Pièce numéro 75

(Écriture de Lucien, sans signature.)

8 septembre 1865, 6 heures du matin. (Sans suscription.)

Je suis à Paris depuis une heure. J'ai la tête froide et calme. Je me porte très bien. Je combattrai vaillamment, j'en suis sûr, et je la sauverai, je l'espère.

Tout conspire pour l'accuser. Son innocence est pour moi claire comme l'existence même de Dieu.

J'ai été frappé au milieu de mon bonheur. Je n'ai pas ressenti le coup aussi cruellement qu'on pourrait le penser. Je ne croyais pas à ce bonheur.

D'ailleurs, moi, je ne suis rien, elle est tout: je ne songe qu'à elle.

Quand on l'arrêta, je la suivis à la prison. Elle y entra. On ferma la porte sur moi. Je m'assis auprès de la porte, parce que mes jambes étaient faibles sous le poids de mon corps.

M. Ferrand voulut m'emmener chez lui, je le remerciai. Je pensais être là à ma place.

Geoffroy, je suis son mari. La loi nous a joints. Rien ne peut briser cette union que la mort.

C'est là ma consolation, ma joie, mon espérance.

Ils sont venus trop tard. Jeanne est à moi devant les hommes, nous étions l'un à l'autre déjà devant Dieu.

Je ne suis pas malheureux: Jeanne est ma femme.

Je pensais à cela, sur ma borne, au seuil de la prison où est Jeanne. Je me disais: Là-dedans, et plus tard, sur le banc des accusés, elle portera mon nom.

Et je remerciais Dieu.

Pendant cela, il venait des gens de la ville pour me regarder. On ne m'insulta pas. Je crois au contraire que tout le monde avait pitié de moi.

Ma mère m'a écrit des choses incohérentes et cruelles, mais il y a dans sa lettre qu'elle m'aime toujours. Elle aurait pu me maudire.

Mais c'est trop vite parler de ma bonne mère: je n'eus sa lettre que le lendemain, c'est-à-dire hier. Je restai à la porte de la prison très longtemps—jusqu'à la nuit tombée. M. le président envoya trois fois pour me chercher.

Louette, la femme de chambre d'Olympe vint aussi—plus de trois fois.

À la nuit noire, je frappai au guichet de la prison. Le concierge vint. Je lui dis:

—Ce n'est pas pour entrer. Je voudrais savoir à quelle heure les prisonniers se couchent.

Il me répondit:

—Elle est couchée depuis longtemps. Je le remerciai et je partis.

Je sortis dans la campagne et je pris le chemin qui mène à la ferme de Bois-Biot. J'allais vite, comme si on m'eût attendu à un rendez-vous.

Dans l'aire de la ferme, les gens étaient rassemblés et causaient tous à la fois. Quelque chose d'insolite s'était passé, je le vis bien et je m'approchai.

—C'est M. le juge. Il va nous dire pourquoi on a mis la petite demoiselle en prison!

—Parce qu'on l'accuse d'avoir tué quelqu'un, répondis-je.

Ils se mirent à rire. Puis un gars dit:

—Dame! il y a de si drôles de choses dans ce monde-ci!

Et un autre demanda:

—Est ce que c'est vous qui la condamnerez, M. le juge?

Je me mis rire à mon tour.

Ils me racontèrent que la justice avait opéré une descente dans l'ancienne chambre de Jeanne. On avait trouvé et emporté une boîte à ouvrage. Parmi les preuves qui accablent ma chère petite femme, celle-ci est une des plus lourdes. Mais Jeanne est innocente.

Je quittai ces braves gens, qui ne riaient plus. J'allai à notre haie. Je m'assis sur l'herbe mouillée.—Pour moi, Jeanne était accroupie parmi les feuilles et cueillait des primevères. Nous fûmes ensemble toute la nuit. Je ne dormis pas.

Je me levai sans fatigue, avec le soleil. En repassant devant la ferme, je dis:

—Non, non, mes amis, ce n'est pas moi qui la condamnerai.

La fermière me demanda:

—Comment ferez-vous, M. le juge, si elle est coupable?

Je me rendis à la porte de la prison pour savoir si Jeanne avait bien dormi. Le guichetier me fit un salut de connaissance et me répondit:

—C'est elle qui voudrait bien avoir de vos nouvelles!

Je lui mis une pièce d'argent dans la main et il me promit de dire à Jeanne que je l'aimais toujours bien.

M. le président Ferrand ne se lève guère qu'à neuf heures. J'allai chez moi où je trouvai les lettres de ma mère et de mes sœurs. Je les lus. Je préférai bien la colère de maman au pardon de mes sœurs. Je t'assure qu'elle est très bonne. Mes sœurs ne sont pas méchantes, mais elles ont envie de se marier. Je trouvai M. Ferrand à son bureau. Il était entouré des pièces relatives à l'assassinat de Rochecotte.

