Chapitre XIII.

Aventures de Re-Lampago.

Je l’interrompis tout à coup, et lui dis:

«Re-Lampago, je préférerais entendre le récit des aventures qui te sont arrivées; conte-nous donc plutôt tes malheurs.»

Le vieux pêcheur poussa un soupir; puis, ne voulant pas me désobliger, il commença sa narration en ces termes poétiques, si familiers à la langue tagale, et qu’il est presque impossible de reproduire dans une traduction:

«—La lagune n’est pas mon pays, dit-il; je suis né sur l’île de Zébu. J’étais à vingt ans ce que l’on appelle un beau garçon; mais, croyez-le bien, je ne tirais aucun orgueil de mes avantages physiques, et je préférais être le premier pêcheur de mon village. Mes compagnons me jalousaient cependant, et cela parce que les filles me regardaient avec une certaine complaisance, et semblaient me trouver à leur goût.»

Je souris de l’aveu naïf du vieillard. Il s’en aperçut.

«Je vous dis ces choses-là, monsieur, reprit-il, parce qu’à mon âge on peut en parler sans crainte de paraître ridicule. Il y a si longtemps! Et puis, sachez-le bien, c’est pour vous faire un récit exact que je rapporte ces particularités, et non par vanité! D’ailleurs, les regards que les jeunesses daignaient m’adresser lorsque je traversais le village ne me flattaient aucunement.

«J’aimais Thérésa, monsieur; je l’aimais avec passion, j’étais aimé d’elle: tout autre regard que le sien m’était bien indifférent. Ah! c’est que Thérésa était la plus jolie fille du village! Elle a fait comme moi, la pauvre femme! elle a bien changé. Les années sont un poids énorme qui vous courbe malgré vous, et contre lequel il n’y a pas à lutter.

«Quand, assis comme je le suis en ce moment, je songe aux beaux jours de ma jeunesse, à la force, au courage que nous puisions dans notre mutuelle affection, je répands des larmes de regret et d’attendrissement.

«Où sont-ils ces beaux jours? Ils ont disparu sous les vents âpres et terribles qui amènent les orages. La vie a son aube comme le jour, et comme le jour aussi elle a son déclin... »

Le pêcheur s’arrêta. Je ne voulus pas interrompre ce moment de méditation. Il s’établit alors un profond silence, qui dura quelques instants.

Tout à coup Re-Lampago sembla sortir d’un songe, il passa la main sur son front, nous regarda comme pour s’excuser de ce moment d’absence, et continua:

«Nous avions été élevés ensemble, dit-il, et nous nous étions fiancés aussitôt que nous avions grandi. Thérésa serait morte plutôt que d’appartenir à un autre, et, ainsi que je le prouverai bientôt, j’eusse accepté toutes les conditions, même les plus défavorables, pour ne pas quitter l’amie de mon cœur.

«Hélas! dans la vie c’est presque toujours avec ses larmes que l’on trace son pénible chemin.

«Les parents de Thérésa s’opposaient à notre union; ils alléguaient toujours de vains prétextes, et, quels que fussent mes efforts pour les décider à m’accorder la main de ma fiancée, je ne pouvais y parvenir.

«Pourtant ils savaient bien que, semblables aux palmiers, nous ne pouvions vivre l’un sans l’autre, et que nous séparer c’eût été nous faire mourir! Mais nos pleurs, nos prières, nos douleurs ne trouvaient que des gens insensibles, et nous souffrions sans que personne comprît nos souffrances.

«Je commençais à me décourager, lorsqu’un matin la pensée pieuse me vint d’offrir à l’enfant Jésus de l’église de Zébu la première perle que je pêcherais.

«Je me rendis plus tôt que je n’avais coutume de le faire aux bords de la mer, et j’invoquai tout haut le Seigneur pour qu’il me protégeât et que l’on m’unît à ma Thérésa.

«Le soleil commençait à lancer ses feux sur la terre. Il dorait la surface argentée des eaux; la nature s’éveillait, et chaque être vivant chantait dans son langage un hymne au Créateur.

«Le cœur ému, je commençai à plonger pour retirer du fond de la mer la perle que je désirais si ardemment; mes recherches furent d’abord infructueuses.

«Si quelqu’un eût été à côté de moi en ce moment, il eût vu sur ma physionomie mon désappointement. Cependant je ne perdis pas courage. Je recommençai, mais sans être plus heureux.

«O Seigneur! m’écriai-je, vous n’entendez donc pas ma prière? Vous ne voulez donc pas pour votre fils bien-aimé l’offrande que je lui destine[1]?

«Je plongeai pour la sixième fois, et je rapportai du fond de la mer deux énormes huîtres; mon cœur bondit de joie.

