Pièce numéro 54
(Écrite et signée par Mme la marquise de Chambray.)
Yvetot, 29 juillet.
À Mlle Jeanne Péry, au Bois-Biot.
Mademoiselle et chère cousine,
J'apprends que vous habitez tout auprès de nous et je m'en félicite de bien bon cœur, puisque cela me donne l'occasion d'entrer en rapport avec vous.
Des circonstances qui ne provenaient ni de mon fait, ni du vôtre, nous ont séparées du vivant de vos parents, néanmoins je n'ai jamais cessé d'avoir pour vous une vive et sincère sympathie.
Je crois vous en avoir donné une preuve aussitôt après la mort de votre chère mère. C'était peu de chose, il est vrai, mais cela suffisait dans le premier moment de votre deuil, et par la suite je comptais faire davantage.
J'apprends aujourd'hui seulement le motif qui vous a portée à quitter la maison de mes respectables amies, les dames de la Sainte-Espérance. Vous avez voulu vous rapprocher de l'homme que vous aimez et qui vous a promis mariage.
Je ne suis point de celles qui croient devoir prendre des gants pour parler de ces choses, Mademoiselle et chère cousine. Je suis du parti de l'amour quand il est honorable et légitime. J'imite en cela Notre-Seigneur qui protège l'amour pur et le bénit.
Celui qui a su toucher votre cœur est une noble et belle âme: je le connais depuis plus longtemps que vous. Cela me donne le droit d'entrer dans vos affaires à tous les deux plus intimement que s'il ne s'agissait que de vous.
Car vous ne m'avez rien confié, tandis qu'il m'a rendue dépositaire de son secret, qui est aussi le vôtre.
Malheureusement, entre vous deux, un obstacle se dresse: la volonté, ou plutôt le préjugé d'une excellente mère, et l'asile que vous avez choisi au Bois-Biot, pour attendre des jours plus favorables ne convient, ce me semble, ni à vous, ni à M. Lucien Thibaut.
Il s'est adressé à moi—et faut-il tout dire, lorsqu'il l'a fait, vous étiez encore plus mal logée qu'au Bois-Biot;—il s'est adressé à moi, la compagne de son enfance, et il m'a dit: «Venez à notre secours.»
Quoi de plus simple? Je l'eusse fait pour Lucien tout seul, ma chère cousine—laissez-moi parler avec cette familiarité qui grandira entre nous, je l'espère,—car j'ai pour lui une véritable affection, mais je le ferai plus volontiers encore pour vous,—et surtout pour moi.
Pour moi qui, seule ici-bas désormais, ai si grand besoin d'une amie, d'une sœur!
Je suis votre aînée, j'essaierai de vous guider dans le monde où est votre place; le hasard m'a mise à la tête d'une fortune assez considérable, nous la partagerons; enfin, je crois avoir sur la famille de Lucien une assez grande influence: je la consacrerai tout entière à vous concilier l'amitié de sa mère et de ses sœurs.
Je ne pense pas que vous puissiez repousser des offres si naturelles, faites si cordialement et avec tant de plaisir.
Venez donc quand vous voudrez, et le plus tôt sera le mieux, ma bien chère petite cousine. L'hôtel de Chambray vous est tout grand ouvert.
Préférez-vous que j'aille vous chercher?
On travaille depuis ce matin à disposer les pièces qui seront votre appartement.
À bientôt. Je vous espère avec impatience, et en attendant le plaisir de vous recevoir, je vous prie d'accepter mon baiser de grande sœur.