X

Forcé d'apporter beaucoup de circonspection aux amitiés de sa femme, il s'étonnait qu'elle ne se liât pas davantage avec les Crescent. Quant à s'épancher avec Mme de Mercy, à tâcher, au moins par devoir, d'égayer un peu la solitude de la vieille femme, Toinette, là-dessus, ne donnait aucun espoir.

Ses relations se bornaient à deux ou trois jeunes femmes, dont André, au cours de la vie, avait rencontré les maris. De loin en loin les de Mercy offraient une tasse de thé, ou, sans cérémonie, perdaient la soirée chez les uns ou chez les autres. Parmi les femmes, pas plus que parmi les hommes, aucune figure saillante, aucun esprit qui dépassât la moyenne. C'étaient de ces personnages qui donnent la réplique, jouent dans l'existence un rôle de comparses. Là non plus, Toinette ne se fit pas d'amie.

Pour André, il vivait dans une solitude d'esprit douloureuse. La lecture, qu'il aimait passionnément, emplissait pour lui des heures, et longtemps dans la nuit. Il regrettait de n'être ni peintre, ni musicien; il eût voulu savoir écrire, mais n'avait point là d'ambitions vulgaires; un instinctif respect des choses de la pensée et des arts l'empêchait de s'y essayer.

Son coeur, bien que mal rempli, avait au moins de l'affection pour sa femme et sa mère. Mais son esprit restait solitaire; il remuait des pensées pour lesquelles un confident manquait, et que n'eût compris personne de son entourage.

Il lisait le matin le journal avec détachement, s'intéressant peu aux articles de première page, où s'épuise la chronique quotidienne; il parcourait rapidement la gazette des théâtres, dans lesquels il n'allait plus du tout,—grande privation pour Toinette!—il s'arrêtait aux articles de biographie, rares, courts, faits à la diable. Ce qui l'attirait de préférence était la gazette des tribunaux, souvent intéressante comme un roman.

Une fois, il dit négligemment:

—Tiens! nous avons un nouveau ministre.

—Pourvu qu'on t'augmente!

—C'est peu probable, ma chère; les employés n'existent guère pour un ministre; il ne nous connaît pas, n'a pas affaire à nous.

—Comment est-il, ce nouveau?

André fit un geste de parfaite ignorance.

—Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu; ce que je pourrais te dire, c'est comment est son cocher!

—Pourquoi?

—Parce que la voiture de Son Excellence attend dans la cour près du perron; si je ne connais pas le ministre, je connais le cocher; or tu sais qu'on dit: «Tel maître, tel valet!» Eh bien! mon avant-dernier cocher était un petit homme gros, rouge, éclatant dans sa culotte, tandis que le dernier était grand comme un cierge et glabre comme un prêtre.

Toinette sourit et elle fit, en lui montrant ses dents blanches:

—Tu es drôle!—du même ton qu'elle aurait dit: «Tu es bête.»

D'abord on ne s'aperçut guère, dans les bureaux, du changement ministériel; tout allait comme devant, les paperasses ne s'augmentaient ni ne diminuaient. Quant au nouveau cocher, il était sec, sombre, tout pareil à son cheval, un grand trotteur noir à l'oeil méchant.

Le ministre était installé depuis huit jours quand un effroi bouleversa l'administration; on parlait d'épurations de personnel, de renvois, de mises à la retraite; un grand vent de terreur courbait les têtes. Les employés, tremblants et pâles, apportaient plus d'application à leur besogne; leur écriture devenait meilleure, leur exactitude exagérée.

Et, coup sur coup, l'orage éclata. De vieux commis, sous-chefs et chefs, qui s'éternisaient sur leurs ronds de cuir, furent mis à la retraite, de jeunes employés auxiliaires congédiés comme inutiles, des employés anciens révoqués à la suite de dénonciations viles, qui amenèrent des pugilats. André figurait sur la liste de renvoi, un des premiers.

Ce n'était pas qu'on eût à se plaindre de lui, mais son nom avait attiré l'attention:

—«Bon! un noble, un réactionnaire!»

Et sans en savoir plus, le ministre l'avait biffé.

André, dans son bureau, causait avec Malurus tout blême, tout remué par ces exécutions sans cause, quand le chef de bureau entra annonçant la mauvaise nouvelle.

C'était un homme grand et fort; il bredouillait en jetant autour de lui des regards de lièvre. Il expédia les regrets, les condoléances, puis se sauva.

Malurus et André, seuls, se regardèrent.

Le vieil employé avait un tremblement nerveux, l'oeil atone.

—Heuh! heuh!—Et il fut pris d'un accès de toux sèche, péniblement, regardant André faire ses préparatifs de départ. À ce moment, Crescent entra rouge, indigné, la bouche ouverte; mais voyant Malurus, il se tut, par prudence.

André était pâle. Que faire? Il avait envie de se précipiter dans les couloirs, de forcer les portes, de parler de force au Ministre et de lui réclamer, avec colère, son gagne-pain perdu; une haine le soulevait contre ce politique riche qui, bien assis dans un fauteuil, rayait, d'un seul coup de plume, des existences entières. Si encore André s'était affiché d'une façon quelconque; mais, depuis son mariage surtout, il travaillait avec patience, enfermé dans sa besogne.

Il serra ses affaires, endossa son paletot, tandis que sans parler, dans le grand silence du ministère terrifié, Crescent et Malurus le regardaient.

