CHAPITRE XIV.

Le juge de sa propre cause [278].

e fut en Afrique, entre des rochers voisins de la mer, et qui ne sont eloignés de la grande ville de Fez que d'une heure de chemin, que le prince Mulei, fils du roi de Maroc, se trouva seul et à la nuit, après s'être egaré à la chasse. Le ciel etoit sans le moindre nuage, la mer etoit calme, et la lune et les etoiles la rendoient toute brillante; enfin, il faisoit une de ces belles nuits des pays chauds qui sont plus agreables que les plus beaux jours de nos regions froides. Le prince maure, galopant le long du rivage, se divertissoit à regarder la lune et les étoiles, qui paroissoient sur la surface de la mer comme dans un miroir, quand des cris pitoyables percèrent ses oreilles et lui donnèrent la curiosité d'aller jusqu'au lieu d'où il croyoit qu'ils pouvoient partir. Il y poussa son cheval, qui sera si l'on veut un barbe, et trouva entre des rochers une femme qui se defendoit, autant que ses forces le pouvoient permettre, contre un homme qui s'efforçoit de lui lier les mains, tandis qu'une autre femme tâchoit de lui fermer la bouche d'un linge. L'arrivée du jeune prince empêcha ceux qui faisoient cette violence de la continuer, et donna quelque relâche à celle qu'ils traitoient si mal. Mulei lui demanda ce qu'elle avoit à crier, et aux autres ce qu'ils lui vouloient faire; mais, au lieu de lui repondre, cet homme alla à lui le cimeterre à la main, et lui en porta un coup qui l'eût dangereusement blessé s'il ne l'eût evité par la vitesse de son cheval. «Mechant, lui cria Mulei, oses-tu t'attaquer au prince de Fez!--Je t'ai bien reconnu pour tel, lui repondit le Maure; mais c'est à cause que tu es mon prince et que tu me peux punir qu'il faut que j'aie ta vie ou que je perde la mienne.»

[Note 278: ][ (retour) ] Traduit du neuvième récit des Novelas exemplares y amorosas de dona Maria de Zayas. Le titre seul de cette nouvelle indique suffisamment son origine. On connoît, dans la littérature espagnole, le Geôlier de soi-même, de Caldéron; le Médecin de son honneur et le Peintre de son déshonneur, du même; le Vengeur de son injure, de Moreto; sans parler du Fils de soi-même, de Lope, et bien d'autres pièces portant des titres analogues. Lope de Vega a fait un drame intitulé: El juez en su causa. (V. notre notice.)

En achevant ces paroles, il se lança contre Mulei avec tant de furie que le prince, tout vaillant qu'il etoit, fut reduit à songer moins à attaquer qu'à se defendre d'un si dangereux ennemi. Les deux femmes cependant etoient aux mains, et celle qui un moment auparavant se croyoit perdue empêchoit l'autre de s'enfuir, comme si elle n'eût point douté que son defenseur n'emportât la victoire. Le desespoir augmente le courage, et en donne même quelquefois à ceux qui en ont le moins. Quoique la valeur du prince fût incomparablement plus grande que celle de son ennemi et fût soutenue d'une vigueur et d'une adresse qui n'etoient pas communes, la punition que meritoit le crime du Maure lui fit tout hasarder et lui donna tant de courage et de force que la victoire demeura long-temps douteuse entre le prince et lui; mais le ciel, qui protège d'ordinaire ceux qu'il elève au dessus des autres, fit heureusement passer les gens du prince assez près de là pour ouïr le bruit des combattans et les cris des deux femmes. Ils y coururent et reconnurent leur maître dans le temps qu'ayant choqué celui qu'ils virent les armes à la main contre lui, il l'avoit porté par terre, où il ne le voulut pas tuer, le reservant à une punition exemplaire. Il defendit à ses gens de lui faire autre chose que de l'attacher à la queue d'un cheval, de façon qu'il ne pût rien entreprendre contre soi-même ni contre les autres. Deux cavaliers portèrent les deux femmes en croupe, et en cet equipage-là Mulei et sa troupe arrivèrent à Fez à l'heure que le jour commençoit de paroître.

Ce jeune prince commandoit dans Fez aussi absolument que s'il en eût dejà eté roi. Il fit venir devant lui le Maure, qui s'appeloit Amet, et qui etoit fils d'un des plus riches habitans de Fez. Les deux femmes ne furent connues de personne à cause que les Maures, les plus jaloux de tous les hommes, ont un extrême soin de cacher aux yeux de tout le monde leurs femmes et leurs esclaves. La femme que le prince avoit secourue le surprit, et toute sa cour aussi, par sa beauté, plus grande que quelque autre qui fût en Afrique, et par un air majestueux, que ne put cacher aux yeux de ceux qui l'admirèrent un mechant habit d'esclave. L'autre femme etoit vêtue comme le sont les femmes du pays qui ont quelque qualité, et pouvoit passer pour belle, quoiqu'elle le fût moins que l'autre; mais, quand elle auroit pu entrer en concurrence de beauté avec elle, la pâleur que la crainte faisoit paroître sur son visage diminuoit autant ce qu'elle y avoit de beau que celui de la première recevoit d'avantage d'un beau rouge qu'une honnête pudeur y faisoit eclater. Le Maure parut devant Mulei avec la contenance d'un criminel, et tint toujours les yeux attachés contre terre. Mulei lui commanda de confesser lui-même, son crime s'il ne vouloit mourir dans les tourmens. «Je sais bien ceux qu'on me prepare et que j'ai merités, repondit-il fièrement, et, s'il y avoit quelque avantage pour moi à ne rien avouer, il n'y a point de tourmens qui me le fissent faire; mais je ne puis eviter la mort, puisque je te l'ai voulu donner, et je veux bien que tu sçaches que la rage que j'ai de ne t'avoir pas tué me tourmente davantage que ne fera tout ce que tes bourreaux pourront inventer contre moi. Ces Espagnoles, ajouta-t-il, ont eté mes esclaves: l'une a su prendre un bon parti et s'accommoder à la fortune, se mariant avec mon frère Zaïde; l'autre n'a jamais voulu changer de religion ni me savoir bon gré de l'amour que j'avois pour elle.» Il ne voulut pas parler davantage, quelque menace qu'on lui pût faire. Mulei le fit jeter dans un cachot, chargé de fers; la renegate, femme de Zaïde, fut mise en une prison séparée; la belle esclave fut conduite chez un Maure nommé Zulema, homme de condition, Espagnol d'origine, qui avoit abandonné l'Espagne pour n'avoir pu se resoudre à se faire chretien. Il etoit de l'illustre maison de Zegris, autrefois si renommée dans Grenade [279], et sa femme, Zoraïde, qui etoit de la même maison, avoit la reputation d'être la plus belle femme de Fez, et aussi spirituelle que belle. Elle fut d'abord charmée de la beauté de l'esclave chretienne, et le fut aussi de son esprit dès les premières conversations qu'elle eut avec elle. Si cette belle chretienne eût eté capable de consolation, elle en eût trouvé dans les caresses de Zoraïde; mais, comme si elle eût evité tout ce qui pouvoit soulager sa douleur, elle ne se plaisoit qu'à être seule, pour pouvoir s'affliger davantage, et, quand elle etoit avec Zoraïde, elle se faisoit une extrême violence pour retenir devant elle ses soupirs et ses larmes. Le prince Mulei avoit une extrême envie d'apprendre ses aventures; il l'avoit fait connoître à Zulema, et, comme il ne lui cachoit rien, il lui avoit aussi avoué qu'il se sentoit porté à aimer la belle chrétienne et qu'il le lui auroit dejà fait sçavoir si la grande affliction qu'elle faisoit paroître ne lui eût fait craindre d'avoir un rival inconnu en Espagne, qui, tout eloigné qu'il eût eté, l'eût pu empêcher d'être heureux, même en un pays où il etoit absolu. Zulema donna bon ordre à sa femme d'apprendre de la chretienne les particularités de sa vie, et par quel accident elle etoit devenue esclave d'Amet. Zoraïde en avoit autant d'envie que le prince, et n'eut pas grande peine à y faire resoudre l'esclave espagnole, qui crut ne devoir rien refuser à une personne qui lui donnoit tant de marques d'amitié et de tendresse. Elle dit à Zoraïde qu'elle contenteroit sa curiosité quand elle voudroit, mais que, n'ayant que des malheurs à lui apprendre, elle craignoit de lui faire un recit fort ennuyeux. «Vous verrez bien qu'il ne me le sera pas, lui repondit Zoraïde, par l'attention que j'aurai à l'ecouter; et, par la part que j'y prendrai, vous connoîtrez que vous ne pouvez en confier le secret à personne qui vous aime plus que moi.» Elle l'embrassa en achevant ces paroles, la conjurant de ne differer pas plus long-temps à lui donner la satisfaction qu'elle lui demandoit. Elles etoient seules, et la belle esclave, après avoir essuyé les larmes que le souvenir de ses malheurs lui faisoit repandre, elle en commença le recit, comme vous l'allez lire.

[Note 279: ][ (retour) ] Zegris est le nom plus ou moins défiguré d'une prétendue famille, originaire d'Afrique, qui, avec celle des Abencerrages, auroit joué un grand rôle dans Grenade. Les Abencerrages et les Zegris figurent pour la première fois dans un roman chevaleresque de Ginez Pérès de Hita. D'après une tradition qui paroît plus romanesque qu'historique, ces deux maisons rivales auroient été tour-à-tour maîtresses de l'Alhambra et de l'Albaycin, les deux principales forteresses de Grenade, s'y seroient livré les assauts les plus terribles, et auroient hâte, par leurs divisions, la chute de la ville et du royaume (1480-92).

Je m'appelle Sophie; je suis Espagnole, née à Valence et elevée avec tout le soin que des personnes riches et de qualité, comme etoient mon père et ma mère, devoient avoir d'une fille qui etoit le premier fruit de leur mariage, et qui dès son bas âge paroissoit digne de leur plus tendre affection. J'eus un frère plus jeune que moi d'une année; il etoit aimable autant qu'on le pouvoit être, il m'aima autant que je l'aimai, et notre amitié mutuelle alla jusqu'au point que, lorsque nous n'etions pas ensemble, on remarquoit sur nos visages une tristesse et une inquietude que les plus agreables divertissemens des personnes de notre âge ne pouvoient dissiper. On n'osa donc plus nous séparer; nous apprîmes ensemble tout ce qu'on enseigne aux enfans de bonne maison de l'un et de l'autre sexe, et ainsi il arriva qu'au grand etonnement de tout le monde, je n'etois pas moins adroite que lui dans tous les exercices violens d'un cavalier, et qu'il reussissoit egalement bien dans tout ce que les filles de condition sçavent le mieux faire. Une education si extraordinaire fit souhaiter à un gentilhomme des amis de mon père que ses enfans fussent elevés avec nous; il en fit la proposition à mes parens, qui y consentirent, et le voisinage des maisons facilita le dessein des uns et des autres. Ce gentilhomme egaloit mon père en bien et ne lui cedoit pas en noblesse; il n'avoit aussi qu'un fils et qu'une fille, à peu près de l'âge de mon frère et de moi, et l'on ne doutoit point dans Valence que les deux maisons ne s'unissent un jour par un double mariage. Dom Carlos et Lucie (c'etoit le nom du frère et de la soeur) etoient egalement aimables: mon frère aimoit Lucie et en etoit aimé, dom Carlos m'aimoit et je l'aimois aussi. Nos parens le sçavoient bien, et, loin d'y trouver à redire, ils n'eussent pas differé de nous marier ensemble si nous eussions eté moins jeunes que nous etions. Mais l'etat heureux de nos amours innocentes fut troublé par la mort de mon aimable frère: une fièvre violente l'emporta en huit jours, et ce fut là le premier de mes malheurs. Lucie en fut si touchée qu'on ne put jamais l'empêcher de se rendre religieuse; j'en fus malade à la mort, et dom Carlos le fut assez pour faire craindre à son père de se voir sans enfans, tant la perte de mon frère, qu'il aimoit, le peril où j'etois et la resolution de sa soeur, lui furent sensibles. Enfin la jeunesse nous guerit, et le temps modera notre affliction.

Le père de dom Carlos mourut à quelque temps de là, et laissa son fils fort riche et sans dettes. Sa richesse lui fournit de quoi satisfaire son humeur magnifique. Les galanteries qu'il inventa pour me plaire flattèrent ma vanité, rendirent son amour publique et augmentèrent la mienne. Dom Carlos etoit souvent aux pieds de mes parens, pour les conjurer de ne differer pas davantage de le rendre heureux en lui donnant leur fille. Il continuoit cependant ses depenses et ses galanteries. Mon père eut peur que son bien n'en diminuât à la fin, et c'est ce qui le fit resoudre à me marier avec lui. Il fit donc esperer à dom Carlos qu'il seroit bientôt son gendre, et dom Carlos m'en fit paroître une joie si extraordinaire qu'elle m'eût pu persuader qu'il m'aimoit plus que sa vie, quand je n'en aurois pas eté aussi assurée que je l'etois. Il me donna le bal, et toute la ville en fut priée. Pour son malheur et pour le mien, il s'y trouva un comte napolitain [280] que des affaires d'importance avoient amené en Espagne. Il me trouva assez belle pour devenir amoureux de moi, et pour me demander en mariage à mon père, après avoir eté informé du rang qu'il tenoit dans le royaume de Valence. Mon père se laissa eblouir au bien et à la qualité de cet etranger; il lui promit tout ce qu'il lui demanda, et dès le jour même il declara à dom Carlos qu'il n'avoit rien plus à pretendre en sa fille, me defendit de recevoir ses visites, et me commanda en même temps de considerer le comte italien comme un homme qui me devoit epouser au retour d'un voyage qu'il alloit faire à Madrid. Je dissimulai mon deplaisir devant mon père; mais, quand je fus seule, dom Carlos se representa à mon souvenir comme le plus aimable homme du monde. Je fis reflexion sur tout ce que le comte italien avoit de desagreable; je conçus une furieuse aversion pour lui, et je sentis que j'aimois dom Carlos plus que je n'eusse jamais cru l'aimer, et qu'il m'etoit egalement impossible de vivre sans lui et d'être heureuse avec son rival. J'eus recours à mes larmes, mais c'etoit un foible remède pour un mal comme le mien. Dom Carlos entra là-dessus dans ma chambre, sans m'en demander la permission, comme il avoit accoutumé. Il me trouva fondant en pleurs, et il ne put retenir les siens, quelque dessein qu'il eût fait de me cacher ce qu'il avoit dans l'ame, jusqu'à tant qu'il eût reconnu les véritables sentimens de la mienne. Il se jeta à mes pieds, me prenant les mains, et qu'il mouilla de ses larmes:

[Note 280: ][ (retour) ] On n'ignore pas qu'à cette époque l'Espagne étoit maîtresse du royaume de Naples, et que, par conséquent, les deux pays entretenoient des relations fréquentes.

«Sophie, me dit-il, je vous perds donc, et un etranger, qui à peine vous est connu, sera plus heureux que moi parcequ'il aura eté plus riche. Il vous possedera, Sophie, et vous y consentez! vous que j'ai tant aimée, qui m'avez voulu faire croire que vous m'aimiez, et qui m'etiez promise par un père! mais, helas! un père injuste, un père interessé, et qui m'a manqué de parole! Si vous etiez, continua-t-il, un bien qui se pût mettre à prix, c'est ma seule fidelité qui vous pouvoit acquerir, et c'est par elle que vous seriez encore à moi plutôt qu'à personne du monde, si vous vous souveniez de celle que vous m'avez promise. Mais, s'ecria-t-il, croyez-vous qu'un homme qui a eu assez de courage pour elever ses desirs jusqu'à vous n'en ait pas assez pour se venger de celui que vous lui preferez, et trouverez-vous etrange qu'un malheureux qui a tout perdu entreprenne toutes choses? Ah! si vous voulez que je perisse seul, il vivra, ce rival bienheureux, puisqu'il a pu vous plaire, et que vous le protegez; mais dom Carlos, qui vous est odieux, et que vous avez abandonné à son desespoir, mourra d'une mort assez cruelle pour assouvir la haine que vous avez pour lui.»

«Dom Carlos, lui repondis-je, vous joignez-vous à un père injuste et à un homme que je ne puis aimer pour me persecuter, et m'imputez-vous comme un crime particulier un malheur qui nous est commun? Plaignez-moi au lieu de m'accuser, et songez aux moyens de me conserver pour vous plutôt que de me faire des reproches. Je pourrois vous en faire de plus justes, et vous faire avouer que vous ne m'avez jamais assez aimée, puisque vous ne m'avez jamais assez connue. Mais nous n'avons point de temps à perdre en paroles inutiles. Je vous suivrai partout où vous me menerez; je vous permets de tout entreprendre, et vous promets de tout oser pour ne me separer jamais de vous.»

Dom Carlos fut si consolé de mes paroles que sa joie le transporta aussi fort qu'avoit fait sa douleur. Il me demanda pardon de m'avoir accusée de l'injustice qu'il croyoit qu'on lui faisoit, et, m'ayant fait comprendre qu'à moins que de me laisser enlever, il m'etoit impossible de n'obéir pas à mon père, je consentis à tout ce qu'il me proposa, et je lui promis que, la nuit du jour suivant, je me tiendrois prête à le suivre partout où il voudroit me mener.

Tout est facile à un amant. Dom Carlos en un jour donna ordre à ses affaires, fit provision d'argent et d'une barque de Barcelone [281] qui devoit se mettre à la voile à telle heure qu'il voudroit. Cependant j'avois pris sur moi toutes mes pierreries et tout ce que je pus assembler d'argent; et, pour une jeune personne, j'avois su si bien dissimuler le dessein que j'avois que l'on ne s'en douta point. Je ne fus donc pas observée, et je pus sortir la nuit par la porte d'un jardin, où je trouvai Claudio, un page qui etoit cher à Carlos, parcequ'il chantoit aussi bien qu'il avoit la voix belle, et faisoit paroître dans sa manière de parler et dans toutes ses actions plus d'esprit, de bon sens et de politesse que l'âge et la condition d'un page n'en doivent ordinairement avoir. Il me dit que son maître l'avoit envoyé au devant de moi pour me conduire où l'attendoit une barque, et qu'il n'avoit pu me venir prendre lui-même pour des raisons que je sçaurois de lui. Un esclave de dom Carlos qui m'etoit fort connu nous vint joindre. Nous sortîmes de la ville sans peine, parle bon ordre qu'on y avoit donné, et nous ne marchâmes pas long-temps sans voir un vaisseau à la rade et une chaloupe qui nous attendoit au bord de la mer. On me dit que mon cher dom Carlos viendroit bientôt, et que je n'avois cependant qu'à passer dans le vaisseau. L'esclave me porta dans la chaloupe, et plusieurs hommes que j'avois vus sur le rivage, et que j'avois pris pour des matelots, firent aussi entrer dans la chaloupe Claudio, qui me sembla comme s'en defendre et faire quelques efforts pour n'y entrer pas. Cela augmenta la peine que me donnoit dejà l'absence de dom Carlos. Je le demandai à l'esclave, qui me dit fierement qu'il n'y avoit plus de Carlos pour moi. Dans le même temps j'ouïs Claudio criant les hauts cris, et qui disoit en pleurant à l'esclave: «Traître Amet! est-ce là ce que tu m'avois promis, de m'ôter une rivale et de me laisser avec mon amant?--Imprudente Claudia, lui repondit l'esclave, est-on obligé de tenir sa parole à un traître, et ai-je dû esperer qu'une personne qui manque de fidelité à son maître m'en gardât assez pour n'avertir pas les gardes de la côte de courir après moi et de m'ôter Sophie, que j'aime plus que moi-même?» Ces paroles, dites à une femme que je croyois un homme, et dans lesquelles je ne pouvois rien comprendre, me causèrent un si furieux deplaisir, que je tombai comme morte entre les bras du perfide Maure, qui ne m'avoit point quittée. Ma pâmoison fut longue, et, lorsque j'en fus revenue, je me trouvai dans une chambre du vaisseau, qui etoit dejà bien avant en mer.

[Note 281: ][ (retour) ] Barcelone, un des principaux ports d'Espagne, renommée pour ses barques, étoit célèbre dans les fastes de la navigation. C'est là que, vers le milieu du XVIe siècle, à l'époque où se passe cette histoire, Blasco de Garay fit, dit-on, le premier essai d'un bateau à vapeur, sous les yeux de Charles-Quint.

Figurez-vous quel dut être mon desespoir, me voyant sans dom Carlos et avec des ennemis de ma loi, car je reconnus que j'etois au pouvoir des Maures, que l'esclave Amet avoit toute sorte d'autorité sur eux, et que son frère Zaïde etoit le maître du vaisseau. Cet insolent ne me vit pas plutôt en etat d'entendre ce qu'il me diroit, qu'il me declara en peu de paroles qu'il y avoit long-temps qu'il etoit amoureux de moi, et que sa passion l'avoit forcé à m'enlever et à me mener à Fez, où il ne tiendroit qu'à moi que je ne fusse aussi heureuse que j'aurois eté en Espagne, comme il ne tiendroit pas à lui que je n'eusse point à y regretter dom Carlos. Je me jetai sur lui, nonobstant la foiblesse que m'avoit laissée ma pâmoison, et avec une adresse vigoureuse à quoi il ne s'attendoit pas, et que j'avois acquise par mon education, comme je vous ai dejà dit, je lui tirai le cimeterre du fourreau, et je m'allois venger de sa perfidie, si son frère Zaïde ne m'eût saisi le bras assez à temps pour lui sauver la vie. On me desarma facilement, car, ayant manqué mon coup, je ne fis point de vains efforts contre un si grand nombre d'ennemis. Amet, à qui ma resolution avoit fait peur, fit sortir tout le monde de la chambre où l'on m'avoit mise et me laissa dans un desespoir tel que vous vous le pouvez figurer, après le cruel changement qui venoit d'arriver en ma fortune. Je passai la nuit à m'affliger, et le jour qui la suivit ne donna pas le moindre relâche à mon affliction. Le temps, qui adoucit souvent de pareils deplaisirs, ne fit aucun effet sur les miens, et au second jour de notre navigation j'etois encore plus affligée que je ne la fus la sinistre nuit que je perdis, avec ma liberté, l'esperance de revoir dom Carlos et d'avoir jamais un moment de repos le reste de ma vie. Amet m'avoit trouvée si terrible toutes les fois qu'il avoit osé paroître devant moi, qu'il ne s'y presentoit plus. On m'apportoit de temps en temps à manger, que je refusois avec une opiniâtreté qui fit craindre au Maure de m'avoir enlevée inutilement.

Cependant le vaisseau avoit passé le detroit et n'etoit pas loin de la côte de Fez quand Claudio entra dans ma chambre. Aussitôt que je le vis: «Mechant! qui m'as trahie, lui dis-je, que t'avois-je fait pour me rendre la plus malheureuse personne du monde, et pour m'ôter dom Carlos?--Vous en étiez trop aimée, me repondit-il, et, puisque je l'aimois aussi bien que vous, je n'ai pas fait un grand crime d'avoir voulu eloigner de lui une rivale. Mais si je vous ai trahie, Amet m'a trahie aussi, et j'en serois peut être aussi affligée que vous, si je ne trouvois quelque consolation à n'être pas seule miserable.--Explique-moi ces enigmes, lui dis-je, et m'apprends qui tu es, afin que je sçache si j'ai en toi un ennemi ou une ennemie.--Sophie, me dit-il alors, je suis d'un même sexe que vous, et comme vous j'ai eté amoureuse de dom Carlos; mais si nous avons brûlé d'un même feu, ce n'a pas eté avec un même succès. Dom Carlos vous a toujours aimée et a toujours cru que vous l'aimiez, et il ne m'a jamais aimée, et n'a même jamais dû croire que je pusse l'aimer, ne m'ayant jamais connue pour ce que j'etois. Je suis de Valence comme vous, et je ne suis point née avec si peu de noblesse et de bien, que dom Carlos, m'ayant epousée, n'eût pu être à couvert des reproches que l'on fait à ceux qui se mesallient. Mais l'amour qu'il avoit pour vous l'occupoit tout entier, et il n'avoit des yeux que pour vous seule. Ce n'est pas que les miens ne fissent ce qu'ils pouvoient pour exempter ma bouche de la confession honteuse de ma foiblesse. J'allois partout où je le croyois trouver; je me plaçois où il me pouvoit voir, et je faisois pour lui toutes les diligences qu'il eût dû faire pour moi, s'il m'eût aimée comme je l'aimois. Je disposois de mon bien et de moi-même, etant demeurée sans parens dès mon bas âge, et l'on me proposoit souvent des partis sortables; mais l'esperance que j'avois toujours eue d'engager enfin dom Carlos à m'aimer m'avoit empêchée d'y entendre. Au lieu de me rebuter de la mauvaise destinée de mon amour, comme auroit fait toute autre personne qui eût eu comme moi assez de qualités aimables pour n'être pas meprisée, je m'excitois à l'amour de dom Carlos par la difficulté que je trouvois à m'en faire aimer. Enfin, pour n'avoir pas à me reprocher d'avoir negligé la moindre chose qui pût servir à mon dessein, je me fis couper les cheveux, et m'etant deguisée en homme, je me fis presenter à dom Carlos par un domestique qui avoit vieilli dans ma maison et qui se disoit mon père, pauvre gentilhomme des montagnes de Tolède [282]. Mon visage et ma mine, qui ne deplurent pas à votre amant, le disposèrent d'abord à me prendre. Il ne me reconnut point, encore qu'il m'eût vue tant de fois, et il fut bientôt aussi persuadé de mon esprit que satisfait de la beauté de ma voix, de ma methode de chanter et de mon adresse à jouer de tous les instrumens de musique dont les personnes de condition peuvent se divertir sans honte [283]. Il crut avoir trouvé en moi des qualités qui ne se trouvent pas d'ordinaire en des pages, et je lui donnai tant de preuves de fidelité et de discretion, qu'il me traita bien plus en confident qu'en domestique. Vous sçavez mieux que personne du monde si je m'en fais accroire dans ce que je vous viens de dire à mon avantage. Vous-même m'avez cent fois louée à dom Carlos en ma presence, et m'avez rendu de bons offices auprès de lui; mais j'enrageois de les devoir à une rivale, et dans le temps qu'ils me rendoient plus agreable à dom Carlos, ils vous rendoient plus haïssable à la malheureuse Claudia (car c'est ainsi que l'on m'appelle). Votre mariage cependant s'avançoit, et mes esperances reculoient; il fut conclu, et elles se perdirent. Le comte italien qui devint en ce temps-là amoureux de vous, et dont la qualité et le bien donnèrent autant dans les yeux de votre père que sa mauvaise mine et ses defauts vous donnèrent d'aversion pour lui, me fit du moins avoir le plaisir de vous voir troublée dans les vôtres, et mon âme alors se flatta de ces esperances folles que les changemens font toujours avoir aux malheureux. Enfin votre père prefera l'etranger, que vous n'aimiez pas, à dom Carlos, que vous aimiez. Je vis celui qui me rendoit malheureuse malheureux à son tour, et une rivale que je haïssois encore plus malheureuse que moi, puisque je ne perdois rien en un homme qui n'avoit jamais eté à moi, que vous perdiez dom Carlos, qui etoit tout à vous, et que cette perte, quelque grande qu'elle fût, vous etoit peut-être encore un moindre malheur que d'avoir pour votre tyran eternel un homme que vous ne pouviez aimer. Mais ma prosperité, ou, pour mieux dire, mon esperance, ne fut pas longue. J'appris de dom Carlos que vous vous etiez resolue à le suivre, et je fus même employée à donner les ordres necessaires au dessein qu'il avoit de vous emmener à Barcelone, et, de là, de passer en France ou en Italie. Toute la force que j'avois eue jusque alors à souffrir ma mauvaise fortune m'abandonna après un coup si rude, et qui me surprit d'autant plus que je n'avois jamais craint un pareil malheur. J'en fus affligée jusqu'à en être malade, et malade jusqu'à en garder le lit. Un jour que je me plaignois à moi-même de ma triste destinée, et que la croyance de n'être ouïe de personne me faisoit parler aussi haut que si j'eusse parlé à quelque confident de mon amour, je vis paroître devant moi le Maure Amet, qui m'avoit ecoutée, et qui, après que le trouble où il m'avoit mise fut passé, me dit ces paroles: «Je te connois, Claudia, et dès le temps que tu n'avois point encore deguisé ton sexe pour servir de page à dom Carlos; et si je ne t'ai jamais fait sçavoir que je te connusse, c'est que j'avois un dessein aussi bien que toi. Je te viens d'ouïr prendre des resolutions desesperées: tu veux te decouvrir à ton maître pour une jeune fille qui meurt d'amour pour lui et qui n'espère plus d'en être aimée, et puis tu te veux tuer à ses yeux pour meriter au moins des regrets de celui de qui tu n'as pu gagner l'amour. Pauvre fille! que vas-tu faire, en te tuant, que d'assurer davantage à Sophie la possession de dom Carlos? J'ai bien un meilleur conseil à te donner, si tu es capable de le prendre. Ote ton amant à ta rivale: le moyen en est aisé si tu me veux croire, et, quoiqu'il demande beaucoup de resolution, il ne t'est pas besoin d'en avoir davantage que celle que tu as eue à t'habiller en homme et à hasarder ton honneur pour contenter ton amour. Ecoute-moi donc avec attention, continua le Maure; je te vais reveler un secret que je n'ai jamais decouvert à personne, et si le dessein que je te vais proposer ne te plaît pas, il dependra de toi de ne le pas suivre. Je suis de Fez, homme de qualité en mon pays; mon malheur me fit esclave de dom Carlos, et la beauté de Sophie me fit le sien. Je t'ai dit en peu de paroles bien des choses. Tu crois ton mal sans remède, parce que ton amant enlève sa maîtresse et s'en va avec elle à Barcelone. C'est ton bonheur et le mien, si tu te sais servir de l'occasion. J'ai traité de ma rançon, et l'ai payée. Une galiotte [284] d'Afrique m'attend à la rade, assez près du lieu où dom Carlos en fait tenir une toute prête pour l'exécution de son dessein. Il l'a differé d'un jour; prévenons-le avec autant de diligence que d'adresse. Va dire à Sophie, de la part de ton maître, qu'elle se tienne prête à partir cette nuit à l'heure que tu la viendras querir, amène la dans mon vaisseau; je l'emmenerai en Afrique, et tu demeureras à Valence, seule à posséder ton amant, qui peut-être t'auroit aimée aussitôt que Sophie, s'il avoit su que tu l'aimasses.»

[Note 282: ][ (retour) ] Nous avons déjà trouvé plus haut une invention analogue, dans la nouvelle intitulée: A trompeur trompeur et demi.

[Note 283: ][ (retour) ] En Espagne, comme en France, il y avoit certains instruments de musique exclusivement réservés aux personnes de basse condition, et dont l'usage auroit en quelque façon déshonoré un gentilhomme: chez nous, par exemple, le violon étoit de ce nombre; il étoit réservé aux laquais, et souvent même ils avoient charge expresse d'en jouer pour divertir leurs maîtres: «Les violons se sont rendus si communs,--dit Mlle de Montpensier dans sa première lettre à Mme de Motteville,--que, sans avoir beaucoup de domestiques, chacun en ayant quelques-uns auxquels il auroit fait apprendre, il y auroit moyen de faire une fort bonne bande.» Dans le Grondeur de Brueys et Palaprat, Grichard dit à son valet L'Olive: «Je t'ai défendu cent fois de râcler de ton maudit violon.» (I, 6.) Tallemant raconte que Montbrun Souscarrière avoit des valets de chambre chargés spécialement de lui jouer de cet instrument. On sait que c'étoit parmi les pages et les valets de pied de Mademoiselle que Lully avoit pris les premières teintures et donné les premières révélations de son talent sur le violon. Le célèbre Beaujoyeux (Baltazirini) étoit de même un des valets de chambre de Catherine de Médicis. De là l'expression de violon pour désigner un sot, un pied-plat:

Ho! vraiment, messire Apollon,

Vous êtes un bon violon.

(Scarr., Poés.)

Il en étoit de même de la viole, instrument que Scarron nous montre sur le dos du comédien La Rancune, au premier chapitre du Roman comique. Le hautbois, le fifre, le tabourin, la musette, le cistre et la guitare étoient encore des instruments réservés aux gens de basse condition, par exemple aux bohémiens et aux farceurs: «Pour ce qu'elle a accoustumé de servir aux basteleurs, elle ne se peut tenir de mesdire», dit le Luth, en parlant de la Guitare, dans la Dispute du Luth et de la Guitare. (Maison des jeux, 3e part.) Au contraire, l'épinette, «la reine de tous les instruments de musique»; le luth, qui étoit en fort grande faveur, quoiqu'il servît aux débauchés dans leurs orgies et leurs sérénades; le théorbe, qui l'avoit remplacé, le clavecin, etc., étoient réservés aux personnes de condition. V. cette même pièce et la première lettre de Mademoiselle à madame de Motteville.

[Note 284: ][ (retour) ] Petite galère fort légère et propre pour aller en course. (Dict. de Furetière.)

A ces dernières paroles de Claudia, je fus si pressée de ma juste douleur, qu'en faisant un grand soupir je m'evanouis encore, sans donner le moindre signe de vie. Les cris que fit Claudia, qui se repentoit peut-être lors de m'avoir rendue malheureuse sans cesser de l'être, attirèrent Amet et son frère dans la chambre du vaisseau où j'etois. On me fit tous les remèdes qu'on me put faire; je revins à moi, et j'ouïs Claudia qui reprochoit encore au Maure la trahison qu'il nous avoit faite. «Chien infidèle, lui disoit-elle, pourquoi m'as-tu conseillé de reduire cette belle fille au deplorable etat où tu la vois, si tu ne me voulois pas laisser auprès de mon amant? Et pourquoi m'as-tu fait faire à un homme qui me fut si cher une trahison qui me nuit autant qu'à lui? Comment oses-tu dire que tu es de noble naissance dans ton pays, si tu es le plus traître et le plus lâche de tous les hommes?--Tais-toi, folle, lui répondit Amet; ne me reproche point un crime dont tu es complice. Je t'ai déjà dit que qui a pu trahir un maître comme toi meritoit bien d'être trahie, et que, t'emmenant avec moi, j'assurois ma vie et peut-être celle de Sophie, puisqu'elle pourrait mourir de douleur, quand elle sçauroit que tu serois demeurée avec dom Carlos.»

Le bruit que firent en même temps les matelots qui étoient prêts d'entrer dans le port de la ville de Salé [285], et l'artillerie du vaisseau, à laquelle repondit celle du port, interrompirent les reproches que se faisoient Amet et Claudia et me delivrèrent pour un temps de la vue de ces deux personnes odieuses. On se debarqua; on nous couvrit les visages d'un voile, à Claudia et à moi, et nous fûmes logées avec le perfide Amet chez un Maure de ses parens. Dès le jour suivant on nous fit monter dans un chariot couvert, et prendre le chemin de Fez, où, si Amet y fut reçu de son père avec beaucoup de joie, j'y entrai la plus affligée et la plus désespérée personne du monde. Pour Claudia, elle eut bientôt pris parti, renonçant au christianisme et epousant Zaïde, le frère de l'infidèle Amet. Cette mechante personne n'oublia aucun artifice pour me persuader de changer aussi de religion et d'epouser Amet, comme elle avoit fait Zaïde, et elle devint la plus cruelle de mes tyrans, lorsque, après avoir en vain essayé de me gagner par toute sorte de promesses, de bons traitemens et de caresses, Amet et tous les siens exercèrent sur moi toute la barbarie dont ils etoient capables. J'avois tous les jours à exercer ma constance contre tant d'ennemis, et j'etois plus forte à souffrir mes peines que je ne le souhaitois, quand je commençai à croire que Claudia se repentoit d'être mechante. En public, elle me persécutoit apparemment avec plus d'animosité que les autres, et en particulier elle me rendoit quelquefois de bons offices, qui me la faisoient considérer comme une personne qui eût pu être vertueuse, si elle eût été élevée à la vertu. Un jour que toutes les autres femmes de la maison etoient allées aux bains publics, comme c'est la coutume de vous autres mahometans, elle me vint trouver où j'etois, ayant le visage composé à la tristesse, et me parla en ces termes:

[Note 285: ][ (retour) ] Salé, à l'embouchure de la rivière de Baragray, étoit jadis le siège d'une petite république de pirates. L'entrée de son port est fermée par une barre de sable qui ne laisse passer que les vaisseaux de petite dimension.

«Belle Sophie! quelque sujet que j'aie eu autrefois de vous haïr, ma haine a cessé en perdant l'espoir de posséder jamais celui qui ne m'aimoit pas assez, à cause qu'il vous aimoit trop. Je me reproche sans cesse de vous avoir rendue malheureuse et d'avoir abandonné mon Dieu pour la crainte des hommes. Le moindre de ces remords seroit capable de me faire entreprendre les choses du monde les plus difficiles à mon sexe. Je ne puis plus vivre loin de l'Espagne et de toute terre chretienne avec des infidèles, entre lesquels je sais bien qu'il est impossible que je trouve mon salut, ni pendant ma vie, ni après ma mort. Vous pouvez juger de mon veritable repentir par le secret que je vous confie, qui vous rend maîtresse de ma vie et qui vous donne moyen de vous venger de tous les maux que j'ai été forcée de vous faire. J'ai gagné cinquante esclaves chretiens, la plupart Espagnols et tous gens capables d'une grande entreprise. Avec l'argent que je leur ai secrètement donné, ils se sont assurés d'une barque capable de nous porter en Espagne, si Dieu-favorise un si bon dessein. Il ne tiendra qu'à vous de suivre ma fortune, de vous sauver si je me sauve, ou, perissant avec moi, de vous tirer d'entre les mains de vos cruels ennemis et de finir une vie aussi malheureuse qu'est la vôtre. Determinez-vous donc, Sophie, et tandis que nous ne pouvons être soupçonnées d'aucun dessein, delibérons sans perdre de temps sur la plus importante action de votre vie et de la mienne.»

Je me jetai aux pieds de Claudia, et, jugeant d'elle par moi-même, je ne doutai point de la sincerité de ses paroles. Je la remerciai de toutes les forces de mon expression et de toutes celles de mon âme; je ressentis la grâce que je croyois qu'elle me vouloit faire. Nous prîmes jour pour notre fuite vers un lieu du rivage de la mer où elle me dit que des rochers tenoient notre petit vaisseau à couvert. Ce jour, que je croyois bienheureux, arriva. Nous sortîmes heureusement et de la maison et de la ville. J'admirois la bonté du ciel, dans la facilité que nous trouvions à faire reussir notre dessein, et j'en benissois Dieu sans cesse. Mais la fin de mes maux n'etoit pas si proche que je pensois. Claudia n'agissoit que par l'ordre du perfide Amet, et, encore plus perfide que lui, elle ne me conduisoit en un lieu écarté et la nuit que pour m'abandonner à la violence du Maure, qui n'eût rien osé entreprendre contre ma pudicité dans la maison de son père, quoique mahometan, moralement homme de bien. Je suivois innocemment celle qui me menoit perdre, et je ne pensois pas pouvoir jamais être assez reconnoissante envers elle de la liberté que j'esperois bientôt avoir par son moyen. Je ne me lassois point de l'en remercier ni de marcher bien vite dans des chemins rudes, environnés de rochers, où elle me disoit que ses gens l'attendoient, quand j'ouïs du bruit derrière moi, et, tournant la tête, j'aperçus Amet le cimeterre à la main. «Infâmes esclaves, s'écria-t-il, c'est donc ainsi que l'on se derobe à son maître?» Je n'eus pas le temps de lui repondre; Claudia me saisit les bras par derrière, et Amet, laissant tomber son cimeterre, se joignit à la renégate, et tous deux ensemble firent ce qu'ils purent pour me lier les mains avec des cordes dont ils s'etoient pourvus pour cet effet. Ayant plus de vigueur et d'adresse que les femmes n'en ont d'ordinaire, je resistai longtemps aux efforts de ces deux mechantes personnes; mais à la longue je me sentis affoiblir, et, me defiant de mes forces, je n'avois presque plus recours qu'à mes cris, qui pouvoient attirer quelque passant en ce lieu solitaire, ou plutôt je n'esperois plus rien, quand le prince Mulei survint lorsque je l'esperois le moins. Vous avez sçu de quelle façon il me sauva l'honneur, et je puis dire la vie, puisque je serais assurement morte de douleur si le detestable Amet eût contenté sa brutalité.»

Sophie acheva ainsi le récit de ses aventures, et l'aimable Zoraïde l'exhorta d'espérer de la generosité du prince les moyens de retourner en Espagne, et dès le jour même elle apprit à son mari tout ce qu'elle a voit appris de Sophie, dont il alla informer Mulei. Encore que tout ce qu'on lui conta de la fortune de la belle chretienne ne flattât point la passion qu'il avoit pour elle, il fut pourtant bien aise, vertueux comme il etoit, d'en avoir eu connaissance et d'apprendre qu'elle etoit engagée d'affection en son pays, afin de n'avoir point à tenter une action blâmable par l'espérance d'y trouver de la facilité. Il estima la vertu de Sophie, et fut porté par la sienne à tâcher de la rendre moins malheureuse qu'elle n'etoit. Il lui fit dire par Zoraïde qu'il la renverroit en Espagne quand elle le voudroit, et, depuis qu'il en eut pris la résolution, il s'empêcha de la voir, se defiant de sa propre vertu et de la beauté de cette aimable personne. Elle n'etoit pas peu empêchée à prendre ses sûretés pour son retour: le trajet etoit long jusqu'en Espagne, dont les marchands ne trafiquoient point à Fez [286]; et quand elle eût pu trouver un vaisseau chrétien, belle et jeune comme elle etoit, elle pouvoit trouver entre les hommes de sa loi ce qu'elle avoit eu peur de trouver entre des Maures. La probité ne se rencontre guère sur un vaisseau; la bonne foi n'y est guère mieux gardée qu'à la guerre, et, en quelque lieu que la beauté et l'innocence se trouvent les plus foibles, l'audace des mechans se sert de son avantage et se porte facilement à tout entreprendre. Zoraïde conseilla à Sophie de s'habiller en homme, puisque sa taille, avantageuse plus que celle des autres femmes, facilitoit ce deguisement. Elle lui dit que c'etoit l'avis de Mulei, qui ne trouvoit personne dans Fez à qui il la pût sûrement confier, et elle lui dit aussi qu'il avoit eu la bonté de pourvoir à la bienséance de son sexe, lui donnant une compagne de sa croyance, et travestie comme elle, et qu'elle seroit ainsi garantie de l'inquietude qu'elle pourroit avoir de se voir seule dans un vaisseau entre des soldats et des matelots. Ce prince maure avoit acheté d'un corsaire une prise qu'il avoit faite sur mer [287]: c'étoit d'un vaisseau du gouverneur d'Oran, qui portoit la famille entière d'un gentilhomme espagnol, que par animosité ce gouverneur envoyoit prisonnier en Espagne [288]. Mulei avait su que ce chrétien étoit un des plus grands chasseurs du monde, et, comme la chasse étoit la plus forte passion de ce jeune prince, il avoit voulu l'avoir pour esclave, et, afin de le mieux conserver, ne l'avoit point voulu separer de sa femme, de son fils et de sa fille. En deux ans qu'il vécut dans Fez au service de Mulei, il apprit à ce prince à tirer parfaitement de l'arquebuse sur toute sorte de gibier qui court sur la terre ou qui s'elève dans l'air, et plusieurs chasses inconnues aux Maures. Il avoit par là si bien merité les bonnes grâces du prince et s'etoit rendu si nécessaire à son divertissement, qu'il n'avoit jamais voulu consentir à sa rançon, et par toutes sortes de bienfaits avoit tâché de lui faire oublier l'Espagne. Mais le regret de n'être pas en sa patrie et de n'avoir plus d'espérance d'y retourner lui avoit causé une melancolie qui finit bientôt par sa mort, et sa femme n'avoit pas vécu long-temps après son mari. Mulei se sentoit du remords de n'avoir pas remis en liberté, quand ils la lui avoient demandée, des personnes qui l'avoient merité par leurs services, et il voulut, autant qu'il le pouvoit, reparer envers leurs enfans le tort qu'il croyoit leur avoir fait. La fille s'appeloit Dorothée, etoit de l'âge de Sophie, belle, et avoit de l'esprit; son frère n'avoit pas plus de quinze ans et s'appeloit Sanche. Mulei les choisit l'un et l'autre pour tenir compagnie à Sophie, et se servit de cette occasion-là pour les envoyer ensemble en Espagne. On tint l'affaire secrète; on fit faire des habits d'homme à l'espagnole pour les deux demoiselles et pour le petit Sanche. Mulei fit paroître sa magnificence dans la quantité de pierreries qu'il donna à Sophie; il fit aussi à Dorothée de beaux presens, qui, joints à tous ceux que son père avoit déjà reçus de la liberalité du prince, la rendirent riche pour le reste de sa vie.

[Note 286: ][ (retour) ] A cause de l'hostilité qui devoit régner naturellement entre les Espagnols et les fils des Maures expulsés d'Espagne, lesquels s'étoient réfugiés dans cette ville.

[Note 287: ][ (retour) ] C'est vers cette époque, à peu près, que les Barbaresques avoient commencé à faire la traite des blancs; la rapide extension de ce fléau fut même une des principales causes de l'expédition de Charles-Quint contre Tunis.

[Note 288: ][ (retour) ] L'Espagne possédoit alors en Afrique Oran, Tanger et plusieurs autres places par exemple Tlemcen et le royaume dont cette ville étoit la capitale, qu'elle eut quelque temps en sa domination au commencement du XVIe siècle. Oran, construite par les Maures chassés d'Espagne, avoit été prise par les Espagnols en 1509, mais fut reprise par les Maures en 1708, pour leur echapper encore en 1732.

Charles-Quint, en ce temps-là, faisoit la guerre en Afrique et avoit assiegé la ville de Tunis [289]. Il avoit envoyé un ambassadeur à Mulei pour traiter de la rançon de quelques Espagnols de qualité qui avoient fait naufrage à la côte de Maroc. Ce fut à cet ambassadeur que Mulei recommanda Sophie sous le nom de dom Fernand, gentilhomme de qualité qui ne vouloit pas être connu par son nom véritable, et Dorothée et son frère passoient pour être de son train, l'un en qualité de gentilhomme et l'autre de page. Sophie et Zoraïde ne se purent quitter sans regret, et il y eut bien des larmes versées de part et d'autre. Zoraïde donna à la belle chretienne un rang de perles si riche, qu'elle ne l'eût point reçu si cette aimable Maure et son mari Zulema, qui n'aimoit pas moins Sophie que faisoit sa femme, ne lui eussent fait connoître qu'elle ne pouvoit davantage les desobliger qu'en refusant ce gage de leur amitié. Zoraïde fit promettre à Sophie de lui faire sçavoir de temps en temps de ses nouvelles par la voie de Tanger, d'Oran ou des autres places que l'empereur possedoit en Afrique.

[Note 289: ][ (retour) ] Le dey de Tunis étoit alors le fameux Barberousse, amiral de Soliman, qui ravageoit la mer par ses pirateries. Charles-Quint, pour le vaincre à coup sûr, transporta en Afrique trente mille hommes sur cinq cents vaisseaux, et se mit à leur tête. Le fort de la Goulette fut enlevé d'assaut, Tunis se rendit, et Muley-Hassan fut rétabli sur le trône (1535).

Après sa victoire, Charles-Quint délivra de l'esclavage et fit ramener à ses frais dans leur patrie environ vingt mille chrétiens.

L'ambassadeur chretien s'embarqua à Salé, emmenant avec lui Sophie, qu'il faut desormais appeler dom Fernand; il joignit l'armée de l'empereur, qui etoit encore devant Tunis. Notre Espagnole deguisée lui fut presentée comme un gentilhomme d'Andalousie qui avoit eté long-temps esclave du prince de Fez. Elle n'avoit pas assez de sujet d'aimer sa vie pour craindre de la hasarder à la guerre, et, voulant passer pour un cavalier, elle n'eût pu avec honneur n'aller pas souvent au combat, comme faisoient tant de vaillans hommes dont l'armée de l'empereur etoit pleine. Elle se mit donc entre les volontaires, ne perdit pas une occasion de se signaler, et le fit avec tant d'eclat que l'empereur ouït parler du faux dom Fernand. Elle fut assez heureuse pour se trouver auprès de lui lorsque, dans l'ardeur d'un combat dont les chretiens eurent tout le desavantage, il donna dans une embuscade de Maures, fut abandonné des siens et environné des infidèles, et il y a apparence qu'il eût eté tué, son cheval l'ayant dejà eté sous lui, si notre amazone ne l'eût remonté sur le sien, et, secondant sa vaillance par des efforts difficiles à croire, n'eût donné aux chretiens le temps de se reconnoître et de venir degager ce vaillant empereur. Une si belle action ne fut pas sans recompense. L'empereur donna à l'inconnu dom Fernand une commanderie de grand revenu [290], et le regiment de cavalerie d'un seigneur espagnol qui avoit eté tué au dernier combat; il lui fit donner aussi tout l'equipage d'un homme de qualité, et depuis ce temps-là il n'y eut personne dans l'armée qui fut plus estimé et plus consideré que cette vaillante fille. Toutes les actions d'un homme lui etoient si naturelles, son visage etoit si beau et la faisoit paroître si jeune, sa vaillance etoit si admirable en une si grande jeunesse et son esprit etoit si charmant, qu'il n'y avoit pas une personne de qualité ou de commandement dans les troupes de l'empereur qui ne recherchât son amitié. Il ne faut donc pas s'etonner si, tout le monde parlant pour elle, et plus encore ses belles actions, elle fut en peu de temps en faveur auprès de son maître.

[Note 290: ][ (retour) ] Une commanderie étoit une espèce de bénéfice ou revenu attaché aux ordres militaires de chevalerie, et qu'on conféroit à ceux des chevaliers qui s'étoient distingués.

Dans ce temps là, de nouvelles troupes arrivèrent d'Espagne sur les vaisseaux qui apportoient de l'argent et des munitions pour l'armée. L'empereur les voulut voir sous les armes, accompagné de ses principaux chefs, desquels etoit notre guerrière. Entre ces soldats nouveaux venus, elle crut avoir vu dom Carlos, et elle ne s'etoit pas trompée. Elle en fut inquiète le reste du jour, le fit chercher dans le quartier de ces nouvelles troupes, et on ne le trouva pas, parce qu'il avoit changé de nom. Elle n'en dormit point toute la nuit, se leva aussi tôt que le soleil et alla chercher elle-même ce cher amant qui lui avoit tant fait verser de larmes. Elle le trouva et n'en fut point reconnue, ayant changé de taille parce qu'elle avoit crû, et de visage parce que le soleil d'Afrique avoit changé la couleur du sien. Elle feignit de le prendre pour un autre de sa connoissance, et lui demanda des nouvelles de Seville et d'une personne qu'elle lui nomma du premier nom qui lui vint dans l'esprit. Dom Carlos lui dit qu'elle se meprenoit, qu'il n'avoit jamais eté à Seville, et qu'il étoit de Valence. «Vous ressemblez extrêmement à une personne qui m'etoit fort chère, lui dit Sophie, et, à cause de cette ressemblance, je veux bien être de vos amis, si vous n'avez point de repugnance à devenir des miens.--La même raison, lui repondit dom Carlos, qui vous oblige à m'offrir votre amitié, vous auroit déjà acquis la mienne si elle etoit du prix de la vôtre. Vous ressemblez à une personne que j'ai longtemps aimée; vous avez son visage et sa voix, mais vous n'êtes pas de son sexe, et assurément, ajouta-t-il en faisant un grand soupir, vous n'êtes pas de son humeur.» Sophie ne put s'empêcher de rougir à ces dernières paroles de dom Carlos; à quoi il ne prit pas garde, à cause peut-être que ses yeux, qui commençoient à se mouiller de larmes, ne purent voir les changements du visage de Sophie. Elle en fut emue, et, ne pouvant plus cacher cette emotion, elle pria dom Carlos de la venir voir en sa tente, où elle l'alloit attendre, et le quitta après lui avoir appris son quartier, et qu'on l'appeloit dans l'armée le mestre de camp [291] dom Fernand. A ce nom là, dom Carlos eut peur de ne lui avoir pas fait assez d'honneur. Il avoit déjà su à quel point il etoit estimé de l'empereur, et que, tout inconnu qu'il etoit, il partageoit la faveur de son maître avec les premiers de la cour. Il n'eut pas grande peine à trouver son quartier et sa tente, qui n'etoient ignorés de personne, et il en fut reçu autant bien qu'un simple cavalier le pouvoit être d'un des principaux officiers du camp. Il reconnut encore le visage de Sophie dans celui de dom Fernand, en fut encore plus etonné qu'il ne l'avoit eté, et il le fut encore davantage du son de sa voix, qui lui entroit dans l'âme et y renouveloit le souvenir de la personne du monde qu'il avoit le plus aimée. Sophie, inconnue à son amant, le fit manger avec lui, et, après le repas, ayant fait retirer les domestiques et donné ordre de n'être visitée de personne, se fit redire encore une fois par ce cavalier qu'il etoit de Valence, et ensuite se fit conter ce qu'elle savoit aussi bien que lui de leurs aventures communes, jusqu'au jour qu'il avoit fait dessein de l'enlever.

[Note 291: ][ (retour) ] Un mestre de camp étoit le chef d'un régiment de cavalerie.

«Croiriez-vous, lui dit dom Carlos, qu'une fille de condition qui avoit tant reçu de preuves de mon amour et qui m'en avoit tant donné de la sienne fut sans fidélité et sans honneur, eut l'adresse de me cacher de si grands défauts, et fut si aveuglée dans son choix qu'elle me preféra un jeune page que j'avois, qui l'enleva un jour devant celui que j'avois choisi pour l'enlever?--Mais en êtes-vous bien assuré? lui dit Sophie. Le hasard est maître de toutes choses, et prend souvent plaisir à confondre nos raisonnements par des succès les moins attendus. Votre maîtresse peut avoir été forcée à se séparer de vous, et est peut-être plus malheureuse que coupable.--Plût à Dieu, lui répondit dom Carlos, que j'eusse pu douter de sa faute! Toutes les pertes et les malheurs qu'elle m'a causés ne m'auroient pas eté difficiles à souffrir, et même je ne me croirois pas malheureux si je pouvois croire qu'elle me fût encore fidèle; mais elle ne l'est qu'au perfide Claudio, et n'a jamais feint d'aimer le malheureux dom Carlos que pour le perdre.--Il paroît par ce que vous dites, lui repartit Sophie, que vous ne l'avez guère aimée, de l'accuser ainsi sans l'entendre, et de la publier encore plus méchante que legère.--Et peut-on l'être davantage, s'ecria dom Carlos, que l'a eté cette imprudente fille, lorsque, pour ne faire pas soupçonner son page de son enlèvement, elle laissa dans sa chambre, la nuit même qu'elle disparut de chez son père, une lettre qui est de la dernière malice, et qui m'a rendu trop miserable pour n'être pas demeurée dans mon souvenir. Je vous la veux faire entendre, et vous faire juger par là de quelle dissimulation cette jeune fille etoit capable.