étaient en vente. Il se plaça vis-à-vis de l'arrière-façade du restaurant et examina les lieux avec soin.

Plusieurs cabinets ouvraient leurs fenêtres sur une petite terrasse dont la balustrade touchait presque les branches des deux grands tilleuls.

De l'endroit où Louaisot se tenait et qui était une sorte de tertre, on voyait parfaitement l'intérieur du cabinet du milieu, l'espace compris, entre les deux tilleuls laissant une échappée au regard. Laura demanda:

—Ne me conduirez-vous point à une église?

—Si fait, répondit Louaisot, vous aurez tout le temps de prier, ma fille.

Puis il demanda à son tour:

—Ce mur qui est là devant nous est-il trop haut pour que vous puissiez le franchir?

La Couronne eut un sourire dédaigneux.

—Les murailles de l'hôpital ont le double de hauteur, répliqua-t-elle. Je franchirais le rempart d'une forteresse, s'il se dressait entre moi et l'agent du démon!

Louaisot lui serra la main doucement.

—Vous êtes la vengeresse prédestinée! prononça-t-il tout bas avec emphase.

Puis il ajouta, revenant à sa nature:

—Mais il faut soutenir le corps pour que l'âme garde toutes ses forces. Nous allons entrer là-dedans et commander un léger repas.

—Mangez, si vous avez faim, dit-elle. Pour moi, c'est jour de jeune.

Louaisot revint à la grande route et entra au restaurant par la grille. François Riant vint lui-même à sa rencontre, et Louaisot demanda le cabinet qui voyait la campagne entre les deux tilleuls. On le lui donna. Il mangea comme un loup affamé, tout en débitant de nuageuses tirades. La Couronne ne voulut rien accepter, pas même une bouchée de pain. Vers la fin du déjeuner, Louaisot lui montra celui des deux tilleuls qui était planté à gauche de la croisée. Ses branches pendaient sur la terrasse.

—Est-ce que vous monteriez bien par là, s'il le fallait? demanda-t-il.

La Couronne eut encore son orgueilleux sourire. Elle ne daigna même pas répondre. En sortant, Louaisot dit à François Riant:

—Quand les deux jeunes gens vont venir, vous donnerez ce cabinet et non pas un autre, je le veux.

—Et vous n'avez rien autre à m'ordonner?

—Rien, sinon ce que j'ai dit déjà: le flacon, le mouchoir, les photographies, et ne pas oublier d'ouvrir la fenêtre pour qu'ils respirent à l'aise.

Il était deux heures. Le patron et sa compagne remontèrent le chemin d'Auteuil.

Laura devenait agitée, la fièvre la prenait.

Louaisot était un peu à bout de légendes, mais le transport qui montait lentement et sûrement au cerveau de la pauvre folle rendait sa besogne aisée.

Il aurait aussi bien pu se taire désormais. Ce que Laura voulait, c'était prier. Louaisot la conduisit à l'église d'Auteuil.

—Moi, dit-il, je vais battre le pays et fouiller les profondeurs du bois pour savoir où se cache le vampire, après quoi je reviendrai vous chercher. Laura entra dans l'église solitaire. Elle y chercha un coin bien sombre et s'y prosterna, la face contre les dalles.

Louaisot alla à l'estaminet fumer une pipe, boire une chope et lire le Siècle, car il avait des opinions éclairées.

Vers six heures du soir, sous le beau soleil d'été qui allait s'inclinant déjà parmi les nuées roses, vers les coteaux de Meudon, un nuage de poussière arriva du côté de Paris.

C'était une calèche attelée de deux fringants chevaux qui s'arrêta devant la porte des Tilleuls.

Le maître du restaurant quitta son comptoir et vint faire accueil à M. le comte Albert de Rochecotte qui était un client de choix. Albert portait le deuil. Fanchette, sa maîtresse, avait une toilette ravissante de fraîcheur. Elle était jolie à miracle. François Riant leur offrit le cabinet que nous savons.

—Où donc est passé Laurent? demanda Albert.

Mais comme cela lui était égal, il n'attendit pas la réponse et se mit à combiner le plan d'un petit dîner transcendant. Fanchette donnait son avis. C'était une luronne. Son charmant visage pétillait d'esprit et de gaieté.

