Tante Million

I
LE LUNCH ORAGEUX

A cinq heures, après sa promenade au Bois, dans sa molle victoria, au trot cadencé des alezans, Mme Arsène Goulart recevait. Le tableau de la semaine était invariable. Lundi, les dames patronnesses de l’Œuvre de l’Œuf à la coque, dont elle était la présidente d’honneur : petit salon. Mardi, grand salon : des vieux messieurs de diverses académies, des jeunes gens mûrs écrivant dans des revues graves, tenaient de doctes propos dont elle recueillait le bienfait sous forme d’un discret assoupissement que l’on feignait de ne pas remarquer.

Le mercredi, elle recevait son médecin dans son boudoir et l’accablait du récit de maux imaginaires ou réels. Jeudi, grand nettoyage des bibelots : des gants sales aux mains, elle astiquait elle-même les objets d’argent les plus précieux de ses vitrines. Vendredi, repos à la chambre, examen des comptes et migraine. Samedi, jour des parents riches ; et dimanche, jour des parents pauvres.

Seuls, la maladie ou l’accident dérangeaient l’orbe de ces habitudes, que sa volonté impérieuse dictait, et qu’appliquait, avec une régularité d’automate, le personnel domestique, depuis Mlle Zoé Lacave, dame de compagnie, jusqu’au petit groom, Alfred.

Aujourd’hui, l’hôtel de l’avenue Kléber somnole dans la touffeur du calorifère : un silence quasi religieux baigne l’escalier blanc à tapis pourpre, l’antichambre, sur les banquettes de laquelle les deux valets de pied, en livrée bleu de roi et mollets de soie, se figent, tels des mannequins de cire. Nul coup de timbre ne partira de la loge pour annoncer des importuns. Sur la convalescence de Mme Goulart, au sortir d’une grippe infectieuse, une consigne inflexible veille.

Dans la chambre à coucher spacieuse — tapisseries royales et meubles de musée — au crépuscule assombri qu’éclaire le reflet des braises d’une monumentale cheminée, Mlle Zoé Lacave, vêtue de gris sombre, range sans bruit des papiers et passe et repasse devant les vitrines comme une grande chauve-souris. On n’entend que le souffle gras de la dormeuse.

Soupirs, bâillements. Mlle Zoé, sur la pointe du pied, s’approche. Une voix forte lui ordonne d’allumer.

Au-dessus du divan, une grappe de raisin en cristal tamise une clarté douce.

Accotée sur un tas de petits coussins, une fourrure de vison sur les genoux, semblable à une idole monstrueuse, Mme Goulart réclame le lunch.

Correct comme un diplomate de la grande école, sous sa couronne de cheveux blancs, le vieux maître d’hôtel apporte sur un plateau des sandwiches au gruyère, des barquettes de foie gras, des petits pâtés chauds, des toasts, du chocolat mousseux, du jus d’ananas.

Au mépris des recommandations du médecin, Mme Goulart se sert d’abondance. Zoé Lacave hasarde une timide remontrance et s’attire un brutal :

— La paix, hein !

Mme Goulart boit et mange. Il semble que la masse de son visage s’épaississe et que l’énormité de son corps s’accroisse. Elle a un nez bulbeux, de terribles yeux verts, une mâchoire de dogue et un triple menton. La résurrection de son énergie a quelque chose de redoutable. On peut lire sur ses traits un égoïsme farouche qui proclame : « Moi ! Moi ! » Un Moi passionné auquel elle sacrifierait tout l’univers.

Effacée, les épaules basses, Zoé Lacave, humble et pourtant menaçante d’un arriéré de rancunes et d’humiliations, la regarde dévorer et semble, devant ces bonnes choses interdites, déguiser de l’envie et du dégoût. Trois tasses de chocolat engouffrées assurent à Mme Goulart un réconfort chaleureux. Elle murmure un :

— Ah ! ça va mieux !

Zoé Lacave (l’air attendri). — Si vos neveux de Vertbois vous voyaient ainsi, comme ils seraient heureux !

Madame Goulart (bourrue). — Il n’y a pas de quoi. Comment me verraient-ils, d’ailleurs, puisqu’ils sont à Biarritz et n’ont pas daigné accourir me soigner ?

Zoé Lacave. — M. de Vertbois avait la goutte et Mme la comtesse son asthme.

Madame Goulart. — Ne prenez pas leur défense ! Les Vertbois sont des égoïstes. Tous mes parents sont des égoïstes. En est-il un seul qui m’ait témoigné le chagrin ou l’intérêt que lui inspirait ma maladie ?

Zoé Lacave, — Mais tous, madame, tous ! Vos neveux Girolle, votre nièce La Clabauderie, les jeunes Teulette, et tous ces messieurs du mardi et ces dames patronnesses !

Madame Goulart. — Ouin ! Ouin ! Ouin ! parlez toujours, Zoé ; vous m’instruisez ! (Elle attaque et savoure un petit pâté à la viande.) Personne ne m’aime. Vous pas plus que les autres !

Zoé Lacave. — Oh ! Pouvez-vous dire !

Madame Goulart. — Je sais ! je sais : je suis bonne pour entretenir les espoirs cupides de mes héritiers. La tante Million, comme ils m’appellent ! Eh bien, qu’ils prennent garde ! Entendez-vous ? Qu’ils prennent bien garde ! Mon testament n’est pas encore fait. Et il pourra y avoir bien des surprises au jour de ma mort.

Zoé Lacave. — M. et Mme Girolle sont venus deux fois par jour prendre de vos nouvelles.

Madame Goulart. — Le beau mérite ! Ils habitent à la porte.

Zoé Lacave. — M. Girolle vous a envoyé douze bouteilles du vin phosphoré Vigor-Lux.

Madame Goulart. — Pour m’empoisonner. Qu’on jette cette saleté ! Elle ne lui a rien coûté d’abord. Le pharmacien qui a lancé cette drogue est le beau-frère de la sœur de la tante de la petite Girolle.

Zoé Lacave. — Mlle de La Clabauderie a apporté pour vous une chancelière en peau de veau garnie de lapin blanc qu’elle a faite elle-même.

Madame Goulart. — Quelle se tienne les pieds chauds avec ! Je n’ai que faire de ses cadeaux.

Zoé Lacave. — Enfin, les Teulette, votre neveu et sa femme…

Madame Goulart. — Le petit rapin ? Ce sont les moins mauvais. Mais quels bohèmes ! Ils n’auront rien de moi et crèveront sur la paille.

Zoé Lacave. — J’ai mis à part des monceaux de lettres et de cartes de visite.

Madame Goulart. — Je verrai cela un autre jour. Quel temps fait-il ? Naturellement ! Il pleut. Je me sens mal. J’ai des étouffements. Pourquoi m’épiez-vous avec cet air niais ?

Zoé Lacave (inquiète, la regarde étendre la main vers une soucoupe de salade russe). — Madame, ne craignez-vous pas ?…

Madame Goulart (repoussant la soucoupe, sans y toucher). — Si, il est infect, ce lunch ! Je suis abominablement mal servie. Personne ne me soigne et tout le monde me vole. Quand je pense au prix de la petite cervelle de mon déjeuner ! Et les haricots verts, parlons-en, des haricots verts ! Tout augmente dans des proportions effroyables : c’est ma ruine. Fournisseurs et domestiques s’entendent. Je nourris des faquins et des pécores à ne rien faire, Zoé !

Zoé Lacave. — Madame ?

Madame Goulart. — Retenez ce que je vous dis. Un de ces jours, je ferai place nette. Ouste ! Tout le monde dehors ! J’irai vivre à l’hôtel, comme les Américains. Il fait froid. Sonnez pour qu’on remette des bûches ! Non, mettez-les vous-même, Relevez mes coussins ! Soulevez-moi ! Comme vous avez la main lourde ! Doucement, aïe !

Zoé Lacave. — Voilà : êtes-vous bien ?

Madame Goulart. — Non. Pourquoi serais-je bien ? J’ai trop chaud. Entr’ouvrez la fenêtre. Pas tant ! Un peu plus ! Décidément, vous n’êtes plus bonne à rien, Zoé !

Mme Goulart repousse du pied sa fourrure, et son coude impatient culbute, sur le guéridon, une tasse qui tombe et se casse. Cris inarticulés, menaces, grand désespoir, tandis qu’ulcérée et stoïque Zoé Lacave, à genoux, étanche le tapis.

II
QUI VA A LA CHASSE PERD SA PLACE

M. de Vertbois et la comtesse revenaient d’une excursion en auto avec des amis, le long de cette belle route qui, d’Hendaye à Bayonne, unit les aspects agrestes aux magnifiques horizons de mer.

Sous les voiles et le cache-poussière qui enserraient la maigre forme de Mme de Vertbois, sous les fourrures et le masque de casseur de pierre qui faisaient ressembler M. de Vertbois à un Saturnien ou à un Marsien, nul ne les eût reconnus.

Mais quand l’auto s’arrêta, le long des arceaux de la rue la plus vivante de Bayonne, devant une pâtisserie, les Vertbois, dépouillés de leur enveloppe poudreuse, apparurent dans la sèche simplicité de leur grâce aristocratique : lui, très chauve, nez aquilin, petites moustaches teintes, un menu corps assez racé ; elle, jaune, longue, toute en profil et semblable à une belette extrêmement distinguée.

Déposés par l’auto hospitalière qui repartait sur un échange de : « Alors, c’est convenu !… Ici. Dans une heure. » M. et Mme de Vertbois s’assirent à une petite table, commandèrent, elle, un chocolat chaud velouté de crème fouettée, lui, un lemon-squash. Et, après un silence qui pouvait signifier aussi bien des préoccupations divergentes que l’ennui sans paroles d’une intimité blasée, ils échangèrent les propos suivants :

M. de Vertbois (il parle avec une politesse raffinée, et semble sucer ses mots comme des bonbons anglais). — Votre chocolat, Aglaure, me paraît de bonne mine. Me trompé-je en le supposant à la cannelle et de marque espagnole ?

Madame de Vertbois. — Vous ne vous trompez pas, Norbert. Et votre citronnade ?

M. de Vertbois. — Délicieuse.

Silence. Un pli soucieux vient à son front.

Madame de Vertbois (maternelle). — Vous ne redoutez pas le courant d’air de ces arcades ?

M. de Vertbois (avec la sollicitude due au souvenir d’une dot considérable, dont il ne reste plus que des débris). — Et vous, chère amie, pour vos bronches ?

Madame de Vertbois. — Nullement. Ce chocolat m’a fait grand bien. Je vais me réchauffer en terminant mes courses. Ma liste ? La voici : rubans, mercerie, papier à lettres…

M. de Vertbois. — Moi, le pharmacien pour vos granules, et le photographe, pour le développement de nos derniers kodacks.

Nouveau silence préoccupé.

M. de Vertbois (avec une fausse allégresse). — C’est égal ; la bonne idée que nous avons eue de ne pas nous prêter aux exigences de la tante Arsène ! Voyez, Aglaure : ici, temps superbe, une vie des plus agréables. L’auto des bons Puybergue est excellente et leur hospitalité parfaite. A Paris, il fait noir, froid, boueux. Vous n’avez plus le moindre accès d’asthme, ni moi le plus petit élancement de goutte. Je me loue d’avoir vaincu votre répugnance à quitter Paris.

Madame de Vertbois. — Oui, mais la tante ?…

M. de Vertbois. — Quoi donc, ma chère ? La tante par-ci, la tante par-là ! Il faudrait être toujours à ses pieds, vivre dans son ombre, approuver tout ce qu’elle dit, ne respirer que dans la mesure où elle le permet ! Mais, dites-moi, sommes-nous liés par contrat à elle ?

Madame de Vertbois. Plût à Dieu ! Vous direz ce que vous voudrez, Norbert : je crois que nous avons commis une imprudence en nous éloignant.

M. de Vertbois. — Pas du tout. Il faut savoir se faire regretter. Nous lui manquerons, soyez-en sûre. Rien de mieux.

Madame de Vertbois. — A moins qu’elle ne nous en garde de l’aigreur, ou, ce qui serait pire, qu’elle nous oublie.

M. de Vertbois. — Vous ne vous rendez pas assez justice, ni à moi ; souffrez que je vous le dise. Nous sommes indispensables à la tante.

Madame de Vertbois. — Oh !

M. de Vertbois. — In-dis-pen-sa-bles ! Elle nous reverra avec cent fois plus de plaisir après cette fugue. D’ailleurs, que risquons-nous ? La brave Zoé nous tient au courant.

Madame de Vertbois (sans conviction). — Ou…i…i.

M. de Vertbois (guilleret et supérieur). — Allons, faites vos courses sans vous tourmenter. Au revoir, ne vous fatiguez pas trop.

