II.

NOA NOA: odorant.

La majesté silencieuse de la Forêt accueille le pèlerin en route vers l'Aroraï, la montagne qui touche le ciel.

Nulle vie animale, point d'envols et de chants, et rien qui bondisse et rien qui rampe. Mais quelles harmonies dans les parfums qui grisent l'artiste voyageur! Que de beaux bruits dans l'éclat polychrome des feuilles, des fruits, des fleurs!

Ses yeux, où demeure l'éblouissement des splendeurs humaines contemplées à nuits, à journées pleines, ses yeux, repus de sensualités si chastes d'être si naïves, évoquent parmi ce triomphe végétal la Femme qui serait l'âme de la Forêt, l'Eve dorée, aux membres robustes et souples, aux jambes lisses, fortes, rondes, comme ces lianes, des cheveux drus, comme la mousse, des lèvres où fleurit la sève de l'églantier, deux fruits mûrs sur la poitrine, l'Eve dorée, reine enfant et déesse sauvage, sous le dais somptueux des frondaisons, sur le tapis des herbes, des feuilles amoncelées.

Dans l'extase de cette vision, à pas lents il traverse les clairières rares, les hauts fossés, les ruisseaux, gravit les pentes roides, s'aidant des mains, heureux de l'effort, aux parois de rochers, aux branches d'arbres,—jusqu'à ce qu'un glissement furtif sollicite non pas sa crainte vers l'anfractuosité profonde où luit le blanc ruban d'une source au delà d'un bouquet bas et large,—vers la grotte fraîche où bruit doucement la Source—Papemoë—la Source Mystérieuse: et c'est, soudaine, la présence réelle!

Un jeune être, penché, perché sur d'imperceptibles degrés taillés par le temps dans le mur stratifié de la montagne que la forêt habille de pourpre, un bel être nu boit dans sa main, à la source mystérieuse, à la source sauvage comme lui. Et l'artiste frémit dans son âme devant cette apparition qui lui révèle la vie secrète, le secret vivant de la Forêt, de la Montagne, de l'Ile.

Mais la jeune fille, avertie par la complicité fraternelle, autour d'elle, des choses qui lui dénoncent le témoin, se détourne, voit, et d'un essor léger s'efface sur le rideau des feuilles et des ramures qui s'entr'ouvrent à sa fuite, et se referment silencieusement, impénétrablement.

La Source mystérieuse continue sa plainte, pure comme une voix de femme. Parmi les senteurs vives dont est chargé l'air, s'exhale et domine, enivrant, l'esprit même, l'esprit parfumé de l'Ile Heureuse: NOA NOA.