IV
_Les Dieux sont mort, et Tahiti meurt de leur mort.
Le soleil autrefois qui l'enflammait l'endort
D'un sommeil désolé d'affreux sursauts de rêve,
Et l'effroi du futur emplit les yeux de l'Eve
Dorée: elle soupire en regardant son sein,
Or stérile scellé par les divins desseins.
Les Dieux sont morts.—Mais quand, sur son char de ténèbres,
Le Soir, pourpre d'amours et de meurtres célèbres,
Apparaît, pourchassant le Soleil furieux.
Du fond de leur tombeau se relèvent les Dieux
Qui, sur la cime, en un formidable concile,
Durant toute la nuit demeurent, immobiles,
Les bras dardés vers la mer. Et, du haut du mont,
Par milliers vers la grève essaiment les démons,
Tupapaüs, esprits des morts, larves cruelles,—
Qui, dans l'étroite case, en repliant leurs ailes,
Vers la couchette où la peureuse ne dort pas,
Se glissent, froids frôleurs, et chuchotent tout bas:
C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir!
Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont élue.
C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir!
Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.
Tu n'iras plus danser au bord de la mer,
Cueillir en chantant la fleur des lauriers-roses,
Baigner l'or de ton corps à l'or de la mer,
Fondre ton rêve au vague rêve des choses.
Tu ne dormiras plus sous les pandanus,—
Nous allons te saisir entre nos mains creuses:
Les vivants qui t'aimaient sous les pandanus
Ont-ils su féconder ta chair amoureuse?
Ton sang est condamné! Le temps est venu
Où l'homme doit mourir pour ne pas revivre!
Il a trahi ses Dieux: le temps est venu
Où dans la nuit de la mort il doit les suivre—
Afin que le Roi, le seul Roi, Taora,
Couve à nouveau l'oeuf de l'éternel mystère,
Afin que le Roi, le seul Roi, Taora,
Partage à de plus grands que l'homme la terre.
Et comme une femme était, au premier jour,
De qui procéda la vie et l'espérance,
Qu'une femme aussi se lève, au dernier jour.
De qui vienne la mort et la délivrance.
Tu n'échapperas pas à l'amour des Dieux!
Ils te possèderont dans ta juste joie,
Téhura, glorieuse amante des Dieux,
Ou tu seras dans ton désespoir leur proie!
C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir!
Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont élue.
C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir!
Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.
Et l'enfant voit dans sa terreur le sanctuaire
Antique, l'appareil des rites mortuaires,
L'autel, le prêtre rouge, et l'oeil phosphorescent
Des démons, et les Dieux au geste menaçant,
Et sa race au grand coeur d'autrefois, qui succombe
Et gravit humblement les rampes de la tombe
Où l'appellent les Dieux qu'elle a mis en oubli:
Sommet d'horreur de l'Île Heureuse, là réside
Le Temple, lieu toujours vivant, toujours avide._