A quatre heures et demie, l’auto stoppe dans la même rue, devant une autre pâtisserie. Le baron de Puybergue, grand, gros, barbu, rougeaud, comme il sied à un gentilhomme-fermier, attablé, savoure un cocktail. Il sourit aux Vertbois qui débouchent chacun de son côté.

M. de Puybergue. — Exactitude militaire. Vous avez tous vos paquets ? Vous n’avez rien Oublié ? Alors, je vous enlève !

Le moteur ronfle et, à grande allure coupée de déchirants coups de sirène, l’auto les ramène à Biarritz.

Dans le petit salon mis à leur disposition, et attenant à leurs chambres, les Vertbois aperçoivent, sur un guéridon, leur courrier, arrivé en leur absence.

Madame de Vertbois. — C’est plus fort que moi. Je suis inquiète. Est-ce un pressentiment ? Norbert, nous aurions dû rentrer à Paris dès que la tante a été malade.

M. de Vertbois (il a pris les journaux et les lettres). — Ne vous frappez donc pas. Justement ! L’écriture de Zoé.

Madame de Vertbois. — Ah ! mon Dieu ! Lisez vite, mon ami !

M. de Vertbois. — Je lis :

« Je tiens ma promesse, monsieur le comte, en venant vous raconter les derniers événements. Ils vous surprendraient si vous ne saviez quelle capricieuse fantaisie régit les actes de Mme Goulart, et combien elle se plaît à déjouer toutes prévisions.

« Votre tante a décidé brusquement de partir pour la Côte d’Azur et d’y louer une villa : ce qu’elle a fait incontinent. Par une singularité de son caractère qu’explique aussi le conseil du médecin — cessation de visites et absence de tout surmenage — elle a choisi une très petite et inconfortable bicoque, bâtie en plâtras, où les trois domestiques qui nous ont accompagnées campent au sous-sol et geignent du matin au soir. J’ai, pour ma part, attrapé des rhumatismes. Mais de cela, elle n’a cure, et rien que pour nous faire enrager, elle affronte avec intrépidité les cheminées qui fument et les vents coulis des portes et fenêtres.

« Inutile de vous attester, monsieur le comte, que j’ai fait tous mes efforts pour décider Mme Goulart à préférer Biarritz, qui lui offrait l’avantage de votre présence et vous permettait, sans changer vos habitudes, de témoigner à votre tante cet intérêt attentif dont le manque actuel est un de ses imaginaires et acrimonieux griefs. Mais je me suis heurtée à une opiniâtreté invincible, et, en ce qui vous concerne, à des jugements aussi injustes que défavorables.

« Ce qui m’inquiète, je ne puis vous le cacher : c’est que les cousins Colembert, revenant d’Algérie et de Tunisie, se sont annoncés à Mme Goulart, qui a paru ravie et les attend demain à déjeuner.

« Vous connaissez leur don d’intrigue. Agissez donc, monsieur le comte, au mieux de vos inspirations, et veuillez, ainsi que Mme la comtesse, me croire votre fidèle servante.

Zoé Lacave. »

Madame de Vertbois, atterrée. — Ah ! Norbert, mon pressentiment.

M. de Vertbois. — Diable ! Diable ! Ces Colembert qui ont l’air de porter un nom de fromage et qu’elle ne pouvait souffrir. Voilà qui est fâcheux ! Diable !

III
ROUGE PERD !

Dans les salons de jeux de Monte-Carlo, Mme Goulart promenait un visage réprobateur. Elle tenait les assistants pour de purs imbéciles, bien bons de perdre leur argent. Quant à elle, pas si bête !

Les Colembert marchaient dans son sillage, échangeant derrière son dos, de temps à autre, un regard complice.

Gras et rose, les cheveux blond paille et une large barbe, son ventre en futaille cuirassé d’un gilet blanc, sur lequel s’épanouissait la double chaîne d’or de la montre, vêtu d’homespun moutarde, des souliers jaunes aux pieds, ces souliers américains qui font bosse et que borde un promenoir, le cousin Médéric se dandinait, content de l’excellente bouillabaisse dont il venait, à Beaulieu, de régaler la tante, et enchanté de la vie qu’il savourait pour ses surprises et son imprévu : la vie tantôt propice à ses desseins et tantôt bouleversée de catastrophes qu’il déchaînait par son audace et supportait avec flegme.

Un zoologiste l’eût classé entre le commis voyageur et le bookmaker. Il avait le ton persuasif de l’homme qui vous agrippe le bras et se cramponne au bouton de votre habit. La tante subissait sa faconde, tour à tour conquise ou révoltée, et ne sachant si elle l’aimait ou l’exécrait.

Mélanie Colembert, bouffie, rougeaude, hilare, sanglée d’une robe violette à revers rouges d’un goût riche et odieux, roulait des regards expressifs vers les tables chargées d’enjeux.

Une ou deux fois par jour, son espoir enterrait la tante, sans méchanceté, mais parce que cette prévision lui semblait naturelle et conforme à l’ordre des choses. Crédule aux inventions admirables de son mari, associée à ses magnificences (auto au mois, palaces, bijoux et robes) et à ses dégringolades (l’autobus, les bouillons économiques et le garni pauvre), elle, aspirait au repos bien gagné d’une fin de vie prospère.

Mme Goulart, cependant, arpentait la salle, et le ricochet de la bille virevoltant dans le cercle brouillé des couleurs l’attirait comme un aimant.

Jouerait-elle ? Ne jouerait-elle pas ? Jouer, c’était le désaveu de ses principes, l’immoralité de risquer son argent : oh ! pas grand-chose ; ce n’est pas elle qui lancerait les louis à la volée. Ne pas jouer, c’était perdre l’occasion, peut-être, d’un bénéfice immédiat. Ce gros monsieur, oui, là, venait de gagner un tas d’or. Il riait d’aise en bourrant ses goussets.

Elle hésita, s’arrêta derrière la table et le gros monsieur. Colembert guettait cet instant.

Madame Goulart. — Il faut pourtant que je joue les cinq francs que cette sotte de Zoé m’a confiés. Oh ! elle va les perdre, c’est sûr ! Et ce sera bien fait !

Colembert. — Où allez-vous les placer ?

Madame Goulart. — Elle m’a dit : sur le rouge.

Madame Colembert. — Prenez plutôt les douzaines.

Madame Goulart. — Non. Elle m’a dit : rouge. Où ai-je fourré sa pièce ? C’était un Léopold. Et ça, c’est un Napoléon III.

Madame Colembert. — C’est toujours cent sous.

Madame Goulart. — Oui ; Tenez, Médéric, je n’ai pas le bras assez long : placez les cent sous de Zoé, et allons-nous-en.

Colembert. — Voilà : sur le 27 !

Madame Goulart. Vous êtes fou ! Un numéro plein ! Elle a dit : sur le rouge.

Colembert, avec certitude. — Le 27 va sortir.

On entend la voix sacramentelle : « Rien ne va plus !

Et après un court silence d’angoisse, la voix proclame un chiffre que la tante Million n’entend pas, et d’autres mots que suit un va-et-vient d’écus, de louis, ratissés ou envoyés.

Colembert. — Vous avez gagné !

Madame Goulart, stupéfaite. — Non ?

Colembert. — Si.

Madame Goulart. — Retirez vite !

Colembert, péremptoire. — Je laisse. Le 27 va encore sortir !

Madame Goulart. — Médéric, ne tentez pas la chance ! C’est déjà merveilleux que Zoé ait gagné avec une pièce de cent sous à moi, encore !… car elle était à moi, cette pièce.

Colembert. — Le 27 est ressorti. Je ramasse.

Il dépose dans les mains frémissantes de la tante Million une petite poignée de pièces d’or.

Madame Colembert. — Oh ! Médéric a toujours la chance quand il joue pour les autres !

Mme Goulart, fascinée, immobile, se penche vers la table. Elle épie tous ces visages attentifs, le regard fixe d’une jeune femme décavée, les pattes de crabe d’un vieil homme chauve ; sidérée d’émotion, la tentation de jouer et de gagner encore la tenaille.

Madame Goulart, qui referme son réticule. — Tiens ! la voilà, la pièce de Zoé, l’effigie de Léopold.

Son regret est évident, son arrière-pensée transparaît.

Madame Colembert. — Puisque vous avez joué avec votre pièce, le gain est vôtre.

Madame Goulart, dont le visage exprime une cupidité monstrueuse et ineffable. — Vous croyez ?… Peut-être ?… Il est certain que Zoé voulait que je joue sa pièce à elle.

Colembert. — Et pas une autre.

Madame Colembert. — Et sur le rouge. Pas ailleurs.

Colembert. — Donnez. Je vais me conformer aux instructions de Zoé. Je place son Léopold sur le rouge.

Madame Goulart. — Cette pauvre Zoé… Est-il juste que ?…

Colembert, décisif. — Nous devons remplir notre mandat. Voilà, j’en étais sûr. Elle a perdu.

Madame Goulart. — Elle n’a jamais eu de chance ! Chaque année, elle joue sa pièce de cent sous, et la perd.

Colembert. — Mais vous, vous avez la veine, je le sens. Confiez-moi un louis.

Madame Goulart, épouvantée. — Non, non !

Colembert. — Mélanie vous l’a dit. Je gagne toujours pour les autres.

Madame Goulart, serrant son réticule sur son cœur. — Non, non, vous reperdriez. Allons-nous-en !

Madame Colembert. — Vous perdez peut-être une fortune. Quand Médéric a la veine !

Colembert. — Oui, l’inspiration. Fiez-vous à moi.

Madame Goulart. — Allons-nous-en. La chance a tourné.

Colembert. — Ne me donnez rien. Voici un louis, à moi. Je vous le prête. Si vous gagnez, tout est pour vous, sauf mon louis que je me rembourse.

Madame Goulart. — Ah ! bon ! Comme cela.

Colembert, lançant son louis. — Les douze premiers !

Il a gagné et transporte son gain sur les douze derniers ! Il gagne et mise le tout sur les douze moyens. Encore gagné.

Madame Goulart, éperdue de joie et de crainte. — C’est trop beau ! C’est impossible ! Vous allez reperdre. Vous jouez comme un fou ! Ce n’est pas amusant. Risquez seulement cent sous à la fois !

Colembert, magnifique. — Vous ne voudriez pas ! Je mets sur un numéro plein.

Il gagne.

Nouveaux douzièmes.

Il perd.

Nouveau plein. Il gagne, laisse la somme et regagne.

Hauts, bas, revers, triomphe. Mme Goulart, tour à tour rouge, verte, hagarde, les jambes molles, le souffle coupé, assiste à cette bataille d’un homme contre le destin. Elle risque de s’évanouir, quand Colembert, retiré du jeu et sa caisse faite, reprend son louis et lui tend le tas d’or et de billets.

Colembert. — Cinq mille sept cent vingt francs !

Madame Goulart, s’en saisissant, éperdue. — Filons ! Filons ! Filons !

Sortie sensationnelle.

IV
A LA RESCOUSSE

Mademoiselle Zoé Lacave,
Poste restante,
Nice-Cimiez (Alpes-Maritimes).

« L’inquiétude de Mme de Vertbois et la mienne grandit de jour en jour, ma chère Zoé. Se peut-il que, sous l’influence détestable des Colembert, notre tante, notre excellente tante Arsène méconnaisse notre dévouement et bafoue notre fidélité ?

« Quoi ! Un esprit vigoureux comme le sien, et qui se flattait de ne subir d’empreinte de personne, se laisse mener à l’aveuglette par ces sonores et vides intrigants !

« Tout ce que vous me mandez, avec une précision de détails dont je vous sais le plus grand gré, nous déconcerte et nous indigne. L’asthme de Mme de Vertbois s’en trouve si fâcheusement impressionné qu’il n’est guère d’instant où elle ne suffoque : poudres au datura et gouttes de lobélie sont impuissantes à conjurer cette nouvelle crise.

« De mon côté, je souffre d’une recrudescence de rhumatismes, si bien que nous ne pouvons profiter de l’offre des Puybergue, qui projettent de rejoindre la Côte d’Azur en passant par Pau, Toulouse, Carcassonne et Nîmes. Un délicieux voyage, qui nous rapprochait de la tante en un moment si opportun !…

« Quel regret d’y renoncer ! Renoncer, alors que les Colembert font la pluie et le beau temps, disposent, tranchent, ordonnent. Je connais le pèlerin : je me le représente avec son gros ventre et ses yeux en boules de loto. Je contemple, à travers votre dernière lettre, ce maître Jacques improvisé, régnant à l’office autant qu’au salon.

