CHAPITRE XX.

Le plus court du present livre.

Suite du trebuchement de Ragotin, et quelque chose
de semblable qui arriva, à Roquebrune.

ous avons laissé Ragotin assis sur le pommeau d'une selle, fort empêché de sa contenance et fort en peine de ce qui arriveroit de lui. Je ne crois pas que defunt Phaeton, de malheureuse memoire, ait eté plus empêché après les quatre chevaux fougueux de son père [202], que le fut alors notre petit avocat sur un cheval doux comme un âne; et s'il ne lui en coûta pas la vie, comme à ce fameux temeraire, il s'en faut prendre à la Fortune, sur les caprices de laquelle j'aurois un beau champ pour m'etendre, si je n'etois obligé, en conscience, de le tirer vitement du peril où il se trouve: car nous en aurons beaucoup à faire tandis que notre troupe comique sera dans la ville du Mans.

[Note 202: ][ (retour) ] Voy. Métamorphoses d'Ovide, liv. 2, f. 1

Aussitôt que l'infortuné Ragotin ne se sentit qu'un pommeau de selle entre les deux parties de son corps qui etoient les plus charnues, et sur lesquelles il avoit accoutumé de s'asseoir, comme font tous les autres animaux raisonnables; je veux dire qu'aussitôt qu'il se sentit n'être assis que sur fort peu de chose, il quitta la bride en homme de jugement et se prit aux crins du cheval, qui se mit aussitôt à courre. Là-dessus la carabine tira. Ragotin crut en avoir au travers du corps; son cheval crut la même chose, et broncha si rudement que Ragotin en perdit le pommeau qui lui servoit de siége, tellement qu'il pendit quelque temps aux crins du cheval, un pied accroché par son eperon à la selle, et l'autre pied et le reste du corps attendant le décrochement de ce pied accroché pour donner en terre, de compagnie avec la carabine, l'epée et le baudrier, et la bandoulière. Enfin le pied se decrocha, ses mains lâchèrent le crin, et il fallut tomber, ce qu'il fit bien plus adroitement qu'il n'avoit monté. Tout cela se passa à la vue des carrosses, qui s'etoient arrêtés pour le secourir, ou plutôt pour en avoir le plaisir. Il pesta contre le cheval, qui ne branla pas depuis sa chute; et, pour le consoler, on le reçut dans l'un des carrosses en la place du poète, qui fut bien aise d'être à cheval pour galantiser à la portière où etoit Inezille. Ragotin lui resigna l'epée et l'arme à feu, qu'il se mit sur le corps d'une façon toute martiale. Il allongea les etriers, ajusta la bride, et se prit sans doute mieux que Ragotin à monter sur sa bête. Mais il y avoit quelque sort jeté sur ce malencontreux animal: la selle, mal sanglée, tourna comme à Ragotin, et, ce qui attachoit ses chausses s'etant rompu, le cheval l'emporta quelque temps un pied dans l'etrier, l'autre servant de cinquième jambe au cheval, et les parties de derrière du citoyen de Parnasse fort exposées aux yeux des assistans, ses chausses lui etant tombées sur les jarrets. L'accident de Ragotin n'avoit fait rire personne, à cause de la peur qu'on avoit eue qu'il ne se blessât; mais celui de Roquebrune fut accompagné de grands eclats de risée que l'on fit dans les carrosses. Les cochers en arrêtèrent leurs chevaux pour rire leur soûl, et tous les spectateurs firent une grande huée après Roquebrune, au bruit de laquelle il se sauva dans une maison, laissant le cheval sur sa bonne foi [203]. Mais il en usa mal, car il s'en retourna vers la ville. Ragotin, qui eut peur d'avoir à le payer, se fit descendre de carrosse et alla après; et le poète, qui avoit recouvert ses posterieures, rentra dans un des carrosses, fort embarrassé et embarrassant les autres de l'equipage de guerre de Ragotin, qui eut encore cette troisième disgrâce devant sa maîtresse, par où nous finirons le vingtième chapitre.

[Note 203: ][ (retour) ] Expression proverbiale qu'on appliquoit particulièrement aux chevaux, pour dire qu'on les laissoit en liberté d'aller où ils voudroient.


