TUPAPAÜS
_Dans la nuit du monde
En gémissant
Les Tupapaüs font des rondes
En gémissant
Et leurs yeux sont rouges du sang
Des innocents.
Ouh ouh ouh
Les Tupapaüs
Aux yeux fous
Quand on dort
Ils entrent dans les cases
Sans ouvrir les portes
Et ce sont des morts
Qui parlent à voix basse
Et des mortes
A voix d'épouvante,
A voix basse,
Morts amoureux des vivantes
Qui laissent les filles lasses,
Mortes affamées
D'être aimées,
Qui laissent les garçons pâmés.
Ouh ouh ouh
Les Tupapaüs
Et ce sont dans la nuit d'orage
—Malheur à nous si tu les nommes!—
Les Indicibles des vieux âges
Qui viennent torturer les hommes
Impies,
Les Ineffables des époques accomplies,
Avec de grands visages roux,
Les orbites pleines de flammes,
Les dents longues comme des rames,
Et la foudre dit leur courroux:
Mais pour eux, ils ne parlent pas.
La Peur
Avertit qu'ils sont là
Et les montre,
Et la Douleur,
Quand les monstres
Impitoyables
Nous mordent au coeur,
Hurle le nom des Ineffables:
—Malheur à moi! malheur à toi!—
Les Atuas!
Ouh ouh ouh
Puis la nuit s'achève,
Bien longue, si brève!
Et les démons
Que l'aube irrite
Prennent la fuite
Vers les monts._
PAIA?
Vivo tahitien, chanson du vent sur les roseaux, vivo!
Telle, dans le navire du voyage, la chanson du vent sur les flots, vivo!
Telle, aussi claire, aussi obscure, la chanson du sauvage sur le chalumeau, vivo!
Tu interroges:
—PAÏA?
Je t'écoute sans répondre, accoudé à l'infini, le menton dans la main, les regards au large, réfléchissant dans mon âme le soleil déjà réfléchi par la mer—réfléchissant.
Et que te répondre? Je suis triste, mais je sens les ailes de l'espérance s'épanouir en moi comme deux grandes fleurs. Tu m'inquiètes, mais tu me charmes.—Attends encore, chante encore…
Impatiences agitées parmi l'indolence de l'étendue, promesses d'escale en escale démenties, vous voilà qui fusez en réalité d'autres ivresses, d'autres que les rêvées, en joies inconnues, à fonds sourds d'amertumes, où s'étonne et s'égare mon désir.
Pourtant je vous ai voulus et je vous ai cherchés, flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes, et toi, race dorée: ton âme, une fleur belle aussi, vaste, odorante, généreuse, je l'ai désirée comme une renaissance. Mais tu te gardes de moi, tu gardes ton mystère.
Me le diras-tu, un jour?
—Ah! peut-être à l'ombre du manguier colossal!
Ma race aussi fut grande, et elle affirmait, simplement, par des oeuvres, la vertu de son coeur et de sa tête. La gloire fleurissait comme dans son jardin dans les yeux de mes ancêtres, ayant au trésor de leur pensée son germe inépuisable.
Bien que le divin soleil—de qui tout est venu, à qui tout retournera—ne leur prodiguât pas ses plus vives flammes, on était heureux à l'ombre des maisons élevées par mes très anciens ancêtres: chaque jour une fête, délicieuse ou tragique, fleurant la bonne odeur du sang et de l'amour, et aux moindres soins de la vie la Beauté présidait, sans qu'on épargnât rien pour l'atteindre et pour la retenir.
Mais les avares héritiers de ces Magnifiques, avec la passion de l'extase héroïque et du sacrifice, perdirent l'art de séduire la Beauté. Ils entassèrent dans des coffres solides les richesses conquises par les vaillants des vieux jours et, sans honte, se réduisirent, pour le quotidien de vivre, à de faux semblants d'honneur et d'amour, ainsi qu'aux produits anonymes, hideux et durables, de quelle industrie! Ils furent sans tristesse, trouvant dans leur sottise-même, dans les complications vaines de leurs destinées et dans les mensonges dont était tissée leur pensée, des motifs de rire inconnus jusqu'alors. Autour d'eux, pourtant, la terre s'attrista.