« Je le vois apprenant à la cuisinière la recette de cette soupe aux moules dont vous dites que la tante eut l’imprudence de se régaler. Je le vois, apothicaire officieux, concentrer ce jus de pruneaux dont vous m’assurez qu’elle se trouve si merveilleusement. Je le vois, nettoyant de ses propres mains la petite chienne Bijoute, avec ce savon de sa composition qui tue les puces et empeste le muguet. Charlatan, qui veut se rendre indispensable !

« Et il y réussit, par malheur, déterminé qu’il est à entraîner la crédulité de la tante vers quelque spéculation désastreuse, quelque commandite déplorable, vers le gouffre final d’un de ces innombrables krachs dont il a la spécialité.

« Mais il ne gardera pas longtemps le champ libre ! A l’heure qu’il est, nos cousins les Girolle, prévenus par mes soins, vont arriver à Nice. Ne soyez pas trop surprise de me voir appeler à la rescousse des combattants, dont en toute autre circonstance j’eusse écarté le concours. Le danger nous presse et l’union fait la force.

« Vous connaissez l’humeur belliqueuse de Girolle et l’acidité corrosive de Mélanie Girolle. Les Colembert, battus en brèche, ne pourront, je l’espère, tenir longtemps contre ces tenaces rivaux.

« Sur ce, ma bonne Zoé, guérissez vite cette fluxion que vous devez à l’humidité de votre chambre. Mme de Vertbois joint ses bons souvenirs aux miens, que je nuance d’un respect.

Norbert de Vertbois. »

P.-S. — Tenez-moi au courant de l’arrivée des Girolle et des premières escarmouches.

Le jour où Zoé Lacave alla, non sans se retourner plus d’une fois, par crainte d’être épiée, retirer cette lettre au guichet de la poste restante, les Girolle prenaient d’assaut un compartiment de secondes du train de nuit Paris-Nice.

Pendant un long moment, M. Girolle, qui était petit et rageur, crâne chauve et barbiche grise, se colleta avec les valises et le filet, tandis que Mme Girolle, mince et jaune, déplorait la lenteur de leur fiacre, le manque de porteurs, l’excédent de bagages, l’afflux des voyageurs et les petits pois de son dîner qui passaient sans bonne grâce.

M. Girolle, dont l’aménité n’est pas la qualité foncière, ronchonne depuis qu’ils ont quitté la maison. Entre sa femme et lui, l’incompatibilité d’humeur n’a jamais causé qu’une scène, farcie d’aigreurs et convulsée de reproches. Une seule. Elle dure depuis vingt-cinq ans.

Madame Girolle. — Tu as mal placé le sac de nuit. Il va tomber.

M. Girolle. — Qu’il tombe ! Tu n’avais qu’à ne pas prendre tant de petits colis. Es-tu sûre que le compte y est ?

Madame Girolle. — Oui. Si tu n’as rien laissé dans la voiture.

M. Girolle. — J’y ai du mérite… Attends ! (Il tire son mouchoir et époussète les coussins.) At… At… Atchoum !

Madame Girolle. — Qu’est-ce que tu as à éternuer ?

M. Girolle. — Tu le vois ; j’enlève les microbes !

Madame Girolle. — Et tu en remplis ton mouchoir.

M. Girolle. — Tu n’es jamais contente.

Madame Girolle. — Ta peur des microbes est risible !

M. Girolle. — Ton dédain du péril est inepte ! Allons, bon ! Tu as écorché la valise neuve en l’arrachant brusquement du fiacre.

Madame Girolle. — Parle donc ! Tu as aplati mon carton à chapeau !

M. Girolle. — Aussi, a-t-on idée d’emporter une pareille roue de moulin ?

Madame Girolle. — Je ne t’ai pas empêché, moi, de prendre deux complets, un pyjama et ton smoking, qui remplissent toute ma valise.

M. Girolle. — Et toi, avec tes robes ! Pour fermer la malle, le concierge a dû monter dessus.

Madame Girolle. — Qu’est-ce que c’est que, cette loque que tu sors ?

M. Girolle. — Mon vieux foulard noir, pour m’envelopper la tête quand je dormirai.

Madame Girolle. — Joli !

M. Girolle. — Autant que tes bigoudis, le matin !… Attends ! (Il reprend son mouchoir.)

Madame Girolle. — Qu’est-ce que tu vas essuyer, encore ?

M. Girolle. — Les carreaux. Tout à l’heure, la trépidation nous fera avaler leur poussière.

Madame Girolle. — Ma parole ! Tu vois des microbes partout !

M. Girolle, se fourrant dans la bouche une pastille de menthol. — Je ne t’en offre pas ?

Madame Girolle. — Merci. J’ai horreur de la pharmacie. Tu es enrhumé ?

M. Girolle. — Non, c’est par précaution. A dix heures, je prendrai un cachet de quinine.

Madame Girolle. — Tu as la fièvre ?

M. Girolle. — Non, c’est pour la couper d’avance. Je ne veux pas arriver malade à Nice.

Madame Girolle. — Mais tu l’es, malade. Malade imaginaire ! Tu l’as toujours été.

M. Girolle, sépulcral. — Quand je serai mort, tu ne feras plus d’esprit à mes dépens.

Madame Girolle. — Et tout cela, ce dérangement, ces tracas, ce voyage coûteux et insensé, pour aller nous faire rabrouer par la tante Arsène.

M. Girolle. — Pardon, nous remplissons un devoir ; évincer les Colembert !

Madame Girolle. — Tu seras malin. Ils savent se cramponner !

M. Girolle. — J’ouvrirai les yeux de la tante.

Madame Girolle. — Au profit de qui ! De ces égoïstes de Vertbois ? J’aime encore mieux les Colembert, qui ne posent pas, ne sont pas sournois et m’amusent.

M. Girolle. — Ils t’amusent ? Tu n’es pas dégoûtée.

Madame Girolle. — Tes Vertbois ! Ils te font tirer les marrons du feu. Va, ce n’est pas nous qui les croquerons !

M. Girolle. — Vite ! Vite ! On va monter dans notre compartiment. Colle-toi à la portière !

Vain subterfuge. Deux Anglais, puis un officier en civil, puis deux dames mûres, escortées d’un vieux monsieur à l’évident catharre, refoulent Mme Girolle et submergent le wagon.

M. Girolle, avec un désespoir sombre. — Complet !

Madame Girolle, en écho navré. — Complet !

Le Contrôleur. — Vos billets, messieurs et dames, si-ou-plaît ?

Portières, Sifflet. Départ.

M. et Mme Girolle, ankylosés d’avance pour dix-huit heures, se rencognent et se toisent avec une férocité contenue, où couve la scène perdurable qui remplit leur vie, et va, dans cinq minutes, exploser à nouveau.

V
LES GRANDES IDÉES DE M. COLEMBERT

C’est dans le salon à bow-window de la villa Pastougnette.

Le locatis dans son horreur ; cretonnes sales et peluches usées ; poufs et fauteuils crapauds, tables en arabesques. Sur la cheminée, entre deux grands coquillages roses, une pendule Empire en bronze se refuse à marcher. Chromos encadrés aux murs.

On dirait que le propriétaire s’est ingénié à orner la villa de tout ce que les bric-à-brac ont de plus hétéroclite et de plus minable ; il l’a louée pourtant outrageusement cher. Naturellement, la cheminée fume et les odeurs de cuisine montent du sous-sol.

Le choix de cette demeure et le fait qu’elle s’en accommode supposent chez Mme Goulart une véritable perversité mentale. Évidemment elle savoure le contraste et se délecte à songer que, pour quinze mille francs, elle occuperait, si elle voulait — mais elle ne veut pas — une villa somptueuse, et qu’à Paris, son hôtel regorge de richesses, dans le noir des volets clos.

Contre la baie, dont le store déchiré se relève, cingle une de ces pluies diluviennes qu’on ne voit que dans le Midi. Des palmiers aux plumes déchiquetées, des cactus hérissant leurs dards, de vilains arbres-chenilles, tout l’économique jardin tropical, sans autres fleurs que deux maigres plates-bandes de géraniums.

La tante Arsène et le cousin Colembert viennent de jouer leur septième partie de dames, cependant que Mme Colembert, restée dans la chambre de Zoé Lacave, reprise, avec celle-ci, les bas de la tante.

Cette fois encore, Mme Goulart vient de gagner, malgré la belle défense de Colembert, très fort au jeu et assez astucieux pour lui laisser le mérite d’une victoire chèrement disputée.

Madame Goulart. En voilà assez. Ça ne m’amuse plus.

Colembert. — S’il fait beau demain, je vous emmènerai à Cannes, en automobile, visiter le yacht de mon ami Perdriggers.

Madame Goulart. — C’est un bon bateau ?

Colembert. — Magnifique ! Vous devriez l’acheter.

Madame Goulart. — Pourquoi faire, Seigneur ?

Colembert. — Vous vous promèneriez en mer. Excellent pour votre santé. Et nous irions en croisière jusqu’à Tunis étudier le projet gigantesque dont je vous parlais hier : l’exploitation des salines de Rahat-Schouss.

Madame Goulart. — Très peu pour moi ! Vous êtes un assez bon garçon, Médéric ; vulgaire en diable, mais amusant quand vous ne parlez pas d’affaires. Ah ! non ! pas d’affaires ! Vous n’y entendez rien !

Colembert, avec une fausse gaieté. — Et vous, vous êtes une cousine que j’aime, honore et respecte infiniment ; mais votre méfiance vous empêchera de profiter des occasions exceptionnelles que je me faisais un plaisir de vous offrir.

Madame Goulart. — Oh non ! j’ai de la mémoire. La seule fois que j’ai pris des actions dans vos affaires, cinq mille francs, pour les « Pilons-concasseurs du Thibet », était-ce une occasion exceptionnelle, celle-là ? Mes cinq mille francs courent encore !

Colembert, le geste large. — Parce que vous n’avez pas la foi ! Si vous aviez la foi, non seulement vous seriez rentrée dans vos cinq mille francs, mais ils auraient fait des petits.

Madame Goulart. — Mon gros, on ne me fait pas marcher quand je ne veux pas.

Colembert. — Parbleu, je le sais bien. Mais que vous avez tort ! Ah ! que vous avez donc tort ! Tenez, cette exploitation des Salines de Rahat-Schouss, vous ne soupçonnez pas l’extension qu’elle peut prendre : garanties de toute sorte ; la grande banque internationale marche derrière nous. Les dividendes atteindront le quarante du cent.

Madame Goulart. — Trop beau pour moi.

Colembert, s’enflammant. — Oui, voilà ; vous êtes comme toutes les riches, vous vous engourdissez sur votre fortune. Voyons, l’autre jour, à Monte-Carlo, quand je vous ai ramassé la forte somme, est-ce que vous ne trépidiez pas aux sensations palpitantes du jeu ? Ça, c’est vivre !

Madame Goulart. Ta ! ta ! ta ! C’est un miracle que d’avoir gagné. Et vous ne m’y repincerez plus. Vos Salines — comment dites-vous ? — de Rapate-Shouss ne verront pas mon argent.

Colembert. — Tant pis pour vous. Vous préférerez, je gage, vous intéresser à mes monoplans-parachutes, qui suppriment tout risque en cas de descente brusque ?

Madame Goulart. — Oh ! ces machins-là ne m’intéressent pas.

Colembert. — Cependant, le patriotisme…

Madame Goulart. — Je suis patriote. Mais je ne compte pas monter en aéroplane. Alors ?

Colembert. — Avez-vous du moins réfléchi à mon idée d’adjoindre à l’œuvre si intéressante que vous patronnez, « l’Œuf à la coque », destinée aux enfants et aux vieillards, l’œuvre annexe de « l’Œuf dur », réservée aux convalescents et aux adultes ? Cette opération philanthropique vous couvrirait d’honneur et rapporterait du dix pour cent. Il ne vous manque qu’un bon directeur. Je m’offre.

Madame Goulart. — Ouin ! J’ai bien assez à faire avec ces dames. Et puis quoi, vous, directeur ? Vous êtes trop occupé, mon bon. Que deviendraient les Salines de… Macache-Pousse et les monochutes de votre invention ?

Colembert, se décidant à rire. — Vous avez des préventions… Des préventions… Alors, demain nous visitons le yacht de mon ami Perdriggers. Un gentleman accompli. Il nous offrira un lunch au champagne, un champagne que je lui fournis et que je place avec une forte remise pour l’acheteur. Quand vous en aurez goûté, vous m’en demanderez douze paniers. C’est du nectar !

Madame Goulart, alléchée. — Combien le vendez-vous, votre champagne ?

Irruption de Zoé Lacave, dans un transport d’agitation insolite.