CHAPITRE XXI

qui peut-être ne sera pas trouvé fort divertissant.

es comediens furent fort bien reçus du maître de la maison, qui etoit honnête homme et des plus considerés du pays. On leur donna deux chambres pour mettre leurs hardes et pour se preparer en liberté à la comedie, qui fut remise à la nuit. On les fit aussi dîner en particulier, et, après dîner, ceux qui voulurent se promener eurent à choisir d'un grand bois et d'un beau jardin. Un jeune conseiller du parlement de Rennes, proche parent du maître de la maison, accosta nos comediens et s'arrêta à faire conversation avec eux, ayant reconnu que le Destin avoit de l'esprit et que les comediennes, outre qu'elles etoient fort belles, etoient capables de dire autre chose que des vers appris par coeur. On parla des choses dont l'on parle d'ordinaire avec des comediens, de pièces de théâtre et de ceux qui les font [204]. Ce jeune conseiller dit entre autres choses que les sujets connus dont on pouvoit faire des pièces regulières avoient tous eté mis en oeuvre, que l'histoire etoit epuisée, et que l'on seroit reduit à la fin à se dispenser de la règle des vingt-quatre heures; que le peuple et la plus grande partie du monde ne sçavoient point à quoi étoient bonnes les règles sevères du théâtre; que l'on prenoit plus de plaisir à voir representer les choses qu'à ouïr des recits; et, cela etant, que l'on pourroit faire des pièces qui seraient fort bien reçues, sans tomber dans les extravagances des Espagnols et sans se gehenner par la rigueur des règles d'Aristote [205]. De la comedie on vint à parler des romans. Le conseiller dit qu'il n'y avoit rien de plus divertissant que quelques romans modernes; que les François seuls en savoient faire de bons, et que les Espagnols avoient le secret de faire de petites histoires, qu'ils appellent Nouvelles, qui sont bien plus à notre usage et plus selon la portée de l'humanité que ces heros imaginaires de l'antiquité, qui sont quelquefois incommodes à force d'être trop honnêtes gens; enfin, que les exemples imitables etoient pour le moins d'aussi grande utilité que ceux que l'on avoit presque peine à concevoir; et il conclut que, si l'on faisoit des nouvelles en françois aussi bien faites que quelques unes de celles de Michel de Cervantes [206], elles auroient cours autant que les romans heroïques [207]. Roquebrune ne fut pas de cet avis. Il dit fort absolument qu'il n'y avoit point de plaisir à lire des romans s'ils n'etoient composés d'aventures de princes, et encore de grands princes, et que, par cette raison-là, l'Astrée ne lui avoit plu qu'en quelques endroits [208]. «Et dans quelles histoires trouveroit-on assez de rois et d'empereurs pour vous faire des romans nouveaux? lui repartit le conseiller.--Il en faudroit faire, dit Roquebrune, comme dans les romans tout à fait fabuleux et qui n'ont aucun fondement dans l'histoire.--Je vois bien, repartit le conseiller, que le livre de Dom Quichotte n'est pas trop bien avec vous.--- C'est le plus sot livre que j'aie jamais vu, reprit Roquebrune, quoiqu'il plaise à quantité de gens d'esprit.--Prenez garde, dit le Destin, qu'il ne vous deplaise par votre faute plutôt que par la sienne». Roquebrune n'eût pas manqué de repartie s'il eût ouï ce qu'avoit dit le Destin; mais il etoit occupé à conter ses prouesses à quelques dames qui s'etoient approchées des comediennes, auxquelles il ne promettoit pas moins que de faire un roman en cinq parties, chacune de dix volumes, qui effaceroit les Cassandres, Cleopâtre, Polexandre et Cyrus [209], quoique ce dernier ait le surnom de Grand, aussi bien que le fils de Pepin.

[Note 204: ][ (retour) ] Cette courte discussion sur les pièces de théâtre et les romans n'est-elle point un ressouvenir de Cervantes, qui a également mis dans son Don Quichotte des entretiens fort remarquables entre le chanoine et don Quichotte, et entre le curé et le barbier, sur le roman chevaleresque et les pièces de théâtre (IIe part.)?

