CONCLUSIONS

J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque inconvenance, à prétendre indiquer, dès ses pages liminaires, les conclusions d'un livre. C'est douter en quelque façon de la subtilité du lecteur, croire ou paraître croire qu'il n'y a pas assez de pénétration en lui pour dégager à mesure les intentions de l'auteur, ce que Stendhal appelait sa pensée de derrière la tête. Pareil à l'enfant qui ne supporte pas d'être tenu en lisière passé un certain âge, celui-ci ne veut pas que trop énergiquement on mette les points sur les i. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation même d'un livre qu'il exigeât trop de préliminaires? Comme un paysage matinal enveloppé de brumes, sous la poussée d'une brise légère découvre à nos regards la diversité de ses aspects, les perspectives morales d'un ouvrage doivent se dégager progressivement des brouillards qui les isolaient de la vue.

Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer ici son application, si les intentions et les limites du livre s'étaient dégagées du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot que le travail de synthèse, qui reconstitue une pensée, se fût opéré peu à peu, à mesure de l'analyse qui le décompose en ses multiples éléments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de fixer l'attention, celle qui se restreindrait à son rôle de dissociation, sans souci de préparer l'effort qui permet d'embrasser les ensembles. La poitrine ne se dilate complètement que sur les sommets, et le travail de l'analyste, en plus d'un point semblable à celui de l'archéologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de plaine.

On chercherait à tort ici un tableau de la littérature féminine telle qu'elle se présente aux environs de l'année 1908. Un mouvement auquel correspondent tant d'efforts, et dans des sens si différents, assez imposant d'ailleurs pour avoir suscité l'ombrage des jalousies viriles, ne saurait se réfléchir en cinq Portraits, quand même ces Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout à fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est-à-dire de la critique littéraire et l'analyse des principales œuvres répondant à tel nom déterminé. Je vais faire une comparaison qui mettra mon idée en pleine lumière: lorsque le peintre d'expression a rencontré la figure qui le plus énergiquement parle à son âme, et suscité le plaisir de peindre en lui donnant ce petit coup au cœur qui ne saurait tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontanés de cette figure atteignent à leur plus intense qualité expressive. Pareillement nous avons choisi nos modèles, et fort peu soucieux de l'accessoire, c'est-à-dire de tout ce qui ne pouvait contribuer à mettre leur physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mêmes ils prissent la pose la plus propre à dégager leur intimité.

Grouper des documents précis sur la femme littéraire, tel fut l'objet de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons atteint, du même coup nous aurons assemblé les matériaux de la synthèse qui lui doit succéder, puisque les personnages de ces romans avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque l'accent intime ou lyrique de ces poèmes avec les nuances qui leur sont propres, deviennent autant de témoignages irrécusables sur l'âme qui s'exprima par eux. La question du talent dépensé est désormais hors de cause: seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti pris et qui tiendraient les yeux fermés devant l'évidence même. Quand deux romanciers comme Mme Henri de Régnier et Mme Marcelle Tinayre sont arrivés, par des moyens si différents, à dresser debout des figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pensée une durable image; que de plus elles ont atteint à leur donner une forme qui, pour se rattacher à la tradition des maîtres, n'en garde pas moins son accent propre; quand deux poètes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien ont su traduire certains mouvements de l'âme avec une sincérité et une perfection plastique que n'égalèrent même pas leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la plus mauvaise grâce du monde en venant contester ces mérites? Ils n'aboutiraient qu'à découvrir au grand jour les sentiments de rivalité dont tendent à se défendre tous leurs efforts apparents. Non moins vainement pourraient-ils objecter à ces talents certains les précédents du génie, car elles auraient toujours la faculté de leur répondre: «Où sont donc vos Balzac? Où sont vos Victor Hugo?... De quel droit le talent vient-il à talent égal opposer l'exemple du génie?»

Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le répètent mentalement, quand une trop vive attaque les invite à rappeler leurs adversaires à l'ordre, en leur restituant le sens des réalités: «Où sont nos Balzac? Où sont nos Victor Hugo?...» Si nous interrogeons du regard l'horizon littéraire, nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fécondité d'invention et ce bouillonnement intérieur qui correspond au jaillissement de la source soient l'irrécusable témoignage de la virilité créatrice et le signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le domaine de la création artistique et littéraire, cette espèce d'hommes n'a plus de représentants, la seule devant laquelle la Femme soit obligée de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le disions au début de notre Préface, sur ces hauteurs sacrées par le génie mâle flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons, et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime signification de leurs œuvres, on en trouve moins encore pour leur susciter des équivalents. C'est donc vainement que nous en chercherions: depuis longtemps déjà, le sexe fort n'affirme sa domination par le despotisme d'aucun génie, et comme il advient dans l'ordre des réalités, quand nulle main puissante ne fait sentir la vigueur de son étreinte, les forces adverses redressent la tête. Point de génie, avons-nous dit, mais un groupe de délicieux talents... Quoi d'étonnant si, de valeur presque égale, quelques-unes sont venues réclamer leur place dans la lumière que projette la Renommée?

Elles obéissent simplement aux exigences spontanées de l'être: utiliser la faculté d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce mot: utiliser ne rend-il qu'un des aspects de la vérité, car il apparaît trop pratique, trop positif, précisant ces seules démarches par où l'on tente d'imposer son nom à l'attention, de la plus sûre façon qui chez nous réussisse: en faisant figure littéraire. Qui ne reconnaîtrait à cette attitude le meilleur trait de la mentalité latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien, ces Femmes-poètes, disciples de Baudelaire, le plus latin des maîtres de notre poésie contemporaine, qui atteignent à condenser comme lui, dans le raccourci d'une brève pièce, tout l'aigu d'une émotion rare, après s'être meurtries aux pointes extrêmes de la sensation. Une telle poésie serait impossible en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paraître incompréhensible à ceux qui n'y furent pas préparés par une identique formation. Parfaites latines également ces romancières, Mme Henri de Régnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes qualités plastiques à la notation précise, implacable et cruellement désabusée des réalités de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-même qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconné sur tous les territoires, gardés ou non, de la littérature romantique n'en réussit pas moins à composer un amalgame fort divertissant pour le goût. Ce n'est plus là simple parti pris de faire figure dans le monde littéraire, mais ambition justifiée par des mérites correspondants.

Je me représente le plus déterminé des Misogynes, et, pour n'en citer qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et choisissant dans son écritoire la plus aiguë de ses plumes pour juger la production féminine de ce temps. Peut-être ne paraîtra-t-il pas sans intérêt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en trouveraient-elles modifiées, et dans quelle mesure? De lui nous n'avons guère retenu que le mot fameux qui se grave dans la mémoire—tel un profil de médaille—sur le sexe «aux cheveux longs et aux idées courtes», premier trait d'un dédain qui déduit ses raisons de l'observation des faits, pour aboutir au jugement motivé: «Que peut-on attendre des femmes, si l'on réfléchit que dans le monde entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni une œuvre complète et originale dans les Beaux-Arts?» Songez que le maître de Franckfort notait ses aphorismes au temps où la femme-auteur se manifestait comme le phénomène le plus rare et le plus isolé, vingt années avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses sentiments, flétrît en George Sand «l'ambition populacière qui aspire aux sentiments généreux».

Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de plumes féminines saurait retenir son attention: le passage du fait individuel au phénomène collectif lui serait un suffisant témoignage, quant à l'intérêt d'un mouvement qui mobilise des forces correspondantes à celles dont la société se trouve travaillée. Car c'est ici que nous touchons au point central de notre effort, celui où les conclusions du moraliste viennent se déduire logiquement de l'enquête du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de vue littéraire, le philosophe de Franckfort aurait tôt fait de déblayer le terrain, de renvoyer à leurs magazines celles qui brassent des besognes en contribuant pour leur bonne part à ce que Sainte-Beuve appelait déjà, voici cinquante années, l'industrie littéraire. Mais une fois terminé ce premier travail éliminatoire, quand il aurait, de son clair regard d'observateur, fouillé l'âme de chacune en plongeant ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sondé les reins et ausculté les cœurs de celles qui représentent une valeur, quel serait son diagnostic? Je vous le demande et me le demande à moi-même en tentant de le reconstituer.

