Pièce numéro 72
(Écrite et signée par Mlle Agathe Desrosier.)
Yvetot, le 6 septembre 1865.
À Mlle Maria Mignet, à Étretat.
Mariquita, ma chère, je tremble comme la feuille. Voyez comme j'écris, c'est à peine si je peux tenir ma plume.
Oh! quelle incroyable aventure! Qui aurait jamais pu s'attendre à cela!
Nous cherchions le mot du rébus, nous aurions bien pu chercher cent ans, mille ans aussi, sans le trouver... mais procédons par ordre:
C'est aujourd'hui, aujourd'hui même qu'a eu lieu la noce de M. Thibaut et de la cousine et amie.
Peut-on dire d'abord qu'elle a eu lieu?
Oui et non, ma chère.
Il serait impossible de prétendre qu'elle n'a pas eu lieu, vous allez voir.
Tout Yvetot était sous les armes. L'église était comble, jamais je ne l'avais vue si pleine, même un jour de Pâques, et ceux qui n'avaient pu entrer inondaient la place.
Nous autres, nous avions notre banc réservé, mais nous étions bien forcées d'attendre l'entrée de la noce pour nous glisser derrière elle dans l'église.
On se battait sur le parvis.
Était-ce sympathie pour les mariés, tout cet empressement? Nous n'aimons pas beaucoup les étrangers à Yvetot, et la petite est étrangère. Quant à M. Thibaut, c'est un garçon si sage! On ne s'intéresse pas à ceux qui ont trop bonne conduite. Non, ce n'était pas sympathie.
D'ailleurs on ne peut pas souffrir les trois Thibaudes.
C'était plutôt curiosité. Tenez, il y avait quelque chose dans l'air. Un temps superbe pourtant, mais est-ce que je sais, moi? ce beau soleil était à l'orage.
Certes, nul ne pouvait prévoir ni de près ni de loin ce qui est arrivé. Quant à moi, je ne me déguiserai pas en prophétesse; je n'en avais pas la plus légère idée, mais il courait dans la foule des frémissements et des pressentiments.
J'en ai eu. Et froid dans le dos, malgré la chaleur.
On dit que les Parisiens devinent l'émeute, il se peut que les provinciaux flairent le scandale.
Vous avez remarqué, chérie, que, chez nous, le chemin est court de la mairie à l'église[1]. Les deux monuments se touchent presque, il n'y a que la place à traverser.
Comme le ciel était radieux, toute la société d'Yvetot faisait comme nous et stationnait sur la place, en attendant que les nouveaux époux eussent fini de passer leur examen à la mairie.
On savait que le mariage religieux aurait lieu immédiatement après le mariage civil.
M. Pivert,—et si je vous parle souvent de lui, ce n'est pas ce que vous croyez, au moins, quoi qu'il y ait des noms beaucoup plus ridicules que le sien, c'est qu'il a un rôle, un très grand rôle dans l'histoire.
M. Pivert, donc, était avec nous par hasard.
Je l'aurais cru très curieux de voir la mariée, car les circonstances avaient fait jusque-là qu'il ne s'était jamais rencontré avec elle, mais il ne songeait pas du tout à la mariée, ni à rien de tout ce qui nous mettait en fièvre.
Il avait sa préoccupation à lui tout seul. Il était distrait, malheureux: sur des épines!
Il faut bien pourtant que je vous dise pourquoi. C'est toujours la fameuse affaire: l'affaire du Point-du-Jour ou des Ciseaux, comme vous voudrez l'appeler.
Ah! j'ai beau vous mettre sur la voie, ne cherchez pas à deviner, Mariquita, ma chère. Moi qui ai vu, vu de mes yeux, je suis tentée de ne pas croire.
Il y a donc que, ce matin même, par la première levée, M. Pivert avait reçu de votre Cressonneau, retour d'Étretat, un gros paquet officiel.
Le paquet contenait d'abord une verte semonce d'un des chefs du parquet de Paris, puis des pièces prouvant la présence de Fanchette Hulot à Yvetot, puis encore un mandat d'arrêt avec la manière de s'en servir, puis enfin quelque chose de poli et de précis qui disait à ce malheureux Pivert que s'il manquait son coup, cette fois, il serait mis à pied.
Vous jugez s'il était à la noce! Je méprise le jeu de mots qui pourrait jaillir de ce rapprochement.
Dans une des pièces que je viens d'énumérer, il y avait cette indication un peu bien mystérieuse: «Fanchette Hulot, qui se cache à Yvetot depuis deux mois sous un nom d'emprunt, assistera au mariage de M. Lucien Thibaut.»
C'était dit sous une forme encore plus affirmative, s'il est possible.
Or, ils n'étaient que deux ici pour avoir vu le fameux portrait photographié de Fanchette Hulot, envoyé dans le temps par le parquet de Paris—trois en comptant M. le président, mais celui-là reste dans son nuage. Il y avait M. Pivert et le commissaire de police.
Le commissaire de police a eu de l'avancement. Il est à Macon, à plus de cent cinquante lieues d'ici; impossible de le faire venir à temps pour la cérémonie.
Donc, toute la responsabilité pesait sur ce pauvre M. Pivert. Lui seul était chargé de regarder sous le nez toutes les demoiselles présentes à la fête, pour les comparer à quoi? à un souvenir.
On ne lui avait point réexpédié la photographie.
Ma chère, les substituts ne sont pas inamovibles!
Avec l'imagination que vous avez vous pouvez vous figurer l'état violent d'Amyntas.
Désormais, loin de marcher à la conquête du siège occupé par M. Thibaut, il sentait chanceler le sien sous lui.
Vraiment, il n'était pas sur un lit de roses et vous comprendrez désormais que peu lui importaient la figure et la toilette de la mariée.
Il regardait à tous les points de l'horizon, il entrait dans l'église, attrapant des bordées de malédictions, il en ressortait de même; il nous suppliait à mains jointes de le prévenir si nous apercevions une figure étrangère, une tournure qui n'appartint pas notoirement à la localité, un jupon, un caraco, un chignon....
Moi, vous savez, je suis bonne fille, je cherchais comme pour du pain, j'ai failli faire arrêter Sidonie, parce qu'elle n'avait pas son chignon de tous les jours.
Néant, ma chère. Il n'y avait absolument rien de suspect.
Yvetot tout entier était là; c'est vrai, mais il n'y avait qu'Yvetot. La France et l'étranger n'ayant point été prévenus, n'avaient pu envoyer chez nous leurs populations empressées.
M. Pivert suait littéralement sang et eau. J'avais envie de lui prêter mon mouchoir de poche. De temps en temps le malheureux murmurait à mon oreille, du ton que devait avoir Vatel au moment de se percer le sein: «Je suis perdu, Mlle Agathe! Je suis déshonoré!»
Mais tout à coup la foule ondule et s'agite sur la place, comme la mer entre les deux grandioses portes-fenêtres d'Étretat. (Votre lettre est dure, Mariette, nous en recauserons.) C'est la mairie qui s'ouvre, c'est la noce qui parait. Immense effet de curiosité. M. Pivert seul reste plongé dans son désespoir ahuri.
Décidément, cette Jeanne Péry est une bien jolie fille! Toute gracieuse de la tête aux pieds. Je voudrais trouver un terme de comparaison parmi nous autres, mais il n'y en a pas. Elle a les traits d'une délicatesse infinie et d'admirables cheveux blonds. Je crois qu'ils sont à elle.
Vous voulez savoir si elle est mieux que vous? curieuse! Si je vous disais la vérité, vous croiriez que je veux me venger.
Son costume de mariée lui allait à ravir. Elle a eu un succès.
Vous connaissez notre ancien Thibaut à nous deux, je n'ai pas besoin de vous le décrire. Il avait l'air un peu d'un lycéen qui a bu trop d'anisette pour la première fois de sa vie, mais on ne peut pas nier qu'il soit charmant garçon.