—Mon pauvre M. Thibaut, dit-il en m'apercevant, c'est épouvantable. Nous avons tous été trompés indignement.

M. Ferrand a toujours été bon pour moi. Il était l'ami de mon père.

—Le mieux pour vous, ajouta-t-il, serait de faire un voyage. Je me charge de vous obtenir un congé.

Je ne m'étais pas assis. J'étais auprès de son bureau, la tête penchée et mes yeux parcouraient la pièce qu'il était en train de lire. C'était une copie de l'acte d'accusation.

—M. le président, demandai-je, est-ce que vous la croyez coupable?

Il eut un sourire de compassion et garda le silence.

Je pris dans mon portefeuille la lettre d'Albert qu'il m'avait écrite en réponse à mes questions au sujet de Jeanne. Tu te souviens, Geoffroy?

C'est la seule fois que j'aie en un soupçon. J'étais affolé par ces dénonciations anonymes, et j'avais écrit à Albert pour lui demander s'il connaissait ma Jeanne.

Sur ma prière, M. le président eut la bonté de lire la lettre. Quand il l'eut achevée, il me dit:

—Mon Dieu, cher M. Thibaut, je savais bien que vous étiez de bonne foi. Je suis content néanmoins d'avoir eu communication de cette pièce, qui excuse jusqu'à un certain point votre erreur.

Il me rendit la lettre.

Cela me donna un grand coup, car cette lettre était pour moi l'évidence, et, je croyais qu'après l'avoir lue, M. le président changerait d'opinion sur Jeanne.

Je demandai encore.

—Est-ce que vous la croyez coupable?

—Mon cher ami, me répondit-il très affectueusement, cela importe peu puisque je ne suis pas chargé de l'instruction. J'ai ici les pièces parce que M. Cressonneau est arrivé hier au soir. Il repart aujourd'hui.

Je relevai la tête. Ces choses accablantes me donnaient du courage et je sentis que ma voix s'affermissait quand je repris:

—M. le président, je vous demande la permission de voir ma femme.

Il répéta ce mot ma femme, d'un ton scandalisé, mais doux et plein de compassion. Son regard était moins froid que d'habitude.

—C'est malheureusement vrai, prononça-t-il tout bas. Si je m'étais cru hier, j'aurais battu M. Pivert qui a laissé le fait s'accomplir. Une heure plus tôt, vous étiez sauvé!

Une chaleur monta à mon front et mon cœur battit comme de joie.

—Je remercie Dieu de ce retard, M. le président, puisque ce retard a donné à Jeanne un protecteur. Je vous ai demandé la permission de voir ma femme.

Il se leva.

—M. Thibaut, répliqua-t-il, je suis fâché de vous refuser. Ce n'est pas à vous qu'il faut apprendre la loi. L'accusée est au secret. Il me salua le premier. Je me dirigeai aussitôt vers la porte.

Pendant que j'étais en chemin, il me dit, retrouvant quelque chose de son accent affectueux:

—Mon jeune collègue, vous me pardonnerez si j'ai mis fin à cette scène pénible. Je vous plains de tout mon cœur, et je voudrais vous servir. Faites un voyage. Vous n'ignorez pas que je quitte le ressort. À Paris, où je vais, je vous promets de m'employer activement pour vous obtenir une autre résidence. Désormais, vous ne seriez pas bien ici.

Je l'écoutais, arrêté sur le seuil. J'attendis qu'il eût achevé pour demander:

—Est-ce aujourd'hui qu'elle part pour Paris?

Il secoua la tête affirmativement.

—À quelle heure?

M. le président me tourna le dos et je sortis.

Je retournai à la prison tout exprès pour avoir réponse à la question que M. Ferrand avait laissée sans réplique. Le guichetier me donna un petit bout d'ardoise sur lequel étaient écrits ces mots avec la pointe d'une épingle:

«Merci, Lucien, je voudrais mourir.»

Le départ avait lieu à dix heures du soir.

Quand je rentrai à la maison, ma mère était venue avec ma sœur Julie. Célestine me tenait rigueur.

Je n'avais pas mangé depuis la vieille au matin. Je me fis servir une soupe. Pendant que j'étais à table, Louette, la femme de chambre d'Olympe, entra sans s'être fait annoncer.

—Eh bien! eh bien! me cria-t-elle dès le seuil, voilà de l'ouvrage! Mme la marquise deviendra imbécile de tout ça ou folle. Avez-vous jamais vu rien de pareil? Elle m'a dit: «Louette, il faut que tu le voies, ce pauvre M. Lucien, quand tu devrais entrer par la fenêtre. Et dis-lui bien que je ne lui en veux pas pour tout l'ennui que ça me procure.» Pensez-vous qu'elle soit appelée comme témoin dans l'affaire, vous M. Thibaut? Vous mangez de bon appétit, oui! ça va lui faire plaisir de savoir que vous n'avez pas mal au cœur.

