CHAPITRE XVI.

Histoire de la capricieuse amante.

l y avoit dans une petite ville de Bretagne qu'on appelle Vitré un vieux gentilhomme, lequel avoit longtemps demeuré marié avec une très vertueuse demoiselle sans avoir des enfans. Entre plusieurs domestiques qui le servoient étoient un maître d'hôtel et une gouvernante, par les mains desquels passoit tout le revenu de la maison. Ces deux personnages, qui faisoient comme font la plupart des valets et servantes (c'est-à-dire l'amour), se promirent mariage et tirèrent si bien chacun de son côté que le bon vieux gentilhomme et sa femme moururent fort incommodés, et les deux domestiques vecurent fort riches et mariés. Quelques années après il arriva une si mauvaise affaire à ce maître d'hôtel qu'il fut obligé de s'enfuir, et, pour être en assurance, d'entrer dans une compagnie de cavalerie et de laisser sa femme seule et sans enfans, laquelle ayant attendu environ deux ans sans avoir aucune de ses nouvelles, elle fit courir le bruit de sa mort et en porta le deuil. Quand il fut un peu passé, elle fut recherchée en mariage de plusieurs personnes, entre lesquels se presenta un riche marchand, lequel l'epousa, et au bout de l'année elle accoucha d'une fille, laquelle pouvoit avoir quatre ans quand le premier mari de sa mère arriva à la maison. De vous dire quels furent les plus etonnés des deux maris ou de la femme, c'est ce que l'on ne peut sçavoir; mais, comme la mauvaise affaire du premier subsistoit toujours, ce qui l'obligeoit à se tenir caché, et d'ailleurs voyant une fille de l'autre mari, il se contenta de quelque somme d'argent qu'on lui donna, et ceda librement sa femme au second mari, sans lui donner aucun trouble. Il est vrai qu'il venoit de temps en temps et toujours fort secretement querir de quoi subsister, ce qu'on ne lui refusoit point.

Cependant la fille (que l'on appeloit Marguerite) se faisoit grande, et avoit plus de bonne grâce que de beauté, et de l'esprit assez pour une personne de sa condition. Mais, comme vous sçavez que le bien est depuis longtemps ce que l'on considere le plus en fait de mariage, elle ne manquoit pas de galans, entre lesquels etoit le fils d'un riche marchand, qui ne vivoit pas comme tel, mais en demi-gentilhomme, car il frequentoit les plus honorables compagnies, où il ne manquoit pas de trouver sa Marguerite, qui y etoit reçue à cause de sa richesse. Ce jeune homme (que l'on appeloit le sieur de Saint-Germain) avoit bonne mine, et tant de coeur qu'il etoit souvent employé en des duels, qui en ce temps-là etoient fort frequents [432]. Il dansoit de bonne grâce, et jouoit dans les grandes compagnies, et etoit toujours bien vêtu. Dans tant de rencontres qu'il eut avec cette fille, il ne manqua pas à lui offrir ses services et à lui temoigner sa passion et le desir qu'il avoit de la rechercher en mariage; à quoi elle ne repugna point, et même lui permit de la voir chez elle; ce qu'il fit avec l'agrement de son père et de sa mère, qui favorisoient sa recherche de tout leur pouvoir. Mais, au temps qu'il se disposoit pour la leur demander en mariage, il ne le voulut pas faire sans son consentement, croyant qu'elle n'y apporteroit aucun obstacle; mais il fut fort etonné quand elle le rebuta si furieusement de parole et d'action qu'il s'en alla le plus confus homme du monde.

[Note 432: ][ (retour) ] Cette histoire, comme on peut le voir à l'une des pages suivantes, se passe à l'époque du siége de La Rochelle, c'est-à-dire en 1627. A cette époque, les duels, en effet, étoient des plus fréquents, et souvent pour des motifs tout aussi futiles que celui qui est mentionné plus loin; on se battoit pour un oui, pour un non, pour rien du tout. Il y avoit encore de ces raffinés d'honneur qui avoient surtout fleuri sous le règne de Henri IV, «gens, dit d'Aubigné, qui se vattent pour un clin d'uil, si on ne les salue que par acquit, pour une fredur, si le manteau d'un autre touche le lur, si on crache à quatre pieds d'ux..., sur un rapport, vien qu'il se troube faux.» (Le Bar. de Fæn., éd. Jannet, I, 9.) Cela étoit devenu une affaire de mode et de bon ton, tellement que les laquais même, dit Sauval, se portoient sur le pré. On sait avec quelle rigueur Richelieu fut obligé de sévir contre ce cruel et frénétique divertissement, et comment il punit Bouteville de lui avoir désobéi. La fureur des duels étoit telle, d'après Savaron, qu'en vingt ans huit mille lettres de grâce avoient été octroyées à des gens qui avoient tué leurs adversaires en champ-clos (Traité contre les duels, 1612). «Un gentilhomme, dit Sorel, n'estoit point prisé s'il ne s'estoit battu en duel.» (Franc., VII.) Et quelques pages plus loin il revient encore sur cet engouement des combats singuliers. Louis XIV lui-même avoit eu velléité d'envoyer un cartel à l'empereur Léopold. (Lettres de Pellisson.) V. aussi ce que dit de la même manie le cavalier Marin dans sa Lettre sur les moeurs parisiennes. C'étoit un dernier reste des usages de la chevalerie, entretenu par l'habitude des guerres civiles.