Madame Goulart, sévèrement. — Qu’est-ce qui vous prend, Zoé, d’entrer en trombe et sans frapper ?

Tassée dans son fauteuil, énorme et la face en groin, elle terrifie Zoé qui bafouille :

— Les Girolle, madame !

Madame Goulart. — Quoi, les Girolle ?

Zoé Lacave. — Ils arrivent ! Ils grimpent le raidillon. Je les ai reconnus de loin. Dans trois minutes, ils sonneront à la grille.

Madame Goulart. — En voilà un aria ! Qui est-ce qui les invite, ceux-là ? Est-ce qu’on arrive sans prévenir ? Zoé, condamnez ma porte !

Zoé Lacave, qui n’aime pas les Girolle, tant à cause de leur aigreur que de leur ladrerie. — Bien, madame !

Elle sort, et Colembert se frotte les mains, cependant que Mme Colembert pénètre dans la pièce, une corbeille pleine au bras.

Madame Colembert. — Voyez, cousine, nous avons reprisé, Zoé et moi, tous vos bas.

Madame Goulart, moitié figue et moitié raisin. — Bien obligée. Il est vrai que vous n’avez rien de mieux à faire. Puisque vous aimez travailler, je vous donnerai deux robes et un chapeau…

Madame Colembert, confuse. — Oh ! cousine !

Madame Goulart. — … Pour que vous me les arrangiez. Ils en ont besoin.

Madame Colembert, résignée. — Avec joie.

Colembert, planté devant la baie. — Les Girolle ne sont pas contents. Ils parlementent avec le jardinier, qui refuse d’ouvrir la grille.

Madame Goulart, s’approchant. — Girolle est un pouacre et sa femme une chipie ! Ils sont intolérables. Ah ! voilà Bijoute qui va au-devant d’eux en aboyant. Eh bien, qu’est-ce qui lui prend, à cet idiot de jardinier ! Voilà qu’il les laisse entrer ? Firmin ! Firmin !

Elle tire si violemment le cordon décrépit de la sonnette qu’il lui reste dans la main. Le maître d’hôtel se précipite.

Madame Goulart. — Firmin, courez dire à ces personnes que je ne reçois pas.

Il se précipite.

Madame Goulart, outrée. — Les voilà déjà sur le perron. Non ! A-t-on idée ? Violer mon domicile ! (Aux Colembert). Pourquoi riez-vous ? Qu’est-ce que l’importunité des Girolle a de plaisant ? Vous croyez-vous plus malins qu’eux ? J’entends qu’on me respecte. Je reçois qui je veux et, quand on a cessé de me plaire : la porte !

« Ah ! voilà Zoé qui s’en mêle !

« Oh ! que je m’amuse ! Girolle lui dit des sottises et sa femme écume. Ils sont trempés et vont sûrement prendre un rhume. Ah ! Ah ! Ah ! Bijoute va les mordre ! Mords-les, Bijoute ! Mords-les ! (Elle pousse un grand cri.) Le misérable Gi… Gi… Girolle a frappé Bijoute avec son parapluie ! Je le déshérite !

(Elle renifle férocement.) « Je déshériterai quiconque bronchera !… Je déshériterai tout le monde ! »

Silence consterné, tandis que les Girolle, verts de confusion et de rage, battent en retraite sous l’averse et, au coin de la grille et du mur, disparaissent.

VI
LA PARTIE EN MER

Par la radieuse journée, Cannes est blanche de soleil et la mer fulgure d’écailles d’or.

Dans le salon du yacht Diamond-Star, galamment fleuri de buissons de roses et d’œillets, Tante Million a fait honneur au lunch au champagne (ma foi, excellent !) fourni par Colembert. Le propriétaire du yacht, M. Perdriggers, en veston bleu aux ancres d’or sur les revers et casquette plate, se manifeste plein d’égards.

C’est un grand gaillard rasé à l’américaine, avec une bouche amère et des yeux d’un bleu aigu. Sa raideur correcte a impressionné favorablement Mme Arsène Goulart et calmé les transes de Zoé Lacave qui, sitôt sur le pont d’un bateau, défaille.

Mais Colembert n’est pas rassuré. Il sait que son ami Perdriggers — un type extraordinaire ! — est sous pression d’une formidable griserie d’éther, et que cet état peut déclencher en lui les pires accès d’extravagance. Il n’ignore pas que le capitaine Marius Boultabène a dû plus d’une fois, en pareil cas, cadenasser dans sa cabine « le patron », qui, son ivresse cuvée, ne se souvient plus de rien et reprend sa vie normale de gentleman accompli.

Précisément Perdriggers, dont le mutisme rigide devenait impressionnant, s’est éclipsé ; et voilà qu’on entend des ordres sur le pont, un bruit d’amarres et de pieds nus résonne, et au long des hublots on voit défiler, dans un glissement doux, la petite jetée et les maisons du port. Un ronflement ébranle la coque du navire. Eh quoi ? L’on part ?

Madame Goulart. — Qu’est-ce que cela signifie ?

Colembert, aussi surpris qu’elle. — Ce doit être une attention de Perdriggers.

Madame Goulart. — Une attention ?

Colembert, sourire niais. — Une petite promenade. Il nous conduit sans doute aux îles de Lérins.

Zoé Lacave. — Oh ! mon Dieu, moi qui ne puis supporter la mer.

Madame Colembert. — Il fait très beau, la mer sera d’huile.

A cette évocation, loin de se rassurer, Zoé Lacave grimace. Colembert a escaladé le pont. Il se heurte au capitaine Marius Boultabène, large visage barbu de Triton, excellent pilote, mais un peu simplet. Il a horreur du « plancher des vaches » et « se languit » qu’on ne tangue ni ne roule au large.

Colembert. — Que se passe-t-il donc ?

Le Capitaine, fort accent méridional. — Une fantaisie de M. Perdriggers. Nous allons à Palerme.

Colembert. — Comment, à Palerme ? Palerme en Sicile ?

Le Capitaine. — Eh oui, il m’a dit comme cela : « Marius, on s’en va à Palerme. Et grande vitesse ! » Moi, je veux bien.

Colembert. — Mais ma cousine ne s’attend nullement… C’est une trahison ! On n’enlève pas les gens comme cela ?

Le Capitaine. — Té vé. Moi, je croyais que vous étiez d’accord avec le patron.

Colembert. — Jamais de la vie ! Dites-moi, hein ? Stoppez ! Vous allez stopper au plus vite !

Le Capitaine. — Je ne connais que ma consigne. Pourquoi ne voulez-vous pas que nous allions à Palerme ?

Colembert. — Mais c’est insensé ! Où est Perdriggers ?

Le Diamond-Star est sorti du port et, sur la mer d’huile qui clapote d’un brin de houle, il pique du nez, puis roule à plaisir.

Perdriggers émerge de la cambuse, où, selon toute apparence, il a corsé d’un grand verre de whisky son champagne à l’éther. Toujours aussi correct, mais d’une rigidité agressive, les yeux fixes et le masque dur.

Colembert. — Dites donc, mon vieux, c’est une farce ?

Perdriggers ne répond rien.

Colembert. — Ma parente en ferait une maladie, vous savez !

Silence obstiné de Perdriggers.

Colembert, lui tapant sur l’épaule. — Voyons, voyons, Perdriggers !

Perdriggers, d’une voix mesurée, mais tranchante. — Fermez !

Colembert. — Comment !

Perdriggers. — Fermez ! Les mains dans le rang, d’abord. Fixe ! Pas de sédition ! C’est moi qui commande, ici !

Colembert. — Non, mais…

Perdriggers, tirant de sa poche un revolver minuscule, mais élégant. — Un mot de plus, et je vous tue.

Colembert, livide de saisissement. — Ah ! bien, parfait !

Perdriggers, d’une voix éclatante. — Capitaine Boultabène !

Le Capitaine, accourant. — Monsieur ?

Perdriggers. — Appelez-moi commandant ! Bouclez-moi cet homme aux fers ! Quant aux deux femmes qui sont dans le salon, vous allez me faire le plaisir de les flanquer à l’eau !

Le Capitaine. — Bouffre !

Perdriggers. — Par-dessus bord ! Et vivement !

Le Capitaine, parlementait. — Écoutez, monsieur Perdriggers…

Perdriggers, braquant son revolver. — Un, deux ! Quand je dirai trois, je vous préviens que vous aurez une balle dans le corps !

Par bonheur, deux matelots, attirés par l’étrangeté de la scène et les regards suppliants de Colembert, saisissent par derrière Perdriggers, qui a le temps de lâcher deux coups de revolver sur Mme Arsène Goulart, juste au moment où, émergeant de l’escalier, elle débouche sur le pont.

On désarme Perdriggers, on le ficelle avec les plus grandes difficultés, comme un saucisson et on le descend dans sa cabine, tandis que Colembert et sa femme se précipitent pour relever Mme Goulart qui, convulsive et sur le dos, bat l’air de ses poings et de ses talons, en proie à une effroyable attaque de nerfs.

Zoé Lacave, qui, verte et mourante de peur, s’est traînée aux pieds de sa maîtresse. — Madame ! Madame ! Comme elle a les mains froides ! Elle ne répond pas. Elle va mourir.

Madame Goulart, rouvrant les yeux, et d’une voix pâteuse. — Qu’on me débarque ! Qu’on me mette à terre !

Colembert, empressé. — Oui, oui. Le capitaine fait virer de bord. Nous allons rentrer dans le port.

Madame Colembert. — Vous allez mieux ! Quelle peur nous avons eue !

Madame Goulart. — Pas tant que moi ! (Elle détourne d’eux ses regards avec une rancœur indicible.) Zoé, ne reniflez pas comme ça ; mouchez vos larmes.

On entend les hurlements de bête fauve qu’exhale Perdriggers, en train de se débattre dans sa cabine, impuissant et gardé à vue.

Dix minutes après, on s’apprête à débarquer, avec précaution, la tante inerte et murée dans sa fureur et son ressentiment. A quoi l’exposait la légèreté inconcevable des Colembert ? Jamais elle ne leur pardonnera ! Qu’ils disparaissent au plus tôt de sa vue !

Le Capitaine, de la pointe de son couteau, il a extrait de la toiture du salon une des balles envoyées par Perdriggers ; il l’offre galamment à Mme Goulart. — Peuchère ! Gardez-la comme souvenir ! Pas moins, un centimètre de plus, ma pôvre dame, et vous receviez le pruneau dans votre gaillard d’avant.

Mme Goulart prend la balle et ne répond rien.

Elle se refuse aux soins des Colembert et descend à quai, soutenue par Zoé et un matelot.

Deux personnes mêlées au groupe de flâneurs et de badauds s’élancent avec un double cri de joie et de combat. Ce sont les mélancoliques Girolle qui, venus se promener à Cannes, se trouvent là providentiellement pour recueillir la tante.

Madame Goulart, anéantie. — C’est vous, mon bon Girolle ! C’est vous, ma chère Mélanie ! Emmenez-moi ! Vite ! emmenez-moi dans un bon hôtel. Je suis brisée…

M. Girolle, qui flaire un drame rien qu’à l’aspect déconfit des Colembert. — Disposez de nous !

Colembert. — Je vais vous expliquer !

Madame Goulart, révoltée. — N’expliquez rien. Taisez-vous ! Que je ne vous revoie jamais ! (Souriant aux Girolle.) Mes bons amis, mes chers neveux, ne me quittez pas… Défendez-moi…

Mélanie et son mari, brandissant, l’une son parapluie, l’autre sa canne, arrachent la tante aux Colembert, la fourrent dans une auto et l’enlèvent avec un rire triomphant de représailles, l’ivresse de la fortune qui leur revient.

VII
NOUVELLES TRIBULATIONS

Montargis, 4, rue aux Poules.
Place de la Halle-aux-Grains.

« Monsieur le comte,

« Cette adresse, je le sens, vous inspirera un légitime étonnement. « Pourquoi Zoé Lacave est-elle à Montargis ? » demanderez-vous à madame la comtesse ? (J’espère qu’elle souffre moins de son asthme ; et votre retour à Paris m’est le gage que vos rhumatismes ont cédé devant le bienfaisant climat de Biarritz.)

« Rassurez-vous, monsieur, je n’ai point abandonné ma maîtresse, et nous sommes toutes deux dans la petite maison claustrale de Mlle de La Clabauderie, celle des nièces de Mme Goulart que vous considérez avec le moins d’antipathie, puisqu’elle est « née », de bon ton et de décentes manières, quoique son célibat prolongé ait jauni son teint et altéré peut-être un peu la mansuétude d’un caractère porté naturellement à la bienveillance.