J'appelai mon domestique et je lui dis:

—Tu as eu tort de laisser entrer.

—Alors, vous nous renvoyez! s'écria Louette. C'est bien fait! Il ne faut jamais s'avancer avec certaines gens... À vous revoir tout de même, M. Thibaut. Quand Mme la marquise me consultera, elle choisira autrement, voilà tout.

Elle sortit et ne se priva pas de m'appeler grand bêta dans l'antichambre.

Je bus un verre de vin après ma soupe, je voulais être fort.

La visite de Louette m'avait mis dans l'esprit des pensées dont je n'avais que faire. Je me mis à rêver. D'abord, je songeai à Olympe, ensuite au président Ferrand, ensuite à l'homme qui m'avait vendu le talisman.

Pourquoi mettais-je ici le président en tiers?

Je lui gardais de la rancune pour son refus de ce matin, mais quant à le soupçonner capable d'une mauvaise action, non.

L'accusation vague—le fameux fragment—que tu auras dû trouver dans le dossier ne s'appliquait pas à lui nommément.

Pourtant, il avait servi de tuteur à Olympe, mais seulement pendant les derniers mois de sa minorité, et en remplacement du premier tuteur nommé, qui avait disparu dans une fâcheuse affaire.

J'écartai M. le président.

Restèrent Olympe et M. Louaisot de Méricourt....

J'ai été juge, Geoffroy. J'ai respecté, je respecte encore sincèrement les magistrats dignes de ce nom, mais je suis payé pour m'avoir pas beaucoup de foi dans l'infaillibilité des jugements humains.

En somme, je ne savais rien alors de ce que je sais maintenant. Je regrettais d'avoir été dur envers Louette, c'est-à-dire envers Olympe. Il y avait un fait certain: la justice se trompait.

Mais pour se tromper, la justice n'a besoin que d'elle-même.

Ce sont des hommes qui la rendent.

Je suis un pauvre esprit, tu vas bien le voir. Tout en rejetant sur la justice le fardeau entier de l'erreur, j'étais pris de soudaines et furieuses colères contre Olympe et son Louaisot.

C'étaient eux qui devaient avoir sur la conscience de ces fardeaux qu'on décharge à la cour d'assises. J'en étais sûr, je l'aurais juré.

C'étaient eux que le banc des accusés réclamait. Je les y voyais.

J'étais leur juge et je les condamnais....

Puis je m'effrayais de moi-même et j'avais peur d'être fou.

Je dois constater cependant que je n'avais éprouvé, depuis mon malheur, aucun symptôme du mal mental que tu connais. J'étais absolument moi-même.—L'autre moi n'avait pas parlé.

À six heures du soir, j'avais achevé de préparer mes bagages. Tu comprends bien que ma femme partant je ne pouvais pas rester derrière elle.

À sept heures, je me rendis au chemin de fer pour savoir si la justice aurait un train spécial. J'éprouvai un grand plaisir à apprendre que Jeanne devait prendre le convoi public, où on réservait seulement pour elle et ses gardiens un wagon à part.

J'allais faire le voyage avec elle.

J'avais le temps. Je me rendis encore une fois au Bois-Biot Je priai, agenouillé au pied de la haie, sous le grand vieux châtaignier. J'emportai la dernière fleur du chèvrefeuille....

À dix heures, nous partîmes d'Yvetot pour Paris. J'avais bien regardé tous les wagons composant le train et je m'étais mis le plus près possible de celui où je supposais Jeanne.

À la gare de Rouen, je crus voir une petite main derrière le rideau du compartiment fermé.

Ce fut tout. Si le train avait heurté contre un obstacle et s'était broyé comme il arrive, j'aurais peut-être sauvé Jeanne.

Si nous étions morts tous les deux—ensemble! je songeai à cela.

Mais qu'allais-je donc faire à Paris? Je ne me demandai cela qu'à la gare Saint-Lazare. Jusque-là, j'allais comme un homme sûr de son fait qui croit avoir bien conscience de sa conduite et de son devoir.

À la gare, quand je regardai au dedans moi, j'y découvris le vide. Je voulais faire, faire, faire, mais quoi?

J'essayai en vain d'entrevoir Jeanne. On fit sortir tous les voyageurs avant d'ouvrir le wagon réservé.

Un terrible découragement me prit dans la rue. Il me semblait que j'avais oublié pourquoi j'étais venu.

C'était là mon erreur, je ne l'avais jamais su....

Je descendis à mon hôtel ordinaire. Je tâchai de réfléchir. Après quoi, je me suis mis à t'écrire cette lettre que j'achève.

Cela m'a calmé. Je sais ce que je veux faire.