Pièce numéro 30
(Écriture de Lucien, suite du précédent.)
J'ai dormi, cela ne m'a pas reposé. J'ai la fièvre.
Je devrais placer ici, dans mon dossier, des pièces, selon leur numéro d'ordre, car elles me sont parvenues hier, mais j'aime mieux achever mon récit sans le morceler.
Quand M. Louaisot me quitta ainsi brusquement, je ne répondis pas à son salut et ne songeai même point à me retirer.
Tout ce qui m'avait été dit depuis deux grandes heures tourbillonnait autour de ma cervelle. L'impression que me laissait l'ensemble de l'entretien était menaçante à un point que je ne peux exprimer.
Il me semblait que le regard affilé de cet homme pesait comme un couperet sur mon front. Il y laissait une sensation de plaie vive.
Je restais assis à la même place. J'avais encore sur mes genoux la feuille pliée en quatre qu'il y avait posée. L'agenda, le protêt et la photographie avaient disparu: M. Louaisot les avait serrés ensemble dans un tiroir fermant à clé.
Non seulement l'idée de prendre connaissance de l'écrit de M. Louaisot ne m'était pas venue, mais je ne l'avais ni touché ni même regardé.
Ce qui m'éveilla, ce fut la sonore chanson de la Normande qui avait entonné le Sire de Framboisy dans l'antichambre, en battant le par-dessus de son maître, à grand fracas.
Concurremment avec le chant de Pélagie, mon oreille perçut alors le murmure d'une conversation vive et animée, mais qui très certainement n'était pas une dispute.
Elle ne ressemblait guère à mon entretien avec M. Louaisot: les répliques allaient et venaient comme un feu croisé.
Cette conversation ne se tenait point dans la pièce voisine. Je devais être séparé des interlocuteurs par deux portes dont une restait entrouverte.
Je ne distinguais, bien entendu, aucune des paroles prononcées, mais le timbre des voix m'arrivait assez net.
Il y avait un homme et une femme.
Je savais que la femme était Olympe bien que son nom n'eût point été prononcé. La pensée d'Olympe me ramena au papier qui était sur mes genoux.
Je le pris. Je crois pouvoir affirmer que c'était pour le jeter au feu.
Il n'y avait pas de feu dans la cheminée.
En toute ma vie je n'avais jamais songé à Olympe sans éprouver un sentiment d'admiration et de respect, auquel se mêlait une part de sincère affection.
Je la considérais comme une créature charmante, hautement accomplie, bonne, spirituelle, heureuse autant qu'on peut l'être ici-bas et méritant tout ce bonheur.
Si quelque chose m'éloignait d'elle un peu c'était son incontestable supériorité sur moi. Je me sentais, en vérité, par trop au-dessous d'elle.
Tu sais bien, Geoffroy, j'étais un garçon honorable, et je le suis encore. Je crois que je le suis, malgré la conduite que je tins à dater précisément de cette heure qui commença ma misère.
Ma vraie misère, Geoffroy, car, avant cette heure, je ne faisais que souffrir.
Et depuis cette heure, le remords est dans ma souffrance.
Le remords! Et pourquoi! Quel mal pouvait-il y avoir à déplier ce papier?
Ce sont bien là ces lâches questions qui entament un caractère!
Je voudrais tout rejeter sur la maladie de mon cerveau; et peut-être en aurais-je le droit, selon le monde, mais au-dedans de moi un reproche s'élève que je ne puis pas étouffer.
Geoffroy, j'ai mal fait....
Je vais te dire: mon regard était fixé sur le bureau, à la place même où souriait naguère le portrait de ma pauvre petite Jeanne.
J'entendis rire M. Louaisot, et Olympe éleva la voix comme pour ordonner.
Je savais que c'était elle qui avait offert trois mille francs à M. Louaisot pour connaître la retraite de Jeanne.
Je le savais, je le sentais: elle était l'ennemie de Jeanne.
Après tout, ce n'était pas pour moi que je combattais. J'étais chargé de défendre Jeanne. Sa mère m'avait appelé à son lit de mort.
Et Jeanne avait-elle au monde un autre défenseur que moi?
Ah! Geoffroy, Geoffroy, je plaide ma cause. Comment me jugeras-tu?
Car j'ouvris le pli malgré mes mains qui tremblaient et malgré la voix qui disait au-dedans de moi: tu fais mal.
La ligne tracée par M. Louaisot était ainsi: Dites-lui seulement: je sais l'histoire du codicille....
À peine mon regard eut-il effleuré ces mots que le papier, froissé avec honte, puis déchiré en pièces, éparpillait ses morceaux sur le parquet. Il eût fallut agir ainsi quelques secondes auparavant. Maintenant, il était trop tard. On peut détruire la page dépositaire d'une pensée, on ne peut pas détruire la pensée.
J'avais lu. Les mots étaient imprimés dans mon souvenir.
Ces mots insignifiants, ces mots, jetés peut-être au hasard, ils vivaient désormais en moi, ineffaçables.
Je sais l'histoire du codicille! c'était bien la forme consacrée du talisman. Cela ressemblait au «Sésame, ouvre-toi» des contes arabes. Il y avait là un mystère qui était une menace, une clé, une arme.
La seule idée de me placer en face d'Olympe, l'amie de ma famille, la compagne de mon enfance, avec cette arme dans la main, fit monter le rouge de l'humiliation à mon front. Jamais, oh! certes, jamais je ne devais me servir de cette arme!
—Pardon, excuse, dit la haute et intelligible voix de Pélagie qui venait de pousser la porte d'entrée d'un bon coup de pied, si ça ne vous dérangeait pas dans vos patenôtres—car vous parlez tout seul et c'est drôle, à votre âge—je balaierais à fond le bureau du patron. C'est mon jour.
Je pris mon chapeau avec précipitation. Pélagie était debout sur le seuil, tenant son balai comme une lance. Elle s'effaça militairement pour me laisser passer et me dit:
—Alors, il n'y a rien pour le vent de la porte qui a dérangé le papier placé sur le portrait de la petiote?
Je m'arrêtai court, elle ajouta:
—La princesse qui est là dans le boudoir ne viendrait jamais sans cracher au bassinet. Ça se doit.
Elle baisa en riant la pièce de monnaie que je lui mis dans la main.
—Tenez, bel homme, me dit-elle, on s'intéresse à vous. Je mettrai ça de côté comme un sou percé, parce que l'argent de joli garçon, ça porte bonheur. Comme vous prendriez vos jambes à votre cou, si vous saviez ce qui vous attend à votre hôtel!