C'est un beau couple. Il n'y avait qu'un avis sur la place.
Au second rang venait la superbe Olympe. Superbe, c'est le mot, mais triste, mais accablée, mais vaincue. Je n'aurais pas cru qu'une femme pût être si pâle avant d'être morte.
Ses regrets sautaient aux yeux, ma chère. Elle aurait aussi bien pu prendre le deuil. Comment peut-on se donner ainsi en spectacle!
Au troisième rang arrivaient les trois Thibaudes....
Mais attendez! à la manière dont je m'exprime, vous pourriez penser que les mariés étaient ensemble et se donnaient le bras. C'eût été contre toutes les règles. La mariée avait un père d'occasion. Devinez qui?
M. le président Ferrand en propre original, avec sa figure de porcelaine. Ah! Monseigneur, quel honneur! Était-elle assez relevée, cette petite? Tout Yvetot a pu voir cela. Et le président avait l'air très aimable. Quel âge peut avoir un homme comme ça? Il épouserait encore qui il voudrait, vous savez?
Mme la marquise avait le bras du marié, bien entendu, puisqu'elle prend les rôles de mère. C'était le moins qu'on pût faire pour elle.
Où en étais-je? Aux trois Thibaudes, la mère et les filles. Vertuchoux, ces trois-là n'étaient pas pâles! Elles éclataient en rouge comme une pivoine entre deux coquelicots et leur insolent coloris faisait ressortir la blême beauté de cette pauvre Ariane, la marquise Olympe qu'un destin cruel condamnait à orner le triomphe de sa rivale.
Je ne plaisante pas, Mariquita, Olympe me faisait de la peine. Il me semblait qu'elle allait s'affaisser sous le poids de son gros chagrin. Pauvre chatte!
La Thibaudaille ne s'occupait aucunement de ce détail. On leur avait trouvé à chacune un bras de cousin campagnard. Vous eussiez dit qu'elles se mariaient aussi toutes les trois, tant il leur poussait de rayons autour du corps.
Vais-je oublier M. Pivert? C'était ici son suprême espoir: la noce! Il avait déjà fouillé, criblé et dévisagé l'assistance plutôt dix fois qu'une. Il ne lui restait plus à passer au sas que les deux ou trois parentes et amies dont la famille Thibaut s'était nantie pour la circonstance.
Car, du côté de la mariée, il va sans dire que personne n'était venu. Il parait que son papa et sa maman n'avaient laissé derrière eux rien qui ressemblât à une connaissance tolérable.
Je n'ai pas honte de mon bon cœur. J'avoue franchement que je m'employais de mon mieux à renforcer la surveillance du pauvre substitut. Ce n'était pas que j'eusse la moindre envie de contribuer à l'arrestation de cette Fanchette Hulot, non, mais je n'aurais pas été trop fâchée qu'il y eût quelque anicroche à cette noce-là.
À cause des Thibaudes: une bonne averse pour éteindre leurs rayons.
Je cherchais donc. Eh bien! en conscience, j'aurais fermé les deux yeux et mis mes poings dessus si j'avais pu prévoir... mais nous arrivons à la grande surprise!
J'avais remarqué sur la place, tout en furetant pour le compte d'autrui, un robuste monsieur, étranger au pays, porteur de lunettes d'or et qui semblait attiré là comme tout le monde par l'attrait du spectacle.
Sa tournure était celle d'un avoué, oui, il était vraiment moins mal qu'un huissier, mais cela n'allait pas jusqu'à le pouvoir prendre pour un avocat.
Ceci n'est pas fabriqué après coup; je fus frappée dès l'abord par l'aspect de cet inconnu. Le soleil brillait singulièrement dans les verres de ses lunettes, et une fois qu'il se tourna vers nous par hasard, son regard aigu et coupant comme la lame d'un couteau neuf me creva les yeux.
Il était assez bien couvert, quoiqu'il eût un pardessus noisette, malgré la chaleur, mais je le trouvais mal chaussé et son pantalon noir gardait de la crotte jusqu'au dessus de la cheville.
En vérité, je ne saurais vous dire au juste pourquoi je faisais tant d'attention à ce brave homme. Il est certain que, pendant tout le mariage à la mairie, il m'aida à tuer le temps.
Je me demandais d'où il pouvait sortir, ce qu'il venait faire là, et une fois... non, je ne le pris pas tout à fait pour Fanchette Hulot, mais enfin, je le mêlai dans mon esprit de manière ou d'autre à toute cette histoire-là.
Aussi ne fus-je pas étonnée quand je le vis faire un pas en avant au moment où la noce descendait le perron de la municipalité.
Il se campa bien en évidence au milieu de la place et toussa par deux fois d'un creux retentissant.
C'était un rôle qui entrait en scène: un rôle mystérieux et à effet.
Plusieurs personnes se retournèrent pour le regarder, entre autres la marquise Olympe.
Certes, celle-là ne pouvait plus pâlir.
Mais ses traits eurent une contraction quand son regard rencontra les lunettes d'or de l'inconnu.
Ce fut l'affaire d'une seconde. Les yeux de Mme la marquise se détournèrent tout de suite.
Il me parut pourtant qu'elle avait eu un mouvement de paupières, signe presque imperceptible d'intelligence ou tout au moins de connaissance.—Mais cela, je ne saurais l'affirmer.
Toujours est-il que la mèche prit feu à ce moment: la mèche qui allait faire sauter la mine.
L'étincelle fut-elle communiquée par Mme la marquise? Je laisse la question irrésolue.
Elle avait dû terriblement souffrir pour être si pâle!
L'inconnu fit demi-tour à gauche, fendit la foule délibérément et marcha droit sur nous.
Si droit que je crus qu'il voulait me parler.
Mais ce n'était pas cela.
Il aborda notre cavalier, M. le substitut Pivert, de côté, en lui lançant tout bonnement un coup de coude, puis il toucha du bout du doigt le bord de son chapeau, et demanda sans plus de façon:
—Comment vous va, jeunesse?
Vous savez, chère, que M. Pivert est un jeune homme à façons et même un peu cérémonieux. Il se retourna tout scandalisé pour toiser le quidam qui l'accostait ainsi.
Mais à peine son regard eut-il rencontré les lunettes flamboyantes de l'inconnu qu'il changea de contenance, balbutiant un bonjour timide, et un nom qui me parut être Loiseau ou quelque chose d'approchant.
En définitive, ce brave monsieur aux lunettes d'or, malgré ses souliers-bateaux et son pantalon crotté, pouvait bien être plus qu'un avoué ou même qu'un avocat. On dit qu'il y a à Paris, parmi les gros bonnets de la police, des gaillards bien étonnants.
Toujours est-il que M. Pivert ôta son chapeau et fit son plus joli salut.
M. Loiseau—prenons que c'est Loiseau—se mit à rire et lui donna un second coup de coude dans les côtes, mieux appliqué que le premier.
—Est-ce que nous jetons notre langue aux toutous? demanda-t-il.
C'était juste la voix de Levasseur, de l'Opéra, qui vint en tournée à Rouen dans l'hiver de 64.
La noce, pendant cela, descendait les marches et commençait à traverser la place pour gagner le portail de l'église.
Je ne sais pas quelle piteuse réponse M. Pivert fit à la question de M. Loiseau, mais celui-ci se mit à rire en haussant les épaules.
—La poudre est inventée, dit-il, depuis déjà du temps. On n'a plus besoin de vous pour ça. Vous rappelez-vous bien comme il faut la photographie? Jetez-moi un coup d'œil sur ceci.
Il mit sous le nez de M. Pivert quelque chose que je ne vis pas.
—Ce n'est pas là l'embarras, murmura notre substitut, j'avais la mémoire parfaitement présente.