« Oui, nous sommes ici comme dans un refuge, ravies par miracle à la traîtrise de la mer et à la furie meurtrière d’un Américain ivre, suggestionné sans doute par les Colembert.

« Je vous ai mandé au plus tôt ces infortunes et fait savoir que, par une circonstance imprévue, où il faut reconnaître les incohérences du sort, nous nous étions rencontrées, en sortant du bateau, nez à nez avec les Girolle, devenus du coup nos protecteurs.

« Hélas ! C’était tomber de Charybde en Scylla. Mais il faut prendre les choses par le commencement.

« Figurez-vous que madame votre tante — et cela se conçoit sans peine — paya, d’une totale prostration, l’émotion déplorable qu’elle avait eue. A son âge, avec son hygiène, de tels chocs nerveux sont néfastes ; et quand nous l’eûmes transportée par l’ascenseur dans la plus belle chambre du Globor-Palace, avec vue superbe sur la mer et toutes les ressources du luxe moderne, nous passâmes, je vous l’avoue, un fort mauvais quart d’heure à lui frapper dans les mains et à lui faire respirer des sels ; nous demandant si, pâle à épouvanter, couverte d’une sueur froide, et si anéantie enfin qu’elle ne pouvait plus articuler une parole, Mme Goulart n’allait pas trépasser entre nos bras.

« Il n’en fut rien. La juste fureur qu’elle éprouva en apprenant que les Colembert, installés élans la véranda de l’hôtel, insistaient auprès du gérant pour la voir et la soigner, et l’apparition importune du portier, du groom, d’un maître d’hôtel et d’une femme de chambre soudoyés par ce Tartarin de bas étage, lui rendirent un prodigieux ressort.

« Elle reprit soudain des couleurs et se congestionna jusqu’au violet sombre, ce qui nous donna de nouvelles alarmes. Mais enfin il n’en fut rien d’autre, sinon que M. Girolle, descendant exprimer à Colembert des sentiments dont vous concevez l’acrimonie, se colleta avec lui sur le boulevard, à la grande joie des polissons accourus, et reparut à nos yeux avec un œil poché qui attestait son courage en même temps que sa défaite. Colembert, en effet, l’avait roulé dans le ruisseau, piétiné et relevé en lui défonçant à coups de botte — pardon, monsieur le comte — la partie postérieure de son individu.

« Mme Goulart, à entendre ces détails, fut prise d’une singulière excitation. J’eus du mal à discerner si la frottée magistrale infligée à son champion l’humiliait, ou si au contraire elle y prenait plaisir : tant est qu’elle partit par trois fois d’un rire convulsif, dont M. Girolle ne laissa pas d’être extrêmement mortifié. Mais ce soir-là, la santé de Mme Goulart, à la suite d’un trop bon dîner de poisson et de macaroni à la romaine, détourna toute notre attention ; car le homard dont elle avait abusé, grillé sauce tartare, la désobligea fort ; et de nouveau nous voilà dans des transes, où je réclamai d’urgence le médecin.

« Mais à cela, pourtant si raisonnable, M. Girolle ne voulut point entendre, et ne s’ingéra-t-il pas de vouloir soigner lui-même Mme Goulart, sans aucun secours des hommes de l’art ? De fait, il la soigna ; et le pis est que, pendant huit jours, aidé de sa femme comme infirmière, et me supplantant littéralement, il la supplicia tant et si bien qu’il la mit à deux doigts de la mort.

« Vous savez que M. Girolle eût dû être pharmacien : c’est sa véritable vocation. Outre qu’il se médicamente sans trêve pour des maux imaginaires, il est porté d’un goût dangereux vers les tisanes, les collyres, les émulsions, les juleps, les poudres, les pommades, tout ce qui se dose, se triture, se mélange, s’insère en des cachets, se scelle sous des petites boîtes. Sans aucune connaissance médicale, sans autre excuse que son arrogante vanité, il s’empara de Mme Goulart et la traita de Turc à More, avec les remèdes les plus extravagants ; un jour la quinine, un jour le calomel, puis un vésicatoire, ensuite des fumigations soufrées, pour finir par une thériaque de sa composition contenant les soixante-et-onze drogues combinées par Mithridate, roi du Pont, et qui jetèrent la malade dans un état voisin de l’épilepsie.

« Qu’eussiez-vous fait à ma place, monsieur le comte ? Et que pouvais-je contre ces souriants oppresseurs ? Comment lutter contre M. Girolle, coiffé d’un bonnet grec, brandissant un thermomètre ou une cuiller à spatule, et contre Mélanie Girolle, sanglée d’un tablier blanc et me marchant sur les pieds, afin que je lui cède la place !

« Me révolter ? Mais vous connaissez leur humeur ; ah ! plus d’une fois j’ai déploré, j’oserais dire : j’ai maudit l’imprudence généreuse, et cependant calculée, qui vous fit les appeler à la rescousse contre l’ennemi commun.

« Toutes mes tentatives pour faire appeler un médecin furent vaines, et sans aller jusqu’à croire que les Girolle voulaient attenter aux jours de leur tante — Dieu me garde de pareilles imputations — je n’affirmerais pas qu’au fond d’eux, et dans le repli le plus obscur de leur âme, ils n’eussent pas éprouvé quelque arrière-pensée involontaire, quelque secret espoir d’un événement irrémédiable, auquel ils n’auraient pris part, selon leur conviction, que pour le conjurer.

Mais la résistance de Mme Goulart déjoua toutes prévisions, et c’est miracle ; car si l’on voit quelques malades échapper aux assauts d’un bon médecin, il semble impossible qu’un mauvais ne les envoie pas goûter dans un monde meilleur le repos définitif : qu’est-ce donc, quand il s’agit d’un Girolle brouillon et inepte !

« Comme tout a une fin, et que Mme Goulart, affaiblie par ces empoisonnements répétés, aspirait à les fuir, nous ne pensâmes plus qu’à tromper la surveillance étroite de nos gardiens.

« Le hasard nous servit. Les Girolle, ayant été convoqués au Parquet de Nice, à fin d’information, pour répondre des coups et blessures administrés aux Colembert — ça, c’est le comble ! — s’absentèrent pour quelques heures, et cela nous suffit pour régler la note de l’hôtel, considérablement enflée par leurs dépenses royales, et sauter dans un train pour Marseille, où nous prîmes le rapide.

« L’image de la petite maison de Mlle de La Clabauderie se présenta alors à votre tante. Elle répugnait à rentrer dans son hôtel, sans que son confort y fût assuré à l’avance. Nous prîmes donc à Dijon un train omnibus qui nous mena à Montargis, où Mlle de la Clabauderie, que le saisissement de cette arrivée remplit de joie et de crainte, se montra aux petits soins pour nous.

« De ce séjour tranquille, j’espère vous écrire bientôt, monsieur le comte, des nouvelles tout à fait satisfaisantes. Je me borne à vous exprimer aujourd’hui, ainsi qu’à madame la comtesse, mon empressé dévouement.

Zoé Lacave. »

VIII
UN NOUVEAU VISAGE

La petite maison de Mlle de La Clabauderie, à Montargis, donnait d’un côté sur la rue aux Poules, de l’autre sur la place de la Halle-aux-Grains.

Plantée d’ormes en quinconce, cette place sert de marché le vendredi. On y voit des marchandes, abritées sous d’énormes parapluies multicolores, vendre des étoffes de couleurs crues comme pour des sauvages de l’Afrique ; des volailles caquetantes en des paniers alternent avec des étalages de ferblanterie à treize sous.

La rue aux Poules s’allonge silencieuse et solitaire. Des murs la bordent, derrière lesquels on aperçoit des arbres mélancoliques ; puis surgissent des façades de maisons mortes. Point de métiers. Seule, une tannerie teinte le ruisseau d’eaux violacées ou rosâtres.

Un perron de cinq marches disjointes accède à la porte noire de l’« Hôpital des Bêtes », ainsi surnomme-t-on dans le pays la demeure de Mlle de la Clabauderie, en raison de l’amour excessif qu’elle voue aux chats malades et aux chiens éclopés.

Il y a un heurtoir figuré par une main tenant une pomme de pin. Et le son qui frappe la petite enclume de bronze résonne grave. Dans le vestibule des losanges de mosaïque, froids aux semelles. Le salon, à gauche, avec ses housses et ses ronds de chenilles en laine, avec sa pendule sous globe et ses flambeaux enlinceulés de gaze, fait penser à un parloir de couvent.

Un escalier de chêne ciré à glace — la tante a failli trois fois s’y rompre le cou — conduit aux chambres du premier, dont la plus belle est réservée à Mme Goulart.

Elle s’orne d’un lit monumental, avec courtepointe en cachemire piqué ; meuble en reps vert ; quatre gravures tachées de son en des cadres dédorés représentent : Alexandre interpellant Diogène dans son tonneau, Mazeppa ligoté qu’emporte un cheval fou dans le steppe, Napoléon pendant la retraite de Russie, enfin Cléopâtre livrant son bras à un aspic visiblement empaillé.

Le cabinet de toilette se compose d’un réduit en forme de niche, où Mme Goulart peut à peine se retourner. La cuvette et le pot à eau ont les proportions d’un jouet de poupée.

En ce moment, Mme Goulart, que des bigoudis couronnent de hideux petits serpents, a confié sa tête au peigne habile de Zoé Lacave. Enveloppée d’une petite matinée de batiste, elle a l’air d’une divinité hindoue. Mlle de La Clabauderie, assise auprès d’elle, l’entretient de son « Refuge ». C’est sa manie et sa passion. Elle a déversé dans l’amour des animaux les tendresses d’un cœur aimant, les aspirations de son âme romanesque et les mortifications de son corps usé. Longue, mince, anémique, la tête en poire, le nez protubérant, les yeux pâles et ternes, vêtue de noir avec col et poignets de nurse, jaunie et macérée d’abstinence — son régime est d’épinards — Mlle de La Clabauderie semble une sainte pour arche de Noé.

Elle possède la plus étrange collection ; tous ses pensionnaires ont leur nom et leur fiche. Par rang d’entrée en compte :

Moumoune, chatte grise, essorillée, à qui le poil tombe par places. C’est l’aïeule ; elle est si redoutable qu’on l’enferme dans une pièce à part. Un jour elle a failli, d’un coup de griffe, crever l’œil de Mlle de La Clabauderie.

Kiki, barbet touffu, n’a que trois pattes et se gratte perpétuellement : type du chien rôdeur qui se nourrit de détritus, poursuivi d’écuelles d’eau sale et traqué par les garnements. Sa maîtresse l’a délivré d’une casserole qu’il portait attachée à sa queue.

Pichenette, chatte valétudinaire. Noire aux yeux verts ; terribles crises d’épilepsie et voleuse comme pas une. Elle porte un paletot fourré et un petit bonnet qui lui donnent l’air le plus absurde.

Opportune, tortue à la tête chauve, aux petits yeux encapuchonnés de cuir. On ne la trouve jamais quand on la cherche.

Déluge, perroquet d’un vert et d’un bleu déteints, sale et grognon, dont le plus grand plaisir est de mordre, la tête en bas, son perchoir, quand, dressé sur ses pattes, il ne préfère pas crier : « Portez armes !… Petit Coco mignon !… » Ou d’incompréhensibles « Grattrre… Crocrre !… »

Mme Goulart écoute, avec une lassitude énervée, l’intarissable éloge que sa nièce Hildegarde (petit nom de Mlle de La Clabauderie) fait de ses pensionnaires ; car, outre ces vedettes, l’« Hôpital des Bêtes » entretient d’innombrables figurants : trois autres chats, quatre chiens, des canaris des Iles, des perruches vertes, un corbeau augural comme celui du poème d’Edgar Poe, deux cochons d’Inde et un hérisson.

Certes, Mlle de La Clabauderie est incapable de souhaiter la mort de sa volumineuse tante ; de toute sa délicatesse et de sa fierté elle écarte, comme une tentation du démon, l’espoir d’un héritage qui, elle le sait bien, ne lui sera jamais dévolu dans sa colossale ampleur. Mais elle ne parvient pas à repousser certaines images flatteuses. Elle entrevoit, plus tard, dans le vague, les murs neufs, la toiture éclatante d’un somptueux établissement, où les bêtes opprimées trouveraient un Paradis terrestre : une écurie modèle pour les chevaux — ces pauvres chevaux de fiacre et de rouliers ! — avec des chenils de luxe pour les toutous, les belles chambres de chats, les larges volières des oiseaux. Des bêtes bizarres et rares, telles qu’un éléphant de cirque devenu infirme, ou un chameau atteint de vertiges, trouveraient là un asile… Trois vétérinaires soigneraient le personnel ; l’on verrait des infirmiers souriants, tous bien payés, vêtus d’un uniforme bleu à palmes d’argent au collet.