François Riant, car je tiens de lui une partie de ces détails, disait que M. le comte avait encore l'air fort amoureux. Fanchette et lui dînèrent bien et longtemps. Entre eux tout était sympathique même l'appétit.

En allant et en venant. François Riant entendait quelques bribes de leur entretien. Une fois, M. le comte dit en montrant le terrain voisin:

—Si je t'achetais un de ces lots pour y bâtir le chalet de tes rêves?

—Viendrais-tu y demeurer avec moi? demanda Fanchette.

—Et le décorum, ma chère!

—Alors, ça aurait l'air d'un cadeau de congé. Je n'en veux pas.

Une autre fois, François n'avait pas entendu la demande de M. le comte, mais la réplique de Fanchette fut:

—Je veux bien que tu ne m'épouses pas, mais si tu en épouses une autre, je ne te prends pas en traître, tu mourras étranglé.

Et c'étaient des rires!...

Vers huit heures, comme le vent du soir fraîchissait, François fut prié de fermer la croisée. Il venait justement de servir la bouteille de Clos Vougeot, préparé à l'aide du petit flacon et selon la formule du patron.

Une demi-heure après, on servit le café et on se retira discrètement.

Une demi-heure après encore, et toujours discrètement, François mit son œil à la serrure.

M. le comte dormait profondément. Son cigare en tombant avait mis le feu à la nappe qui fumait. Fanchette avait renversé sa jolie tête dans ses cheveux et sommeillait aussi.

François entra sans bruit. Il éteignit la lampe, jeta sous la table le mouchoir avec l'étui à photographies qui contenait tout uniment six portraits de Mlle Fanchette—et rouvrit la fenêtre.

Un des châssis craqua.

M. le comte, qui avait probablement bu la meilleure part de la bouteille, ne broncha pas, mais Fanchette s'agita et un murmure passa entre ses lèvres roses.

Elle ne devait pas être difficile à éveiller....

François s'enfuit sur la pointe des pieds et referma la porte.

C'était jour de semaine. Il y avait peu de monde aux Tilleuls et le Point-du-Jour était à peu près désert déjà.

Certes, les rares passants qui descendaient le chemin d'Auteuil n'auraient point soupçonné qu'il restât des promeneurs dans l'ancien parc dont les terrains étaient à vendre par lots. Il en restait deux pourtant.

M. Louaisot et la Couronne étaient assis sur l'herbe au sommet du tertre.

Entre eux le silence régnait. Louaisot avait beau se creuser la cervelle, il ne trouvait plus rien à dire. Laura songeait et souffrait. Elle avait quitté l'église seulement quand le bedeau était venu fermer les portes. Sa pauvre cervelle s'était exaltée dans la solitude bien autrement que par l'éloquence du patron. Sa tête brûlait, son corps grelottait. Elle tremblait la fièvre.

Quand François Riant ouvrit la fenêtre, Laura n'y prit pas garde tant elle était absorbée. Mais il n'en pouvait être de même du patron, qui guettait depuis longtemps ce signal.

Aussitôt après l'ouverture de la croisée, son regard plongea dans le cabinet, dont l'intérieur était vivement éclairé.

Il vit ce qu'avait vu François Riant: au second plan, Fanchette, gracieusement renversée sur le dos de son fauteuil; au premier, M. le comte Albert de Rochecotte la tête penchée en avant et plongé dans un profond sommeil. Ce qu'il ne put voir, ce fut l'œil de François, qui, intrigué au plus haut degré, regardait tant qu'il pouvait par le trou de la serrure. Le patron saisit le bras de la Couronne et le serra fortement:

—L'heure est sonnée! dit-il.

La malheureuse femme frémit de la tête aux pieds, mais elle se leva:

—Êtes-vous prête, ma fille? demanda Louaisot.

—Je suis prête, répondit-elle?

Ses jambes chancelaient sous le poids de son corps. Louaisot dit encore:

—Aurez-vous la force d'accomplir votre devoir? La tête de Laura se redressa.

—J'aurai la force, répliqua-t-elle. Montrez-moi mon devoir.