[Note 205: ][ (retour) ] Cela, du reste, avoit déjà été fait ou tenté avec plus ou moins de bonheur, et pas aussi rarement qu'on le croit; mais, au moment où écrivoit Scarron, ces règles étoient dans toute leur puissance, quoiqu'elles ne l'aient jamais beaucoup gêné lui-même. Dans notre vieux théâtre, il n'étoit guère question des unités de temps et de lieu, qu'on s'est long-temps obstiné à regarder comme des règles imposées par Aristote. En 1597, Pierre de Laudun d'Aigaliers, dans sa Poétique, argumente en forme contre les vingt-quatre heures, et F. Ogier fait de même, en 1628, dans la préface du Tyr et Sidon de Schelandre. En 1625, Mairet, en tête de Silvanire, ne plaidoit que fort timidement encore pour les deux unités, se bornant à en prouver la convenance, sans vouloir en imposer la domination absolue. Lui-même attachoit si peu d'importance réelle à ce demi-manifeste, qu'il fut loin de les observer toujours. Mais, un jour, Chapelain, le grand arbitre du goût, se plaignant devant Richelieu des difficultés que la règle des vingt-quatre heures avoit à s'établir, on décida, sous l'inspiration du cardinal, tyran dans les lettres comme dans la politique, qu'elle auroit désormais force de loi. On a dit et répété,--de sorte que cette assertion est devenue un lieu commun littéraire,--que la Sophonisbe de Mairet (1629) est la première où elle fut observée; mais, en y regardant de près, on arrive à concevoir au moins quelques doutes, et, pour l'unité de lieu, elle n'y est certainement pas encore. Il seroit plus juste de substituer à la Sophonisbe l'Amour tyrannique de Scudéry. Ces lois arbitraires furent assez long-temps à s'établir, même après la décision de Richelieu, comme on peut le voir, pour l'unité de lieu, par plusieurs pièces de Rotrou, par le Ravissement de Proserpine, de Claveret (1639), le Jugement de Pâris, de Sallebray (1639), etc.;--pour l'unité de temps, par les batailles en forme que lui livrèrent Claveret, dans son Traité de la disposition du poème dramatique; Durval, dans la préface de sa Panthée (1638), etc. En outre, on peut facilement trouver dans notre ancien théâtre des exemples nombreux de toutes les formes du drame moderne alliées à toutes les licences anti-aristotéliques. Nous renvoyons le lecteur curieux d'étudier cette question à un travail étendu que nous publierons prochainement sur les Origines du drame moderne V. aussi Rom. com., 3e part., ch. 13, à la fin.

[Note 206: ][ (retour) ] Les Nouvelles de Cervantes avoient été traduites et publiées pour la première fois probablement en 1615 (le privilége est de novembre 1614),--les six premières par Rosset, et les six autres par d'Audiguier. Pour donner une idée de la vogue des romans espagnols et de la rapidité avec laquelle on les traduisoit pour satisfaire à l'avide curiosité des lecteurs françois, j'ajouterai que la première édition espagnole de Persilès et Sigismonde est de 1617, et que le privilége pour la traduction françoise est de la même année.

[Note 207: ][ (retour) ] C'est ce que Scarron lui-même a essayé, et souvent avec succès, dans les histoires tirées de l'espagnol qu'il fait raconter aux personnages de son roman, et dans ses Nouvelles tragi-comiques, qu'il avoit peut-être composées ou traduites avec l'intention de les encadrer également dans un récit de plus longue haleine. On voit que ce genre de travail n'étoit pas seulement chez Scarron le résultat d'un goût naturel et instinctif, mais aussi celui de la réflexion. D'autres écrivains, au XVIIe siècle, ont également essayé, avec plus ou moins de succès, de remplacer le roman héroïque par la nouvelle bourgeoise et familière (V. notre Notice en tête du volume).

[Note 208: ][ (retour) ] Contrairement, en effet, aux Cyrus, aux Polexandre, etc., l'Astrée retraçoit surtout des aventures de bergers: de sorte qu'à la rigueur il se rattachoit en quelque point, par le sujet, sinon par le ton, au roman familier et bourgeois. Il est vrai qu'en réalité les bergers qu'il met en scène n'étoient point de ces bergers nécessiteux «qui, pour gagner leur vie, conduisent les troupeaux aux pâturages», mais plutôt de vrais gentilshommes, qui n'avoient pris cette condition «que pour vivre plus doucement et sans contrainte.» (Préface de l'Astrée.) Il y a aussi des chevaliers, des hommes du monde, des princesses sous la figure de nymphes, comme Lindamor, Bélisard, Galathée.

[Note 209: ][ (retour) ] Cassandre et Cléopâtre sont des romans de La Calprenède, dont le premier a 10 volumes in-8, et le second 12 tomes en 23 volumes. C'est de la Cléopâtre que madame de Sévigné écrivoit à madame de Grignan, le 5 juillet 1671, qu'elle s'y laissoit «prendre comme à de la glu», et que cette lecture l'entraînoit «comme une petite fille.» Le Cyrus de Mlle de Scudéry ne dépassait pas dix in-octavo. Le Polexandre de Gomberville est le moins long. Scarron s'est déjà moqué de la longueur de ces romans, et Boileau a fait de même, dans son dialogue des Héros de romans.