Madame Goulart, qui n’écoute plus que d’une oreille. — Vous disiez Hildegarde, que…

Mademoiselle de la Clabauderie. — Ah ! oui. Je vous parlais de ce petit singe vert qui faisait mes délices… Figurez-vous, il avait appartenu à une princesse croate ; sa tête n’était guère plus grosse qu’une noix. Il se blottissait entre mes bras, tant il était frileux. Et des inventions à mourir de rire !

Madame Goulart, qui n’aime pas les singes. — Qu’est-il devenu ?

Mademoiselle de la Clabauderie. — Une pleurésie maligne l’a emporté.

Madame Goulart, avec satisfaction. — Ah !

Mademoiselle de la Clabauderie. — Mais on ne soupçonne pas l’intelligence des animaux. Déluge, tenez, le perroquet, vous prédit le temps qu’il fera. Quand il doit pleuvoir, il ne crie jamais : « Petit Coco mignon ! » Il secoue sa patte raide et psalmodie d’un ton lugubre — Je vous demande pardon, ma tante — : « Fi… fi… fichu temps ! Coco a la goutte ! »

Madame Goulart, un peu agacée. — Et dites-moi, parmi votre ménagerie, vous ne recueillez pas les punaises ?

Mademoiselle de la Clabauderie, devenant très rouge — est-ce une raillerie ? Est-ce une insinuation désobligeante ? — Que dites-vous là, ma tante ? Des punaises ici ? J’espère que vous n’en avez pas trouvé l’ombre d’une ombre dans votre chambre ? Honorine et moi en mourrions de confusion. Jamais, au grand jamais, il n’y en a eu une seule…

Madame Goulart. — J’ai été piquée cette nuit. Ce n’était peut-être qu’un moustique.

Mademoiselle de la Clabauderie. — Je suis désolée… Un moustique ? Ce serait le premier depuis dix-sept ans.

Honorine vient — heureuse diversion — annoncer le déjeuner. Zoé Lacave retire son peignoir à Mme Goulart, qui se mire et s’admire dans la glace ronde à pied que lui présente sa nièce.

On descend à la salle à manger. Aïe, le parquet frotté et ciré… Catastrophe ! Mme Goulart patine sur une marche, glisse sur les reins et dégringole ainsi, par saccades, au rez-de-chaussée, où Mlle de La Clabauderie, plus morte que vive, et Zoé Lacave la ramassent ; cependant qu’affolés par ce fracas, les chiens aboient, le corbeau gémit et Déluge ricane.

Mme Goulart va lancer la foudre, mais elle se sent soudain faiblir ; les murs chavirent, la tête lui tourne, elle s’évanouit…

IX
RENTRÉE

Depuis trois mois, Mme Goulart a repris possession de son somptueux hôtel de l’avenue Kléber. Elle a retrouvé un personnel docile, compassé, les sourires figés du vieux maître d’hôtel qui ressemble à M. de Talleyrand, et les jappements joyeux de Bijoute.

Mais les rites hebdomadaires ne sont plus observés. Mme Goulart ne convoque plus le lundi les dames patronnesses de l’Œuf à la Coque. Elle ne se plaît plus à accueillir le mardi les messieurs âgés des diverses Académies et les jeunes gens mûrs des revues sérieuses. Encore moins le jeudi se complaît-elle au recensement de ses vitrines et à l’astiquage de ses bibelots. Sauf aux Vertbois, sa porte est fermée à tous parents et héritiers ; encore le comte et la comtesse ne sont-ils admis que de cinq à six, deux fois la semaine. Quant au docteur, M. Surnulot, il vient presque tous les jours.

Il y a quelque chose de changé dans la vie de Mme Arsène Goulart et dans Mme Arsène Goulart elle-même. A l’écurie, les alezans maigrissent, car on ne fait plus la promenade coutumière au Bois, et le cocher judicieux les rationne ; par contre, il boit toute leur avoine dans les bars du quartier et chaque soir on le rapporte ivre-mort. Les grands laquais en livrée bleu de roi, las de bâiller à bouche fermée sur les banquettes de l’antichambre, ont tiré de leur poche un jeu de cartes, et s’adonnent à l’écarté quand ils s’ennuient trop. A ces fâcheux indices, on sent un service qui se désorganise. Zoé Lacave, pourtant, se multiplie.

Aujourd’hui, elle accompagne le docteur qui vient une fois de plus d’ausculter, de tâter, de percuter Mme Goulart.

Zoé Lacave. — Eh bien, docteur ?

Le docteur Surnulot, très moderne, grand chic, aplomb d’arriviste. — Que vous dirai-je ? Nous assistons à une singulière leçon de choses. Mme Goulart n’a voulu suivre aucune de mes prescriptions. Elle en meurt.

Zoé Lacave, effrayée. — Comment, elle va mourir ?

Le docteur Surnulot. — Je parle au figuré. Mais que le moral et le physique chez elle soient gravement atteints, il n’y a aucun doute. L’estomac fonctionne mal, le cœur est hypertrophié, le cerveau s’anémie, le foie abdique, les reins se mettent en grève, les canaux s’encrassent, l’artério-sclérose se généralise. Elle est à la merci d’une attaque ou peut-être d’une embolie.

Zoé Lacave. — Mais elle allait si bien il y a trois mois !

Le docteur Surnulot. — Non, elle n’allait pas bien. Elle se gavait de nourriture, ce qui est néfaste. Elle ne prenait aucun exercice, ce qui est déplorable, et elle vivait dans un état de constante neurasthénie et de faiblesse irritable. Y a-t-il eu chez elle choc mental ? Secousses trop brusques ? Ce que vous m’avez raconté… L’accident sur le yacht… la chute à Montargis ?… Bref, ça ne va pas, pas du tout.

Soucieuse, Zoé Lacave revient auprès de sa maîtresse, Mme Goulart lui sourit avec douceur et mélancolie.

C’est si imprévu, un sourire pareil, qui n’est plus un sourire d’ogresse, mais de grosse femme affaiblie, que Zoé Lacave en a le cœur ému.

Madame Goulart, avec une insolite bienveillance. — Je ne vous demande pas ce qu’a dit ce bon M. Surnulot ?

Zoé Lacave. — Il vous trouve beaucoup mieux, et vous avez, en effet, une excellente mine.

Madame Goulart. — Vous n’en paraissez pas convaincue, ma pauvre Zoé. Laissons cela. Je sais que je suis profondément atteinte.

Zoé Lacave. — Par exemple !…

Madame Goulart. — Oh ! depuis que je ne me sens plus de goût à rien, et que je me désintéresse d’un tas de choses qui me distrayaient un peu ; depuis que je reste étendue des heures dans ce fauteuil, les jambes et le souffle coupés, j’ai eu le temps de réfléchir et d’observer.

Zoé Lacave, inquiète. — D’observer…

Madame Goulart. — Cela vous étonne ? Mais j’ai toujours observé, même quand je n’en avais pas l’air. J’ai toujours démêlé, croyez-le, les arrière-pensées de ceux qui m’entourent, percé le masque de leurs sourires et de leurs grimaces. Je n’ai guère été dupe dans ma vie, ou si je me suis prêtée à l’être, c’est que je le voulais bien. La richesse donne à ceux qui en ont mesuré la puissance de corruption, une singulière clairvoyance.

Zoé Lacave, qui tremble pour elle-même. — Voilà des idées !…

Madame Goulart. — Ce ne sont pas des idées. Ainsi, je suis sûre, Zoé, que vous m’avez toujours cru la plus heureuse des femmes, parce que j’étais riche ?

Zoé Lacave. — Mon Dieu… avouez que vous n’êtes pas à plaindre ?… Tous vos désirs…

Madame Goulart. — Tous mes désirs… dans l’ordre matériel, oui, sans doute. Je pouvais manger des bécasses en dehors de la saison et des primeurs rares ; je pouvais voyager, m’acheter des choses chères…

Zoé Lacave. — Vous pouviez ? Mais vous pouvez, toujours…

Madame Goulart. — J’en ai de moins en moins le goût. Ne savez-vous donc pas, vous qui n’êtes guère moins vieille que moi, que l’assouvissement du désir lasse le désir ? Et dans l’ordre moral, étais-je satisfaite ? Non, bien loin de là. La misère d’âme, la mauvaise foi, la ruse, la cupidité des gens m’écœuraient, et je ne jouissais pas de me posséder moi-même, parce que j’étais l’esclave de mes passions violentes et impérieuses.

Zoé Lacave. — Vraiment, madame, je ne vous reconnais plus ; vous parlez comme si…

Madame Goulart. — Je ne me reconnais pas moi-même… Il me semble que je m’éveille d’un de ces sommeils où l’on a peine à se ressaisir, où l’on doute de son identité, où le temps n’est plus à sa place, où rien n’offre plus la même perspective. Est-ce que vous ayez déjà été gravement malade, Zoé ?

Zoé Lacave. — J’ai failli mourir à quinze ans d’une jaunisse rentrée, et à trente-deux d’une fièvre typhoïde.

Madame Goulart. — Et avez-vous alors pensé à la mort ?

Zoé Lacave. — Le moins possible, madame. C’est une idée si effrayante !

Madame Goulart. — Effrayante, oui. Est-ce que nous sommes seules ?

Zoé Lacave. — Certainement…

Madame Goulart. — Allez donc voir, je vous prie, s’il n’y a personne derrière la porte… Il me semble qu’on a marché dans le couloir.

Zoé Lacave, revenant — Non, personne.

Madame Goulart. — Cela vous ennuierait-il, ma bonne Zoé, de me lire quelque chose ? Je voudrais ne pas penser… ou penser à d’autres choses…

Zoé Lacave. — Qu’est-ce qui vous plairait ? Voulez-vous une lecture sérieuse, et que j’entame le gros livre que vous a apporté M. Roset du Ponant, de l’Institut, sur les Voies et constructions romaines ?

Madame Goulart. — Cet excellent M. du Ponant… Non, pas aujourd’hui.

Zoé Lacave. — Préférez-vous le roman qu’a déposé hier M. Cœurdeblé : la Fontaine des amours tristes ?

Madame Goulart. — Non, rien ne me dit.

Zoé Lacave. — Voulez-vous que j’aille chercher Bijoute ?

Madame Goulart. — Pauvre Bijoute, elle me fatiguerait. Tout me fatigue, à présent… Donnez-moi mon écritoire… Je vais écrire à mon notaire… On ne prend jamais trop tôt ses dispositions.

Zoé Lacave, avec hésitation. — On a toujours le temps… Vos mains sont chaudes… Vous vous tourmentez… Pourquoi ne pas vous reposer ? Voulez-vous une petite collation ?

Madame Goulart. — Je n’ai plus soif. (Résolument.) Donnez-moi de quoi écrire à mon notaire.

Zoé Lacave. — Voilà…

Madame Goulart. — Qu’est-ce qui entre dans la chambre ?

Zoé Lacave, se retournant. — Dans la chambre ? Mais personne !

Madame Goulart. — Ah ! je croyais bien pourtant…

Un grand silence, un long malaise…

X
DES PARENTS PAUVRES

Un atelier de peintre. Chevalet, toiles ; aux murs, des moulages. Propreté parfaite. Un berceau dans un coin. Sur un divan recouvert d’un tapis d’Orient, des journaux et des livres. Un vieux guéridon porte, dans une cruche de cuivre, un bouquet de roses. On remarque encore une authentique commode Louis XV aux bronzes rares, et, près de la grande baie vitrée, une petite « tricoteuse » avec un ouvrage de femme.

Albert Teulette, palette au pouce, travaille. Il ne porte point, comme il l’eût fait il y a trente ans — sauf qu’alors il n’était pas né — un complet de velours avec un pantalon à la zouave et un veston à col droit. Aucune mèche de cheveux extravagante ne descend sur son front. Il est rasé à l’américaine et porte, comme tout le monde, une raie discrète sur le côté. Habillé comme vous et moi, l’air très jeune, ouvert et franc, de beaux yeux bruns, des lèvres moqueuses : l’ensemble sympathique.

Il fredonne, sans peur d’éveiller « Bouni », son fils, bébé de six mois, dit « la Sucrette à sa mère », ou « le Poulet de grain », ou « le Costaud de Montparnasse », ou, tout court : « Bibi-Lolo ». Cet enfant est magnifique et dort à poings fermés, tel Hercule au berceau.

Quelqu’un est entré sur la pointe des pieds et applique ses deux mains sur les yeux du jeune homme :

— Coucou ! Qui est là ?

Albert Teulette. — Pas malin de le deviner ! Une délicieuse petite femme.

La voix, méfiante. — Mais quelle femme ?