«J’ouvris l’une, et j’y trouvai une perle si belle, que de ma vie je n’en avais vu de pareille. Ma joie fut si grande, que je me mis à danser dans ma pirogue, comme si j’avais perdu la raison. Le Seigneur daignait me protéger, puisqu’il me mettait à même d’accomplir mon vœu.

«Le cœur tout joyeux, je m’en retournai chez moi, et, ne voulant pas manquer à ma parole, je portai chez M. le curé de Zébu cette belle perle.

«—M. le curé, reprit le vieux pêcheur, fut enchanté de mon présent. Cette perle vaut 5,000 piastres[2], et vous avez dû l’admirer comme toutes les personnes qui vont prier dans l’église, car l’enfant Jésus la tient toujours à la main. Le curé me remercia, et me félicita de ma bonne pensée.

«—Va, mon ami, me dit-il, le ciel te tiendra compte de ce désintéressement et de cette bonne action, et tôt ou tard tes vœux seront exaucés.

«Je sortis de chez le saint homme l’âme toute contente, et je courus dire à Thérésa les bonnes paroles du pasteur.

«Nous nous réjouîmes, comme deux enfants que nous étions.

«Ah! la jeunesse a reçu de Dieu tous les priviléges: elle a reçu surtout l’espérance. A vingt ans, si le cœur croit devoir espérer, tous les chagrins s’envolent; et comme la brise du matin boit les gouttes d’eau laissées par l’orage dans le calice des fleurs, de même l’espoir sèche les larmes qui roulent dans les yeux, et chasse les soupirs qui gonflent la poitrine et l’oppressent.

«Nous étions tellement sûrs que bientôt nos chagrins seraient finis, que nous ne pensions déjà plus à nos douleurs passées. Au printemps de la vie, le chagrin ne laisse pas plus de trace que le pied de l’Indien agile n’en laisse sur le sable quand le vent de la mer a soufflé!

«Les habitants du village en nous voyant si joyeux enviaient notre sort, et les parents de Thérésa ne trouvaient plus de prétextes pour empêcher notre mariage.

«Nous touchions au port, notre pirogue voguait doucement balancée par un vent doux; nous chantions l’hymne du retour, sans penser, hélas! que nous allions nous briser contre un écueil!

«Les jeunes Indiens ne voient pas, le matin, le grain qui doit les atteindre le soir; le buffle ne sait pas éviter le lacet, et souvent il s’élance au-devant du danger pour lui échapper. J’allais comme un insensé, regardant le soleil, sans songer au précipice qui était caché dans l’ombre. Le malheur me surprit d’autant plus que je ne l’attendais pas.

«Un soir, au retour de la pêche, au moment où je revenais me reposer de mes fatigues auprès de Thérésa, je vis arriver au-devant de moi un de mes voisins qui m’avait toujours témoigné une grande affection.

«A sa vue, un tremblement me saisit, les battements de mon cœur s’arrêtèrent. Son visage était pâle et tout changé. Ses yeux hagards lançaient des éclairs de terreur, sa voix était tremblante et agitée:

«—Les Moros[3] sont débarqués sur la côte, me dit-il...

«—Ciel! m’écriai-je en mettant la main sur ma figure.

«—Ils ont surpris quelques personnes du village, et les ont emmenées prisonnières.

«—Et Thérésa? m’écriai-je.

«—Thérésa a été enlevée, répondit-il.

«Je n’entendis plus rien à cette révélation, et pendant quelques minutes, tel que le guerrier frappé au cœur par la flèche empoisonnée, je fus privé de tout sentiment.

«Lorsque je revins à moi, des larmes inondèrent mon visage et vinrent me soulager.

«Subitement je repris courage, et je compris qu’il ne fallait pas perdre de temps.

«Je courus à la plage, où j’avais laissé ma pirogue. Je la détachai, et m’élançai à force de rames à la poursuite des Malais, non dans l’espoir de leur arracher Thérésa, mais pour partager sa captivité et ses malheurs. On souffre moins à deux les maux qu’il faut souffrir.

«Celui qui m’avait apporté la fatale nouvelle me vit partir, et crut que j’étais fou. Mon visage portait en effet toutes les traces de l’aliénation mentale.

«Je semblais inspiré par le Grand Esprit; ma pirogue volait sur les eaux agitées de la mer, comme si elle eût eu des ailes. On eût dit que j’avais vingt rameurs à mes ordres; je fendais les flots avec la même rapidité que le vol de l’alcyon emporté par la tempête.

«Après quelques instants de navigation pénible et douloureuse, j’aperçus enfin les corsaires qui emmenaient mon trésor. Leur vue doubla mes forces, et je les rejoignis bientôt.