Point de génie sans doute, si l'on entend par là le jaillissement spontané d'une âme qui, grâce à la puissance de ses moyens d'expression, ne trouve d'image adéquate que dans les forces de la nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son premier jugement, quand il parle «d'œuvre complète et originale dans les Beaux-Arts». Mais que de talent dépensé et comment demeurer insensible, si l'on connaît la tradition française, à tant d'art mis en œuvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnaître en celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes initiées? Ici, en effet, l'impartialité du juge se complique et s'affaiblit de l'indulgence du maître pour des disciples en qui il retrouve un miroir à ses plus chères doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance: avoir conçu, en s'en créant un premier titre à la gloire, une métaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation désenchantée de ses exigences physiologiques; en avoir déduit, dans une langue aussi claire qu'impérieuse, des servitudes qui s'imposent à l'humanité suivant la rigueur implacable de l'antique destinée... puis rencontrer soudain dans l'œuvre rapprochée de cinq auteurs femmes qui n'eurent guère entre elle que ce point commun, je ne dis pas seulement la confirmation, mais une manière d'hymne enthousiaste à vos plus solides croyances, n'est-ce pas là de quoi brouiller le meilleur regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne?

Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidité première qui fit son indépendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes femmes qui spontanément lui viennent rendre hommage et s'avouent ses disciples en rendant témoignage à son œuvre, n'a point entamé sa liberté d'appréciation. A son tour il s'incline devant cette saisissante faculté d'assimilation, et la souplesse de talents qui, tout en continuant la meilleure tradition de notre génie latin, gardent pourtant leur accent propre. Il s'étonne qu'une même poussée de sève ait produit ces fleurs rares à la lumière du jour. Mais dans le même instant qu'il en admire l'éclat et qu'il en respire le parfum, il démêle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas éblouir, il ne perd pas un instant la tête. Je l'aperçois même qui prépare sa volte-face et opère son mouvement de retraite. Toutes les concessions qu'il a faites comme écrivain, il va revenir sur elles, comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonné comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intérêt supérieur. J'ai beau faire, je ne puis m'empêcher d'entendre ses conclusions: les voici, brièvement résumées, avant même que nous les développions: La Femme littéraire est un monstre, au sens latin du mot. Elle est un monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent notre monde moderne.

Voici, je pense, comment pourrait s'édifier un raisonnement qui n'apparaît pas seulement celui que tiendrait le philosophe de Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs déductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'idée spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces hiérarchisées entre elles suivant un plan inéluctable, on aboutit à ce principe: Tout être doit se développer dans l'ordre de ses tendances, et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au dépens de sa destinée personnelle, c'est encore pour le plus grand dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme l'universel principe de solidarité des forces qui établit un rapport de mutuelle dépendance entre chaque mouvement individuel, si bien qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur le voisin, par un jeu de tous points identique à celui des flots de la mer, où nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le visage réagissant sur la courbure la plus proche et collaborant par là à l'immensité du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus hautement symbolique que je sache de la loi de solidarité, son premier mérite n'est-il pas de substituer sa vertu éducatrice à ce que l'idée toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux d'intérêts en conflit et de puissances rivales que représente une société, quel est le rôle, quelle est la mission de la femme? Notre seul instinct suffit à les préciser: ils sont tout de création et de conservation.

