VIII

—Il me semble,—dit une fois son mari,—qu'il y a longtemps que tu n'as vu Mme Crescent?

—C'est possible.

—Est-ce que tu n'iras pas un de ces jours?

—Je ne sais pas.

—Vas-y, je t'en prie. Ce sont d'excellents coeurs, je ne voudrais pour rien au monde qu'ils te crussent un peu… fière; songe,—ajouta-t-il vivement,—que c'est à eux que je dois mon mariage, et tu admets, n'est-ce pas, que je leur en aie un peu de gratitude?—fit-il en souriant.

—Mon mariage! mais c'est Sylvestre qui l'a fait, sa femme n'y est pour rien.

—Sans doute!—et il admira comme les femmes répondent toujours à côté de la question,—ce n'est pas une raison pour ne pas la voir, elle est très bien élevée, très bonne, très maternelle.

Toinette objecta:

—Elle est beaucoup plus vieille que moi.

—Raison de plus, elle ne peut te dire que des choses bonnes et utiles.

—Oh! je n'ai besoin de personne!—Et le petit ton sec reparut.

«Mais encore une fois, pensa-t-il, est-ce une raison pour délaisser une femme excellente? Que diable! on a un peu plus de chaleur au coeur!…» Et mécontent, il prit son journal.

Le lendemain Toinette alla chez Mme Crescent et resta deux heures. Vite regagnée par la bienveillante causerie de celle-ci, elle rit, causa, passa une excellente journée, joua avec Thomas qu'elle emmena acheter un superbe polichinelle; puis le soir, à André:

—J'ai fait votre volonté, j'ai été voir Mme Crescent—et écartant la tête du baiser affectueux qu'il lui donnait:

—Ah! tenez, il y a là une lettre de faire-part. Monsieur Damours a perdu quelqu'un,—et méchamment:—Est-ce sa fille ou sa femme?

—Ah!…

André déplia avec angoisse le papier mortuaire.

—C'est sa femme, n'est-ce pas?—dit Toinette qui le savait bien.

—Oui.—Et il resta frappé, pensant au chagrin de son vieil ami:

—Pauvres gens! je m'étais habitué à penser qu'elle vivrait encore longtemps! c'est un rude coup!

Après un moment de silence:

—Nous irons à l'enterrement, c'est à onze heures.

Et il se tut. La mort venue chez des amis inquiète davantage, il semble qu'elle ait passé plus près de nous. André songeait à l'avocat si paternel, si délicat, si réservé. De la morte, entrevue rarement, il n'avait qu'un souvenir vague, douteux.

Il regretta d'avoir peu vu Damours les derniers temps et que Toinette même eût négligé des visites. Peut-être ce simple faire-part au lieu d'une lettre était-il un reproche? Toinette ne pensait pas à cela, mais:

—Je ne pourrai pas aller avec toi demain,—déclara-t-elle.

—Pourquoi donc?

—Je n'ai pas de chapeau de crêpe…

—Mais…—Et André se tut, étonné qu'elle pensât à cela.

—Qu'importe, fit-il. Nous leur devons une marque d'affection; tu as un chapeau de velours foncé.

—Oh! ce ne serait pas convenable! dit-elle.

Le lendemain elle eut la migraine. André partit seul.

Au seuil, tendu de noir, reposait la bière entre des lueurs pâles de cierges, qu'un peu de vent agitait; les passants se découvraient; des femmes, sortant de la maison, aspergèrent le cercueil d'eau bénite. Dans l'escalier stationnaient des gens en deuil. André se fraya difficilement un passage et, en levant la tête, il aperçut Damours, défait, les yeux rouges et la face bouleversée.

Damours aussi le vit et tous deux se regardèrent d'une façon pénétrante et pénible. En se serrant les mains, ils ne trouvèrent pas une parole, comme si leurs yeux avaient tout dit. Damours tira André par le bras, et de ses robustes épaules que le chagrin voûtait, il fendit la foule des invités qui s'écartèrent, et passa dans une chambre pleine de femmes. Au fond, sur une chaise, Germaine sanglotait, la tête dans la poitrine d'une parente.