Albert Teulette. — Une exécrable créature que j’adore.

La voix. — Mais encore ?

Albert Teulette. — Elle a un nez chiffonné, un teint de rose et de lait, des cheveux jaune orange qui justifient son surnom de « Mandarine ». Pour tout dire, c’est toi, ma petite femme légitime. As-tu fini de m’aveugler, Marthon ?

Marthe Teulette. — Tu as hésité à me reconnaître ! Ah ! si je croyais que tu pensais à une autre !…

Albert Teulette. — Qu’est-ce que tu ferais ?

Marthe Teulette. — Je me jetterais par la fenêtre avec Bouni.

Albert Teulette. — Ça serait malin !

Marthe Teulette. — Alors, tu m’as reconnue tout de suite ? A quoi ?

Albert Teulette. — A ce que tu sens bon et à ce que je n’aime que toi.

Marthe Teulette. — C’est gentil, ce que tu dis là.

Albert Teulette. — Voilà comme je suis.

Marthe Teulette. — Le « Poulet de grain » ne t’a pas dérangé ? Ah ! dis-moi, j’ai rencontré Mme Girolle, notre cousine, qui marchandait avec âpreté deux sous de salade.

Albert Teulette. — C’est une chipie.

Marthe Teulette. — Tu es dur.

Albert Teulette. — Tu as raison. Ce n’est qu’une harpie.

Marthe Teulette. — Sais-tu ce qu’elle m’a appris ?

Albert Teulette. — Que Girolle était devenu gâteux ?

Marthe Teulette. — Tu es bête. Non, que la tante était très malade.

Albert Teulette. — Quelle tante ? Le Mont-de-Piété ?

Marthe Teulette. — Comme si tu en avais trente-six ! La tante qui ne t’a jamais pardonné ton mariage avec ta petite Mandarine (je t’aime tant, pourtant) ; la tante qui n’a jamais voulu recevoir notre « Bouni », la tante qui a de l’or sous ses semelles et sous son traversin ; la tante Million, enfin ta tante Arsène…

Albert Teulette. — Autrement dit Mme Goulart.

Marthe Teulette. — Elle est au plus mal.

Albert Teulette. — C’est regrettable. Que veux-tu que j’y fasse ?

Marthe Teulette, gaiement — Si ce sont-là tous tes sentiments de famille !…

Albert Teulette, changeant de ton. — C’est une pauvre femme, je la plains profondément.

Marthe Teulette. — Pourquoi ? Il me semble…

Albert Teulette. — Elle n’a jamais eu un jour de bonheur. La méfiance, la ruse, l’avarice, la gourmandise payée par la maladie, l’épouvante ont empoisonné sa vie. Elle n’a vu autour d’elle que visages grimaçants, mains crochues et avides : tous ces Vertbois, ces Colembert, et les Girolle déjà nommés…

Marthe Teulette. — Mais pas toi…

Albert Teulette. — Pas moi. Quoique, après tout, moi aussi, j’ai eu parfois — oh ! pas souvent — des idées peu glorieuses. On se dit malgré soi, certains jours — assez rares, heureusement ! — « Pourquoi les uns ont-ils trop et les autres pas assez ? Avec la dixième partie de ce que cette vieille femme thésaurise, que de choses à faire, pour soi et les autres ! »

Marthe Teulette. — Oui, n’est-ce pas ?… Ce n’est pas mal de se dire ça… Après tout, tu es son neveu.

Albert Teulette. — Oh ! elle est si peu ma tante…

Marthe Teulette. — Qu’est-ce qu’elle te reproche ?

Albert Teulette. — D’avoir su me passer d’elle. De faire de la peinture au lieu d’être notaire ou commerçant. De t’avoir épousée sans son approbation, comme si jamais elle avait pris charge de mon bonheur. Mon bonheur ! ça ne regarde que nous… Tu es une belle, bonne et courageuse petite femme…

Marthe Teulette. — Avec toi, je n’ai pas de mérite ; tu es si bon, si tendre, un si chic type… Laisse-moi t’embrasser !

Albert Teulette. — Tu m’as donné notre chéri, un beau petit gars comme on n’en voit plus à Paris. Ah ! la tante peut dormir tranquille sur ses millions, ce n’est pas moi qui irai l’importuner !

Marthe Teulette. — Toi ! tu n’y mettras jamais les pieds. Pourtant, puisqu’elle est si malade, pourquoi n’irais-tu pas — ce serait peut-être gentil de ta part — prendre de ses nouvelles ?

Albert Teulette. — Moi ? Pourquoi faire !

Marthe Teulette. — Déjà, elle a eu cette mauvaise grippe ; tu n’as pas voulu aller t’informer de sa santé.

Albert Teulette. — Ma petite, je ne veux pas me confondre avec les autres. Je ne veux pas que cette vieille femme — qui est ma tante, après tout — pense une minute que je vais la voir pour flairer sa mort et soupeser son héritage. Ça, non ! Elle a préféré nous ignorer, ignorons-la. La famille se compose de ceux qui vous aiment et qu’on aime.

Marthe Teulette. — Tu es fier ! Je ne dis pas que tu aies tort. Je ne songe pas à moi, sois-en sûr. Ce n’est pas de robes ou de chapeaux dont j’ai envie quand je me dis que, mon Dieu oui, elle pourrait, elle devrait te laisser quelque chose… Je pense à toi, toi qui travailles tant pour nous.

Albert Teulette, riant. — Eh bien, est-ce que je suis manchot ?

Marthe Teulette, hésitant. — Et puis, je me dis que le « Poulet de grain », plus tard…

Albert Teulette. — « Bibi-Lolo »… Il travaillera, comme son père. Est-ce que tu ne travailles pas, toi qui le nourris, qui fais régner ici l’ordre et le bien-être, toi qui ne crains pas de mettre la main à la pâte et la casserole sur le feu. Être riches ? Que ce malheur nous soit épargné ! Être riches ! mon chéri, c’est un désastre. Il vous vient de la graisse autour du cœur et un calus au cerveau. Ah ! vive l’indépendance !

Marthe Teulette, gentiment. — Tout à l’heure, tu disais toi-même qu’un peu, un tout petit peu d’argent… de cet argent dont elle regorge, qu’elle sue par tous les pores…

Albert Teulette. — Oui… pour voyager, aller voir l’Italie, des choses admirables… Bien sûr : en deux temps on empilerait, dans la valise, la robe no un de Madame, le phoque et la girafe de Monsieur…

(Pour l’intelligence du récit, il n’est peut-être pas inutile de savoir que le phoque d’Albert Teulette est un veston de cuir excellent pour la pluie et la girafe un gilet d’intérieur à manches, zébré fauve sur jaune et d’ailleurs tissé en poil de chameau.)

Marthe Teulette, battant des mains. — Rome ! Venise !… Oh ! ça serait le rêve…

Albert Teulette. — Eh bien, ce rêve ma petite chérie, nous le réaliserons bientôt, sans que la tante Arsène y mette de son pauvre argent. J’espère vendre, et bien vendre, ma série de petits pastels… j’ai commande de deux portraits, etc., etc… C’est si bon, vois-tu, de ne devoir rien à personne qu’à soi-même, à son travail et à sa volonté.

Marthe Teulette, exaltée. — Tu es le meilleur des maris et le plus talentueux des peintres ! Aussi, je t’ai gâté… sais-tu ce que j’ai acheté pour le déjeuner ? Du jambon de Parme, des raviolis et du gorgonzola.

Albert Teulette. — L’Italie, déjà !… Bravo !

Marthe Teulette. — Chut, bébé se réveille. Il a faim… Je le sers d’abord, n’est-ce pas ?…

Albert Teulette, attendri. — Chère petite Mandarine !

XI
LES VERTBOIS DISPOSENT…

Depuis deux mois, Mme Goulart n’est plus descendue de sa chambre. Les dames patronnesses de l’Œuf à la Coque et les commensaux du mardi ont désappris le chemin de son hôtel, où le comte et la comtesse de Vertbois se sont installés en maîtres, s’appuyant sur le dévouement de Zoé Lacave et rétablissant, parmi le personnel que l’autorité aristocratique de ces neveux d’élection intimide, l’ordre et la discipline.

M. et Mme de Vertbois se considèrent comme les seuls qualifiés à se substituer à leur tante si éprouvée. Ils savent qu’elle ne protestera pas, pour la raison excellente qu’elle en est incapable. Plongée dans un affaiblissement mental pitoyable, ne vivant plus que pour des sensations animales, soignée par deux gardes qui se relaient à son chevet, une de jour, une de nuit, et qu’elle bat quand elle en a la force, elle n’a plus qu’une demi-conscience et qu’une ombre de volonté.

Désireux de tout concilier, et courtois par éducation, malgré leur sécheresse, les Vertbois ont mis une certaine délicatesse à éconduire les Girolle et même les Colembert ; quant à Mlle de La Clabauderie, qui fit exprès deux fois le voyage de Montargis, ils l’ont, ne la jugeant pas dangereuse, accueillie favorablement. Les seuls auxquels ils n’ont témoigné aucun égard sont les petits Teulette, des rapins, des bohèmes, qui ne sont pas nés et vivent en marge du monde !

Néanmoins, les Girolle et les Colembert, d’abord impressionnés par la bonne grâce hautaine des Vertbois, commencent à murmurer : pourquoi ne peuvent-ils pas approcher de la tante ? Est-ce vrai qu’elle soit hors d’état de recevoir personne ? Et qu’est-ce qui leur prouve que les Vertbois ne profitent pas de leur situation exceptionnelle, étant dans la place, pour la circonvenir et lui dicter, à leur exclusif profit, de captieuses dispositions ?

Déjà, M. Colembert a prononcé le mot de séquestration, et il est allé, magnanime, rendre visite à M. Girolle, lui tendant la main, l’adjurant d’oublier le passé et de se liguer, dans une entente profitable, contre les intrus.

M. et Mme de Vertbois n’ignorent rien de ces menées, et bien que décidés à tenir bon, ils en conçoivent quelque souci. Ils viennent de sortir de table, et, réconfortés par un délicat et substantiel déjeuner commandé par Zoé Lacave, qui connaît leurs goûts : petits soufflés au parmesan, truite meunière, canard au sang, endives au gratin, salade de céleri et de truffes, pommes meringuées — le comte, la comtesse et Zoé prennent le café dans le petit boudoir où nul profane ne peut les entendre.

M. de Vertbois, galant. — Souffrez, Aglaure, que je mette ce coussin sous vos pieds.

Madame de Vertbois. — Mille grâces, Norbert. Je n’aime pas beaucoup ce meuble Empire, et vous ?

M. de Vertbois. — Je me sens porté à quelque indulgence pour ce style Empire, lorsqu’il est très pur. A la vérité, celui-ci me semble, comme à vous, suspect d’alourdissement. Ne pensez-vous pas que, du Louis XV ferait beaucoup mieux dans cette pièce ?

Zoé Lacave, admiratrice. — Vous avez un goût exquis, monsieur le comte.

M. de Vertbois, négligeant. — C’est de naissance. Je n’ai jamais étudié ces questions. Le goût, d’ailleurs, ne s’apprend pas…

Madame de Vertbois. — Quand d’autres temps seront venus, je compte bien, Zoé — et je parle ici d’accord avec mon mari, n’est-ce pas, Norbert ? — que vous voudrez bien continuer à vous occuper de la maison ?

M. de Vertbois. — Certainement : la santé de ma femme et aussi la confiance absolue que nous avons en vous…

Zoé Lacave. — Vous êtes trop bons… A vrai dire, et même si madame Goulart croyait devoir récompenser mon dévouement, de façon à assurer mon indépendance, il m’en coûterait, je l’avoue, de renoncer à vivre dans cette maison. Ce n’est pas que j’y aie été toujours heureuse.

M. de Vertbois. — Non. Respectons la triste fin de notre parente ; mais il est permis de dire qu’elle a dû souvent vous rendre l’existence intolérable.

Zoé Lacave. — Mme Goulart n’a eu qu’un bon moment pour moi : à son retour de Montargis. Je ne sais si c’était l’influence pacifiante de Mlle de La Clabauderie, ou, plus probablement, que Mme Goulart se sentait très faible. Mais huit jours après, elle avait repris son caractère difficile ; et même en ce moment, quand elle retrouve quelque lucidité, c’est pour entrer en fureur au plus léger prétexte et s’efforcer de battre les gardes.

Madame de Vertbois. — Heureusement, ce sont des Suissesses solides.

M. de Vertbois. — Je me tourmente de savoir si notre malheureuse tante a pris ses dispositions dernières, et de quelle nature elles sont ?