—Alors, par le flanc droit, jeunesse! et contemplez-moi cet amour de petite dame qui vient sur vous au bras de votre vénérable président.
M. Pivert leva les yeux machinalement. Il fit un grand haut-le-corps, et ses jambes flageolèrent sous lui comme s'il voulait tomber à la renverse.
—La mariée! fit-il d'une voix qui s'étranglait dans sa gorge: La mariée! c'est elle!
Mes jambes se mirent à trembler aussi quand j'entendis cela.
Je ne veux pas dire que je comprenais tout à fait, mais je sentais bien qu'il y avait là quelque chose de terrible.
Je me reculai d'instinct parce que l'homme aux lunettes d'or me donnait le frisson comme si c'eût été le bourreau.
Écoutez-moi, Maria, elle était jolie comme un cœur, en ce moment, il n'y a pas à dire non. Un peu de sa tristesse passée restait autour de son bonheur, comme ces brumes légères que le soleil du matin achève de dissiper.
Elle est plutôt petite, mais si adorablement gracieuse! Et sa taille a des harmonies si exquises, des flexibilités si douces! mon regard ne pouvait pas se détacher d'elle. Le vent soulevait légèrement son grand voile, sous lequel ses cheveux blonds ondulaient, étoiles des fleurs d'orangers.
Elle ne m'a fait aucun mal à moi, cette enfant.
Heureuse, elle m'eût paru peut-être trop belle....
Sans les trois Thibaudes, je crois que je la plaindrais.
Mais Marie, Marie, est-ce bien possible que, derrière ce sourire, encadré de boucles d'or il y ait l'âme d'un assassin?
Car c'est elle, Marie, ma chère, vous l'avez deviné de reste, c'est elle: Fanchette Hulot, la sinistre héroïne de l'Affaire des ciseaux, c'est elle qui a assassiné son amant à petit feu, presque à coups d'épingle!
Du moins, on l'accuse de cela, on l'a arrêtée pour cela, elle est en prison pour cela.
Oh! Marie! ce que j'en pense, moi? Il y a des monstres, c'est certain.
Mais on dit qu'elle aime M. Thibaut ardemment et presque autant qu'elle est aimée par lui.
Que s'est-il passé en elle au seuil de cette église où l'autel tout paré l'attendait, où sa félicité allait être consacrée? Que s'est-il passé en elle quand la main de l'homme de police l'a éveillée de son rêve en la touchant brutalement, quand elle a entendu, au milieu de toute cette foule qui écoutait et qui regardait, l'homme de police lui dire: «Je vous arrête au nom de la loi!»...
Il faut pourtant que je reprenne mon récit, quoique je l'aie gâté en laissant voir le dénouement trop vite. Je n'ai pas pu me retenir, Marie. Mon cœur me faisait mal.
Pauvre, pauvre créature!
Le commissaire était là tout près et tout prêt. Comme de raison, M. Pivert l'avait requis d'avance à tout événement.
Il ne fallut qu'un signe pour le faire arriver, et M. Pivert ne lui dit qu'un mot en désignant du doigt la mariée.
Le brave M. Loiseau avait disparu déjà avec ses lunettes d'or. On ne l'a plus revu.
La marquise Olympe était toujours là. Pas un muscle de sa figure n'a bougé.
M. le président, lui, a laissé quelque petit changement s'opérer dans sa figure de stuc. Un peu d'étonnement a passé dans ses yeux. Il avait l'air d'être surpris d'une façon peu agréable. Mais tout cela très modéré. On parle d'avancement pour lui.
Dans la ville, beaucoup de gens ont blâmé cette arrestation à grand spectacle, à la porte même d'une église, quand il était si aisé d'exécuter le mandat à domicile. M. le président s'en lave ostensiblement les mains. L'ordre venait de Paris.
Mais la ville en parle bien à son aise! M. Pivert, Dieu merci, était payé pour avoir peur de manquer son coup. Il eut exécuté dans la sacristie!
Que puis-je vous dire encore, Mariquita? J'étais à deux pas d'elle quand on lui a mis la main sur l'épaule. Elle a rougi un peu, puis pâli, pas beaucoup.
Ce qui dominait en elle, c'était l'étonnement....
Mais Lucien!... je ne vous ai pas parlé de Lucien. Un lion, ma chère! Il a rugi, cet ancien mouton! Il a saisi le commissaire de police à la gorge; j'ai vu le moment où il allait l'étrangler.
Il a fallu que le président Ferrand lui-même vint au secours du commissaire, prenant M. Thibaut par les deux bras et répétant:
—Du calme, mon jeune collègue et ami, du calme! cela s'expliquera, cela s'arrangera. Vous êtes magistrat, vous devez donner l'exemple du respect aux agents de l'autorité.
Je pense bien que M. Thibaut ne comprenait pas. Vous savez qu'il a le cerveau entamé. Le docteur prétend qu'il est trois quarts et demi fou.
Il s'est laissé aller dans les bras du président en pleurant comme un enfant.
Mais ce qui était à peindre, c'était la Thibaudaille! On leur arrachait le pain de la bouche à celles-là! J'ai cru que la maman allait rosser l'autorité, le public, Olympe, son fils et surtout sa bru, qu'elle a appelée tout de suite intrigante, coquine et le reste.
La Célestine et la Julie secouaient l'habit de noces de leur lamentable frère en criant comme des possédées: «Tu déshonores ta famille!»
Le fait est que ça ne poussera pas à leur établissement. Les voilà bel et bien emmagasinées dans la cave où moisissent les vieilles filles. Attrape!
Mme la marquise de Chambray, splendidement froide—en voilà une commère!—les a fait monter dans sa voiture et les a emmenées toujours hurlant.
M. Thibaut, que le président Ferrand n'a pas abandonné, a suivi sa femme à la prison.
Je dis sa femme, vous m'entendez bien, car il est marié de pied en cap, ma chère. L'église n'est que du luxe, c'est la mairie qui fait tout l'ouvrage aux yeux de la loi.
Moi, je ne pouvais pas le croire, je pensais qu'un pareil événement cassait tout, mais pas le moins du monde.
C'est fort, un mariage.
M. Pivert, rendu à la vie par son succès, nous a expliqué que ce mariage-ci était tout aussi bon teint qu'un autre.
Et pour que ce pauvre Lucien Thibaut recouvre sa liberté, il faudra que la Fanchette soit guillotinée....
[Récit intermédiaire de Geoffroy]
Je restai sur ce mot guillotinée. Il y avait déjà du temps que ma pendule avait sonné six heures du matin et que j'avais éteint ma lampe, car il faisait grand jour.
Depuis une heure, au moins, la passion de savoir luttait en moi contre le sommeil irrésistible. Dans ce combat, le sommeil n'était pas sans remporter quelques avantages et la péripétie, contenue dans la lettre de Mlle Agathe, m'arrivait un peu comme en rêve.
Pour excuse, je puis alléguer que je la connaissais d'avance.
Je dois ajouter qu'éveillé ou rêvant, j'étais de plus en plus frappé.
C'était peut-être une jeune personne très recommandable que cette demoiselle Agathe, mais sa lettre m'avait beaucoup irrité. Elle avait des prétentions à l'effet épistolaire qui me mettaient hors de moi dans des circonstances si graves.
Cela n'empêchait pas le drame d'exister. J'y assistais avec un profond serrement de cœur.
Le drame, pour moi—à ce point de ma lecture, du moins, car j'avais changé déjà plusieurs fois d'opinions, et plusieurs fois encore j'en devais changer peut-être—le drame, c'était la lutte trop aisément victorieuse, engagée par Mme la marquise de Chambray contre Lucien Thibaut et Jeanne Péry.
Ou contre Jeanne Péry et Lucien: peu m'importait l'ordre de bataille.
J'ai confessé déjà que j'avais mis au jour un roman dont la publication avait été couronnée de quelque réussite. J'ajoute que la pratique de certains métiers modifie considérablement notre façon de voir les choses.
