Pièce numéro 68
(Extrait du journal Le Moustique, «courrier de la politique, de la littérature, du commerce, des arts et des tribunaux». Imprimé. Signé Midas.)
...Et voilà pourquoi l'administration française et généralement tous nos services publics inspirent une pitié pleine d'admiration à l'Europe entière!
Rien ne va, rien ne se fait. Nos bureaux sont si pleins d'employés inutiles qu'on n'y peut plus bouger.
Dès qu'on donne un ordre, vingt messieurs plus ou moins décorés se mettent en mouvement, non pas du tout pour exécuter cet ordre, mais pour trouver un moyen administratifs de charger l'exécution comme un paquet sur les épaules d'un collègue.
Ledit collègue, aussitôt chargé, cherche un voisin sur qui déposer son sac.
Et ainsi de suite.
Je connais, et vous aussi, un homme de lettres qui a fait le mois dernier quarante-sept employés, dix-neuf bureaux, seize escaliers et onze corridors au ministère des Finances, pour arriver à savoir qu'il ne saurait rien.
Mais, de temps en temps, nos organes officiels prennent la peine d'élever leur grande voix pour enseigner au monde cet Évangile: c'est à savoir que nos administrations sont parfaites, et que tout va pour le mieux dans le meilleur des gouvernements possibles!
Ces réflexions nous sont suggérées par le mécontentement public qui commence à se faire jour par rapport aux lenteurs inexplicables de la justice dans l'instruction du crime du Point-du-Jour: l'Affaire des ciseaux, comme on la nomme dans le peuple.
Voilà des mois et des mois que cette instruction dure. Au parquet, on ne parait pas être beaucoup plus avancé que le premier jour.
Ah! s'il s'agissait d'un procès de presse! à la bonne heure!
En Angleterre dont la mode est de blâmer le système judiciaire, il y a longtemps que ce serait fini,—mais on croirait en vérité que nos magistrats prolongent à plaisir l'émotion malsaine résultant de certains drames criminels.
Cela amuse le tapis! disent MM. les profonds politiques.
Voulez-vous savoir comment les choses eussent marché en Angleterre? Le coroner aurait fait la constatation du meurtre et l'enquête, ici:—un jour.
L'intendant de police, fonctionnaire responsable, aurait institué trois agents, quatre au plus,—responsables aussi—avec charge spéciale de mettre la main sur l'accusée, ci:—un jour.
Les agents spéciaux se seraient mis en campagne et la prochaine session du comté aurait vu le jury en face d'une coupable ou d'une innocente.
Voilà.
Mais c'est que, à Londres, ils n'ont pas ce congrès de vieilles perruques immorales qui dorment sur leurs sièges et ne s'éveillent que chez Mabile.
Vous souriez? Il n'y a pas de quoi. Vous doutez? Allez y voir. Hier, chez ledit Mabile, Mlle Freluche parlait vert entre deux simarres en bourgeois.
C'est que, à Londres, ils n'ont pas cette nuée de petits jurisprudents au biberon qui cotillonnent l'hiver et buvottent, l'été, les eaux de toutes les fontaines mal fréquentées.
Les juges restent chez eux, en Angleterre, chez nous, les plages d'Étretat, de Trouville, de Cabourg sont sablées avec l'argent du budget.
En Angleterre, il y a un homme pour une besogne, en France, il y a une besogne pour cent paresseux.
Lequel est le plus grand du scandale ou du ridicule?
Et qu'on ne nous taxe pas de malveillance. Notre indignation déborde, voilà tout.
Vendredi dernier—nous sommes au mercredi—un de nos collaborateurs qui n'est pourtant ni substitut, ni juge d'instruction, ni même officier de paix, a parié qu'avant huit jours, par lui-même et avec ses propres ressources, il verrait le fond de cet insondable mystère: le meurtre du Point-du-Jour.
Notre collaborateur a gagné son pari. Et il lui restait vingt-quatre heures de marge.
Avis à MM. du parquet. En trois jours, ni plus, ni moins, Le Moustique a trouvé tout seul ce que les armées combinées de la justice et de la police françaises cherchent en vain depuis une année.