V
Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran[112], le précepteur de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer. Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie nouvelle avec le docteur Pagello.
Note 112:[ (retour) ] Lettre du 6 avril 1834. Correspondance, t. I, p. 265.—Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?
C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis; mais tout Paris en était bientôt informé.
Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance, si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins.
Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un et l'autre sont en pension à Paris.
—La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M. Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des douleurs que son client avait dévorées dans la solitude[113].»
Note 113:[ (retour) ] Histoire de ma vie, 5° partie, chap. III.
M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour toute l'Europe synonyme de singularité et de génie.
—En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais, menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle semble assurée de l'acquérir.
Voici sur cette époque de sa vie,—cinq mois dont on ne savait à peu près rien,—la suite du journal intime de Pagello:
Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
Note 114:[ (retour) ] Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus haut, p. 115.)
Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession; elle écrivait son roman de Jacques, dont elle me fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.
Note 115:[ (retour) ] Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le 29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.
J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux Lettres d'un voyageur, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je reviens à mon histoire.
Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.
J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux....
Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées dans ses trois premières Lettres d'un voyageur. Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1834, elle se met en scène (Beppa) avec tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double masque de Pietro et du Docteur) et plusieurs de leurs familiers.
C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes.
Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie dans une charmante Serenata en dialecte vénitien. Elle a été publiée en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des Lettres d'un voyageur. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son talent de poète.—Traduisons quatre strophes de la Serenata:
«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi, montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.
... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout est silence et que la lune brille au ciel!
... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.
... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits de Venise, dans la Lettre de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.
Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le dîner, avec sa pipetta dans l'oeil comme la flûte de Deburau».
De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au travail.
Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la Casa Mezzani, en face le Ponte dei Pignoli. Avec lui vivait son frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset:
Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira des romans[116].
Note 116:[ (retour) ] Revue de Paris, loc. cit., p. 14.
On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!
Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello, se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse délaissée, l'Arpalice, qui a fait chez Pagello une irruption inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant son bel vestito» et finalement lui faisant craindre, à elle, une coltellata dont s'épouvante la douce Giulia[117].
Note 117:[ (retour) ] Revue de Paris, loc. cit., p. 14, 15 et 21.
Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme. Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)[118] nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (quella sardella) et disait en son vénitien: «No so cossa de belo che el ghe trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio.»
Note 118:[ (retour) ] Racconti, scène, etc., p. 177.
George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les deux noms de ses enfants: Maurice, Solange... Mme Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier «les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment: «George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères. Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux réussies que mes artichauts!»
Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le docteur Pagello.