Je ne crois pas du tout que tel romancier du genre «inducteur», en le supposant même très habile, pût faire un remarquable agent de police. Il se complairait fatalement dans le côté curieux de sa recherche. Il mettrait l'algèbre fantastique des probabilités à la place de l'observation simple qui est le résultat combiné de l'instinct et du bon sens. Il embrouillerait la piste.
Dans la chasse ordinaire, souvenons-nous qu'il y a le chien à côté du chasseur: l'instinct brutal, corrigeant sans cesse les écarts de la science qui déraisonne.
J'avais une défiance instinctive de mes calculs d'écrivain. Le peu, le très peu que je sais en diplomatie m'avait rendu partisan de ce système abandonné et méprisé qui consiste à marcher droit devant soi.
De parti pris, je me dirigeais vers ce qui était tout bêtement plausible.
Il y avait ici deux plausibilités: l'une qui résultait du drame apparent, au point où j'en étais de la représentation, l'autre qui devait surgir peut-être d'éclaircissements ultérieurs, mais qui n'était pas encore née.
Je ne négligeais pas la seconde, je l'ajournais: elle avait trait à l'argent. Elle se résumait dans le fait d'un immense et mystérieux héritage, dont les miasmes corrupteurs viciaient l'air autour de moi. Pour moi, l'Affaire des ciseaux avait odeur d'or encore plus que de sang.
Je m'arrêtais à la première apparence, à celle qui jaillissait de l'action même, des intérêts excités ou froissés, des passions mises en jeu, des événements enfin et de leurs mobiles.
C'était Olympe, il n'y avait qu'Olympe au premier plan. Derrière elle, les lunettes de Louaisot flambaient. Derrière encore apparaissait très vaguement ce visage de marbre: M. le conseiller Ferrand.
Notez que je partais d'un point sujet à erreur: l'innocence de Jeanne. Je voulais Jeanne innocente. Quoique j'en eusse, je restais l'avocat du pauvre Lucien.
Olympe était donc devant moi, belle, ardente, forte,—ayant un secret qui la domptait,—amoureuse, vindicative, provoquée imprudemment—et, en fin de compte, poussée à bout par l'injure odieuse de ce mariage entre sa rivale et son amant, dont on l'avait fait la complice....
Je ne dormais pas puisque j'interrogeais ainsi ma pensée, puisque je calculais, puisque je m'efforçais.
Les feuilles du dossier de Lucien s'étaient éparpillées hors de ma main. Le jour grandissait derrière mes rideaux. J'écoutais les heures s'écouler dans ce silence étrange qui remplit les matinées du centre de Paris.
J'embrassais, je m'en souviens, avec une lucidité extraordinaire les détails aussi bien que l'ensemble de ma lecture. Ceux des personnages de la pièce qui m'étaient connus venaient s'asseoir à mon chevet; j'inventais ceux qui m'étaient inconnus.
Tous, même les comparses.
Je me souviens que je créais, par exemple, un petit substitut Pivert si abominablement frappant qu'il s'accouplait de lui-même avec Mlle Agathe, la Sévigné d'Yvetot, formant à eux deux une sandwiche matrimoniale, beurrée par dix mille livres de rentes, plus les espérances du cimetière.
Ce beau, ce joyeux enfant, c'était mon ami Albert de Rochecotte, riant à l'idée qu'on aime Fanchette à la folie, mais qu'on ne l'épouse pas....
Fanchette!—Jeanne! Là était le mystère. Il y avait la photographie, témoin en apparence irrécusable, et qui déposait contre Jeanne....
Et l'image de M. Louaisot de Méricourt s'asseyait dans ma ruelle, demandant familièrement à Pélagie une tranche de rôti à manger sous le pouce.
Celui-là seul aurait pu me dire ce que j'avais besoin de savoir: Quel était le secret de la marquise Olympe.
Je l'entendais murmurer la bouche pleine:
«Quel secret, Monsieur et cher client? car la céleste créature en a plusieurs...»
J'en demande bien pardon au lecteur, mais je n'ai pas tout dit encore sur l'incompatibilité des métiers de romancier et de juge d'instruction.
De même qu'en physique il y a deux puissances opposées, gardant l'équilibre de notre monde matériel: la force centripète ou attraction, et la force centrifuge ou vitesse acquise, de même, dans la cage à écureuils où tournent les conteurs, il y a deux éléments contraires: la vraisemblance qui attache, l'incroyable qui entraîne.
Ce sont là les deux sources éternelles de l'intérêt dans un récit.
Et comme l'intérêt est identique à la vérité, il doit y avoir, par conséquent, pour arriver à la vérité ou a l'intérêt, deux routes dont l'une correspond à la vraisemblance et l'autre à l'imprévu.
Dans notre cas, la vraisemblance condamnait Olympe énergiquement et sans appel.
Mais l'imprévu plaidait pour elle avec un égal succès.
En admettant purement et simplement qu'Olympe était le mauvais génie planant au-dessus de tous ces malheurs, la chose allait trop droit.
Ceci n'implique aucune contradiction avec le principe posé par moi tout à l'heure.
Les deux routes, en effet, ne se côtoient jamais jusqu'au moment où elles touchent ensemble le même but....
Le vrai sommeil me prit au milieu de ces méditations flottantes comme des rêves.
Quand vinrent les véritables rêves, fruits de mes agitations et de mon effort mental, ils furent en quelque sorte plus précis que mes réflexions.
Je me souviens que je vis Lucien et Jeanne—ensemble.
Ils étaient dans un endroit où il y avait du gazon et des fleurs.
Quelque part, à l'entour d'eux, un tumulte se faisait, qui avait trait au meurtre de Rochecotte. On allait, on venait, on criait. La fenêtre du restaurant s'ouvrait demi-cachée par les branches d'arbres. J'entrevoyais la forme d'un mort sur un sopha, auprès d'une table, chargée de liqueurs et de fruits.
La marquise Olympe se tenait debout, au seuil, et regardait impassible, comme dans la lettre de Mlle Agathe.
Mais tout cela était lointain et confus.
Ce qui était tout près de moi, c'était le couple doux et souriant: Lucien tenant la main de Jeanne et me le montrant comme pour me dire:
«Tu n'as qu'à la bien regarder, tu sauras tout.»
Et je la contemplais en effet de tous mes yeux, de toute mon âme.
J'avais conscience de l'avoir déjà vue, la photographie animée.
C'était elle, la femme voilée qui m'était apparue sous l'auvent de l'Opéra, et dont j'avais distingué les traits au moment où elle descendait les marches.
Certes, c'était bien elle....
Les rêves sont ainsi. La forme de Lucien s'effaça. Jeanne resta seule auprès de moi, ses jolies mains croisées sur sa poitrine, comme une âme d'Ary Scheffer.
Je me mis à lui parler comme si je l'avais toujours connue.
Je lui demandai tout franchement si elle aimait Lucien Thibaut comme il croyait être aimé—et si elle était encore digne de la profonde, de l'admirable tendresse que Lucien Thibaut lui avait vouée.
Elle me regardait en silence avec ses grands yeux bleus, tristes et souriants tout à la fois.
Ses yeux me disaient:
«Ami, vous ne savez pas assez, étudiez encore. Le mystère vous échappe parce que vous ne me connaissez pas. Le mystère, c'est moi-même. Je vaux la peine d'être devinée.»
J'aurais peine à exprimer le charme douloureux de ce rêve où j'aimais Jeanne non plus à cause de Lucien, mais pour elle-même et comme une chère petite sœur.
Quand je m'éveillai, ma chambre était inondée par le soleil de midi.
Je me sentais las et même un peu malade. Ma tête lourde me brûlait.
Mais ma curiosité, éveillée en même temps que moi et bien plus fortement que la veille, me remit en main les pages du dossier, encore éparses sur mon lit.