«Lorsque je fus auprès d’eux, je leur dis, avec des accents touchants et qui venaient de mon âme, que Thérésa était ma femme, et que je préférais être esclave avec elle que de l’abandonner.

«Les pirates écoutèrent ma voix étouffée par les larmes, et me prirent à leur bord, non par commisération, mais par cruauté.

«J’étais un esclave de plus! Pourquoi m’eussent-ils repoussé?

«Quelques jours après cette soirée fatale, nous arrivâmes à Jolo.

«Là, on fit le partage des captifs, et le maître que le sort nous donna nous emmena chez lui.

«Était-ce donc pour avoir un sort pareil que j’étais allé pêcher de grand matin, et que j’avais fait le vœu de donner à l’enfant Jésus de Zébu la première perle que je prendrais?...

«Malgré mon chagrin, je ne murmurai pas, et je ne regrettai pas mon offrande. Le Seigneur était le maître, sa volonté devait être faite!...»

Re-Lampago s’arrêta pour regarder le ciel avec résignation, et nous pûmes voir sur son visage les traces laissées par les peines profondes que la vie amène avec elle.

Le vent soufflait toujours avec violence, et balançait notre embarcation; nos matelots avaient achevé leur repas, et, pour entendre le récit du pêcheur, ils étaient venus s’asseoir à ses côtés. Leurs figures portaient l’empreinte de l’attention la plus naïve.

Je fis signe au conteur de continuer; il reprit en ces termes:

«—Notre captivité dura deux ans, pendant lesquels nous eûmes à supporter de grandes souffrances. Souvent mes maîtres m’emmenaient avec eux sur les bords d’un lac de l’intérieur de l’île, et ces absences duraient des mois entiers, pendant lesquels j’étais séparé de ma Thérésa, de ma femme; car, ne pouvant être unis par les hommes, nous nous étions unis sous le regard bienveillant de Dieu! A mon retour, je retrouvais ma pauvre compagne toujours bonne, fidèle et dévouée; sou courage soutenait le mien.

«Une circonstance me décida à prendre une résolution audacieuse. Thérésa devint enceinte...

«Quelle eût été ma joie si nous eussions été à Zébu au milieu de notre famille et de nos amis! Que de bonheur j’eusse éprouvé à l’idée d’être père! Hélas! dans l’esclavage, cette pensée me glaça de terreur, et je résolus d’arracher la mère et son enfant aux tortures de la captivité.

«Je m’étais fait une plaie à la jambe dans une excursion précédente, et cette blessure me fut d’un grand secours.

«Mes maîtres partirent un jour pour aller sur le bord du grand lac, et, me sachant blessé, me laissèrent à Jolo.

«Je profitai de cette occasion pour mettre à exécution un projet que j’avais formé depuis fort longtemps, celui de fuir avec Thérésa.

«L’œuvre était hardie, mais le désir d’être libre double les forces et augmente le courage; je n’hésitai pas un seul instant.

«Lorsque la nuit fut venue, Thérésa prit par une route que je lui indiquai, je pris par une autre, et nous arrivâmes tous les deux à peu de distance du bord de la mer. Là, nous nous jetâmes dans une petite pirogue, et nous nous mîmes sous la protection du ciel.

«Toute la nuit, nous fîmes force de rames; je n’oublierai de ma vie cette fuite mystérieuse. Le vent soufflait avec une certaine violence, la nuit était noire, et les étoiles perdaient peu à peu leur vif éclat.

«Nous croyions toujours entendre derrière nous le bruit causé par les gens chargés de nous poursuivre, et nos cœurs battaient si violemment qu’on eût pu les entendre au milieu du silence qui régnait dans la nature!

«Enfin, le jour arriva; peu à peu nous distinguâmes, dans les brumes du matin, les rochers qui bordaient la mer, nous pûmes voir assez dans le lointain pour reconnaître que nous n’étions pas poursuivis!

«L’âme remplie d’un saint espoir, nous continuâmes à ramer avec courage en dirigeant notre barque vers le nord, pour aborder dans une île chrétienne.

«J’avais pris avec nous quelques cocos, mais ils étaient d’une faible ressource; et il y avait trois grands jours que nous naviguions sans rien prendre, lorsque, exténués de fatigue, nous tombâmes à genoux en invoquant l’enfant Jésus de Zébu.

«Après cette fervente prière, nos forces étaient tout à fait épuisées. Nous laissâmes tomber nos rames de nos mains affaiblies, et nous nous couchâmes au fond de la pirogue, décidés à périr dans une étreinte affectueuse.

«Notre défaillance augmenta insensiblement, et nous perdîmes tout à fait connaissance...

«La pirogue alla au gré des flots!