À la vue d'André, elle eut une petite inclination de tête, un sanglot plus douloureux, et elle reprit sa pose d'abandon aux bras de la cousine, une grande femme, à l'air plus maussade qu'affligé.

André se retira; mêlé à la foule des invités, il passait en revue les visages qu'il ne connaissait pas, et lisait sur tous l'ennui et l'indifférence.

Il avait échangé un salut avec une ou deux personnes, quand Damours revint et d'une voix étouffée:

—Seul! J'espère que…

—Ma femme est un peu souffrante,—dit-il, honteux de ce petit mensonge.

—Ah!—fit Damours distraitement; et sans transition:

—En deux jours, mon ami, en deux jours… et ma pauvre fille est orpheline maintenant.

Aussitôt André revit Germaine et sa pauvre figure de petite poupée en deuil; il s'en voulut de cette idée, de ce mot qui dépréciait la jeune fille, et cependant il n'en pouvait trouver un autre.

Le maître des cérémonies, en bas de soie et chapeau à claque, un manteau sur l'épaule, salua gravement.

—Messieurs, quand il vous fera plaisir!

À ce moment, André se sentit donner une tape sur l'épaule; une voix très forte lui disait:

—Bonjour, Mercy!

Il se retourna; un grand garçon aux yeux insolents et au sourire singulier, lui dit:

—Comment vas-tu?

André hésita un moment devant la main tendue, puis s'écria:

—Tiens!

Et vivement il pressa la main de son cousin, Hyacinthe de Brulle, perdu de vue depuis des années et dont il ne conservait qu'un médiocre souvenir.

Ralentissant le pas, ils laissèrent passer du monde devant eux.

—Tu n'as pas changé,—dit de Brulle,—j'arrive de New-York, et toi?

André, en quelques mots, le mit au courant.

—Ah! tu es marié? J'espère que j'aurai l'honneur de présenter mes hommages à Mme de Mercy?

André, à qui la question déplut, affirma que ce serait pour lui un grand plaisir.

—Te souviens-tu, quand nous étions au collège ensemble?

André s'en souvint désagréablement. Aux récréations, son cousin le bousculait, le bafouait. Aux sorties, chez les de Mercy qui lui servaient de correspondants, il brisait tout, taquinait Lucy. On l'avait expulsé du collège pour avoir jeté un encrier à la tête d'un pion. Depuis, trop gâté par son père, un veuf, vieux viveur, de Brulle, tôt ruiné, s'était jeté aux passions et aux aventures. Son père mort, des héritages de temps à autre le remontaient. Puis il disparaissait, voyageait. Cette vie excessive et cette morale relâchée en avaient fait un aventurier sans fiel, mais sans bonté, aussi capable d'une bonne que d'une mauvaise action.

Tout cela, André le démêla peu à peu, en combinant ses souvenirs et en écoutant parler de Brulle:

—Maintenant, je suis fatigué, je veux mener une vie calme, je vieillis, regarde!

André le toisa, étonné qu'à trente-cinq ans Hyacinthe eût les yeux si perçants, les cheveux si noirs, un tel air de jeunesse virile, tandis que lui-même, à vingt-six ans, se sentait las, avait quelques cheveux blancs. L'orgie, les passions, conservaient-elles donc mieux que le repos et la vie chaste?

À l'église, ils se turent. Puis l'on se dirigea vers le cimetière. Bien qu'il ne voulût pas se montrer expansif, et gardât une instinctive défiance envers son cousin, questionné par lui avec une curiosité chaude, mensongère au fond, André dit sa vie et, par fierté, la dépeignit telle qu'elle était, étroite, précaire, résignée.

De Brulle, plein d'étonnement, le regardait en dessous d'un air narquois et protecteur, en pinçant les lèvres sous sa longue moustache.

—Et tu as une femme?—dit-il d'un ton dont l'inconscient cynisme blessa
André.

… Et une fille? Allons, tous mes compliments!

André ne se sentait aucun plaisir à lui annoncer son prochain enfant; il se tut.

Le silence tomba entre les deux hommes, comme lorsqu'on a trop parlé et qu'on le regrette.

Cependant, sur la fin de la cérémonie, ils reparlèrent, puisqu'il le fallait, de choses quelconques; leurs voix avaient repris une tonalité indifférente.

