Pièce numéro 46
(Écriture de Lucien, mais pénible et difficile à lire. Sans signature. Sans date ni adresse.)
M. Geoffroy de Rœux a toute raison de s'étonner, mais il est prié de considérer: 1° que M. Lucien T. n'est pas dans un état de santé normal; 2° que l'homme de la rue Vivienne avait donné à entendre au même L. T. que Mme la marquise de C. avait pu faire, de manière ou d'autre, un tort considérable à Mlle Jeanne.
On croit pouvoir dire que ce tort, en tant que matériel, avait trait à la succession de M. le marquis. Mlle Jeanne était héritière au degré utile.
La carrière judiciaire de M. L. Thibaut a été de tout point honorable.
Sa vie privée est également sans reproche.
Quant à l'affection cérébrale dont il est atteint, elle n'est pas très bien définie par la faculté. Quelques médecins la désignent sous le nom de métapsychie.
Ce n'est pas du tout un genre de folie, mais cela diminue la responsabilité du sujet dans une certaine mesure.
Le fait assurément condamnable qui est confessé ci-dessus par M. L. T. lui-même, avec une entière franchise, ne doit peut-être pas être jugé selon la rigueur de la morale ordinaire.
On n'excuse pas ici l'action, qui est mauvaise, on met M. Geoffroy de Rœux en garde contre l'erreur d'une sévérité absolue.
Il est constant, en effet, que dans les moments de forte émotion les métapsychiques n'ont pas l'entier usage de leur raison.
D'autre part, la supercherie que M. L. T. s'est laissé entraîner à employer, s'entoure de circonstances atténuantes que M. Geoffroy de Rœux saura grouper de lui-même sans qu'on prolonge ici cette plaidoirie.
M. L. T. a été bien cruellement éprouvé depuis lors. On espère que M. Geoffroy de Rœux ne lui retirera pas son estime.
Note de Geoffroy.—Cette pièce si singulière arrêta un instant ma lecture. Il était quatre heures du matin, et le sommeil rôdait autour de mes paupières.
Lucien devait être en état de «métapsychie» quand il avait écrit cela.
Il y parlait de lui-même à la troisième personne, avec la compassion qu'on éprouve pour un tiers, plus malheureux que coupable.
Après avoir lu cette note, je laissai errer ma pensée en arrière, rappelant à ma mémoire des faits et des impressions oubliés depuis longtemps.
Je revis, mieux que je ne l'avais fait encore, le Lucien de notre enfance, si bon, si naïf, si généreux!
Parmi nos autres compagnons d'étude et de plaisir y en avait-il un seul capable de plaider avec tant de timidité une cause gagnée?
Non, il fallait être mon pauvre, mon cher Lucien Thibaut pour s'accuser ainsi amèrement et humblement, d'avoir usé du droit de légitime défense.
Frapper une femme répugne toujours, mais c'était pour défendre une jeune fille.
Ce que pouvait être cette jeune fille importait peu puisque sa pureté, pour Lucien, égalait celle des anges.
Je lui donnai mon absolution de bon cœur. S'il faut le dire, même, cette aventure qu'il avait menée grand train, en définitive, ajouta singulièrement à mon affection pour lui.
Je l'en aimai mieux à la fois pour ses remords et pour son crime.
Les remords prouvaient l'exquise délicatesse de son cœur, mais la bataille avait été rondement livrée—et gagnée, malgré ce dernier geste de Mme la marquise, cachant sa détresse sous l'insolence et mettant à la porte son vainqueur.
Je n'étais pas plus sorcier que Lucien par rapport au cas de cette adorable dame: que diable pouvait-il y avoir dans son passé?
Je m'accuse d'avoir un peu bâillé en songeant ainsi. Morphée était le plus fort, décidément: et quand je tournai la page, je ne m'en donnais pas pour un quart d'heure avant de me laisser aller dans ses bras.
Je continuai pourtant: