SCENE VII.

ALCIONNE, AMINTAS.

Alcionne.

Ha Prince! il est donc vray que ma soeur vous engage,
A verser vostre sang pour venger un outrage,
Et vous expose encore à ce honteux duel;
A l'incertaine foy d'un Corsaire cruel;
Des charmes de ses yeux, ceux de son diadême,
Vous jettent donc encore en ce peril extrême;

Amintas.

Que pensez-vous de moy, Madame? ah! jugez mieux
D'un Prince décendu de vos nobles Ayeux.
Un coeur que la beauté de vostre soeur inspire,
Fait aller ses desirs plus loin que son Empire,
Et ne fait point servir sa noble ambition,
A l'avare interest d'une autre passion.
Quand je devins d'Elise esclave volontaire,
Son Trône à m'asservir luy fut peu necessaire,
Il prit dans ses beaux yeux l'éclat qu'il eut pour moy,
Et son merite seul me rangea sous sa loy.

Alcionne.

Devez-vous hazarder des jours comme les vostres,
Quand de vostre salut depend celuy des autres,
Et quand par vostre mort l'Estat aura perdu,
L'unique Protecteur qui l'auroit deffendu;

Amintas.

Je me connois, Madame, & lors que je m'expose,
Je croy n'exposer rien, ou du moins peu de chose.
Elise m'apprend trop par d'éternels mépris,
Que mes jours malheureux ne sont pas de grand prix.

Alcionne.

Un injuste mépris n'oste rien du merite,
Or la fiere beauté que vostre amour irrite,
Peut avoir eu pour vous d'injustes cruautez,
Sans avoir ignoré ce que vous meritez.
Mais Amant malheureux, vous sçavez d'elle-mesme,
D'où son coeur a pour vous cette froideur extrême,
Et que ce coeur fidelle aux cendres d'un Amant,
Vous suscite un Rival au fond d'un monument,
Tel que Cypre aujourd'huy vous admire, & vous prise;
Car tout n'est pas dans Cypre injuste autant qu'Elise,
Vous meritez un coeur qui vous sceût estimer,
Un coeur qui pour vous seul eust commencé d'aimer.

Amintas.

Elise rigoureuse, Elise pitoyable,
Elle est toujours Elise, elle est tousiours aimable,
Et tousiours Amintas méprisé, malheureux,
Sera tousiours fidelle & toujours amoureux.

Alcionne.

Un plus sage que vous en aimeroit une autre,
Qui feroit son bonheur d'un coeur du prix du votre,
Un autre aussi bien qu'elle a droit de vous donner;
Le titre qui vous manque à vous voir couronner.
Car enfin vous seriez. O Dieux! que vay-je dire?
Vous seriez plus heureux, si vous sçaviez dire.
Adieu Prince.

Elle sort.

Amintas.

Ha! j'entends, je serois plus heureux,
Se je pouvois forcer un destin malheureux,
Qui me force d'aimer celle qui me méprise,
Et me fait mépriser celle qui m'est acquise.
Mais, ô vous! qui m'offrez un Sceptre, & vostre Foy,
Pourriez-vous bien changer, si vous n'aymiez que moy?
Jugez, jugez, ô vous! dont je crains la cholere,
Par ce que vous feriez, de ce que je puis faire.
Je voudrois vous aymer, & ne le devant pas,
J'en souffre des tourmens pires que le trépas.
Pouvoir tant pour un autre, & si peu pour moy-mesme,
C'est bien encore un coup de mon malheur extrême,
Et c'est bien sans raison que j'ose demander,
Ce que je ne veux pas ny ne dois accorder.