Pièce numéro 84

(Écriture de Louaisot. Sans signature.)

Paris. 13 septembre 1865.

À Mme la marquise de Chambray, en son hôtel, à Yvetot.

Haute et puissante dame, il paraît que vous dédaignez maintenant de répondre aux missives qu'on se fait l'honneur de vous adresser humblement. Seriez-vous malade comme l'agneau? Il a bel et bien une pleuropneumonie. Je l'ai fait visiter par mon illustre ami, le Dr Chapart, qui est le roi des ânes.

Le Dr Chapart avait reconnu du premier coup l'existence d'un rhume de cerveau, compliqué d'un point de côté qu'il attribuait, sauf le respect qui vous est dû, à des gaz. Il a ordonné son sirop-Chapart. L'agneau n'en savait plus bien long, allez!

Mais il se trouve que ma mule, attendrie par sa beauté touchante, a juré de le sauver. Pélagie est comme ça: elle a des goûts de marquise.

Parmi ses honorables connaissances, elle compte un aide-vétérinaire, destiné à un bel avenir. Frauduleusement et sans m'en prévenir, elle a introduit cet artiste à l'hôtel de Dieppe où demeure l'agneau.

Ce qui est bon pour la remonte n'est sans doute pas mauvais pour l'homme, créé à l'image de Dieu, car après avoir pris son remède de cheval, l'agneau s'est repiqué à vue d'œil.

Il ne s'agit pas du tout de cela, vous savez, ô reine! Envoyez du nerf, comme disait Talleyrand,—de la braise pour employer l'expression favorite de cet ignominieux J.-B. Martroy.

Devinez pourquoi je vous parle de celui-là?

C'est que j'ai eu la chance d'éteindre, ce matin, le feu qui était déjà à la maison, Madame et chère patronne. Non pas chez l'agneau, mais à l'hôtel de Chambray.

Que payez-vous aux pompiers?

Martroy est à Paris.

Non seulement Martroy est à Paris, mais il cherche à se mettre en relation avec l'agneau.

Et ce n'est pas la première fois à ce qu'il paraît. Du moins sa lettre que j'ai chipée—cachets intacts, rassurez-vous—sur la table de nuit de l'agneau, et lue d'un bout à l'autre avec le plus vif intérêt, se réfère à un autre message dont la date m'est inconnue.

Ce premier message dut rester sans réponse. Pourquoi? Je n'en sais rien. Peut-être parce que Martroy demandait 200 francs. J'ai appris que l'agneau donnait toutes ses petites rentes et une bonne partie de son traitement pour la toilette de ses sœurs.—Et puis, si les gens comme lui savaient s'y prendre, ne fût-ce qu'un peu, on aurait le cou cassé toutes les trois enjambées.

Ci-joint copie de la missive de Martroy.... Vous avez lu? Qu'en dites-vous?

Ce serait dommage d'échouer quand on est si près du port.

Le vieux dernier vivant baisse, baisse, baisse!

Il ne veut plus manger de crainte de dépenser. Depuis qu'il a chassé son dernier domestique, il va chercher son sou de lait, lui-même, dans sa boîte, avec son vieux manteau de chasseur de Vincennes.

Son chien lui fait peur, sans ça il le tuerait.

Il ramasse des croûtes de pain dans les chiffons.

Pélagie va toujours le voir et lui porte des petits morceaux de sucre. Il les met en tas dans son armoire. Il en a haut comme moi.

Et il tousse à faire trembler. Ce n'est plus le squelette d'un vieux coquin, c'est l'ombre d'un singe.

J'ai l'honneur, Madame et incomparable suzeraine, de solliciter vos instructions. Faut-il tendre une ratière? Martroy est un retors, mais si l'argent ne manque pas....

Envoyez donc une bonne fois ce qu'il faut, sans liarder, ô reine!

C'est ce Martroy qui satisferait bien la curiosité de l'agneau au sujet de Fanchette!...