Il laissa passer quelques jours sans la voir, croyant de pouvoir etouffer cette passion; mais elle avoit pris de trop profondes racines, ce qui l'obligea à retourner la voir. Il ne fut pas plutôt entré dans la maison qu'elle en sortit et alla se mettre en une compagnie de filles du voisinage, où il la suivit, après avoir fait des plaintes au père et à la mère du mauvais traitement que lui faisoit leur fille, sans lui en avoir donné aucun sujet; de quoi ils temoignèrent être marris, et lui promirent de la rendre plus sociable. Mais comme elle etoit fille unique, ils n'osèrent lui contredire, ni la presser sur cette matière-là, se contentant de lui remontrer doucement le tort qu'elle avoit de traiter ce jeune homme avec tant de rigueur, après avoir temoigné de l'aimer. A tout cela elle ne repondoit rien, et continuoit dans sa mauvaise humeur: car, quand il vouloit approcher d'elle, elle changeoit de place; et il la suivoit, mais elle le fuyoit toujours, en sorte qu'un jour il fut obligé, pour l'arrêter, de la prendre par la manche de son corps de jupe, dont elle cria, lui disant qu'il avoit froissé ses bouts de manche, et que s'il y retournoit, qu'elle lui donneroit un soufflet, et qu'il feroit beaucoup mieux de la laisser. Enfin, tant plus il s'empressoit pour l'accoster, plus elle faisoit de diligence pour le fuir; et quand on alloit à la promenade, elle aimoit mieux aller seule que de lui donner la main. Si elle etoit dans un bal et qu'il la voulût prendre pour la faire danser, elle lui faisoit affront, disant qu'elle se trouvoit mal, et à même temps elle dansoit avec un autre. Elle en vint jusqu'à lui susciter des querelles, et elle fut cause que par quatre fois il se porta sur le pré, d'où il sortit toujours glorieusement, ce qui la faisoit enrager, au moins en apparence. Tous ces mauvais traitemens n'etoient que jeter de l'huile sur la braise, car il en etoit toujours plus transporté et ne relâchoit point du tout de ses visites. Un jour il crut que sa perseverance l'avoit un peu adoucie, car elle se laissa approcher de lui et ecouta attentivement les plaintes qu'il lui fit de son injuste procedé, en telles ou semblables paroles: «Pourquoi fuyez-vous celui qui ne sçauroit vivre sans vous? Si je n'ai pas assez de merite pour être souffert de vous, au moins considerez l'excès de mon amour et la patience que j'ai à endurer toutes les indignités dont vous usez envers moi, qui ne respire qu'à vous faire paroître à quel point je suis à vous.--Eh bien! lui repondit-elle, vous ne me le sçauriez mieux persuader qu'en vous eloignant de moi; et, parceque vous ne le pourriez pas faire si vous demeuriez en cette ville, s'il est vrai, comme vous dites, que j'aie quelque pouvoir sur vous, je vous ordonne de prendre parti dans les troupes qu'on lève; quand vous aurez fait quelques campagnes, peut-être me trouverez-vous plus flexible à vos desirs. Ce peu d'esperance que je vous donne vous y doit obliger; sinon, perdez-la tout à fait.» Alors elle tira une bague de son doigt, la lui presenta en lui disant: «Gardez cette bague, qui vous fera souvenir de moi, et je vous defends de me venir dire adieu; en un mot ne me voyez plus.» Elle souffrit qu'il la saluât d'un baiser, et le laissa, passant dans une autre chambre, dont elle ferma la porte.

Ce miserable amant prit congé du père et de la mère, qui ne purent contenir leurs larmes et qui l'assurèrent de lui être toujours favorables pour ce qu'il souhaitoit. Le lendemain il se mit dans une compagnie de cavalerie qu'on levoit pour le siége de La Rochelle. Comme elle lui avoit defendu de la plus voir, il n'osa pas l'entreprendre; mais, la nuit devant le jour de son depart, il lui donna des serenades, à la fin desquelles il chanta cette complainte, qu'il accorda aux tristes et doux accens de son luth, en cette sorte:

Iris, maîtresse inexorable,

Sans amour et sans amitié,

Helas! n'auras-tu point pitié

D'un si fidèle amant que tu rends miserable?

Seras-tu toujours inflexible?

Ton coeur sera-t-il de rocher?

Ne le pourrai-je point toucher?

Ne sera-t-il jamais à mon amour sensible?

Je t'obéis, fille cruelle;

Je te dis le dernier adieu;

Jamais, dedans ce triste lieu,

Tu ne verras de moi que mon coeur trop fidèle.

Lorsque mon corps sera sans ame,

Quelque mien ami l'ouvrira,

Et mon coeur il en sortira

Pour t'en faire un present où tu verras ma flamme.

Cette capricieuse fille s'etoit levée et avoit ouvert le volet d'une fenêtre, n'ayant laissé que la vitre, au travers de laquelle elle se fit ouïr, faisant un si grand eclat de rire que cela acheva de desesperer le pauvre Saint-Germain, lequel voulut dire quelque chose; mais elle referma le volet en disant tout haut: «Tenez votre promesse pour votre profit»; ce qui l'obligea à se retirer. Il partit quelques jours après avec la compagnie, qui se rendit au camp de La Rochelle, là où, comme vous avez pu sçavoir, le siége fut fort opiniâtre, le roi à l'attaquer et les assiegés à se defendre. Mais enfin il fallut se rendre à la discretion d'un monarque auquel les vents et les elemens rendoient obeissance.

Après que la ville fut rendue, on licencia plusieurs troupes, du nombre desquelles fut la compagnie où etoit Saint-Germain, lequel s'en retourna à Vitré, où il ne fut pas plutôt qu'il alla voir sa rigoureuse Marguerite, laquelle souffrit d'en être saluée; mais ce ne fut que pour lui dire que son retour etoit bien prompt, et qu'elle n'etoit pas encore disposée à le souffrir, et qu'elle le prioit de ne la point voir. Il lui repondit ces tristes paroles: «Il faut avouer que vous êtes une dangereuse personne, et que vous ne desirez que la mort du plus fidèle amant qui soit au monde: car vous m'avez par quatre fois procuré des moyens d'eprouver sa rigueur, quoique glorieusement, mais qui eût pourtant eté pour moi très funeste. Je la suis allé chercher là où des plus malheureux que moi l'ont fatalement trouvée, sans que je l'aie jamais pu rencontrer; mais, puisque vous la desirez avec tant d'ardeur, je la chercherai en tant de lieux qu'à la fin elle sera obligée de me satisfaire pour vous contenter; mais peut-être ne pourrez-vous pas vous empêcher de vous repentir de me l'avoir causée, car elle sera d'un genre si etrange que vous en serez touchée de pitié. Adieu donc, la plus cruelle qui soit dans l'univers.» Il se leva et la vouloit laisser, quand elle l'arrêta pour lui dire qu'elle ne souhaitoit du tout point sa mort, et que, si elle lui avoit procuré des combats, ce n'avoit eté que pour avoir des preuves certaines de sa valeur, et afin qu'il fût plus digne de la posseder; mais qu'elle n'etoit pas encore en etat de souffrir sa recherche; que peut-être le temps la pourroit adoucir. Et elle le laissa sans lui en dire davantage. Ce peu d'esperance l'obligea à user d'un moyen qui pensa tout gâter, qui fut de lui donner de la jalousie. Il raisonnoit en lui-même que, puisqu'elle avoit encore quelque bonne volonté pour lui, elle ne manqueroit pas d'en prendre s'il lui en donnoit le sujet. Il avoit un camarade qui avoit une maîtresse dont il etoit autant cheri que lui etoit maltraité de la sienne. Il le pria de souffrir qu'il accostât cette bonne maîtresse, et que lui pratiquât la sienne pour voir quelle mine elle tiendroit. Son camarade ne voulut pas lui accorder sans en avoir averti sa maîtresse, laquelle y consentit. La première conversation qu'ils eurent ensemble (car ces deux filles n'etoient guère l'une sans l'autre), ces deux amans firent echange: car Saint-Germain approcha de la maîtresse de son camarade, lequel accosta cette fière Marguerite, laquelle le souffrit fort agréablement. Mais, quand elle vit que les autres rioient, elle s'imagina que ce changement etoit concerté, de quoi elle entra en de si furieux transports qu'elle dit tout ce qu'une amante irritée peut dire en cas pareil. Elle fut outrée à tel point qu'elle laissa la compagnie en versant beaucoup de larmes; ce qui fit que cette obligeante maîtresse alla auprès d'elle et lui remontra le tort qu'elle avoit d'en user de la sorte; qu'elle ne pouvoit esperer plus de bonheur que la recherche d'un si honnête homme et si passionné pour elle, et que sa politique etoit tout à fait extraordinaire et inusitée entre des amans; qu'elle pouvoit bien voir de quelle manière elle en usoit avec le sien; qu'elle apprehendoit si fort de le desobliger qu'elle ne lui avoit jamais donné aucun sujet de se rebuter. Tout cela ne fit aucun effet sur l'esprit de cette bizarre Marguerite, ce qui jeta le malheureux Saint-Germain dans un si furieux desespoir qu'il ne chercha depuis que des occasions de faire paroître à cette cruelle la violence de son amour par quelque sinistre mort, comme il la pensa trouver: car, un soir que lui et sept de ses camarades sortoient d'un cabaret ayant tous l'epée au côté, ils firent rencontre de quatre gentilshommes dont il y en avoit un qui etoit capitaine de cavalerie, lesquels leur voulurent disputer le haut du pavé dans une rue etroite où ils passoient; mais ils furent contraints de ceder, en disant que leur nombre seroit bientôt egal, et du même pas allèrent prendre quatre ou cinq autres gentilshommes, lesquels se mirent à chercher ceux qui les avoient fait quitter le haut du pavé, et qu'ils rencontrèrent dans la Grande-Rue. Comme Saint-Germain s'etoit le plus avancé dans la dispute, il avoit eté remarqué par ce capitaine à son chapeau bordé d'argent, qui brilloit dans l'obscurité; aussi, dès qu'il l'eut remarqué, il s'adressa à lui en lui donnant un coup de coutelas sur la tête qui lui coupa son chapeau et une partie du crâne. Ils crurent qu'il etoit mort et qu'ils etoient assez vengés, ce qui les fit retirer, et les compagnons de Saint-Germain songèrent moins à aller après ces braves qu'à le relever. Il etoit sans pouls et sans mouvement, ce qui les obligea à l'emporter à sa maison, où il fut visité par les chirurgiens, qui lui trouvèrent encore de la vie. Ils le pansèrent, remirent le crâne et mirent le premier appareil.

La première dispute avoit causé de la rumeur dans le voisinage; mais ce coup fatal y en apporta bien davantage. Tous les voisins se levèrent, et chacun en parloit diversement, mais tous concluoient que Saint-Germain etoit mort. Le bruit en alla jusques à la maison de cette cruelle Marguerite, laquelle se leva aussitôt du lit et s'en alla en deshabillé chez son galant, qu'elle trouva en l'etat où je viens de vous le representer. Quand elle vit la mort peinte sur son visage, elle tomba evanouie, en telle sorte que l'on eut peine à la faire revenir. Quand elle fut remise, tous ceux du voisinage l'accusèrent de ce desastre, et lui representèrent que, si elle l'eût souffert auprès d'elle, elle auroit evité cet accident. Alors elle se mit à arracher ses cheveux et à faire des actions d'une personne touchée de douleur. Ensuite elle le servit avec une telle assiduité (tout le temps qu'il fut hors de connoissance) qu'elle ne se depouilla ni coucha pendant ce temps-là, et ne permit pas à ses propres soeurs de lui rendre aucun service. Quand il commença à connoître, l'on jugea que sa presence lui seroit plus prejudiciable qu'utile, pour les raisons que vous pouvez entendre. Enfin il guerit, et, quand il fut en parfaite convalescence, on le maria avec sa Marguerite, au grand contentement des parens, et beaucoup plus des mariés.

Après que Leandre eut fini son histoire, ils retournèrent à la ville, où etant ils soupèrent, et, après avoir un peu veillé, l'on coucha les epousés.

Ces mariages avoient eté faits à petit bruit, ce qui fut cause qu'ils n'eurent point de visites ce jour-là, ni le lendemain; mais deux jours après ils en furent tellement accablés qu'ils avoient peine à trouver quelques momens de relâche pour etudier leurs rôles: car tout le beau monde les vint feliciter, et durant huit jours ils reçurent des visites. Après la fête passée, ils continuèrent leur exercice avec plus de quietude, excepté Ragotin, lequel se precipita dans l'abîme du desespoir, comme vous allez voir dans ce dernier chapitre.