SCENE II.

OROSMANE, AMINTAS.

Orosmane.

Approche mon vainqueur; mais vainqueur sans combattre.
Viens voir si dans ses maux mon coeur se laisse abbatre,
Ou plustost si mes fers sont aisez à briser.
O des Princes ingrats le plus à mépriser,
Viens pour ne me plus craindre, estre mon homicide;
Tu peux bien estre lâche, ayant esté perfide.

Amintas.

Je ne reconnois plus ce vainqueur moderé,
De qui j'avois tantost le courage admiré.

Orosmane.

Et je reconnois moins ce vaincu magnanime,
De qui le faux éclat a surpris mon estime.

Amintas.

Je suis tel que j'estois quand tu fus mon vainqueur.

Orosmane.

Manquer à sa parole, est-ce avoir de l'honneur;
Quand ton Pere insolent & fier de ma disgrace,
A déchaisné sur moy toute une populace;
Quand apres mon naufrage il m'a mis dans les fers;
Toy qui dus t'opposer à tant d'affronts soufferts,
Me viens d'une insolence, à nulle autre semblable,
Repaistre tes regards des fers dont on m'accable.
Par ce procedé lâche, injuste & rigoureux,
Croit-on venger l'affront d'un combat malheureux
Avancer d'un Himen la celebre journée,
Et crois-tu voir plustost ta teste couronnée?
On a veu des vainqueurs insulter aux vaincus,
Insulter aux vainqueurs, ha! c'est bien faire plus.
Tu merites par là, de posseder Elise,
Quand on ne l'auroit pas à ta valeur promise.

Amintas.

Tu m'insultes toy-mesme, & tu sçais en ton coeur,
Que j'ay peu merité ce reproche mocqueur,
Tu sçais bien que je perds l'esperance d'Elise,
Et qu'à ton seul vainqueur elle s'estoit promise,
Et ne reproches point de noire lâcheté,
Toy qui viens de commetre une infidelité,
Pendant nostre combat avoir pris une place.
Quelque injustice apres que la Cypre te fasse,
Tu l'auras attirés en luy manquant de foy,
Et tu te plains à tort de mon Pere & de moy,
Mais je te dois la vie, & l'honneur me conseille,
De rendre à mon vainqueur une grace pareille,
Pour reprendre sur luy sans passer pour ingrat,
L'honneur que m'a fait perdre un malheureux combat.
Ta mort & ta fortune à nos fers asservie,
Peut pourtant m'asseurer le bonheur de ma vie;
Mais je veux ne devoir mon bonheur qu'à mon bras?
Meriter la victoire, & ne la voler pas.
De quelque rare prix que soit la recompence,
Dont tes fers resserrez flattent mon esperance,
Je les briseray tous au lieu d'en profiter;
Je te conserveray ce que je veux t'oster,
Mais pourtant sans cesser apres de te poursuivre.

Orosmane.

Va! ny moy de te vaincre, & de te laisser vivre.

Amintas.

Que veux-tu cependant que je fasse pour toy?

Orosmane.

Me laisser, si tu veux, icy seul avec moy,
Le travail du combat, de la mer, du naufrage,
Les efforts que j'ay faits à gagner le rivage,
M'accablent de sommeil, & de soin combattu,
Mon esprit cede enfin à mon corps abattu.

Amintas..

A l'instant si tu veux....

Orosmane.

Je ne veux autre chose;
Adieu Prince, & du moins permets que je repose.

Orosmane s'endort.

Amintas.

O! qu'avec tous soins qui me vont combattant,
Je suis bien éloigné d'en pouvoir faire autant.

SCENE III.

LICAS, AMINTAS.

Licas.

Je vous vois reveler un secret d'importance;
Mais promettez-moy donc de garder le silence,
Seigneur.

Amintas.

Acheve-donc.

Licas.

La Princesse a voulu,
Et me l'a commandé d'un pouvoir absolu,
Que je luy fasse voir cette nuict le Corsaire,
Et vous sçavez, Seigneur, si j'ose luy déplaire,
La nuict est avancée, elle s'en va venir.

Amintas.

He! voudroit-elle donc de sa main le punir?
Je la veux observer, & quoy qu'elle s'en fâche,
Telle action pourroit luy laisser une tache,
Reprochable à moy seul, puisque je l'aurois sceu.

Licas.

De cét endroit, Seigneur, sans en estre apperceu,
Vous verrez.... Mais j'entends du bruit, c'est elle-mesme;
Cachez vous.

Amintas.

O que tout mon malheur est extréme!
Ce n'est peut-estre icy que l'effet d'un couroux,
Et j'en ay toutesfois des sentimens jaloux.