Mon domestique était entré pendant mon sommeil, et il y avait longtemps, sans doute, car mon chocolat, placé sur ma table de nuit ne fumait plus.
Dans le plateau se trouvaient mes journaux et plusieurs lettres.
Je laissai mon chocolat, bien que je le prenne froid, d'habitude. Ceci n'était pas un sacrifice puisque l'appétit me manquait, mais ce qui peut être regardé comme un symptôme majeur d'excitation, c'est que mon premier mouvement fut de négliger tout net mon courrier pour reprendre ma lecture.
Cependant, il est une chose qui attire invinciblement ceux qui touchent à la presse, ne fût-ce que par une imperceptible tangente. Mon œil ayant rencontré parmi mes journaux un titre nouveau, je tendis le bras d'instinct, et mes doigts déchirèrent la bande malgré moi.
Voilà ce que la bande arrachée me laissa lire:
«Le Pirate, courrier de la politique, du commerce, des arts, de la littérature et des tribunaux...»
Je suppose que vous aimez comme moi les journaux dits «d'esprit», qui plaisantent agréablement sur toutes choses sérieuses et préparent avec une douce gaieté le terrain où les révolutions glissent dans le sang.
Ces œuvres quotidiennes et légères sont assurément les plus jolies fleurs de notre jardin intellectuel.
Sans apprêt, sans prétention, sans études maussades, elles offrent, sous une forme aimable, tous les avantages d'une encyclopédie. On les voit en effet tour à tour apprendre l'éloquence à nos Bossuets, l'art de la scène à nos Talmas, la musique à Mozart et la langue française à l'Académie.
Ils ne doutent de rien et ils ont bien raison! Un jour, vous les voyez enseigner au parquet de Paris comment il faut instruire l'affaire Troppmann, et le lendemain, ils professent pour la Compagnie de Suez l'art de percer les isthmes. La science infuse bout sous les chapeaux de leurs articliers. Demandez-leur n'importe quoi et surtout ne vous gênez pas; soyez sûrs qu'ils n'ignorent pas plus ceci que cela. Ils sont uniformément en mesure de remontrer la politique à Guizot, la diplomatie à Talleyrand, la stratégie aux Prussiens et la pharmacie aux apothicaires.
Et ils ont de l'esprit, avec cela, beaucoup, tous les jours, et quelque temps qu'il fasse.
J'ouvris Le Pirate. Il en tomba un petit carré de papier imprimé, expliquant que Le Moustique, «courrier de la politique, du commerce, des beaux-arts, de la littérature et des tribunaux», étant obligé de disparaître par suite de nombreuses condamnations, l'idée avait germé de le remplacer par Le Pirate, pareillement «courrier de la politique, du commerce, des beaux-arts, etc.»
Ceux des anciens abonnés qui seraient assez rusés pour deviner que c'était exactement la même chose, étaient priés de ne pas le dire au gouvernement.
En tête du numéro, la liste des rédacteurs: tout le monde.
Le premier-Paris disait en très bons termes qu'en présence des rigueurs croissantes du pouvoir, on ne cesserait pas d'être scandaleux, mais qu'on le serait avec plus d'adresse.
Le second article écorchait vif quelqu'un. (On voit de ces écorchés qui s'abonnent.)
Le troisième, rédigé par un photographe de mes amis, élucidait la question du pouvoir temporel des papes.
Le quatrième.... Mais vous en savez aussi long que moi sur Le Pirate. Vous ne le respectez probablement pas beaucoup, mais vous le lirez jusqu'au dernier jour de votre vie.
J'allais le rejeter après l'avoir parcouru, quand mon regard tomba sur un Avis au lecteur, imprimé en caractères gras et placé bien en vue, au centre de la première page.
Il était ainsi conçu:
Dès son premier numéro, Le Pirate commence la publication d'une œuvre tout à fait hors ligne, due à la plume d'un jeune écrivain que son premier ouvrage a rendu tout d'un coup célèbre: M. Athanase Morin, auteur du Viol de la rue Castiglione.
Le Pirate, qui veut avoir accès dans les familles, aurait reculé devant ce titre trop significatif, mais M. Athanase Morin a bien voulu écrire spécialement pour nous un roman de la vie moderne, palpitant sans être dangereux et qui mettra le sceau à son illustration littéraire.
L'œuvre nouvelle de notre brillant romancier est intitulée: La Tontine des cinq fournisseurs.
C'est une histoire véritable, où les Parisiens de Paris pourront reconnaître sous leurs noms d'emprunt plusieurs personnages bien connus du boulevard.
Le récit est écrit sur renseignements authentiques et fournira des détails d'une vérité saisissante sur une affaire qui a récemment passionné la curiosité publique: un meurtre horrible, commis dans un restaurant des environs de Paris par une jeune fille sur la personne de son amant.
Voir à notre troisième page le premier chapitre ou introduction de ce remarquable ouvrage.
Je tournai la feuille précipitamment et avec une émotion que je ne saurais nier.
C'était une pièce nouvelle que le hasard glissait dans mon dossier.
J'allai tout de suite à la troisième page où, sous la rubrique Variétés, je lus ce qui va suivre.
Mais avant de transcrire la prose du Pirate, je dois dire qu'il y avait en marge de l'article variété ces mots écrits à la main:
«Bien le bonjour, Monsieur et cher client, voyez si ça peut vous servir.»
[Extrait du journal «Le Pirate»]
[Introduction du roman]
Il y avait une fois cinq fournisseurs qui étaient tous les cinq Normands du pays de Caux.
C'était à la fin du Premier Empire,—mais ils n'avaient pas toujours été fournisseurs.
Avant d'être fournisseurs, l'un était un gentillâtre ruiné, l'autre un mendiant à besace, le troisième un bedeau de paroisse, le quatrième un maquignon banqueroutier et le cinquième un soldat déserteur.
Vous voyez que MM. les fournisseurs du Premier Empire étaient déjà des industriels assez comme il faut. Depuis lors, on a fait mieux.
C'était en 1811, il s'agissait dès lors de monter, d'habiller, de chausser, d'équiper en un mot la Grande Armée qui devait geler en Russie.
Il y avait aux Tuileries des embarras de toute sorte qui formaient l'envers d'une immense gloire: entre autres des embarras d'argent.
Or, c'est la vraie fête des fournisseurs quand le pouvoir n'a pas d'argent.
Dans tous les coins de la France et même au fond des campagnes, les fournisseurs sortirent de terre. Ne croyez pas que notre quart de siècle ait inventé les cocottes-fournisseuses. Il y eut, en 1811, des demoiselles qui vendirent à l'État bien des chevaux fourbus et bien des culottes percées.
Ce fut au point que le bon pays de Caux lui-même voulut avoir sa part du gâteau. Le 12 juin 1811, dans un cabaret de Lillebonne, Jean Rochecotte-Bocourt, le gentillâtre, réduit au métier de facteur rural, Jean-Pierre Martin, bedeau de la paroisse, Vincent Malouais, ancien marchand de chevaux, et Simon Roux, qui se cachait sous le nom de Duchesne, en sa qualité de déserteur, signèrent, sur papier graisseux, un acte où ils s'associaient pour fournir au gouvernement tout ce dont le gouvernement aurait besoin.
Il fut convenu que Jean Rochecotte serait le directeur de la société et ferait les démarches, parce qu'il parlait et écrivait couramment. On se cotisa même pour lui fournir un habillement présentable qui fut acheté seize francs chez un revendeur d'Yvetot.
Avec ce bel habit, Rochecotte devait aller à l'intendance de Rouen et soumissionner n'importe quoi.
Seulement, l'habit payé, M. le directeur était, il est vrai, superbe, mais l'association n'avait plus un denier.
Or il fallait un boursicot, non pas pour payer la marchandise—quand on a la commande, le crédit arrive tout naturellement,—mais pour graisser la patte à quelqu'un et avoir ainsi la commande.
Bien entendu, nous ne plaçons pas ce quelqu'un-là dans les bureaux de l'intendance. Le plus souvent! Ça ne s'est jamais vu!
Ah! par exemple! un voleur dans les bureaux!...
Les quatre associés cauchois se réunirent de nouveau au cabaret de Lillebonne. Il y eut une délibération longue et animée dont le résultat fut qu'il fallait un banquier à l'association.
Où trouver ce banquier? À eux quatre, ils n'auraient certainement pas pu cueillir dans l'arrondissement ce qu'il faut de crédit pour emprunter une pièce de six liards.
Mais il y a un dieu spécial pour les Normands qui ont le goût de la fourniture. C'est connu.
Pendant qu'ils délibéraient, un de ces mendiants qui vont le long des grandes routes du pays de Caux, chantant: La chantais, si vous plaît, pour l'amour di bon Diais, entra dans l'auberge déposa sa besace sur la table et demanda la soupe.
Les associés ne le virent point, tant ils étaient occupés.
De sorte que le mendiant put entendre toutes les belles choses qui furent dites, touchant les bénéfices certains de l'affaire.
—Avec un billet de mille francs, dit enfin Rochecotte, je parie que nous aurions un million avant six mois!
Le mendiant était normand aussi, et la vocation des fournitures dormait au fond de son âme immortelle.
Il se leva et vint mettre sa besace sur la table de nos quatre associés tous surpris de cette intrusion.
Il dit:
—Je m'appelle Joseph Huroux. Il y a dans la poche de cuir de ma gibecière cent soixante-six pièces de six livres, plus un petit écu de trois livres et une pièce de vingt sous, total mille francs. Je veux bien les mettre dans votre affaire, pourvu que je sois le caissier de notre société.
Même quand ils se jettent par la fenêtre d'un cinquième étage, ces braves fils de Rollon n'abandonnent jamais la prudence originelle.
Vous jugez si les quatre associés firent la petite bouche!
Séance tenante, le premier papier graisseux fut déchiré et on en prit un second pour libeller un nouvel acte où les associés étaient cinq au lieu de quatre.
Le lendemain, Jean Rochecotte partit pour Rouen avec Joseph Huroux qui ne lâchait pas sa caisse.
Ce qu'ils firent dans les bureaux de l'intendance, ma foi, je n'en sais rien, mais ils revinrent sans les pièces de 6 livres et avec un petit morceau de fourniture, un rien, 50 ou 60.000 francs de chevaux à livrer.
Vincent Malouais, le maquignon, se mit aussitôt en campagne. Au bout de trois semaines, l'association avait fourni une centaine de rosses à l'État et gagné dessus cent pour cent.
Jean Rochecotte et Jean Huroux allèrent cette fois jusqu'à Paris. Toujours même ignorance sur ce qu'ils purent bien faire chez M. le ministre. Mais ils avaient emporté 25.000 francs et revinrent sans le sou avec un plein sac de marchés.
Marchés de salaisons, marchés de draps, marchés de chaussures.
Alors, tout le monde se mit à l'œuvre: le bedeau qui avait été savetier se chargea des souliers, le maquignon qui connaissait tout des chevaux, même la viande, prit à son compte les salaisons; le déserteur qui avait foulé la laine à Saint-Pierre-lès-Louviers, s'occupa des draps, et vogue la galère! On eut des domestiques, des commis, un bureau comme M. l'intendant lui-même.
Si bien que, non pas tout à fait au bout de six mois, mais après avoir comblé pendant deux ans l'armée française de souliers en papier mâché, de culottes et de vestes en amadou, de jambons de cheval malade et généralement de toutes autres espèces de friandises, nos cinq associés normands avaient leur joli million en belles monnaies sonnantes dans la caisse tenue par Joseph Huroux.
L'idée leur vint de partager. En apparence, ce n'était pas très difficile. Un million entre cinq donne à chacun deux cents mille francs.
Un petit enfant pourrait faire le calcul.
Mais deux Normands ne peuvent jamais partager quoi que ce soit, même une pomme de Chatigny sans l'homme de loi. Jugez quand ils sont cinq et qu'il s'agit de cinquante mille livres de rentes au denier vingt.
On alla chez le notaire.
Chez le notaire, on se disputa tant et si bien qu'on fut sur le point de se battre.
Il fallut bien se réconcilier. On ne se réconcilie pas sans boire. Il y eut un fort repas de corps chez l'aubergiste de Lillebonne, et on invita le notaire.
Je n'étais pas là, mais j'ai connue quelqu'un qui y était.
L'idée vint du notaire qui espérait avoir le dépôt des fonds.
L'idée de la tontine.
Nous voici donc enfin arrivés à cette tontine vaguement connue, et dont la mystérieuse célébrité trotte dans un si grand nombre d'imaginations!
Cette loterie au dernier vivant qui, en 1858, époque où trois de ses membres existaient encore, comportait déjà un capital de huit millions de francs!
Cet amas d'or autour duquel se sont ameutées depuis le temps tant de passions, dont le pied baigne dans une si profonde mare de sang, et qui a déjà coûté à l'humanité tant de crimes!
Car outre l'Affaire des ciseaux, dont je parlerai tout à l'heure, il est constant que quatre des associés sont morts ailleurs que dans leur lit.
Le cinquième existe encore....
(La suite à demain).
[Suite du récit de Geoffroy]
Mes yeux restaient fixés sur la signature de romancier qui terminait ce fragment. Je cherchais en vain à faire la lumière dans ma pensée. Il me semblait voir derrière cette signature une personnalité autre que celle du romancier lui-même.
Cela avait odeur d'attaque. Ce n'était pas seulement l'introduction d'un récit populaire. Je ne sais quoi de savant et de menaçant se cachait sous ce début de prologue, lestement troussé.
Contre qui allait être dirigée l'attaque? Rien ne pouvait encore le faire deviner, à moins que ce fût contre le dernier vivant de la tontine.
Mais quelque chose me disait que cette machine de guerre dont je ne pouvais encore mesurer ni la portée ni la puissance avait un autre objectif.
Ce ne pouvait être ni Lucien, ni Jeanne. Ils étaient trop complètement vaincus. Inutile assurément de pointer contre eux cette grosse artillerie.
L'idée me vint que c'était peut-être moi-même qui servait de cible....
Il fallait que le fragment m'eût bien vivement frappé, par ce qu'il disait, et surtout par ce qu'il promettait de dire, car je ne repris pas la lecture du dossier de Lucien. Je demeurai là, méditant, cherchant à deviner quel était le but de l'article, et surtout le but de la communication qui m'en était faite.
Il y avait trois lettres sur mon plateau: deux de forme ordinaire et une très grosse qui ne portait pas le timbre de la poste. Par manière d'acquis, je pris cette dernière et j'en rompis le cachet. Il s'en échappa des papiers d'imprimerie.
Je sais ce que c'est qu'une «épreuve» ayant corrigé celles de mon livre, mais je n'avais rien sous presse, et mon premier mouvement fut de croire que l'imprimeur s'était trompé en m'adressant ce paquet.
Cependant, comme il y avait deux lignes écrites à la main en tête de la première feuille volante, j'y jetai les yeux pour me bien assurer du fait.
C'était encore la même écriture: celle de la note trouvée par moi à la troisième page du journal Le Pirate.
Cette fois, M. Louaisot de Méricourt—car j'avais parfaitement reconnu mon attentionné correspondant—me disait:
«J'ai bien pensé, Monsieur et cher client, qu'il ne vous serait pas désagréable de devancer la publication du second numéro. Il a du talent, ce jeune homme-là, hé!»
Je me jetai aussitôt sur les épreuves comme sur une proie.