Dans un climat où les vraies fleurs ne jaillissent guère que du cerveau des hommes, il n'y eut plus de fleurs puisque l'humanité n'en produisait plus, et puisqu'elle avait caché celles de jadis dans l'herbier dur des coffres, Et quand je voulus, pour les rafraîchir et les renouveler, et pour qu'à leur aspect s'allumât dans tous les yeux le désir d'un autre printemps, les agiter dans l'air, ces fleurs de passé, et dans la lumière, je vis qu'elles avaient été corrompues et changées, ô momies devenues! déshonorées par la nuit, ô dérisoires fleurs maintenant de papier! par la nuit poudreuse des coffres-forts,—et que mes contemporains sont avares et jaloux de pourriture actuelle destinée à la purification prochaine du feu—de qui tout est venu, à qui tout retournera—pourriture actuelle et future cendre…
Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes…
Est-ce le passé qui me poursuit? Dans mes yeux l'empreinte est-elle ineffaçable, des choses subies?—Les revoilà!
C'est de toutes habitudes fuies et de vieux désespoirs, c'est de haines et d'amours abolies, c'est de mes propres fautes, fanées! et des torts de chacun, ah! fanés! c'est de tout le passé que sont faits les fantômes accroupis aux pierres du nouveau chemin. Jusqu'aux remords vrais, avec des airs, empruntés, de regrets, évoquant les visages aimés, laissés, et leurs larmes! Jusqu'aux triomphes sanglants, ces gestes de menteuse gloire, et ce qu'il en reste de cicatrices à l'orgueil! Et la lassitude! Et les lassitudes! Et ce dégoût final d'entendre et de voir qui fit qu'en partant on crut s'évader: tout le passé ressuscite à ces dehors connus, usés, caducs, rancis, de fausses joies et de vains labeurs,—ici!
Une ville! Argent, Bureaux: une ville! Casernes, Tavernes, Hôpitaux,
Prisons: une ville! Filles: une ville!
Et la sereine antiquité du ciel sur tout cela, du ciel où j'ai vu luire aux profondeurs le reflet d'un secret perdu,—sur les habitudes, sur les mensonges, sur les turpitudes, ici comme là bas!—Et, ici comme là bas, j'aurai l'effroi de voir, par les fenêtres du matin, après le jour et la nuit, après la veille et le sommeil, après le lucre et le stupre, des mains de servantes, indolemment, par les fenêtres du matin, dans la rue agiter avec les linceuls du jour et de la nuit la poussière des sept péchés.
Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'êtres vivantes, et toi, race dorée: ton âme, une fleur belle aussi, vaste, odorante, généreuse, je l'ai désirée comme la seule vengeance!
Me diras-tu ton mystère, un jour?
—Ah! loin de la ville, peut-être dans le libre rire des pêcheurs dorés! Ah! loin de la ville, peut-être dans le libre baiser des amantes dorées, au bord de la mer!
Loin de la ville, vers la mer! Vers la mer où mourront les rumeurs de la ville et du passé! Vers la mer, où, dans le soir, un vivo sauvage chante doucement!
Mais, hâtons-nous, le chant aussi du vivo va mourir, et la voix de la ville et du passé le menace: elle monte, elle couvre a demi déjà la chanson grêle du vivo, la chanson frêle du bord de la mer.
Que triste le vent gémit dans l'arbre, dans les branches noires et mortes de l'arbre dont les racines maudites sont en moi, dans l'arbre de la ville et du passé!
Vengeance et renaissance! Liberté! Future vigueur, ô vivo!
O vivo: ignorer tout ce que tu ne sais pas.
Ne m'interroge plus.
Quand tu m'auras enseigné ta toute-sciente ignorance je pourrai te répondre: tu m'auras dit ton secret.
Je viens à toi, docile, ô maître d'ignorance et de simplicité, et le sourire n'est pas loin de mes lèvres. Mais j'ai peur que la ville se lève et marche tout entière derrière moi, contre toi,—j'ai peur de t'apporter la ville! et de jeter moi-même ses ténèbres entre le bonheur et moi, entre toi et ma douleur.