Zoé Lacave. Elle les a certainement prises. Mais là-dessus, elle a gardé le plus obstiné secret. Elle ne disait jamais, d’ailleurs, que ce qu’elle voulait bien.

M. de Vertbois, songeur. — Il est impossible qu’elle ait privilégié les Girolle.

Madame de Vertbois. — Et encore moins les Colembert.

M. de Vertbois. — Quant aux petits Teulette, je n’en parle même pas…

Zoé Lacave, pensive. — Les fantaisies des mourants sont étranges. J’en suis à me demander si mes soins dévoués auront tenu une petite place dans le souvenir de ma maîtresse ?

M. de Vertbois. — N’en doutez pas, Zoé. Agir autrement eût été, de sa part, une indignité. De même, quand je nous considère, Aglaure et moi, et que je nous compare au reste de la famille, bourgeoise et roturière, il me semble impossible que le bon sens de Mme Goulart n’ait pas consacré exclusivement nos titres et nos droits.

Madame de Vertbois, avec un soupir. — Dieu vous entende, Norbert !

M. de Vertbois. — Par exemple, ce que je changerai, c’est la salle à manger. Elle est incommode et, si vous m’en croyez, Aglaure, nous la placerons au premier en occupant la chambre de Mme Goulart et en démolissant la cloison qui sépare cette pièce de la salle de bain et de son boudoir.

Madame de Vertbois. — Ne sera-ce pas une grosse dépense ?

M. de Vertbois. — L’argent est fait pour être dépensé. Mme Goulart était, osons le dire, déplorablement avare. Que diriez-vous d’une salle à manger tendue en tapisserie des Flandres, avec plafond de vitraux ?

Madame de Vertbois. — Oui. J’aimerais assez avoir une chambre tendue de soie bleu pastel ; meubles de même.

M. de Vertbois. — Ce qui est certain, c’est qu’une résidence d’été sera indispensable pour nos santés. Nous achèterons le château de Merané, près d’Amboise. L’air de la Touraine, est excellent pour vos bronches et mes rhumatismes.

Zoé Lacave. — Vous voyez grand, monsieur le comte ; ce château, n’est-ce pas, vaut ?…

M. de Vertbois, qui vit avec six mille livres de rentes, très incertaines. — Une bagatelle. Deux millions. Nous aurons une meute et chasserons à courre.

Madame de Vertbois. — Parlez pour vous, Norbert.

M. de Vertbois. — Vous suivrez en voiture. Au surplus, je n’ai pas pris de décisions définitives en ce qui concerne cet hôtel ; mais je crois que j’y ferai des remaniements de fond en comble.

Madame de Vertbois, effrayée. — Ah ! mon Dieu !…

M. de Vertbois. — Il manque une salle de billard, une salle d’escrime et un grand cabinet d’hydrothérapie monté avec tout le luxe possible.

Zoé Lacave. — Comptez-vous beaucoup recevoir, monsieur le comte ?

M. de Vertbois. — Certainement. Nous donnerons de grandes fêtes ; et, j’y pense, une salle de théâtre ne sera pas de trop. En développant la serre et en élargissant le salon bleu, on pourra avoir quelque chose de très coquet.

Madame de Vertbois, levant le doigt. — Norbert, Norbert… Savez-vous seulement ce que la tante aura décidé à notre égard ?

M. de Vertbois. — A qui voulez-vous qu’elle laisse sa fortune ?

Madame de Vertbois. — Je ne sais pas, j’ai de vagues craintes…

M. de Vertbois. — Vous avez toujours eu peur, et de tout. Ce qui me préoccupe bien plus, c’est de voir se prolonger l’état de cette pauvre malade. Elle n’a plus aucune joie ; sinon de manger… si cela s’appelle manger… Engloutir serait plutôt le terme juste. Voyons, Zoé, combien pensez-vous que cela puisse traîner encore ! Que disent les médecins ?

Zoé Lacave. — Ils ne sont pas d’accord. M. Surnulot déclare qu’elle ne passera pas deux mois ; M. Hochelet affirme qu’elle peut vivre encore des années.

Irruption d’une femme de chambre qui, agitée, très vite annonce :

— La garde prie mademoiselle de venir tout de suite. Mme Goulart a une syncope qui n’en finit plus.

Zoé Lacave se précipite. M. et Mme de Vertbois se regardent, comme deux augures, avec un sourire qui veut paraître triste ; puis ils détournent leurs regards, trop expressifs.

XII
CHEZ MAITRE MIRATON

C’est une pièce sépulcrale ; non qu’elle manque d’ampleur : elle a six fenêtres. Non qu’elle manque de meubles : un monumental bureau noir en occupe le centre et, à droite et à gauche, s’évasent deux fauteuils de cuir noir gaufré ; le long des murs s’alignent des chaises de reps noir, immobiles et rigides.

Ce n’est pas non plus qu’il fasse froid dans le cabinet de Me Miraton ; mais il semble que le feu de coke d’une large cheminée ne chauffe pas ; ce n’est pas davantage que l’aspect du notaire soit rébarbatif. Petit, jaune et gras, rond comme une boule, il sourit et cligne des yeux aimablement, par habitude, même lorsqu’il est seul comme en ce moment.

Non, la vaste pièce est sinistre naturellement, du jour blême de la rue morte, de la monotonie des cartons vert sombre qui tapissent les murs, et de tous les grimoires lugubres qui se rédigent dans l’étude.

Me Miraton, assis à son bureau, contemple avec satisfaction un amas considérable de dossiers dont les chemises portent, en ronde, le nom de Mme Goulart.

Toute la vie d’argent de la défunte tient là ; car Mme Goulart est bel et bien morte et enterrée depuis six semaines (corbillard à six chevaux, service d’ordre, orgues magistrales à Saint-Honoré-d’Eylau). Dans ces dossiers s’empilent des montagnes de baux, de quittances, de polices d’assurances, de copies d’assignations, jugements, arrêts, tous les procès que l’acariâtre vieille dame a soutenus en sa longue vie ; les contrats qu’elle a passés, les lettres innombrables qu’elle a adressées à Me Miraton et les réponses de celui-ci.

Me Miraton réfléchit à la vanité des choses humaines et à la mort, qui, seule, remet tout en place. Il a reçu les dernières confidences de Mme Goulart, il est l’instrument de ses suprêmes volontés ; et il éprouve un plaisir que quarante ans d’exercice n’ont pas blasé à la lecture du testament qu’il va faire devant les parents convoqués.

Justement on frappe à la porte ; un clerc lui remet une carte. Me Miraton demande :

— Alors, toute la famille est là ?

Le clerc répond :

— Moins M. et Mme Teulette, qui se sont excusés par lettre de ne pouvoir venir.

Maître Miraton. — C’est juste. Eh bien, introduisez.

Il se lève et accueille avec un sourire professionnel et des clins d’œil bienveillants M. et Mme de Vertbois, Mlle de la Clabauderie, M. et Girolle, M. et Mme Colembert, Mlle Zoé Lacave. Spectacle toujours intéressant pour un vieux praticien, que celui de ces douleurs de circonstance et de ces maintiens de commande.

Il approuve en lui-même la redingote impeccable de M. de Vertbois et le deuil discret de la comtesse. Zoé Lacave a l’air d’une pleureuse antique. Mlle de La Clabauderie étonne par la forme surannée de son chapeau cabriolet et ses mitaines de soie. Les Colembert, dans leurs habits de deuil cossus et d’un beau noir, sont gras et fleuris ; ils parviennent si peu à marquer du chagrin que leur vulgarité paraît incongrue.

Les Girolle, au contraire, semblent avoir obtenu un rabais sur l’étriqué de leurs vêtements et le déteint de la couleur. Ils exagèrent leur tristesse ; Mme Girolle porte constamment un mouchoir à ses yeux rouges ; et Girolle — qui sent prodigieusement le camphre — contemple d’un œil sec le vide, comme si l’ombre chère de la Tante Million s’imposait à la persistance de son désespoir muet.

Maître Miraton, il ne sourit plus, ne cligne plus de l’œil et prend sa voix la plus neutre et son air le plus impersonnel. — Je vous ai convoqués pour vous donner lecture du testament de Mme Arsène Goulart, votre tante et cousine, née La Chausse, veuve de M. Arsène-Isidore Goulart, banquier, et décédée en son hôtel de l’avenue Kléber, le 5 du mois dernier.

Il retire d’une vaste enveloppe une grande feuille de papier ministre et lit d’une voix posée :

« Ceci est mon testament.

« Considérant que la plupart des personnes aisées attendent toujours au lendemain pour mettre ordre à leurs affaires, si bien que la mort les surprend à l’improviste et qu’aucune de leurs volontés, faute de s’être manifestée à temps, n’est respectée ; ne voulant pas encourir ce juste blâme et persuadée qu’il me serait trop amer, si après ma mort je garde quelque conscience, de voir ma fortune passer dans des mains indignes ou assouvir des convoitises disproportionnées, je déclare formuler solennellement ici mes ultimes volontés.

« Je prétends n’enrichir aucun de mes parents ; je ne vois pas pourquoi, parce que le hasard les a fait naître tels, ils profiteraient, par ma disparition, d’une fortune qui était ma stricte propriété et qu’ils n’ont nullement contribué à accroître. J’ajoute que, dans leur intérêt même, celui de leur repos et de leur santé, il ne m’apparaît nullement nécessaire de les encombrer d’une richesse qui peut être mieux employée. »

Au silence stupéfié du premier instant, succède un bourdonnement de surprise et de protestation. Me Miraton, qui s’est arrêté une seconde pour promener sur chaque visage son regard investigateur, reprend :

« En conséquence, afin de récompenser les services que ma dame de compagnie et gouvernante Zoé Lacave m’a rendus avec une application que je reconnais, je lui lègue une rente viagère de neuf mille francs par an. »

Zoé Lacave, pâlissant. — Neuf mille francs, de quoi ne pas mourir de faim.

« Pour ne pas décevoir entièrement les espoirs de mes neveux de Vertbois et les aider à mener une existence à peu près suffisante à leurs besoins, je leur lègue conjointement la somme viagère de neuf mille francs. »

M. de Vertbois. — Ne faites-vous pas erreur, monsieur le notaire ? C’est sans doute neuf cent mille francs ?

Maître Miraton. — Nullement. Je lis bien : neuf mille francs.

Madame de Vertbois, défaillant presque. — C’est indigne !

Les Colembert et les Girolle se regardent avec une satisfaction vengée : à eux le magot !

Maître Miraton. — Je continue :

« A mes cousins Colembert — et pour que Colembert puisse donner toute extension à une de ses ingénieuses entreprises, par exemple celle de ses cure-dents économiques fabriqués avec de vieilles allumettes — je lègue neuf mille francs de rente viagère. »

Colembert. — Que ça !… C’est improbable. C’est scandaleux !…

Maître Miraton. — Je poursuis :

« A mes neveux Girolle, pour que Girolle puisse se perfectionner dans l’art de droguer ses semblables, et en gratitude de ce qu’il ne m’a pas totalement empoisonnée au Globor Palace, je lègue neuf mille francs de rente viagère. »

Les Girolle, ensemble. — Notre tante était folle ! Nous plaiderons !…

Maître Miraton. — Laissez-moi poursuivre :

« A ma nièce Hildegarde de La Clabauderie, parce qu’elle est d’âme innocente et honnête personne, et bien que ses escaliers cirés m’aient mis en péril de mort, pour l’aider à donner à l’Hôpital des Bêtes l’importance qu’elle rêve, je lègue douze mille francs de rente viagère, à charge qu’elle prendra soin de ma petite chienne Bijoute. »

Mademoiselle de la Clabauderie, éperdue et reconnaissante. — Oh ! mon Dieu ! La pauvre tante…

Maître Miraton. — J’arrive au bout :

« Enfin, à mes neveux Albert Teulette, pour reconnaître leur mérite et les encourager au travail et à la vie simple, dans le but aussi de leur permettre d’élever intelligemment leur enfant, je lègue vingt-cinq mille francs de rentes réversibles à leur mort sur la tête de mon petit-neveu. »

Tous les héritiers, moins Mlle de La Clabauderie, se dressent en pied, éclatent en murmures et en ricanements.

M. de Vertbois. — Mais tout le reste, les trente millions de la tante, où vont-ils ?

Maître Miraton, impassible. — Vous ne me laissez pas achever. Ils vont à l’Assistance publique, c’est-à-dire aux pauvres ! Voulez-vous me permettre de finir la lecture ?

Tous, très excités, moins Mlle de La Clabauderie et Zoé Lacave. — Non, à quoi bon ? Nous attaquerons ! On plaidera ! Aux pauvres ! Quelle dérision !…

Tumulte général.

FIN