André, gêné par le tutoiement, demanda avec un sérieux poli, et de l'air qu'il aurait dit «Vous»:

—Restes-tu longtemps à Paris?

L'autre haussa les épaules, ignorant:

—J'irai voir ta mère, répondit-il, adieu!

—Bonjour!

Et ils se séparèrent.

Rentré chez lui, André fit à sa femme, qui l'exigea, le récit détaillé de sa matinée, sans omettre la rencontre de de Brulle, qu'il dépeignit en quelques mots sévères. S'apercevant que Toinette s'y intéressait, il se tut.

—André,—disait le surlendemain Mme de Mercy,—sais-tu que j'ai trouvé Hyacinthe bien changé et tout à son avantage. Je l'ai vu quelques instants chez les d'Aiguebère; il a été charmant. Je l'ai invité à dîner mardi; sais-tu ce que tu devrais faire? venir, avec ta femme?

—Mais je ne sais,—et il chercha, irrésolu, le regard de Toinette qui sourit, disant:

—Moi, je ne demande pas mieux.

Cela fit grand plaisir, à sa belle-mère; elle se répandit en louanges sur de Brulle, et parla de ses folies passées avec cette indulgence singulière qu'ont pour les libertins les femmes les plus vertueuses. Pour la première fois peut-être, Toinette l'écouta attentivement, au lieu d'aller et de venir dans l'appartement. Mme de Mercy y vit une marque de déférence pour elle, et s'en réjouit.

Quoi qu'André lui eût pu dire, Toinette s'était, pour le dîner, mise en grande toilette; le corsage étroit la gênait, la jupe à tablier plat soulignait sa grossesse avancée. Devant un magasin, elle entra résolument, disant: «J'en ai besoin!» et paya une paire de gants à cinq boutons, beaucoup plus cher qu'au Bon Marché.

Ils arrivèrent de bonne heure chez leur mère. Dans la salle à manger toute claire, la vieille Odile tournait autour de la table. À sept heures précises, de Brulle arriva, baisa la main de Mme de Mercy, et salua Toinette cérémonieusement. Du premier coup d'oeil il vit sa taille déformée. Son sourire n'en resta pas moins, mais son oeil prit une expression indifférente.

Au dîner, il fut aimable, spirituel, mais un involontaire changement s'était fait en lui. D'un coup d'oeil, il fit l'inventaire de la salle à manger, inspecta sa tante, sévèrement, simplement vêtue, prêta à Toinette une attention polie, et parla avec bienveillance à André. Il semblait se réserver pour une soirée meilleure, et n'être aimable que par le sentiment de sa supériorité. Il parla de son dernier voyage en Amérique, avec une insouciance affectée. En eux-mêmes, André et sa mère sentaient une petite gêne inexplicable. Toinette plus jeune, attribuait les façons d'être de de Brulle, à l'effet qu'elle devait avoir produit sur lui. Troublée par ce qu'il disait, elle le regardait à la dérobée, admirant son teint fauve et ses yeux un peu durs.

Puis, comme André, jaloux, l'observait, elle baissa les yeux, feignit de l'indifférence.

De Brulle consentit à chanter, au piano, quelques airs singuliers qu'il avait retenus d'un voyage en Asie.

C'étaient des sons tristes et pénétrants, soutenant des paroles inconnues. L'imagination de Toinette s'envola, elle eût voulu voir des pays lointains; ce jeune homme n'eût-il pas été un compagnon doux et terrible? Il avait dû avoir des passions, courir des dangers.

Elle était encore sous le charme, quand il se leva, ravi d'avoir fini sa corvée, et se retira, avec empressement.

Toinette, en le saluant, reçut un regard si froid qu'elle en ressentit l'impression glacée; son enthousiasme tomba soudain, et elle se rappela que de Brulle, dès son entrée, l'avait, du premier regard, presque déshabillée. Comprit-elle qu'il n'avait vu en elle qu'une bourgeoise en position intéressante? En tout cas, son rêve mourut. De Brulle partit huit jours après pour Londres, et elle ne le revit jamais. Si quelquefois elle pensait à lui, c'était avec un malaise et une pudeur physique, qui lui rendaient cruel ce souvenir.

André avait un peu souffert, il oublia.