[Épreuves du «Pirate»]
[Suite de l'introduction du roman]
Le cinquième membre de la tontine, disions-nous, existe encore, si l'on peut appeler existence la misérable végétation de ce cadavre animé qui se meurt de soif et de faim auprès de sa montagne de richesses!
Mais revenons à l'auberge de Lillebonne où nos cinq fournisseurs fêtaient leur réconciliation par-devant notaire. Le cidre était bon, cette année-là, on en but beaucoup, et, après le cidre, vint le bourguignon, comme on dit là-bas.
Au dessert, ils étaient tous les cinq ronds comme des tonneaux.
Voilà que le notaire, au lieu de chanter des chansons, se met à remuer des chiffres. C'est bien plus amusant. Un million, ce n'est pas grand chose, mais, en composant l'intérêt, ça rapporte un autre million en quatorze ans,—quatre millions en vingt-huit ans,—huit millions en quarante-trois ans,—seize millions en cinquante-sept ans.
Or, le plus âgé des associés, qui était Jean Rochecotte, allait sur ses trente-cinq ans. Il pouvait donc voir cela haut la main, rien qu'en dépassant un peu ses 90 ans, et les autres encore mieux.
Seulement, pour produire ce miracle de la multiplication des millions, il ne fallait toucher ni au capital ni aux intérêts.
On prit le café, du café qui n'était pas très bon, mais dans lequel on mit beaucoup d'eau-de-vie.
Et puis, on poussa le café, on le surpoussa. La salle d'auberge était si pleine de millions qu'on marchait dessus. Le notaire les semait.
Jean Rochecotte, qui était un grand maigre, maladif et pris de la poitrine, dit au notaire en toussant creux:
—Expliquez-nous ça, la tontine, Me Louaisot.
Le notaire s'appelait Louaisot, et son étude était à Méricourt, auprès de Dieppe.
C'était un petit vieux qui en savait long. Il expliqua la tontine, et il versa de l'eau-de-vie dans les tasses.
Après l'explication de Me Louaisot, chacun comprit très bien que la tontine, c'était l'art de ne pas partager le million et de l'avoir à soi seul. Que dis-je un million! Deux, quatre, huit, seize millions.
Et pour cela, il ne s'agissait que de vivre; or, aujourd'hui, après tant de bouteilles vidées, chacun de nos cinq Normands était bien sûr de durer au moins cent sept ans.
Cependant, on hésitait encore. Se séparer de son argent! quel crève-cœur!
Me Louaisot se garda bien d'insister, mais il montra un bout de gazette qui représentait l'empereur comme fou de colère. On ne parlait de rien moins que de fouiller les fournisseurs!
Vous voyez que ce Me Louaisot n'était pas le premier venu, même en Normandie, où tout le monde a de l'esprit, jusqu'à Gribouille!
Est-ce régulier? moi, je ne suis pas notaire. Ce qui est sûr, c'est que ces messieurs ont toujours du bon papier timbré dans leur poche. L'acte fut libellé sur la table vineuse et daté de Méricourt, pour la due forme.
Puis les cinq ivrognes signèrent avant de glisser sous la table.
Le roman dont j'offre ici aux lecteurs du Pirate le prologue ou l'introduction, et qui commencera demain à cette place même, est l'histoire d'un million placé à intérêts composés pendant quarante-six années, car la tontine fut liquidée le 30 août 1859 par suite du décès de l'ancien mendiant Joseph Huroux, qui était l'avant-dernier vivant.
L'histoire de ce million comporte sa croissance, les dangers qu'il a pu courir, la course au clocher des passions enragées autour de lui, la série des bassesses, des vols, des meurtres dont il a été l'origine.
La cupidité n'est pas comme l'amour qui engendre le Bien et le Mal: notre million, dans sa longue vie, ne conseilla pas une bonne action.
C'est peut-être parce qu'il était le fruit du vol.
Fantaisie est venue au Pirate de se renseigner à cet égard, et nous avons pris des informations sur la biographie des autres millions de notre connaissance.
Les millions sont nos maîtres comme le gouvernement, ils cousinent avec le gouvernement, nous les respectons comme le gouvernement.
Nous ne dirons donc pas qu'ils sont tous plus ou moins le fruit du vol, comme le million qui est le héros de notre drame, mais nous affirmerons qu'après avoir interrogé séparément des douzaines et des douzaines de millions, nous n'en avons pas trouvé un seul qui eût un bel acte—gratuit—à se reprocher.
Pas une tache dans ce livre d'or!
—Ils ne donnent jamais et ils prennent toujours, disait le vieux maître Louaisot. On n'est million qu'à ce prix-là.
Pour aujourd'hui, il ne me reste qu'à effleurer très légèrement un sujet qui sera peut-être l'attrait principal de mon livre: je veux parler de l'Affaire des ciseaux.
Ayant mis mon respect très humble aux pieds de l'autorité, de l'intendance, de l'or et généralement de tout ce que j'ai rencontré de saint sur mon passage, vous pensez bien que je ne vais pas prendre la justice au collet pour lui dire maladroitement ses vérités.
Non, je vénère l'habileté, le savoir, le flair, l'infaillibilité et même les bonnes mœurs de la justice française presque autant que l'héroïsme des millions, mais cela ne peut m'empêcher de dire au lecteur que l'affaire du Point-du-Jour est très peu et très mal connue.
L'éminent et jeune magistrat, chargé de l'instruction préliminaire a paru ignorer, le célèbre avocat général qui a pris la parole aux débats n'a même pas mentionné un fait de l'importance la plus considérable et qui présente sous un nouvel aspect le crime de la malheureuse Fanchette Hulot.
Ce fait est à lui seul un témoignage excellent et une explication complète.
Comme il rattache étroitement la biographie du million à l'Affaire des ciseaux, nous allons le révéler d'avance au lecteur:
Fanchette Hulot, ou plutôt Jeanne Péry, femme Thibaut, était non seulement la maîtresse, mais encore la cousine du comte Albert de Rochecotte.
Le compte Albert était l'héritier légal de ce Jean Rochecotte,—l'ancien facteur rural de Lillebonne,—qui reste le dernier vivant des cinq fournisseurs.
Et à qui appartient par conséquent le montant énorme de la tontine!
En seconde ligne, après le comte Albert venait Jeanne Péry,—à qui la mort de son amant constituait ainsi une colossale fortune en expectative.
La justice française a condamné Jeanne Péry à mort, par contumace, sans faire mention de cela!
Que sait-elle donc, si elle ignore le fond même des causes qu'elle juge?
Après Jeanne, en troisième ligne, arrive...; mais pourquoi parler de cet héritier-là qui va probablement être le seul, le véritable héritier?
Nul n'accuse cette personne, placée dans une position très honorable.
Et il faudrait avoir la folie américaine d'Edgar Poe, pour imaginer ici une main de troisième héritier, tuant le premier par le second, et le second par la loi qui punit le meurtre du premier....
Ce troisième héritier est encore une femme.
(Fin de l'introduction)
[Suite du récit de Geoffroy]
Dans ce second article, la griffe de M. Louaisot de Méricourt ne se cachait plus.
Il entamait ici, ou poursuivait une véritable bataille. Je le reconnaissais derrière l'auteur comme si le terrible rayon de ses lunettes eût blessé mon regard.
Le nom de son père, car je supposais bien que le vieux Louaisot était son père, écrit en toutes lettres sans nécessité, proclamait sa volonté de se mettre en évidence.
Le second article confirmait pour moi le premier. J'avais bien deviné. Ce roman était une machine de guerre.
Dès les premières pages, cette machine tirait à tort et à travers, sur beaucoup de gens, des vivants et des morts.
Elle atteignait Jeanne rudement en la plaçant sous le coup de la fameuse maxime juridique: Reus is est cui prodest crimen (celui-là est le coupable à qui profite le crime).
Elle atteignait Lucien dans Jeanne, elle le frappait en outre en jetant son nom en pâture à la curiosité publique.
Mais ce n'était ni contre Lucien, ni contre Jeanne que l'artillerie de M. Louaisot était pointée. Elle ne les mitraillait qu'en passant.
On dit que la pensée d'une lettre est dans le post-scriptum.
La pensée de l'article était tout entière dans ses trois derniers alinéas.
La forteresse que l'on bombardait, c'était le troisième héritier,—qui était encore une femme!
M. Louaisot avait fait écrire l'introduction et peut-être le roman tout entier pour effrayer—ou pour tuer cette personne, dans une position très honorable «que nul n'accusait...» jusqu'à présent.
J'avoue que cela me troublait. Quoique je ne fusse pas au bout de ma lecture, j'avais chiffré déjà les bases d'un calcul de probabilités. Dans ce calcul, M. Louaisot et Mme la marquise de Chambray étaient des quantités de même nature et placées du même côté de l'équation.
Fallait-il bouleverser tous mes chiffres et changer complètement la position du problème, maintenant que M. Louaisot mettait si ouvertement en joue Mme la marquise de Chambray?
Je mis à part le journal Le Pirate et le paquet d'épreuves sous mon oreiller, pour les reprendre au besoin, et pendant que j'y étais, j'ouvris les deux lettres qui restaient sur le plateau.
La première dont l'enveloppe était bordée d'un large liseré noir, ne contenait que ce peu de mots:
Mme la baronne de Frénoy présente ses compliments à M. G. de Rœux, dont elle a appris le retour, et le prie de vouloir bien la favoriser d'une visite.
Ce nom n'éveilla en moi aucun souvenir.
L'autre lettre était aussi brève et presque semblable. Elle disait:
Monsieur,
Au nom de notre ami commun, M. Thibaut, je vous prie d'être assez bon pour m'accorder une prochaine entrevue.
Signé: O. de Chambray.
Ceci répondait à un désir qui était si vif en moi que je sautai hors de mon lit, éparpillant sur le parquet les pauvres pièces du dossier de Lucien.
Mon premier mouvement était de partir ainsi du pied gauche pour me précipiter chez la marquise.
La réflexion seule me suggéra l'idée qu'il était bon de passer au moins mon pantalon et de chausser mes bottes. Je sonnai.
J'ai un valet de chambre qui s'appelle Guzman. Ce n'est pas ma faute. J'ai peine à croire qu'il appartienne à l'illustre famille de celui qui ne connaissait pas d'obstacles. Il est né à Paris, rue Saint-Guillaume, faubourg Saint-Germain, chez mon père, qu'il servait avant moi. Je ne lui sais qu'un défaut, c'est de s'échapper un petit instant pour faire trente points au billard de la rue Taitbout.
Ces petits instants réunis forment à peu près les trois quarts de la journée.
À part cela, c'est un modèle. Et sincèrement fort à la poule.
Guzman était là par hasard. Mon coup de sonnette l'avait pris entre deux petits instants, à la minute précise où, ayant achevé trente points, il n'avait pas encore commencé les trente autres.
La conversation suivante s'engagea entre nous.
—Habillez-moi un peu vite, Guzman, dis-je.
—Oui, Monsieur, me répondit-il; ce n'est pas pour déjeuner en ville, car il est trois heures passées.
—Ces deux lettres sont-elles arrivées de bon matin?
—Distribution de dix heures.
—Et il n'est venu personne?
—Si fait, Monsieur. Il est venu un homme à lunettes qui savait que je fais volontiers mes trente points, car il m'a forcé d'en enfiler soixante quand il a vu que vous n'étiez pas levé. Monsieur prend du corps. Le sait-il? La ceinture de son pantalon tire.... Il joue bien.—les lunettes. Elles sont d'or, heureusement. Sans ça, je n'aurais pas été avec lui au café, rapport à son pantalon dont le bas n'est pas propre.
—Que me voulait-il?
—Rien. Il a déposé un paquet de papiers que Monsieur a dû trouver.
—Je l'ai trouvé. Après?
—J'ai gagné les trente premiers et lui les trente seconds.
—Personne autre?
—Nous n'avons pas fait la belle. Il est venu aussi la dame de compagnie de Mme la baronne de Frénoy.
—Connais pas.
—Par exemple! Monsieur a encore moins de mémoire qu'autrefois. Ce n'est pourtant pas l'âge.
—Ce sont peut-être les infirmités. Guzman. Que voulait la dame de compagnie?
—Réponse à la lettre de sa maîtresse.
—Qu'est-ce que c'est que sa maîtresse?
—Mme la baronne de Frénoy.
—Et qu'est-ce que c'est que Mme la baronne de Frénoy? fis-je avec impatience, cette fois.
Guzman, qui avait achevé de brosser mon chapeau, se mit à ramasser les feuilles du dossier de Lucien, semées sur le parquet. Il me répondit d'un ton de reproche:
—Monsieur a sorti plus d'une fois chez elle quand il était au lycée. C'est la mère de feu M. le comte de Rochecotte. Il m'était tout à fait sorti de l'esprit que la bonne dame avait épousé en secondes noces M. le baron de Frénoy.
—Elle est re-veuve, continua Guzman, et bien seule, depuis que M. Albert s'en est allé.
Au lieu de mettre ma redingote, je passai une robe de chambre et je m'assis à mon bureau.
J'écrivis à Mme la baronne pour lui dire que j'aurais l'honneur de me présenter à son hôtel le lendemain.
Et j'écrivis à Mme de Chambray pour la prier de m'attendre chez elle, le soir même, à neuf heures.
—Prenez une voiture. Guzman, et portez ces deux lettres: celle de Mme la marquise d'abord.
—Ça doit être la plus jeune, fit Guzman.
Je ne le donne pas pour un valet de chambre de la haute espèce.
Il ajouta en sortant:
—J'avais oublié de dire à Monsieur que les lunettes d'or reviendront demain.
—Pourquoi faire?
—Pour faire la belle.
La plus jeune! ce brave Guzman ne savait guère à quel point de pareilles pensées étaient loin de moi en ce moment.
Et pourtant, il est certain que l'idée de voir cette belle marquise m'agitait à un très vif degré.
Il était entré dans mes projets de tout faire pour obtenir une audience d'elle, mais je croyais y trouver des obstacles, et c'était elle qui venait au-devant de moi!
La pensée de la mère d'Albert passait aussi à travers mes préoccupations.
Que de choses, mon Dieu! moi, un oisif de la veille!
Et malgré l'énormité de la besogne qui allait s'amoncelant autour de moi, j'étais en ce moment comme un désœuvré, je ne savais que faire.
Depuis mon réveil j'étais en quelque sorte dans un autre drame, ou plutôt dans un autre acte du même drame.
Le dossier de Lucien ne m'intéressait plus autant. C'était désormais de l'histoire ancienne.
Je le repris pourtant, mais ce fut par devoir. Je le posai devant moi sur mon bureau, et j'en remis les diverses pièces en ordre.
À mesure que je rangeais les scènes éparses de cette étrange comédie qui, la veille, avait si profondément passionné mon attention, il arriva que je rentrai à mon insu dans la série de mes émotions un instant distraites.
Je ne saurais pas expliquer pourquoi le fait d'avoir un pied dans le passé, un pied dans le présent du drame doubla tout à coup l'intérêt que j'y prenais.
Ma curiosité, réveillée par les faits nouveaux qui facilitaient ou entravaient mes moyens de la satisfaire, se jeta plus avidement que jamais sur la pâture offerte par le dossier.
C'étaient là les éléments mêmes du problème. Pour en obtenir la solution, il était nécessaire de ne rien négliger.
Je repris ma lecture à la fin du n°72, qui était, on s'en souvient, la lettre où Mlle Agathe racontait le mariage et l'arrestation de Jeanne.