Ce qui étreignait André à la gorge était la nécessité de rentrer chez lui, d'annoncer sa révocation à sa femme, de lui dire: «Je n'ai plus d'emploi.» Et demain il faudrait vivre. Comment?

Il se couvrit, jeta un regard à la salle triste, où moisissaient les cartons, à la cheminée où rôtissaient d'énormes bûches, à son bureau d'une propreté neutre et triste, aux plumes dont il s'était servi comme un manoeuvre, et au grand mur de moellons qui, maintenant, semblait le narguer encore.

Il serra la main de Malurus, accompagna Crescent dans un couloir. Là, ils se séparèrent, encore stupides de ce coup imprévu; puis André, sans dire adieu à personne, descendit par un obscur petit escalier de service, et blême comme quelqu'un qu'on chasse, s'en fut. Comme il passait le porche, il recula; un coupé traîné par un cheval noir, conduit par un cocher qu'il reconnut, entrait: le Ministre, dans sa voiture, et l'employé à pied se regardèrent sans se connaître, d'un oeil vide.

André n'osait pas rentrer chez lui. L'humiliation était trop forte: quoi! il avait diminué, ravalé son existence afin de ne devoir rien à personne; il vivait modeste et laborieux, et on lui enlevait sans raison, par arbitraire, son strict gagne-pain! Il erra par les rues; le temps lui semblait ne vouloir passer.

Alors, par faiblesse, ou par cette confiance qui fait qu'on aime mieux chagriner le coeur éprouvé d'une mère que celui, incertain encore, d'une jeune femme, André monta chez Mme de Mercy et lui dit tout.

Elle ne pleura pas.

Il l'avait souvent vue gémir ou récriminer pour des faits sans importance; mais là, elle se leva stoïque, et se raidissant contre la douleur:

—Va, André, va retrouver ta femme, nous arrangerons cela, mon enfant!

Et sa voix, décisive le raffermissait, sans qu'il sût pourtant vers quel espoir se tourner.

—N'y pense pas trop, dit-elle, il viendra un temps meilleur.

Et elle se tut, ayant besoin de toute sa force.

Ils s'embrassèrent. Alors, un peu soulagé, mais fiévreux, André alla à pied vers la Bastille. Qu'allait dire sa femme? Et un doute cuisant lui tenait au coeur. Serait-elle à la hauteur de l'épreuve? Allait-elle se répandre en doléances inutiles? Hélas! c'est à cette heure qu'il sentait, quoique innocent, la responsabilité terrible de ses devoirs de mari et de père. Cet entourage qui ne vivait que parce que sa propre volonté l'avait créé, cette femme aux qualités et aux défauts d'enfant, cette petite fille frêle, ces deux servantes mercenaires, cet appartement plein de meubles familiers, tous les êtres et les choses qui entouraient André, qu'allaient-ils devenir?

Et dans le brouillard de la fin d'hiver, trébuchant sur le pavé gras, il remuait mille doutes, souffrait mille angoisses.

Il monta résolument l'escalier, puis s'arrêta, n'osant sonner, devant la porte.

Elle s'ouvrit. Toinette, derrière, avait deviné sa présence. Elle le regarda aux yeux, le vit furieux, navré, et se jetant dans ses bras:

—Qu'y a-t-il? Un malheur?

—Oui! on m'a révoqué de ma place, sans cause, par bêtise, parce que je porte un nom noble.

—Oh!—fit-elle atterrée.

Il se dégagea, jetant avec violence son chapeau. Quoi! ne le comprenait-elle pas? Allait-elle pleurer maintenant? Elle ne le lâchait point, tout contre lui, elle le préservait de ses bras contre un malheur pire.

—André,—cria-t-elle et de tout son coeur,—ne te fais pas de chagrin, ça n'est rien!

Et comme il se taisait, elle l'embrassa doucement, le mena à un fauteuil. Une maternité nouvelle, une pitié douce; se révélaient en elle. Elle courut chercher l'enfant, l'apporta sur les genoux d'André, et murmura:

—Petit père, ne vous faites pas de chagrin; ayez courage, petit père; embrassez-nous, petit père.

Il regarda sa femme et son enfant, puis il les embrassa gauchement et laissant tomber sa tête sur l'épaule de Toinette, il pleura, doucement.

Quand il fut plus calme, et plus tard quand des scènes pénibles, comme dans tous les ménages, éclatèrent, André se souvint de cet instant de tendresse. Et parce qu'elle n'avait pas douté de lui à ce moment cruel, et qu'elle avait mis ses lèvres, avec pitié, sur ses yeux pleins de larmes, il lui pardonna beaucoup et ne cessa point de l'aimer.

Ce soir-là, ils n'osèrent ou ne purent prendre de résolutions. Ils se sentaient seuls, abandonnés, et pour la première fois, avaient conscience du peu que tient la vie d'une famille dans la grande mêlée des hommes.

Des roulements de voitures leur mouraient aux oreilles. Tout se taisait dans la maison, le feu s'éteignait dans la cheminée, la lampe baissait, les choses elles-mêmes étaient tristes. Et eux restaient assis, les mains ouvertes, trompant leur angoisse par de vaines paroles.

Pour éviter le supplice de se sentir vivre ainsi, à vide, ils se couchèrent, se pressant dans leur faiblesse, l'un contre l'autre.

—André,—disait Toinette,—tâchons de dormir.

Et ils feignirent le sommeil, avec la respiration pénible des gens éveillés. Tous deux ressassaient l'intolérable question:

—Que devenir?