Prenons-la dès sa petite enfance, pour observer dans l'œuf les traits primordiaux que la Nature en elle déposa, comme le germe d'où sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord embryonnaires, mais non moins précis pour cela, composeront plus tard sa décisive personnalité. Voyez ce groupe d'enfants où se trouvent confondus les deux sexes! Tandis que les garçons se dépensent en généreux efforts, déjà les filles ne livrent qu'une partie d'elles-mêmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intérêt s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah! que les mots sont donc étroits, et dans leur brutale précision expriment insuffisamment les nuances dont se compose une âme humaine, fût-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais, sous le fait que nos yeux constatent, qui dira l'intention cachée, le trait inconscient qui n'en est que plus fort, par où le psychologue fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie, dites-vous. Je le veux bien, mais plutôt encore: besoin de plaire, première esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage rendu par l'instinct à sa destination future, au rôle, au rôle unique que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans les propos que le vulgaire traite de puérils, et, pour ma part, j'aime à la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les allées d'un jardin public qui, par ses prolongements sur l'âme féminine, vaut à mon sens les plus médullaires légendes de Gavarni: «Maman, soupire-t-elle à sa mère qui la tient encore par la main, repassons, dans cette allée.—Pourquoi, mon enfant?—Parce qu'il y a une dame qui a dit que j'étais jolie!»

Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison d'exister. Depuis les époques lointaines où ce leur était l'unique moyen d'échapper à la mort en écartant, par l'éveil du désir, les brutalités du mâle primitif, jusqu'aux temps d'extrême civilisation où ce devint leur meilleur gage de domination sur le citoyen policé, elles ne poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont à préparer les armes qui assureront leur pouvoir. D'où leur propension aux larmes... les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: «C'est leur sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs miracles...» les larmes, à propos desquelles un évêque, qui dans la pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la psychologie féminine, faisait cette observation: «Les petites filles aiment tant à pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant un miroir pour jouir doublement de leur état.» Faut-il insister sur ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre à ravir un psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de dédoublement de l'âme féminine. La voyez-vous, la fille d'Ève? elle pleure et se regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rôle et prépare ses effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il faut encore les étudier par le détail pour saisir l'infinité de leurs nuances.

Qui donc a prétendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux d'hommes peut-être, qu'ils boursoufflent et tuméfient. Mais elles, savent-elles pas s'arrêter à temps pour en dégager une séduction? C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractérise le charme de Cléopâtre, et partant, de toute femme qui obéit à son instinct: «Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle faisait d'une défaillance une beauté.» Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont liés ensemble, comme un effet à sa cause. C'est pour elles la part sérieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destinée en dépend et qu'il n'y a rien de plus sérieux pour l'être que d'accomplir sa destinée. D'où leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les petites filles ont la terreur d'êtres moquées, car elles sentent déjà que c'est la suprême atteinte au prestige par où elles s'imposeront.

Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prédominance affective et son corollaire, la passionnalité, où nous allons trouver les puissances de création et de conservation que la nature lui assigna comme rôle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la Sablière disait d'elle: «Elle n'a jamais pensé, elle n'a fait que sentir.» Paradoxe évident, où il nous fait voir l'exagération du mot qui s'ingénie à souligner une vérité. Corrigeons ce qu'il y a d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie née de l'abstrait. Quand elle pense, c'est toujours à travers sa sensibilité, à l'état secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre moitié du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'où le succès de la littérature d'imagination qui n'est pas près de disparaître ni même de diminuer, tant que les femmes composeront une moitié de ce monde. Il n'y faut voir qu'une conséquence de cette personnalité au sujet de laquelle Fénelon observe: «Un défaut bien plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner même pour les choses les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur cœur pour l'une ou contre l'autre.»

Ah! celui-là connaissait bien un sexe pour qui l'idée de justice toute nue correspond précisément à l'abstraction ennemie de sa nature, et tellement hostile à son tempérament qu'elle aime mieux la négliger de parti pris que d'y plier les prédilections de son cœur.

Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier âge, la parfaite unité de constitution mentale chez celle dont la vie a ce double but: créer, conserver. Petite fille, déjà nous la voyons qui mime son rôle, puisqu'à vrai dire le sens de sa destinée tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle quête l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'élection amoureuse, et l'étreinte dont elle presse sur son cœur le hochet de bois qui figure sa maternité à venir. C'est bien le rôle qu'elle répète dans la coulisse avant de revêtir le costume et de passer à l'avant-scène. Plus tard en effet les circonstances multiples de la vie individuelle se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en définitive, il pourra se ramener à ces éléments essentiels. Un vague instinct lui révéla que, pour sa tâche de création, la Nature exige la dualité des sexes, et plus tard le regard passionné de l'amante ne sera que l'affirmation consciente du sentiment qui cherche à fixer ce que le premier regard de la petite fille s'était appliqué à conquérir. Car il ne suffit pas de créer; encore faut-il conserver, et ce geste est encore plus expressif de l'âme féminine, qui enserre de ses bras et presse sur sa poitrine la tête de celui qui assurera la durée du foyer.

Tous les instincts de la Femme vont donc spontanément à cette forme de conservatisme social qui d'avance accepte une hiérarchie de forces à laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorité virile: elle la demande, elle la requiert de tout son amour, forme inséparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir subsister aux premiers âges. Il faut voir un expressif symbole, et de qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la brebis blanche Desdemone vers le bélier noir Othello. Ce n'est pas seulement notre amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images rapprochées. N'a-t-on pas toujours observé que les plus faibles et les plus femmes inclinaient à l'amour des plus robustes et des plus virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux êtres, en se rapprochant, cherchent à se compléter l'un l'autre. Certains y verront une suite de la tendance ancestrale à laquelle la Femme fut redevable de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas opérée la sélection indispensable à la race. C'est, en tout cas, le principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous: la sexualité, de ce conservatisme social qui d'avance accepte l'autorité, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages d'une durée correspondante à son besoin de fixité.

Tel est donc le type normal. Créer, Conserver... ce sont les deux termes où vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mères, nos sœurs, nos amantes et nos épouses. Si puissante l'unité de constitution mentale qui les régit, que cherchons en chacune les mêmes traits fondamentaux, diversifiés seulement dans le détail par les exigences de notre nature subordonnée elle-même à la volonté de vie qui se perpétue par elles. J'admire à quel point nous restons, suivant la féconde pensée du philosophe de Franckfort, les instruments aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant à ses lois, car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalité, on ne fait que marquer par là une prédilection métaphysique, et elle n'en demeure pas moins l'unique régulatrice de nos destinées. Qui de nous voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lèvres le baiser d'amour préludant à la fusion des êtres, qui d'entre nous voudrait d'une femme en qui il ne retrouvât pas quelques-unes des vertus essentielles admirées chez sa mère, chez ses sœurs! L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente vers les qualités qui lui paraissent le plus sûr gage de sa durée, assez semblable à celui du citoyen qui participe à la vie de la nation, dont il se sent un membre actif et responsable.

Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous les instincts de la Femme, envisagée comme type normal et continuatrice de la vie. Il répond aux besoins intimes de l'homme qui la veut perpétuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de garanties ou de forces qui ne se sont guère modifiées depuis que le monde se développe en sociétés organisées, et auxquelles il paraît bien, d'après de récentes expériences, que l'on aura du mal à trouver des suppléantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales, authentiques soutiens de la société? Ce sont l'Ordre, reposant tout entier sur le principe d'autorité, qui maintient entre les divers membres du groupe, comme entre les pièces d'un organisme savamment assemblées, les rapports de dépendance et de hiérarchie propres à assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'être individuel, comme un composé d'instincts bons et mauvais, entre lesquels se poursuit une lutte sans trêve, les uns conservateurs, les autres destructeurs de la personnalité, répondant de façon frappante d'ailleurs à cette théorie biologique de la Phagocytose, ou lutte entre les bons et mauvais microbes qui constituent l'être physique et rivalisent entre eux pour la destruction ou la durée de celui-ci... La Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'idée kantienne, perçue bien avant Kant, de la relativité de la connaissance, propose l'hypothèse d'une Destinée supra-terrestre, laquelle peut seule donner un sens à la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins, assise même de l'ordre social, sur laquelle durant tant de siècles s'appuya l'édifice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier soutien de cet ordre compromis: «On peut évaluer son apport dans nos sociétés modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'elle y entretient d'honnêteté, de bonne foi et de justice.»

Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce sera la Femme de lettres, telle que nous la propose, en groupement serré, la production contemporaine. Si j'atteins à l'établir, j'aurai terminé mon effort de synthèse, en recomposant le monstre. Mais déjà les éléments épars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas édifiants? Dès l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se révèle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons concevoir dans l'ordre privé excellente épouse, mère accomplie, puis démentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je renonce à en chercher l'ultime raison, laissant ce soin à des psychologues plus pénétrants ou plus patients que moi, et me contente de grouper mes conclusions.

Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les héros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres d'une même famille avec qui vous fîtes individuellement connaissance, et qui se trouvent maintenant à portée de votre main. Quelle ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualités du talent qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur énergie nous les avons vus démentir et repousser les instincts conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de celles qui sont à ce point esclaves et victimes de la sensation exclusive, qu'elle est devenue la Divinité devant laquelle elles s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne à établir une hiérarchie dans nos appétits, comme la morale à exalter les uns et à rabaisser les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'être?

Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en ceci: les Droits de la passion. Nul plus que nous ne les saurait admettre, à une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un contrepoids nécessaire. Évidemment l'adultère n'est pas près de disparaître, la plus riche matière littéraire où s'exerça et continuera de s'exercer utilement l'imagination des écrivains, pour en dégager des conflits propres à passionner l'intérêt. Mais ce sera précisément à raison de ces luttes où sont engagées les destinées de l'âme, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices, qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'œuvre de la Littérature d'imagination ne prennent leur relief à nos yeux que par l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que consacra le recul des années, la Femme de trente ans par exemple ne garde son prestige littéraire, que dans la phase morale si je puis dire, celle où l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les mouvements de la passion[13]. Mme Bovary elle-même, dont toute une génération fit un symbole d'immortalité, connaît également la lutte, puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'après avoir cherché un refuge au confessionnal et s'être heurtée aux insuffisances du prêtre incompétent. Qui sait ce qu'il fût advenu d'elle, si le pauvre curé Bournisien avait sympathisé avec ses angoisses, et ne lui avait somme toute fait la réponse: Puisque vous êtes malade, pourquoi n'allez-vous pas trouver votre mari?...

Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l'élevant au rang littéraire, la Femme-auteur a changé tout cela[14]; aussi bien, la voulant caractériser, sera-ce peu que dire antimorale. C'est amorale qu'il faut substituer. Si la prédestination de la Femme, envisagée comme elle l'est par nos auteurs, à la façon d'une antique Fatalité, est bien de succomber dès l'instant qu'on l'attaque; si toujours elle doit, en vertu de la faiblesse inhérente à son être, «comme le fruit mûr tomber sur la prairie», qui ne voit que du même coup s'affaisse le ressort d'intérêt qui nous attachait à ses actes? Peut-être nous arrêterons-nous encore à quelques sujets de ces trop spéciales nosographies. Mais, du simple point de vue littéraire, en admettant que nous écartions des conséquences morales pourtant si attachantes, nous ne pouvons que regretter les anciennes complications sentimentales, qui faisaient contrepoids à l'instinct et créaient un rempart de toutes leurs défenses assemblées. Pour ce qui est du point de vue social, on voit assez maintenant quel ferment leur œuvre représente dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le monde, et vers lesquelles il faudra bien qu'il se retourne un jour, faute d'une meilleure lumière pour le guider!

FIN


2241-08.—Tours, Imp. E. Arrault et Cie.