Alors. Louaisot tendit le doigt vers la fenêtre éclairée du cabinet. Le regard de la folle suivit la direction indiquée par ce mouvement. Elle frissonna de nouveau, mais non point de la même façon que la première fois. C'était le transport qui montait. Elle venait d'apercevoir le comte Albert. Sa main se glissa dans son sein et y chercha l'arme enchantée: les ciseaux bénis par l'archevêque primat de Grant.

—Est-ce lui? prononça-t-elle à voix basse.

Et déjà sa figure transformée était terrible à voir.

—C'est lui, répondit M. Louaisot.

Elle resta un instant immobile, suffoquée par un spasme.

—Lui! répéta Louaisot, le vampire qui boit le sang des petits enfants!

Un rauquement s'échappa de la gorge de Laura. Elle bondit. En trois sauts, elle atteignit le mur au-dessus duquel sa silhouette noire se profila un moment.

Puis les feuilles du tilleul omirent.

Puis encore la silhouette reparut sur l'appui de la croisée, se dessinant en sombre au-devant de la lumière.

La Couronne était dans le cabinet. Elle ne vit même pas Fanchette. Ses deux mains se nouèrent autour du cou du jeune comte, étouffant ainsi son premier cri.

Elle avait, aux heures de sa folie, cette science instinctive d'étrangler qui appartient à toutes les bêtes féroces.

Son entrée, son effort, la lutte n'avaient produit aucun bruit. François, l'œil au trou de la serrure, croyait être en proie à un rêve.

Quand elle lâcha la gorge du comte Albert, la tête de celui-ci, qu'elle avait relevée, pendit de côté sur le dos de son siège.

S'il n'était pas mort encore, il avait perdu tout sentiment.

La Couronne prit alors les ciseaux qu'elle porta pieusement à ses lèvres.

Et elle frappa: d'abord au cœur, puis en vingt endroits, car le délire du sang s'était emparé d'elle....

Enfin, jetant son arme sanglante, elle poussa un cri de triomphe et sauta dans le jardin sans même s'aider des branches de tilleul.

Ce fut ce cri qui réveilla Fanchette dont les yeux troublés aperçurent en s'ouvrant cette forme noire qui sembla disparaître comme un énorme oiseau dans l'espace.

Son second regard découvrit le cadavre de son amant. Elle voulut crier, sa voix s'étouffa dans sa gorge.

Elle se jeta sur le comte Albert, croyant le ranimer ou trouver en lui un signe de vie: le contact de ce cadavre tout sanglant la fit reculer épouvantée.

Et la glace lui renvoya son image: une femme folle dont la fraîche toilette était toute souillée de rouge....

Alors, l'épouvante la prit, écrasant sa douleur. Elle se dit: c'est moi qui vais être accusée!

Et enveloppée de son burnous d'été qui cachait au moins les taches rouges, elle s'enfuit le long des corridors où personne ne lui barra le passage.

Voilà ce qui est vrai sur le meurtre du Point-du-Jour.

Ce que les journaux ont radoté à l'envi les uns des autres est, comme à l'ordinaire, invention ou erreur.

Quant aux juges, ils se sont trompés, je ne répéterai pas, comme à l'ordinaire, mais du moins comme cela leur arrive beaucoup trop souvent.

J'ai dit que je tenais une partie de ces détails de François Riant qui subit un interrogatoire et fut même incarcéré dans le premier moment.

Les autres détails me viennent d'une source plus sûre encore: je les ai eus par Laura Cantù elle-même.

Laura n'a jamais été inquiétée. Elle a quitté la Salpêtrière. Elle est notre voisine aux Prés-Saint-Gervais.

Ma Stéphanie l'a prise en affection; elles travaillent ensemble et Laura ne manque pas de pain quand il y en a chez nous.

Elle n'est plus folle.

Mais elle redeviendra folle dès que M. Louaisot le voudra.

Et M. Louaisot le voudra dès qu'il aura besoin de sa folie.

L'outil est trop excellent pour qu'on y renonce.

La Couronne a tué, elle tuera.


[Annexe aux œuvres de J.-B. Martroy]