Cependant le conseiller disoit à Destin et aux comediennes qu'il avoit essayé de faire des nouvelles à l'imitation des Espagnols, et qu'il leur en vouloit communiquer quelques unes. Inezilla prit la parole, et dit en françois qui tenoit plus du gascon que de l'espagnol, que son premier mari avoit eu la reputation de bien ecrire dans la cour d'Espagne; qu'il avoit composé quantité de nouvelles qui y avoient eté bien reçues, et qu'elle en avoit encore d'ecrites à la main qui reussiroient en françois si elles etoient bien traduites. Le conseiller etoit fort curieux de cette sorte de livres; il temoigna à l'Espagnole qu'elle lui feroit un extrême plaisir de lui en donner la lecture, ce qu'elle lui accorda fort civilement. «Et même, ajouta-t-elle, je pense en sçavoir autant que personne du monde; et, comme quelques femmes de notre nation se mêlent d'en faire, et des vers aussi [210], j'ai voulu l'essayer comme les autres, et je vous en puis montrer quelques unes de ma façon.» Roquebrune s'offrit temerairement, selon sa coutume, à les mettre en françois. Inezilla, qui etoit peut-être la plus deliée Espagnole qui jamais ait passé les Pyrenées pour venir en France, lui repondit que ce n'etoit pas assez de bien sçavoir le françois, qu'il falloit sçavoir egalement l'espagnol, et qu'elle ne feroit point difficulté de lui donner de ses nouvelles à traduire quand elle sçauroit assez de françois pour juger s'il en etoit capable. La Rancune, qui n'avoit point encore parlé, dit qu'il n'en falloit point douter, puisqu'il avoit eté correcteur d'imprimerie. Il n'eut pas plutôt lâché la parole qu'il se ressouvint que Roquebrune lui avoit prêté de l'argent. Il ne le poussa donc point selon sa coutume, le voyant dejà tout defait de ce qu'il avoit dit, et avouant avec grande confusion qu'il avoit veritablement corrigé quelque temps, chez les imprimeurs [211], mais que ce n'avoit eté que ses propres ouvrages. Mademoiselle de l'Etoile dit alors à la dona Inezilla que, puisqu'elle sçavoit tant d'historiettes, elle l'importuneroit souvent de lui en conter. L'Espagnole s'y offrit à l'heure même. On la prit au mot; tous ceux de la compagnie se mirent à l'entour d'elle, et alors elle commença une histoire, non pas du tout dans les termes que vous l'allez lire dans le suivant chapitre, mais pourtant assez intelligiblement pour faire voir qu'elle avoit bien de l'esprit en espagnol, puisqu'elle en faisoit beaucoup paroître en une langue dont elle ne sçavoit pas les beautés.

[Note 210: ][ (retour) ] Il n'y a pas beaucoup de ces femmes dont l'histoire littéraire ait conservé les noms. Voici les plus célèbres qui eussent paru jusqu'à cette époque: Mariana de Carbajal y Saavedra avoit publié, en 1633, huit Nouvelles amusantes; Maria de Zayas donna au public, en 1637 et 1647, deux recueils, dont l'un intitulé Contes, et l'autre Bals (Saraos). Pour la poésie, les seuls noms à peu près qu'on puisse indiquer, après celui de sainte Thérèse, sont ceux de Narvaëz et de dona Christovalina, qu'on trouve citées dans les Fleurs des plus fameux poètes de l'Espagne (1605), par P. Espinosa. Ajoutons-y deux Portugaises: Violante del Cielo, qui publia ses Rimes en 1646, et Bernarda Ferreira, auteur de l'Espagne délivrée, sorte de poème épique, dont la première partie avoit paru en 1618.

[Note 211: ][ (retour) ] On ne voit pas trop, en somme, ce que cet aveu avoit d'humiliant. Roquebrune auroit pu penser, pour se consoler, que Lascaris, Etienne Dolet, Juste-Lipse, Erasme, Mélanchton, Scaliger, et d'autres non moins célèbres, avoient fait ce métier avant lui; mais c'étoit là une ressource à laquelle avoient souvent recours, pour vivre, les pauvres écrivains et les poètes crottés. «Pour le jour, lit-on dans l'Histoire du poète Sibus, il le passoit ou à porter ses ouvrages au tiers et au quart, ou à corriger les fautes dans une imprimerie.» (Rec. en prose de Sercy, 2e vol.) C'est pour cela que le glorieux Roquebrune est honteux de la révélation de la Rancune.


CHAPITRE XXII.

A trompeur trompeur et demi [212].

ne jeune dame de Tolède, nommée Victoria, de l'ancienne maison de Portocarrero [213], s'etoit retirée en une maison qu'elle avoit sur les bords du Tage, à demi-lieue de Tolède, en l'absence de son frère, qui etoit capitaine de cavalerie dans les Pays-Bas. