III
L'Hospitalité écossaise ou l'Électricien
«Voces mcretricibus conveulentes ingerit,
quas fortasse didicit a matre sua.»(J. WESTPHALUS adv. Calvinum.)
Elle se ressent de ses origines, et fait parfois
usage d'un langage hardi.
Qui ne connaît la maison de couture Furstendolch, où l'on inventa (quand la loi permit aux ouvrières de s'asseoir) le tabouret en pin des Landes, où les jupes s'enrésinent? Qui n'a admiré cette façade modern-style, que des fleurs tachent d'azur, tour à tour, ou de sang; et c'est une gloire de plus, dans ces parages glorieux de la colonne, que la maison Furstendolch. A passer devant tant de géraniums ou d'hortensias, on goûte une joie saine; on respire la campagne, l'honnêteté: on se sent meilleur.
Au temps qu'elle y occupait un emploi, la soeur de Nane, Mlle Clotilde Garbut, dit Clo-Clo, fit, honnête encore, la connaissance de M. Evenor Lemploy, contremaître ès-arts mécaniques.
Pour être plus précis, Lemploy appartenait à l'espèce dangereuse des électriciens, vêtus de bleu. Il était de ces anonymes qui envahissent les maisons par équipes, pour y clouer, le jour durant, des fils de fer contre les murailles éventrées, et qui organisent à coups de marteau des catastrophes complexes. Et puis, ils s'en vont d'un coeur léger, laissant derrière eux l'insomnie et la migraine.
Lui, Lemploy, était pareil à ses collègues. C'était un pauvre cerveau sans images, à qui le temps apparaissait comme une progression arithmétique pas très longue, l'espace comme un polygone irrégulier; car il ne pensait communément que sur deux dimensions. Mais les solutions des manuels lui tenaient lieu de raisonnement.
Tel quel, il aima Clo-Clo, l'engrossa, l'épousa.
Il n'y aurait pas eu grand mal s'il s'en était tenu à ce trio de sottises, et il pouvait à son usine gagner assez largement la vie de trois à quatre personnes. Clotilde, de son côté, n'était pas incapable d'aider au pot-au-feu, avec son aiguille. Par malheur, la manie de faire des enfants est une des moins guérissables qu'il y ait au monde. On a vu des épouses chrétiennes faire douze petits de suite; d'autres en mettre au monde jusqu'à trois à la fois, et tous les trois, horrible détail,—viables. Les ménages ouvriers surtout sont incorrigibles: couples naïfs, insoucieux d'une porcelaine où entendre clapoter Malthus.
Les Lemploy eurent donc un second lardon, puis une môme et un mioche, suivis d'un moutard. Aucun d'eux ne mourait, et ils mangeaient tous comme des enfants de pauvres. Au cinquième, Clo-Clo tomba malade, ne put pas nourrir. Cela fit des frais, et d'autant moins opportuns que le père avait pris de mauvaises habitudes.
C'était un assez beau gas, cet électricien; de ceux que les femmes du peuple jugent «costaux». Il avait les épaules larges, une moustache qui reluisait de cosmétique, la main grande, douce et velue. Brutal de son naturel, comme sont d'ordinaire les hommes caressants, il la levait souvent cette main, mais au grand dam surtout de ses amoureuses; car d'ailleurs il n'aimait pas beaucoup à taper sur sa propre famille.
D'amoureuses il ne manquait point, ayant trompé sa femme aussitôt qu'elle le fut devenue. C'est ce qui, peu à peu, le dérangeait, le rendait irrégulier à l'usine; beaucoup plus que de boire, où il était enclin aussi, mais ne se hasardait qu'avec prudence. Non que ce fussent des liaisons coûteuses; et elles auraient pu devenir tout l'opposé, s'il l'avait voulu. Mais, au fond, ce contremaître était un honnête homme, encore qu'il manquât de culture et de philosophie. Aussi bien était-il libre penseur; ce qui, peut-être dispense beaucoup de penser.
On ne sait pas très précisément si Mme Lemploy était avertie de son malheur: il y a peu d'apparence. Lemploy courait surtout les bonnes, les concierges, les cuisinières, dont son état le rapprochait. Un homme qui pose des fils de fer sur un mur, qui peut mettre le feu à la maison ou foudroyer les gens, c'est une espèce de Prométhée pour des âmes vierges. En cas que le vautour du désir ne dévorât trop profondément le porteur de flamme, ces Océanides le consolaient d'ordinaire sans le trop différer; et l'escalier de service où il passait inaperçu, le menait, par un degré commode, vers ces déesses subalternes: consolatrices aux bras forts, au lit qui craque, au large coeur.
Clo-Clo ne les connaissait pas. Tout cela se passait loin de son quartier; et les femmes de sa classe, toujours occupées, n'ont point le temps de se bâtir des malheurs en Espagne, ni d'imaginer des rivales dans l'inconnu. Si elles sont jalouses, mal dont elles ont leur part, c'est d'une voisine ou d'une parente; de la personne qui les touche de près. La plupart le deviennent de leurs filles, et non point toujours sans raison. Mais la fille de Clo-Clo était bien jeune encore; et puis l'électricien, placé, par un métier mal défini, à mi-côte entre le «sublime» d'atelier et M. Joseph Prudhomme, était une façon de demi-bourgeois: Evenor avait des préjugés.
Il en nourrissait contre Nane, sa belle-soeur, que lui avaient fournis les romans-feuilletons, ces moules-à-gaufre de la conscience populaire. La Bacchanal d'Eugène Sue et sa soeur touchante, la Mayeux, qui trime, tandis que l'autre mène une fête Louis-Philippe à dégoûter des vices les plus beaux, ont enfanté une famille nombreuse, redoutable, où le peuple croit reconnaître ses filles, et se réjouit de voir maudire leur déshonneur en mauvais français. C'est là aussi que Lemploy avait puisé cette opinion que le métier de courtisane est mal compatible avec la décence ou la vertu, alors qu'il ne l'est pas même avec l'amour.
Tout cela fait qu'il portait peu de sympathie à Mlle Dunois, ne voulait pas la voir, ni que sa femme la vît; et souffrait dans son coeur qu'une aussi fâcheuse tare souillât le nom des Garbut, et des Lemploy par éclaboussure: deux noms irréprochables, assurait-il; et c'est vrai que l'Histoire ne leur reprochait rien. La Tare, de son côté, ne l'aimait guère, encore qu'elle le jugeât bel homme. Surtout elle ne pouvait souffrir Clo-Clo, que leur mère, Mme Garbut, avait chérie trop longtemps à son désavantage.
—Pourquoi est-elle toujours enceinte? disait-elle un soir à un de ses amis. C'est répugnant.
—Il en faut comme ça, Nane: la Tunisie manque de bras français.
—Ben, s'il n'y a que moi? Remarquez que ça n'est pas gratis pro Deo, les enfants. Alors, pourquoi passe-t-elle son temps à se faire engrosser; et puis après pour crever de mouïse—si on la croyait...
—Ne vous fâchez pas.
—Et caressant à l'oeil, avec ça. J'en voyais une, l'autre soir, qui prenait le Métro. On aurait dit qu'elle portait un panier à bouteilles sous sa jupe. Non, mais très peu pour moi, je vous prie, de ventre.
Et Nane, constate avec orgueil, dans la psyché, que le sien est presque concave, ainsi que la mode exige. Elle ressemble un peu, ainsi, aux léopards des Plantagenets.
—Tout de même, continue cette bête héraldique, j'ai fini par leur avoir le meilleur, aux époux Lemploy. Clo-Clo m'annonce que mon beau-frère accepte de venir dîner avec moi, ce soir. Quel honneur! Et ce qu'ils en font des magnes pour taper les gens! Tenez, goûtez-moi ça: c'est tout frais.
Elle me tend une lettre à l'encre pâle, où l'on peut lire:
«Ma chère soeur,
«Ça n'a pas été tout seul de décider Evenor; et il a commencé par faire du fouan. Et puis, come il est bon coeur dans le fond, il a dit: «Non! je suis père de famille. Mon devoir «c'est ma honte. C'est moi qui vous ai mis «dans la purée: j'irai rompre le pain de ta «soeur.» Il faut te dire que, s'il est sans place, c'est que, come un fait exprès, il était absent, pour une certaine raison, le jour où les patrons infâmes, sous le prétexte que les frais leur mangeait de l'argent, ont flanqué leur sac à deux des contremaîtres. Evenor a beau être aimé de tout le monde, come il était absent sans avertir, il a écopé. Je ne conte plus que sur toi dans nos malheurs, ma chère Hanaïs. Sois bonne et généreuse pour lui: avec le temps, il t'aimera; et renvoie le vite après le café. Je t'embrasse comme je t'aime.
«CLOTILDE.
«P.S.—Le petit Alfred va mieux. Mais la nourrisse réclame toujours son dû.»
Comment trouvez-vous le chiffon? reprend-elle. On dirait une portière de théâtre.
—Moi, je la trouve très gentille. Voyez, elle s'est reprise pour ajouter un H à Hanaïs.
Mais Nane rit, avec cette voix sifflante et cette bouche de reptile qu'elle a contre les gens qu'elle hait. Joli reptile, au demeurant. Et l'ami songe que si le comte Julien de la légende mourut pour avoir couché avec des serpents, c'est qu'ils étaient trop. Un seul, il l'a su naguère, cela n'est pas sans douceur. Il rêve à la Nane des jours passés, aux noeuds de sa fougue lascive, à sa gorge blanche, à ses blanches jambes—aux neiges d'antan.
Qu'elle est loin, aujourd'hui—et si près, dressée, comme un bel écran, devant le grand feu du cabinet de toilette. A travers le linon et la mousseuse mousseline, les courbes de sa chair sont trahies et dorées par la flamme:
—Vous êtes jolie, comme ça, Nane: on dirait une pêche Bourdaloue.
—Oui, il faut bien se mettre en frais pour sa famille. Vous permettez que je continue. Avec vous, je ne me gêne pas.
—Hélas!
—Et puis, je voudrais lui faire comprendre, à cet homme de science appliquée, qu'il y a d'autres femmes que son épouse—pas pareilles. Oh! en tout bien, tout honneur, vous savez.
—Et quand même, Nane! Ça ne sortirait pas de la famille. Mais lui donne-t-on un bon dîner, au moins?
—Il y a des machines avec du poivre frais; d'autres, au safran...
—Vous croyez encore aux épices.
—Et puis du champagne tout autour: ils adorent ça. Chez moi, quand j'étais gosse, on en parlait comme du sang de Jésus. Et la première fois qu'on m'en a fait boire, dans une flûte—quand j'ai fermé les yeux pour sucer la mousse, elle est descendue tout le long, le long de ma gorge, avec un picotement. Il me semblait que j'avais un cou qui n'en finissait pas, un cou de cygne. Et il me semblait aussi que l'amour, ça devait être quelque chose dans ce genre: la tête qui tourne, un plaisir léger, tout près de faire mal.
—Et ça n'est pas ça?
—Ah! vous pouvez en faire courir le bruit. Le Champagne aussi, ça n'est plus le même. On a beau fermer les yeux, on voit toujours l'étiquette: Duc d'Autrechose, Goût Américain, etc. Et la peluche de canapé. Ah!...
—Moi, la première fois que j'ai donné un baiser à une femme, c'était sous un noyer, où nous avions été rabattus par une de ces averses de printemps...
—Quelle idée de ne pas choisir l'automne: un beau matin d'automne à la campagne, quand l'eau du puits, dans le tub, sent la feuille morte, et que le ciel, derrière les carreaux, change toutes les dix minutes de couleur d'yeux.
—Alors la petite me dit...
—Écoutez, mon vieux, interrompt Nane, vous ne comptez pas me conter toutes vos amours, depuis le premier; et avec le décor encore. Même sans avoir été très séduisant, on a toujours des souvenirs, à votre âge.
—Ah, Nane! Toujours indulgente aux amis..
—Qu'est-ce que vous voulez? Il y en a de si plats qu'on y met les pieds.
Mais me voici prête. Venez-vous me tenir compagnie, au petit salon, jusqu'à l'arrivée de l'homme aux plots?
L'homme aux plots ne se fit pas attendre, et, annoncé par la femme de chambre, entra d'un pas hardi: une éclatante Lavallière rose vif pavoisait son estomac. Mais on vit bientôt que toute cette braverie n'était que surface, rien qu'à la façon dont il s'assit. Car il se tenait tout raide au bord de son fauteuil, le buste droit; et, avec son complet à petits carreaux qui le grossissait, et son melon maintenu de champ sur ses genoux, il faisait songer au mot du satiriste inexorable: «C'est vilain, un ouvrier qui se repose!»
Le monsieur ami ayant pris congé tout de suite après les présentations, il ne restait plus en face d'Evenor Lemploy que cet objet chétif et redoutable, Nane, pareille encore au léopard, dans sa robe bleuâtre mouchetée d'or, et qui couvait son beau-frère des yeux, sans rien dire, toute ramassée sur son divan.
La nouvelle que madame était servie, mit un terme à cet immobile pantomime. Mais on revint au boudoir après le dîner. Le contremaître s'y était déjà sensiblement dégourdi; son esprit et ses sens parcouraient avec agilité ces deux dimensions sous lesquelles il concevait le monde extérieur, et il était heureux. On aurait pu lui écrire «Joie» dessus, comme sur les boîtes d'allumettes suédoises. Le «pousse-café» l'acheva; il devint tout à fait confortable.
—Elle est bonne, cette fine, disait-il, nom de D...
—Oui, dit Nane, mais je ne savais pas que vous fussiez protestant, Evenor. C'est une belle religion.
—Et comment! Mais s'il n'y avait qu'elle pour me nourrir. Voyez-vous, Hanaïs, pour moi, il n'y a que la science. Un trolley, par exemple, je comprends ça tout de suite, une automobile, un phonographe. Ainsi vous, vous allez au théâtre, supposons. Mais moi... moi...
—Je ne vous entends pas très bien. Voulez-vous vous mettre ici, un peu plus près?
Le contremaître adhéra, et reprit:
—Je vous disais donc qu'avec un accumulateur... Nom de D...! qu'elle est bonne, cette fine!
—Buvez à ma santé, dit-elle. On trinqua, et, se renversant sur les cousins:
—Je ne sais pas ce que j'ai; cette lumière me fatigue, dit Nane, qui commençait à avoir envie de rire, et, chose horrible, à avoir envie tout court: cet homme ivre avait sa beauté. Et, lui ayant lancé un dernier trait de ses regards, dont il resta comme physiquement frappé pendant une minute, elle rabattit sur ses prunelles d'aventurine ses paupières brunies. Mais l'homme, ayant tourné deux boutons, qui laissèrent la salle dans le demi-jour, reprit sa place un peu plus près, en disant:
—Vous voyez, ça me connaît. Tandis que le pétrole...
Evenor adhérait de plus en plus. Il sentait, à portée de sa main, palpiter la gorge de Nane, comme un oiseau qui a peur, qui sait qu'on va le prendre. Il le prit (c'était sa manière) et la conversation tourna.
* * * * *
—... Tiens, vous n'avez donc pas de jarretières.
* * * * *
—Non... pas ici... dans mon lit.
* * * * *
—Il faudra emporter la fine.
Le lendemain matin, vers dix heures, et après une solitaire nuit de larmes, Mme Lemploy, qui était venue deux fois déjà, sans succès, quérir des nouvelles de son mari, fut introduite auprès de sa soeur. Nane, qui était dans sa chambre à coucher, habillée déjà, achevait de mettre son chapeau. Par terre il y avait des vêtements d'homme, des choses à carreaux, une loque rouge. Au fond du grand lit, son bras étendu sur la couverture, Evenor dormait la bouche ouverte; et, dans sa main, il y avait des papiers bleus.
—Le v'là, dit Nane, ton époux. Même qu'il est payé de ses sueurs, comme tu vois. Et tu sais, tu peux prendre les fafiots sans remords: l'électricien ne m'a pas volée. Pas un court-circuit, ma chère!
Cependant Clo-Clo, abandonnée sur un fauteuil, avait fondu en larmes, et Lemploy, réveillé par ces sanglots, considérait tour à tour, d'un oeil atone, sa femme, Nane et les billets dans sa main. Manifestement, il avait peine à retrouver sa seconde dimension.
—Eh bien, adieu, dit Nane. Vous vous expliquerez mieux sans moi.
Et, de cette marche allongée qui donne au bas de sa jupe l'air d'une vague, elle disparut.
XII
Nane pense mourir
Qui saura jamais pourquoi Nane, au contraire de ce qu'ont accoutumé la plupart de ses pareilles, était républicaine? Comment s'était-elle défendue, parmi les cabarets les plus galants, de sucer le lait de ces opinions aristocratiques où excellent nos demi-mondaines? Fut-elle séduite par la théorie hasardeuse de l'égalité humaine, ou seulement par ce goût naturel de la licence qui a converti au Régime tant de boulevards extérieurs? Peut-être son berceau fut-il enchanté par de vieilles-barbes; et les vit-elle, toute petite, tremper leur absinthe de larmes en disant des phrases sur le joug détruit des Badingueusards, ou qui s'esclaffaient à la lecture de Boquillon?
Toujours est-il qu'en ces jours boueux il ne fallait point plaisanter Panama; malgré que ce ne fût, ainsi qu'on le lui avait expliqué, qu'une vieille histoire de chapeau.
—Vous savez, lui disait quelquefois Eliburru, que les victimes du 2 décembre vont beaucoup mieux.
Mais elle ne pouvait point rire d'objets aussi graves.
* * * * *
Au moins de sa mère, et qui au reste se vantait d'y avoir tenu la main jadis, ou le balai même, elle avait gardé une éducation religieuse longtemps inébranlable. Mais voici qu'enfin, par des gradations insensibles, Nane avait glissé à la libre pensée: devenue libertine, et pour tout dire, anticléricale; mais anticléricale à faire pleurer de joie Mme M.L. Gagneur, anticléricale comme une loge.
Il est difficile de dire quelles influences lui avaient fait adopter une attitude d'esprit, dont on peut tout au moins dire que l'élégance y a peu de part. Nane ne fréquentait guère les journalistes, et de pharmaciens point. Peut-être avait-elle rencontré quelque israélite récemment converti: cela suffirait à mettre au dégoût la religion la plus solide.
Mais Nane ne le montra nulle part autant qu'à son lit de mort.
Une maladie cruelle, rapide s'abattit soudain sur mon amie. Tout son corps en parut comme ébranlé, ses lèvres pâlirent et la fièvre, venant disputer à ses nuits les quelques restes d'un sommeil que son mal ne dévorait pas encore, ne lui laissa bientôt plus que ce qu'il fallait de raison pour se sentir mourir.
Mme Garbut, cette mère qui lui était si attachée, moins encore peut-être par les liens du sang que par ceux de la gratitude, nous attristait tous par un zèle touchant et maladroit. Tantôt elle apportait des reliques que sa fille rejetait avec horreur; tantôt elle prêchait la vertu des simples; et les princes de la science étaient importunés de ses avis.
La fièvre devint plus ardente; Nane commença de donner la nuit, quelques signes de délire. Mais, le jour, elle reprenait tout son bon sens, et causait avec nous, d'une humeur égale. Un peu amaigrie par le mal, et si pâle qu'on eût dit sa figure taillée dans le bloc d'un ivoire sans tache; plus gracieuse dans la douleur qu'elle ne l'avait paru jamais dans le plaisir même, elle me sembla devenir plus touchante, et comme l'occasion d'une tendresse.
Mais elle nous affligea de garder en ce passage fatal, l'âme incrédule qui convenait si mal à son sexe, comme à sa condition. Et l'état de la malade semblait de plus en plus désespéré. Mme Garbut se décida enfin, à lui parler de ses devoirs religieux. Elle le fit sans doute avec peu d'adresse, et c'est ainsi que Nane apprit qu'elle était perdue. J'arrivais à ce moment même, pour la trouver en pleurs. Mais elle devint tout aussitôt calme.
—Mon ami, me dit-elle alors, il paraît que c'est fini. Quelques jours encore, et je ne serai plus qu'une petite chose froide, à quoi vous ne penserez plus.
—Taisez-vous, Nane. D'abord vous n'êtes pas près de mourir, et si jamais...
—C'est vrai, vous la regretterez un peu, votre amie Nane, qui a été si capricieuse avec vous? Mais vous aviez tant de patience, comme on est avec un enfant qui n'est pas le vôtre. Vous rappelez-vous, de m'avoir recueillie tombant d'un omnibus?
Et elle se met à rire, comme autrefois; mais d'un rire faible et pour ainsi dire suranné.
—Je voudrais vous demander quelque chose, reprend-elle. Vous savez qu'à tort ou à raison je n'ai pas les idées de maman sur certaines choses, ni les vôtres. Mais puisque c'est comme ça, définitivement, faites au moins qu'on me laisse mourir en paix. Je vous en supplie; je ne veux pas de robes noires autour de moi.
—Eh bien soit, lui dis-je, (et la promesse me pèse un peu) je ferai mon possible. Aussi bien, dans les dispositions où vous êtes.
Mais le lendemain, Nane eut à supporter un autre assaut, et d'un côté imprévu. Comme je passais la plus grande partie du jour auprès d'elle, je me trouvai là au moment que sa mère lui apportait une carte sur laquelle était gravé:
M. D'ARTAXIA, prêtre,
et, dessous, écrit au crayon:
de la part de la marquise d'Iscamps.
—Il faudra donc le recevoir, dit Nane avec résignation.
Je croisai en effet dans le boudoir l'abbé d'Artaxia, personnage fort poussé par la Nonciature que je connaissais un peu. Sous la robe de laine blanche qu'il portait par je ne sais quel privilège, et son chapeau de feutre gris clair à glands rouges, avec sa figure jolie et rose de levantin, c'était bien l'être théâtral et souple qu'il fallait à mon amie, celui d'ailleurs qu'on chargeait à l'ordinaire des purifications délicates, et qui même en avait reçu le surnom de: Papier d'Arménie. Il ne parut point étonné de me voir.
—Je ne sais, m'expliqua-t-il, quels rapports il peut y avoir entre Mlle Dunois et Mme d'Iscamps. Toujours est-il que celle-ci m'a fait instamment prier de passer en cette maison.
Et, de son pas onduleux, il entra dans la chambre de Nane.
Quand il en ressortit une demi-heure après:
—Je ne pense pas, me dit-il, que ma visite ait été tout à fait inutile, quoique cette demoiselle semble avoir subi de bien terribles influences. Mais je reviendrai.
Hélas, le soir même, l'état de mon amie empira tellement que toute visite de ce genre apparut bien désormais devoir arriver trop tard.
—Elle délira toute la nuit, agitée d'épouvantes nouvelles. A plusieurs reprises elle regarda fixement un coin de la chambre, en criant: «Noctiluce! la bête, la bête.» D'Elche joua un rôle aussi dans ses hallucinations, et elle gémissait alors, comme un enfant.
C'était bien fini de ma pauvre Nane. Le célèbre et coûteux docteur Z. déclara le lendemain, qu'il n'y avait plus rien à faire, qu'elle passerait la nuit, mais non pas le jour suivant. Nane elle-même se sentit tout près de sa fin; et elle s'occupa alors, avec sa bonne grâce accoutumée, de quelques souvenirs et legs pour des amis, sa soeur, ses neveux.
—Vous, mon ami, me dit-elle, je vous donne tous mes miroirs. Si vous savez regarder, à la nuit tombante, vous croirez me voir encore. Et sans doute y reviendrai-je en effet, pour vous sourire.
Mais je veux aussi, reprit-elle, garder quelque chose pour moi: c'est mon beau collier d'émaux verts et bleus; et tu me le laisseras autour du cou, n'est-ce pas, maman?
Mme Garbut ne sut répondre que par des sanglots: peut-être est-ce là une bonne façon de ne pas s'engager avec les mourants.
Le soir, et comme j'avais veillé deux nuits déjà, je rentrai chez moi, épuisé de fatigue; ayant prié, au cas improbable où l'on constaterait un peu de mieux que l'on m'en fît avertir, pour me permettre de prendre un repos plus long. Mais il ne vint rien, qu'un camarade qui monta me voir, vers onze heures; j'allais justement me rendre chez Nane.
Nous redescendîmes et je l'accompagnai un moment. Le malheur voulut que l'Elysée fût sur notre route, et mon compagnon, en passant, s'abandonna à la plaisanterie qui égayait alors les Parisiens. C'est-à-dire, qu'il ôta son chapeau haut de forme, comme pour saluer, et, en ayant contemplé attentivement la cime: «Mais il n'a rien du tout», déclara-t-il d'une voix claire.
Il sembla que cette mimique à laquelle tant de gens s'étaient jusque-là impunément amusés fût depuis la veille devenue inconstitutionnelle, car presque aussitôt des argousins en civils se jetèrent sur moi, et, non sans quelques sourdes bourrades, («Tiens, tiens, c'est ça, pensais-je, des casseroles») me conduisirent au poste prochain. Cependant, mon camarade, qu'on avait, je ne sais pourquoi, respecté, ayant pris un fiacre qui passait libre, disparaissait.
Au bout de quatre heures environ, fort ennuyeusement ruminées en un malpropre petit cachot, on me conduisit devant le commissaire, et je pensais déjà qu'après une admonestation paternelle, ou tout au moins avunculaire, et le conseil de ne pas y revenir, il allait me faire relâcher. Mais il en fut bien autrement.
—Monsieur, me dit ce magistrat d'une voix glaciale, (ainsi parleraient les carafes frappées, s'il plaisait à Dieu) des recherches faites chez vous, il résulte l'impression la plus défavorable, et je suis obligé de vous remettre aux mains de M. le Procureur de la République.
—Monsieur le Commissaire, répondis-je, c'est peut-être qu'on a découvert quelques bijoux dans un meuble, ou bien de l'or monnayé. Et malgré l'étonnement où pourraient demeurer plongés vos hommes que tant de choses précieuses n'aient pas été amassées par un pique-poche, je crois pouvoir vous affirmer qu'elles me viennent de famille.
—Monsieur, répliqua cet homme, je ne m'attarderai pas à relever la façon dont vous vous moquez déjà de la justice gouvernementale. Vous aurez affaire désormais à plus haut que moi.
Là-dessus, m'ayant extrait du poste, on me conduisit en un bâtiment national beaucoup plus vaste. Je lus avec plaisir sur la porte: Liberté, Égalité, Fraternité. Mais on me mit au secret presque aussitôt.
Et cela dura soixante-treize jours.
Il était temps en vérité que cet état de choses cessât, le soir que la Justice, ou l'appareil qui en porte le nom, jugea opportun de me renvoyer à mes chères études. Elle ne me donna d'ailleurs d'explications aucune, et moi-même je négligeai de demander l'addition, content, quoique un peu hébété encore, de me faire conduire chez moi par le premier fiacre que je rencontrai: il portait le numéro à jamais béni de 4529479.
—Monsieur, me dit mon valet de chambre, en me présentant des cartes, il n'est pas venu une seule lettre, ni rien par la poste. C'est à croire...
—Elles se seront égarées, voilà tout. Il arrive tous les jours qu'on ne reçoive pas de lettres de trois mois, et je vous prie de n'en pas accuser le gouvernement, n'est-ce pas, ni la police, ni la magistrature. Ce sont des corps où je ne veux plus compter que des amis.
Là-dessus, comme il se faisait tard, j'allai dîner dans un restaurant très fréquenté, où je ne rencontrai pas une figure de connaissance. Puis je fis un tour de boulevard, et finis par entrer au bar du Munster-Hôtel: une surprise m'y attendait.
Parmi cinq ou six (exactement six) Anglo-Saxons, qu'à leur épilation excessive je connus Américains, se tenait assise, aussi vivante qu'il lui était loisible, mon amie Nane. C'était bien elle, son col nu, ses yeux de pierre dorée, le rebroussis de ses cheveux, et c'est avec son éternel sourire d'enfant triste qu'elle m'appela.
Suivit une de ces présentations dont je ne lui ai jamais pu faire perdre la fâcheuse habitude:
—Monsieur Pastisson.
Et elle enveloppa du même geste les six fracs.
—Puisqu'il faut pâtir, pensai-je; et je m'assis.
Mais, comme je ne sais pas l'anglais, la conversation fut laborieuse. Après une infructueuse tentative de me faire entendre leur français, où Nane seule sans doute sait démêler ce qui lui est utile, l'un d'eux me parla quelque chose qui était, je pense, de l'allemand. Par politesse je répondis en basque: il eut l'air d'abord de comprendre, croyant peut-être que ce fût du cheepaway, mais l'erreur fut courte, et ils retombèrent dans un sextuple silence, Nane et moi nous étant alors mis à causer de sa guérison imprévue, de ma prison, de mille choses, la demi-douzaine Pastisson se leva, salua, s'en fut.
—Voyez-vous, me disait Nane, quand j'ai été guérie, et les médecins n'en revenaient pas (j'ai cru qu'ils allaient me faire un procès), je suis tombée à d'autres tracas. Votre prison, d'abord, m'a toute chambournée. Puis voilà tout d'un coup mes fournisseurs qui se déguisent en créanciers. Alors ça n'a pas été drôle du tout; ils voulaient faire saisir mes meubles, reprendre des bijoux, que sais-je. C'est Pastisson qui m'a tirée de là.
—Mais Nane: Pastisson enfin? Ils sont six.
—Mais non, me répond-elle avec candeur, je vous assure que c'est toujours le même.
XIII
Les noces de Nane
«Deus bone! quam bonus ille Belga......
(JOH. BEVERWICKIUS: Epistol. ad
Vossium CLXXII.)Bon Dieu! Le bon Belge!
Sans être fataliste, ni vouloir démêler en toutes choses les mauvais desseins de la Providence, «cette caricature de Dieu», a dit Nicole, on peut croire que M. Dieudonné Le Marigo était destiné par son nom à un hymen inexorable.
—Vous comprenez, conclut Nane après m'avoir laissé entendre qu'elle tramait d'épouser ce Belge riche et industriel, un mendigo, n'est-ce pas, c'est un monsieur qui mendie. Eh bien, Le Marigo, c'est un monsieur qui se marie; je veux dire: qui se marie en justes noces. Même qu'il s'attarde un peu... Dieudonné.
—Ah Nane! de justes noces: cela va vous changer beaucoup. Prenez garde de les faire craquer, au moins.
—Insolent, est-ce que j'engraisse?
Et elle tourne sur elle-même, ainsi qu'elle a accoutumé quand elle se juge plus admirable. Sa toilette l'est aujourd'hui par la décence, la discrétion; à quoi le souci de M. Le Marigo n'est peut-être pas étranger, car tous les poissons ne se prennent pas à la même boëte. Enfant infortuné des Flandres, c'est contre vous, sans doute, que fut liée cette conjuration du drap et de la fourrure qui va du noir à l'auburn, en passant par l'encre-de-Chine. Et si vous en tâtiez, Dieudonné, comme je fis tantôt dans le vestibule, vous sauriez combien c'est agréable, cette peau de bête à long poil. C'est contre vous, encore, que fut édifié ce chapeau aussi ténébreux que les projets de notre amie, et qui fait une varangue sur son front. Tout le haut de sa face en est noyé d'une ombre cendreuse, où reluisent ses yeux d'aventurine—ces yeux qui ont l'air de penser quelque chose, et qui ne pensent même pas à rien; ces yeux dont vous aussi, Monsieur, après bien d'autres, hélas! vous vous obstinez sans doute à découvrir le sens, à peupler le vide mystérieux: tout de même qu'enfant vous vouliez voir l'Homme dans la lune.
—Mais vous ne regardez pas la peinture, dit-elle.
Car nous sommes dans une de ces petites Expositions, éternelle revanche des aveugles, dont, à chaque printemps, il y a mille et trois, en France seulement.
—Merci, lui dis-je; et le diable m'emporte si je sais ce que je venais faire ici. Ou plutôt je le sais enfin: c'est mon coeur qui m'entraînait vers vous.
A ces mots un rire léger voltige sur sa bouche.
—Vous êtes gentil, aujourd'hui, répond-elle. Et je songe qu'il y a longtemps que je n'ai été vous voir. Vous demeurez toujours à la même place?
J'ai quelques raisons de ne pas recevoir Nane chez moi dans le moment, et je lui réponds avec autant de franchise mais peut-être moins d'ingéniosité qu'Odysseus:
—Certainement, ma chère amie, c'est-à-dire non. Mon valet de chambre faisait sa première communion, ou plutôt sa fille. Alors il est tombé malade; et, par économie, je me suis logé à l'hôtel pour ne pas être seul—du côté de Saint-Sulpice, l'hôtel A'Kempis, je veux dire Man'A'Kempis. Connaissez-vous ça? C'est un hôtel très chic, un hôtel belge!
—J'ai entendu parler, dit mon amie d'un air vague. Et Saint-Sulpice, c'est bien où il y a des tours qui se flanquent les jambes en l'air.
—...?
—Enfin, où il y a un échafaudage pour les tenir. Et il faut aller vous voir là?
—Certainement, dès que vous aurez l'âge canonique. Les dames n'y sont pas reçues avant celui de cinquante-deux ans.
—Eh bien! s'écrie Nane saisie. Mais il n'y a donc que des curés, là dedans.
—Oui. Quelques évêques aussi; avec leurs mères, leurs bonnes allemandes...
—Ecoutez, mon cher, c'est pas la peine de charrier. Si vous ne voulez pas qu'on aille vous voir, c'est pesé, on n'ira pas. Mais vrai, il fut un temps...
—C'est quand je vous aimais.
—Vous ne m'aimez plus?
—Sans doute; mais il y a la Clo', la petite Clo'...
—... Ni moi non plus?
—La Clo' est une personne jeune encore, qui était venue passer quelques heures chez moi, il y a quelques mois. Elle s'est un peu attardée; et comme la saison a changé, elle n'ose plus sortir à cause que sa robe est trop claire.
—Vous êtes bête, mon pauvre ami!
—Chut! Ne le répétez pas. Et puis, elle n'est pas déjà si mal, la petite Clo'. Si vous la voyiez, le matin, faire des cabrioles sur le lit, avec ses jambes blanches, il y a de quoi béer.
—Bée...
—Et je vais vous dire une bonne chose. Au lieu de venir chez moi, si vous voulez que je passe chez vous, un de ces jours, on pourrait faire une promenade charmante—que vous n'avez jamais faite.
—Pensez-vous?
—Vous n'êtes jamais montée aux tours Notre-Dame?
—Mais vous ne parlez que de tours, mon pauvre ami. Du reste, c'est vrai: je n'y suis jamais montée. Quand j'étais gosse, maman me promettait toujours ça; mais c'était pour le jour que je serais sage...
—Sans attendre jusque-là, mardi prochain, 2 h., vous irait-il?
—Ça colle. Là-dessus, je vous laisse. Rendez-vous avec Dieudonné au thé de la rue Martin. A revoir.
—Adieu, Madame.
Et je reste tout seul, dans le désert versicolore de l'Exposition, parmi les vues de Venise et de Bruges-la-Morte. Faut-il que ces deux cités aient offensé le Ciel, pour être ainsi livrées aux peintres. Silencieux marais de Bruges, où se mirent, avec de pâles arbres, mainte façade bien retapée; et vous, canaux vénitiens, où trempent des mirlitons, à l'ombre des palais roses: double royaume du moustique, quand donc une compagnie de tramways vous comblera-t-elle—et nos voeux?
Mais quelques jours après, c'était sur le dos glauque de la Seine que nous voguions, Nane et moi, en un de ces bateaux aux flancs clairs qui volent vers l'Hôtel de Ville. L'après-midi était bien parisien; l'air, aussi acide que si on y eût exprimé l'âme de mille citrons verts. On ne s'en pouvait garantir qu'en se tenant tout près de la machine—et alors, on se grillait d'un côté, comme Montezuma, —ou en descendant dans les «salons» —et alors ça sentait mauvais, et l'on n'apercevait plus goutte du panorama dont j'avais vanté l'agrément à mon amie.
Le charme de ces petites parties, c'est que «c'est fait avec rien». Le beau travail, que d'amuser une dame au prix de sommes énormes. Ici, il faut tout tirer de soi-même, comme—pour employer une comparaison nouvelle—comme l'araignée, sa toile.
Cependant, ma compagne contemplait, à travers son face-à-main et la crasse atmosphère, ces quais qu'elle n'avait jamais vus, coupés d'escaliers clapotants, et qui inclinaient vers l'eau le noir de leur ramure; plus loin, des maisons couleur de crème sale aux innombrables fenêtres; plus loin encore, quelque dôme indistinct qui semble flotter à ras des nues, comme une montgolfière. Et parfois, le dessous enfumé d'un pont faisait se dresser en l'air les roses narines de Nane.
L'un d'eux, qui venait vers nous, l'étonna par la masse et la majesté. Orné de masques, il s'appuyait d'un pied sur un jardin, et supportait une statue équestre qui nous tournait le dos. Et Nane, soupçonnant que ce cavalier avait dû être quelqu'un de notoire:
—Qui est-ce donc, dit-elle.
—J'en ignore. Mais, mon Dieu, que vous êtes jolie aujourd'hui.
—Vous croyez qu'il ne le sait pas, cet employé, avec sa casquette?
—Que quoi? Que vous êtes jolie.
—Mais non! Qu'il ne sait pas qui c'est la statue.
—Oh! c'est bien possible.—Un marin... Et Nane l'interroge.
—Té, répond cet homme, qui a une barbe bleu de Prusse et l'accent marseillais, té, c'est Henri IV, qu'ils disent ici.
—Merci, Monsieur.
—Voyez-vous, moi, à Paris...
Mais il est obligé de s'interrompre pour la manoeuvre de l'accostage; et c'est ici que nous débarquons. En sorte que nous ne saurons jamais ce que lui, à Paris...
—C'est vrai. Nane, que vous êtes jolie comme tout, ces jours-ci. Et quand je songe que c'est M. Le Marigo, avec ses quarante-cinq ans, qui va moissonner toutes ces roses, comme lui-même dirait, et tous ces lys. Quel âge avez-vous? Vingt-trois ans?
—Quand vous aurez fini de m'acheter. Vous savez aussi bien que moi que j'ai trente ans.
—Trente ans, c'est de la folie! Vous en avouiez tout juste vingt-cinq au dernier Réveillon.
Nane rougit, et gravit d'un trait, sans paraître alourdie par son grand âge, l'escalier du quai.
—Mon cher, reprend-elle, il y a tout un ordre de mensonges, comme me l'a fait comprendre Dieudonné, qui ne sont plus de mise chez une femme comme il faut.
—Mais c'est un perfide désenchanteur, ce capitaliste, avec son goût pour la vérité. Si on le laissait faire, il serait capable de changer les bêtes en hommes. Et voyez-vous, Nane, le jour où on ne mentirait plus, chacun, de dégoût, se réfugierait tout seul dans une île déserte. Vous-même, la première fois que vous le tromperez, votre Marigo,—car vous le tromperez, n'est-ce pas...?
—C'est possible; mais si je le fais, répond-elle non sans obscurité, ce ne sera pas rien que pour le plaisir qu'il le soit: ce sera aussi pour mon plaisir.
—D'accord, mais le soir de ce jour-là, croyez-vous que vous lui direz, en vous mettant à table: «Mon ami, je viens de vous faire cocu avec M. Adolphe Désuet, de la grande maison de lingerie?» Non.
—Mon cher, réplique Nane, cela prouve seulement qu'il y a aussi tout un ordre de vérités qui ne sont pas de mise chez une femme comme il faut.
À quoi elle ajoute:
—Ça, ça n'est pas M. Le Marigo qui me l'a dit.
Entre tant, nous voici au pied de la tour. Je prends deux tickets à 0 fr. 50 l'un; car ces petites fêtes, pour modeste qu'en reste le train, ne sont pas tellement gratuites qu'on croirait. Et là-dessus nous gravissons deux mille cinq cent trois marches, ou environ.
—Ouf, fait Nane, qui s'est fait porter, en quelque sorte, dans les trois derniers quarts du parcours.
Sur la terrasse, une aimable bise nous accueille, qui rachète l'aigreur par l'humidité. À nos pieds pleure Paris, avec des clochers et des toits qui percent la brume. Mais, plus près de nous, toutes les pierres, et la plate-forme entre les deux tours, et le peuple pétrifié des monstres qui en ornent les abords, sont flammés noir et blanc, comme on voit certains pelages. Et parmi les hyènes, les éléphants, les diables, il y a une image surtout qui étonne mon amie: c'est le démon qui, accoudé sur un coin de balustrade, contemple la capitale du péché avec une si cruelle goguenardise. Celui-là aussi, Nane voudrait l'«identifier»; et comme personne ne me démentira:
—C'est, lui dis-je, Baalzébub, prince des mouches.
—Il ne doit pas, observe-t-elle, être très occupé de ce temps-ci. À moins qu'il n'ait aussi la police sous ses ordres. Justement, elle n'est pas loin. Mais comme il est laid: il me fait presque peur, avec sa langue.
Et frissonnante, elle s'insinue dans mon pardessus.
—J'ai froid, dit-elle: embrassez-moi.
—Attendez un peu, Nane. Il y a ici un mufle de gardien, qui est toujours derrière les gens pour les pincer à ça. Il faut profiter quand il vient juste de repartir.
À peine ai-je émis ces paroles que le gardien projette, à l'angle d'un mur, son blair grotesque. Mais comme je suis en train d'indiquer, avec mon parapluie, un invisible Arc de Triomphe, il bat en retraite, déçu; et j'en profite pour obéir aux ordres de mon amie.
—...Là! en voilà assez, dit-elle enfin. On s'en va.
—Je vous mettrai chez vous, si vous voulez, à moins que...
—À moins que?
—...Que vous ne préfériez me mettre chez moi,—un petit moment.
—Et Mlle Clo'?
—J'ai réfléchi, figurez-vous, qu'en voiture fermée elle pourrait sortir sans scandale. Alors je l'ai renvoyée chez sa mère—changer de robe.
—Voulez-vous que je vous dise, mon cher, vous êtes un fumiste. Et Mlle Chose n'a jamais existé.
—Il y a tant de gens, Nane, qui n'ont jamais existé. Mais, voici une voiture... Cocher!
* * * * *
Quelques heures après, Nane, ayant déjà remis jusqu'à sa voilette:
—Adieu, dit-elle, les restes pour Mlle la Clo'.
—Ah! s'ils étaient aussi bons que les morceaux que je laisse à M. Le Marigo. Pourvu qu'il n'y trouve rien de manque ce soir.
—Marigo? ce soir! Non, mais vous pensez s'il peut se bomber d'être renseigné à l'avance. Pour cette fois, je tiens au maire, mon cher; et au curé.
—Et aux filatures.
—Et aux filatures, oui. Et il suffît parfois d'une imprudence pour tout remettre en question. Les plans les mieux ourdis sont ceux que l'on base sur...
—Pourquoi vous mettez-vous à parler «lune», comme ça, tout d'un coup?
—Enfin, «lune» ou pas, le voyez-vous me plaquant, après dégustation. Ce que les petites camarades seraient folles de joie!
—Mais au contraire, telle que je vous connais (ne rougissez pas), que je vous connais encore,—et c'est ce qui me tue,—il me semble que vous ne pouvez que gagner à multiplier les points de contact.
—Et croyez-vous donc que ces qualités qu'on aime à rencontrer chez sa bonne amie, je veux dire l'invention, le doigté, la... la gymnastique..., savoir attaquer..., prendre la pose, etc., tout cela convienne chez une épouse?
—Je veux bien, moi. Mais pour parler d'autre chose, le patient, comment est-il, dans tout ça?
—Il marque pas mal, merci; avec une redingote, toujours, et une belle barbe où il passe des petits peignes. Il arrive aidé d'une serviette, où il y a des montagnes de papiers, et qu'il ne retrouve jamais quand il s'en va. «Vous me l'avez cachée», dit-il alors d'un ton espiègle. (Non, mais je me vois jouant à «l'objet trouvé» avec ce quadragénaire.) A la fin, on la dégotte sous le canapé, où il l'avait mise, et il s'en va.
—Enfin, seule!
—Ne le croyez pas. Presque aussitôt, il revient, tire de sa poche—côté coeur—une petite chose froissée et triste, un bouquet de violettes de deux sous qu'il avait oublié de me donner, m'embrasse sur le front et res'en va.
—Mais pourquoi de deux sous?
—Ah! voilà. C'est que j'avais été assez poireaute, au début, pour lui dire que je les aimais: vous savez, comme on dit dans les romans. Évidemment, je les aime, de loin, sur les éventaires: ça fait des jolies taches, demi-deuil. A part ça, j'aime mieux deux louis de lilas... Ah! que je voudrais sentir les lilas, à la campagne. Ce printemps, qu'il faisait tiède, et que j'ai passé avec vous, en Victoria, par la rue du Petit-Musc: il y en avait en haut d'une muraille, vous rappelez-vous?
—Comme je vous vols.
—Mais Dieudonné, depuis que j'ai dit ça, tout le temps il m'en apporte, des bouquets de deux sous. Si nous sortons ensemble et qu'il aperçoive un marchand, de loin il prépare ses deux sous. Et si le marchand n'a pas de violettes à deux sous, mon cher, il n'en prend pas. «Non, non, dit-il: quatre sous c'est trop cher.» Et il faut voir son air mutin!
—Espoirs charmants.
—Ça n'est pas qu'il soit avare, au moins. Un peu regardant, tout au plus, et plutôt par éducation. J'ai idée que son père n'a jamais été duc.
—C'est un mot.....?
—Non, et ses billets de banque, il les met dans la doublure de son gilet. Même qu'il voulait me faire voir. Mais comme je n'ai pas l'intention de l'entauler avant les noces... Du reste, il est en train de m'acheter une maison, boulevard Raspail, un immeuble de rapport, pour que je n'entre pas en ménage les mains vides. «Il ne tient qu'à vous-même, comme je lui en ai fait la remarque, d'y mettre quelque chose.»
—Et quoi qu'il a répondu, l'homme du Nord?
—«Ce que j'aime, il a soupiré, c'est votre simplicité.»—«Et moi aussi, c'est ce que je préfère en vous», je lui ai dit.
—Avec ta bouche.
—D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. C'est un excellent homme, qui a confiance en moi. Et je ne voudrais pas qu'on le chine: je l'aime beaucoup... Mais, de ma vie passée, je ne lui ai pas tout dit.
—A qui avez-vous tout dit, jamais?
—Mon cher, il n'y a pas un homme dans ce cas qui resterait couché une minute de plus.
—Nane, il faut que je vous embrasse pour ce mot-là.
—Laissez-moi au moins relever ma voilette.
—Merci.....
—Pour en finir avec M. Le Marigo, je l'ai présenté à maman, à mon beau-frère....
—Vous êtes donc rabibochée avec votre soeur?
—Il a bien fallu. Qu'est-ce que je n'ai pas fait pour ce mariage? jusqu'à aller à la messe.
—Vous allez à la messe? Ah! que je vous baise encore.
—Mais vous savez, toute votre messe, ça ne m'empêche pas de penser comme je veux.
—Ce serait dommage que non. Là-dessus, Nane, ayant promis de m'écrire, s'en va de ce pas olympien qu'il serait oiseux de décrire pour la onzième fois. Et depuis, je ne l'ai jamais revue.
Mais elle m'écrivit, et quinze jours environ après ces propos que nous avions échangés, non sans résultat, au sujet du mariage qu'elle fomentait, je reçus cette lettre, qui me fit presque regretter de l'avoir si souvent traitée de sotte au dedans de moi...—et aussi soupçonner que Nane prenait depuis quelque temps des leçons de style.
«Mon cher ami,
«Ça y est. Les bans se publient, et nous sommes affichés à la mairie. Le sieur Georges-Aristarque-Dieudonné Le Marigo, propriétaire industriel, épouse Mademoiselle..... parfaitement: Mademoiselle—Mademoiselle moi, sans profession. Ça lui a un peu couru, d'abord, de voir que je m'appelais Garbut, plutôt que Dunois. «Mais, lui ai-je dit, je suppose que vous ne m'épousez pas pour mon nom. Et du reste, qu'est-ce que ça fait, puisque je prends le vôtre.»
«—Ce n'est pas ça, qu'il a fait; mais je me demande pourquoi vous en avez changé.
«—Je vous l'ai dit cent fois, si ça n'est pas une (n'en croyez rien, vous: je n'en avais jamais seulement pipé); c'est parce que ma pauvre soeur avait un peu trop fait parler d'elle, avant de trouver un électricien responsable. Et à cette époque, je me destinais à la carrière théâtrale. (Eah: théâtrale, j'ai dit.)
«—Je vous demande pardon, je n'y pensais plus, a répondu cet honnête homme.
«Mais moi, j'ai gardé un air offensé, et poussé, pendant une heure, des soupirs de veau qui a peur. Il faut prendre garde que tout ceci se passait chez moi. Au fond, j'avais envie de rire, à m'imaginer l'hérissement des Lemploy, s'ils m'avaient entendu débiner la chaste jeunesse de Clotilde. Vous savez si elle y tient, à son passé; n'ayant guère que ça à se mettre sous la dent, qu'elle a d'ailleurs un peu rare, comme le cheveu. Mais ce n'est pas pour son charme que je l'aime.
«Après un siècle, donc, de ces soupirs, et tout ce renfrognement qui me recroquevillait la moue, il n'y a plus tenu, le filateur: il a filé. Et moi je le croyais dissipé déjà dans l'air pour quelques heures, que d'avance ma pensée dépensait en menus plaisirs, menus, menus —comme la bouche de Primavérile—; mais écoute s'il pleut. Est-ce qu'il ne revient pas au bout de onze minutes, environ; avec cet air roucoule à lui vider un syphon dessus, et le sempiternel bouquet de violettes: «Vous croyez peut-être, je lui ai dit, que les orchidées, ça salit les gants?» Et, tout l'après-midi, j'ai été comme une herse.
«Mais avouez aussi, mon ami, depuis cinq mois qu'il me courtise, à trois bouquets par jour, en moyenne, ça fait quatre cent cinquante bouquets à deux sous, soit quarante-cinq francs de fleurs. Voilà ce qu'on nomme, sans doute, le fleuretage; eh bien, ça n'est pas assez; et vous-même étiez plus magnifique, à l'époque où j'habitais votre garno de coeur.
«Mais je ne vous écris pas purement pour vous conter ces ragots: c'est, à vrai dire, dans le but de vous demander quelque chose. Vous-même m'avez dit que la plupart des lettres de femmes n'en avaient point d'autre. Et, en passant, croyez-vous que celles des Messieurs ne soient toutes que pour offrir?
«Enfin, voici: quand on se marie, il ne suffit pas, malgré le proverbe, d'être deux. Comme pour les duels, outre les combattants, il faut encore des témoins; et, comme pour les duels, il y a des gens que ce rôle enchante, d'autres, non. J'ai peur que vous ne soyez de ces derniers; et pourtant j'ai besoin de vous, de votre bras, de votre signature, car enfin, réfléchissez: qui prendrais-je? Et pensez-vous qu'il y ait tant de gens de votre genre, avec qui, après avoir été au mieux, je ne sois pas restée au pire.
«C'est vrai qu'on a le droit, aujourd'hui, de prendre des femmes, pour ça. Mais vous savez, vous[2], que je n'en ai jamais aimé beaucoup l'usage, quand même la mode a pu, un temps, l'imposer à mes contemporaines; parmi tant d'autres choses non moins saugrenues; telles que la morphine, les Cinghalais, ou encore ces pièces de théâtre qu'on allait voir en bandeaux, et qui se passaient dans les pays froids.
Footnote 2:[ (return) ] Le correspondant de Mlle Dunois déclare n'en rien savoir.
«Et puis encore, qui prendre? Ah! si la marquise d'Iscamps n'était pas au lit, elle aurait marché, j'en suis sûre. Ses façons à mon égard ont toujours été si gracieuses que j'ai cru pouvoir la prévenir de l'événement. D'autant plus que ça doit lui faire plaisir que je me marie «dans la chapelle du domaine de Saint-Thiers-le-Capiau», car c'est là que nous bouclons la boucle, mon cher: une vieille terre, à plus d'une lieue des ateliers, et venant de la mère à Marigo, qui était fille (vous me suivez bien) du comte des Ardennes, ou Désardènes, une bonne famille du pays.
«Mais enfin vous voyez, d'après tout ça, que vous pouvez très bien venir. A la campagne, ce n'est jamais très cérémonie, je pense. Vous pourriez même passer deux ou trois jours d'avance à Saint-Thiers, où je serai (Dieudonné couchera à l'auberge, par convenance); et me donner un peu votre avis sur la maison, sur le vin, sur les domestiques, sur ce qu'il y a à faire, en général. Et quant au préjugé, au respect humain, etc., qui interdit d'assister aux noces d'une personne comme moi, j'espère que vous êtes au-dessus de ça, malgré toutes vos bigoteries.
«Pour en revenir à Mme d'Iscamps, elle est malade; mais elle m'a fait un cadeau tout de même: c'est une cafetière Empire. Je pense même qu'elle est de l'époque, car elle est dédorée, et, de plus, il y a leurs armes, ce qui est d'une grande politesse, ou d'une grande malice. Et on m'a donné bien d'autres jolies choses. Mon vieil ami, M. de Malapper, vous savez, ce petit gris qui a trois mille francs de rentes, et pour un million de bibelots chez lui; il est venu me voir, l'autre jour, avec un air et un paquet bien enveloppés, et m'a dit:
«—Ma chère enfant, c'est la première fois que je me dessaisis d'un objet de mon cabinet. Mais vous feriez renier Dieu quatre fois. «Là-dessus, il a démaillotté son poupon: c'était quelque chose de petit, de sale; ça ressemblait à un chandelier, à moins que ce ne fût quelque chose pour friser les cheveux, ou pour couper les légumes; et M. de Malapper a ajouté:
«—C'est un ivoire du XIVe siècle; un moule de fauconnerie pour fabriquer des capuchons d'épervier (il le caressait avec amour); la base est en os et plus ancienne. Vous voyez: elle faisait sans doute partie d'un objet carolingien similaire, qui aura subi une réfection partielle. Et promettez-moi, ma chère enfant, si jamais vous veniez à mourir, et que vous n'en auriez pas l'emploi précis, de le léguer au Musée du Louvre.
«Ce que je fis, en l'embrassant.
«Et il y a mon coiffeur, aussi, M. Larivoste, dont les yeux sublimes vous amusaient tant. Lui m'a apporté, devinez quoi: une grosse éponge, mon cher, mais grosse comme la gidouille d'Ubu.
«—Et dans quel but, lui ai-je dit, m'offrez-vous cette énorme plante marine?
«Je pense qu'il était ivre: il m'a répondu:
«—Je voudrais voir Madame en faire usage.
«Alors je l'ai flanqué à la porte; mais j'ai gardé l'éponge. Elle vaut bien vingt-cinq francs. Et, comme dit Dieudonné, l'économie ne semble ridicule que chez les gens qui n'ont rien, ou peu de chose.
«Et vous, mon ami, qu'allez-vous m'offrir? Quoique ce que j'aimerais le mieux, c'est votre présence, entendez-vous? Allons, cher clair de lune, laissez-vous faire. Vous êtes le seul, décidément, qui, amour à part, me convienne tout à fait au moral, comme au physique. Je ne veux pas dire que vous soyez beau comme le jour, non. Mais enfin, au contraire du chandelier Malapper, vous ne semblez encore avoir subi aucune réfection, même partielle. Et pour tout dire, vous avez (précocement: je le veux bien, mais enfin vous avez) quelques-uns des agréments du soir. Vous savez entrer dans une chambre sans plus de bruit que le crépuscule; vous êtes secret comme un puits sous grille; vous ne chantez jamais—que durant votre toilette—; et quand vous vous asseyez sur un meuble, il ne fait pas de poussière (ni vous non plus d'ailleurs, chez les gens, n'étant point crampon de nature). Quoi, avec tant de qualités, faudra-t-il me priver de vous? Venez, vous dis-je, venez deux ou trois jours d'avance; et dois-je vous répéter que Dieudonné couche à l'auberge. Adieu, je vous embrasse.
«Votre amie
«Nane.»
Au reçu de cette agréable lettre, je tombai dans mille perplexités et une perplexité: telle la branche caduque, entraînée au fil de l'eau, et dont se jouent, etc...
La vérité c'est que j'étais en grand deuil, et qu'il n'y avait peut-être pas, à la noce d'une horizontale, prétexte suffisant à le rompre. C'eût été déjà beaucoup, en temps ordinaire, que d'aller jouer, devant l'autel, à l'oncle ou au cousin d'une dame toute blanche que l'on a si souvent tenue dans ses bras, vêtue à peine d'un peu de lin.
D'autre part, l'approche de son mariage, c'était comme lorsque elle avait été près de mourir, et la parait à mes yeux des grâces du renouveau. J'aurais eu plaisir, en vérité, dans le beau domaine de Saint-Thiers-le-Capiau, à me montrer familier envers une hôtesse aussi belle; à l'heure même où le Marigot aurait regagné son auberge à travers la boue des champs et l'innombrable betterave. Cependant le feu, favorable aux amants, eût souri dans la cheminée familiale à nos caresses, ou éclairé parfois l'appas, un instant découvert, de mon amie, du sanglant éclat de l'escarboucle. Ah! si au moins j'avais pu n'accepter de cette hospitalité que les deux ou trois jours qui précéderaient la noce.
Puis c'était là un jeu dangereux, à quoi Nane, soucieuse de ne point perdre cette grosse partie sur une dernière carte, ne se serait prêtée peut-être que de mauvaise grâce—et c'est en amour surtout que la façon de donner vaut mieux souvent que ce qu'on donne. En conséquence, je choisis de me dégager, et lui écrivis la lettre suivante:
«Ma chère amie,
«C'est pour remercier, et refuser, hélas! La faute en est à une tante, une vraie, qui m'est morte il y a dix jours, le lendemain de cette ascension aux tours Notre-Dame, dont je n'oublierai jamais que nous en délassâmes chez vous la fatigue. Cette tante, je le répète, n'est point une fable, quoiqu'elle soit maintenant réduite à ne vivre que dans la mémoire des siens. Elle se nommait de son vivant Mme de la Font-Merlin, personne acariâtre et abandonnée au jansénisme. Nous étions aux couteaux depuis fort longtemps, ce qui la détermina sans doute à me léguer, au détriment de ses proches, tout ce qu'elle n'avait pu placer en viager. Cela fait encore une liasse, Nane: quel moment prenez-vous pour nouer des liens légitimes?
«Mais vous sentez par vous-même combien il m'est défendu, un peu de temps encore, de me livrer à des plaisirs officiels. Celui de vous conduire à l'autel eût été vif pourtant, et surtout de vous en ramener épouse chrétienne, parée par le sacrement de quelques vertus nouvelles pour vous, j'ose le dire. Ce ne sera point une insulte, n'est-ce pas, de vous voir comme sous un jour nouveau, dès que vous aurez revêtu, parmi les autres caractères de l'épouse, cette retenue, cette pudicité, qui enseignent à cacher de sa jambe ou de son épaule tout ce qu'une volupté matrimoniale et savante dérobe à la vue pour le réserver au sens plus précieux du toucher. Et pour parler plus précisément que ce galimatias, Nane, cela veut dire qu'il vous vaudra mieux, une fois mariée, si j'ai compris quelque chose à votre Belge, porter au lit des chemises montantes, et qui ne lui laissent point rassasier ses yeux. Craignez qu'au hasard de la causerie, et d'une couche défaite qui ne vous voilerait plus, cette même chemise, roulée en turban et remontée jusque sous vos épaules, ne laisse jaillir votre soudaine nudité, telle une amande verte dont on presserait la gaine entre ses doigts. Il vaudra mieux aussi les choisir moins transparentes que celles où, dit-on, vous pensiez autrefois vous dérober, et qui étaient à vos membres comme ce peu de brume couleur de perle que le printemps suspend autour d'un peuplier svelte et pâle. Contentez-vous qu'elles soient diaphanes, quelques-unes, et vous pareille alors à l'ébauche de Galathée que l'albâtre emprisonne encore. Au demeurant choisissez-les collantes, ces chemises: sévères mais justes, voilà le point.
«Encore une fois, c'est, à la province, le toucher qui est le sens le plus vif, comme partout où l'hypocrisie aiguise ces curiosités que nous avons au bout des doigts. Que celles de monsieur votre mari puissent reconnaître et solliciter son plaisir à travers la rigueur d'une hollande, où vous le braverez, attentive. Car les jeux d'une amie qui s'ébat sous un linge mousseux, telle que la baigneuse dans l'écume, ce ne sont point plaisirs d'industriels. Celui-ci, s'il heurte à cette blanche armure, ou vous en veut, tout de suite, dérober, que l'étroitesse du fourreau, aidée par un peu d'écart de vos genoux, lui rende difficile d'en toucher dès l'abord l'envers et le plein.
«Si j'ajoute qu'ayant été épousée pour votre charme plutôt que vos vertus, il faut éviter de vous montrer trop ménagère; et que votre rôle ne va pas, chaussée de lasting et vêtue de poult de soie, à surveiller les sauces, j'aurai tout dit, je pense. Oui, tels sont à peu près, ma chère Nane, les conseils paternels que mon rôle auprès de vous, si je l'avais pu remplir, m'aurait appelé à vous donner. Mais quel que soit le prix que votre indulgence y voudra bien attacher, ne la poussez point jusqu'à les vouloir faire admirer de M. Le Marigo. Le sel lui en échapperait, je pense; et moins vous lui en direz en toutes choses, moins vous lui en montrerez, et lui laisserez voir même, mieux cela vaudra. Ne vous abandonnez guère; craignez l'automatisme, et trop de hardiesse dans votre langage, ou votre costume: enfin n'oubliez jamais qu'il est votre mari. Gardez de lui dire au petit jour, le lendemain de vos noces, distraite et vous croyant encore à Paris, dans ce Paris où tant d'inconnus passent: «Chéri, il serait peut-être temps de vous retirer: mon ami vient quelquefois de très bonne heure». Ou bien: «En partant, si la porte est encore fermée, criez au concierge: Docteur Durand! C'est le manucure du second.»
«Et du reste, de tous ces avis, si vous préférez n'en suivre aucun, qu'à cela ne tienne. Les choses n'en iront sans doute pas plus mal; car, on a beau faire, les choses vont toujours la même chose.
«Peut-être penserez-vous aussi que mon rôle, en toute cette affaire, n'est pas de vous donner des conseils seuls; et je vous entends bien; mais j'ai beau me creuser la tête, je ne sais que vous offrir. Ah! si ma tante était déjà «réalisée», comme dit mon ami l'arriviste. Mais il y a des longueurs, du notaire au bijoutier. Alors, j'ai songé à vous envoyer mon dictionnaire Larousse. J'en suis dégoûté; il est plein d'erreurs, qui telles quelles, pourtant, pourraient encore suffire à votre instruction. Mais peut-être que ça ne vous amuse pas beaucoup, le dictionnaire Larousse? Préférez-vous le Moreri? Non plus; quoi alors? Vous savez bien qu'il ne me reste pas un bibelot passable, depuis longtemps que vous avez pris le soin de n'en laisser chez moi aucun qui puisse tenter une autre femme; ce qui est du sentiment le plus délicat, mais n'a pas laissé de faire un peu de vide sur mes commodes.
«Ah! si, pourtant, j'ai quelque chose depuis peu que vous ne connaissez pas. C'est une aquarelle de Leone Georges, de la plus équivoque chasteté: deux femmes qui caressent un paon blanc, et se sourient. Vous en seriez folle!
«Car cela fait rêver à tout un petit monde de féerie et de fête galante, marionnettes aux réflexes ingénieux, coeurs de nèfles, corrompus et glacés; et tant de beaux yeux meurtris. Et puis des travestis, des négrillons, des macaques, des kakatoës, des carlins: Bergame ou Masulipatam. Là, des chambres parquetées en bois des îles répandent l'odeur du benjoin, de la jonquille et des longues chevelures. Ouvrez-en les fenêtres, un soir; vous trouverez qu'elles donnent sur de hautes serres, parfois striées d'une pluie artificielle et parfumée, que, du dehors, le soleil couchant irise d'arcsen-ciel fragiles—où des oiseaux en duvet, des papillons, mille fleurs, balancent leur mélancolie versicolore—où Colombine, à la dérobée, vient rafraîchir le bout de ses doigts dans la fontaine de rocaille aux larmes noires.
«N'aimeriez-vous pas bien connaître l'auteur aussi? Comme on se la figure pareille à ses personnages, menue, fragile, et que le soir il faut ranger dans une vitrine.
«Et, du reste, ça ne m'amuse pas beaucoup que vous deviez dormir contre ce Flamand. Mais quoi, c'est la vie, comme disait un philosophe qu'on menait pendre. Vous, au moins, ne vous laissez point affliger par ces confuses cérémonies. N'y apportez pas la figure d'une amie que j'avais à la province, et que je rencontrai un matin qu'elle se mariait. C'était à cette heure de l'année où, dans les jardins dont cette ville est enclose, l'odeur des tilleuls commence à effacer celle des glycines. Mon amie, elle, devait sentir la fleur d'oranger, pour peu que celle dont sa robe était ornée fût authentique: mais là-dessus, j'avais des doutes. Toujours est-il qu'elle me jeta, comme je passais, le plus mélancolique regard d'oiseau en cage qui se puisse rêver. Et certes, j'avais de bonnes raisons de croire que ce n'était pas moi qu'elle regrettait: mais ma vue lui rappelait peut-être quelques-uns des plaisirs de la liberté.
«Puisse la vôtre vous être légère à perdre; et laissez-moi, une dernière fois, saluer vos lèvres, puisque désormais, ô Nane, vous ne serez plus que ma soeur. Hélas, et n'était-ce point assez des Suédois?...
«N.»
Table des Matières
[I.]—LES SIRÈNES
[II.]—COMMENT ON S'AIME:
[i.]—Première version
[ii.]—Version seconde
[III.]—L'APÉRITIF CHEZ LA MARQUISE
[IV.]—L'HEUREUSE MÈRE
[V.]—L'APRÈS-MIDI ESTHÉTIQUE
[VI.]—UNE JOURNÉE ENTRE TOUTES
[VII.]—NANE-AU-MIROIR
[VIII.]—VENISE SENTIMENTALE
[IX.]—L'INDIFFÉRENT
[X.]—LES ASPHALTITES
[XI.]—LES CHARITÉS DE NANE:
[i.]—Primavérile de Ver
[ii.]—Le bon chien Cocktail
[iii.]—L'Hospitalité écossaise, ou l'Électricien
[XII.]—NANE PENSE MOURIR
[XIII.]—LES NOCES DE NANE