«Lorsque nous revînmes à nous,—j’ignore au bout de combien de temps,—nous nous retrouvâmes entourés de soins par des chrétiens qui nous avaient aperçus dans notre frêle embarcation, et qui nous avaient charitablement recueillis.

«A peine fûmes-nous à terre, que ma chère Thérésa se sentit prise par de violentes douleurs, et qu’elle mit au monde un enfant chétif et souffreteux.

«Je m’agenouillai devant cette innocente créature échappée de l’esclavage. C’était un garçon...»

Le pêcheur poussa un soupir, et des larmes vinrent tomber sur ses deux mains amaigries.

Chacun de nous respecta ce douloureux souvenir.

«—Notre convalescence fut longue, dit Re-Lampago; enfin nous reprîmes assez de santé pour quitter l’île de Négros, où l’enfant Jésus nous avait fait miraculeusement aborder, et nous vînmes nous établir ici, au bord de ce grand lac, qui, situé dans l’intérieur de l’île de Luçon, me facilitait les moyens de continuer mon état de pêcheur sans craindre les Malais, qui auraient fort bien pu nous reprendre à Zébu.

«Mon premier soin fut, en arrivant, de faire célébrer mon mariage dans l’église de Moron. Je l’avais promis à Dieu, et je ne voulus pas manquer à la promesse que j’avais faite à Celui qui lit au fond de nos cœurs.

«Puis je construisis cette cabane que vous voyez, et je commençai à vivre tranquille avec ma famille.

«La pêche était abondante, j’étais encore jeune; je trouvais facilement à vendre mon poisson aux embarcations qui passaient par le détroit.

«Mon fils était devenu un beau garçon...»

«—Il tenait de son père,» dis-je, me souvenant du commencement du récit du vieillard.

Mais mon observation ne put lui arracher un sourire.

«—C’était un bon pêcheur, reprit-il, et nous vivions heureux tous les trois, lorsqu’un malheur terrible vint nous atteindre.

«L’enfant Jésus nous abandonna sans doute, ou Dieu fut mécontent de nous. Je ne murmure pas, mais il nous a punis bien sévèrement, puisqu’il nous a frappés d’un chagrin que nous emporterons dans le tombeau!»

Et les pleurs du vieillard coulèrent plus abondants et plus amers.

Ah! combien le poëte italien a eu raison de dire:

Rien ne dure ici-bas que les larmes!

«Les yeux épuisés des vieillards ne peuvent plus y voir, qu’ils peuvent toujours pleurer!»

La voix de Re-Lampago était étouffée par les sanglots; cependant il fit un effort, et continua:

«—Une nuit, par un beau clair de lune, nous avions jeté nos filets dans un endroit du détroit; et comme nous éprouvions de la difficulté pour les retirer, l’enfant plongea au fond de l’eau pour voir quel était l’obstacle qui les retenait.

«J’étais dans ma pirogue, et, penché sur le bord, j’attendais qu’il remontât, quand je crus voir, aux rayons argentés de l’astre qui nous regardait, une large tache de sang qui s’étendait à la surface de l’eau.

«J’eus peur, et retirai promptement mon filet.

«Mon malheureux enfant s’y était cramponné; mais, hélas! quand je l’aperçus, il avait cessé de vivre!...

«—Quoi! votre fils, m’écriai-je...?

«—Mon pauvre José-Maria, dit-il, avait eu la tête coupée par un caïman qui s’était pris dans les filets!...

«Depuis cette nuit fatale, Thérésa et moi prions Dieu de nous rappeler à lui, car rien ne nous attache à la terre.

«Celui de nous deux qui partira le premier sera enterré par le survivant auprès de notre fils chéri, là... sous ce petit tertre surmonté d’une croix de bois devant l’entrée de la cabane... et le dernier qui partira pour les rejoindre trouvera bien sans doute un chrétien charitable qui le placera à côté de ceux qu’il aura aimés pendant sa triste vie...»

Re-Lampago s’arrêta, et, pour donner un libre cours à ses regrets et à sa douleur, il se leva et nous fit un signe d’adieu, que nous lui rendîmes, le cœur chagrin.

Les vents s’étaient calmés;

Les matelots attentifs attendaient nos ordres.

Quelques instants après, nous voguions vers Jala-Jala, où nous arrivâmes avant le coucher du soleil.

Fête des cervelles chez les Tinguianès. Page 192.


[1] D’après la tradition indienne, même la tradition espagnole, l’enfant Jésus de Zébu existait avant la découverte des Philippines; après la conquête, l’enfant fut trouvé sur la plage; les Espagnols vainqueurs le déposèrent dans la cathédrale, où il opéra de grands miracles.

[2] 25,000 francs.

[3] Les Malais.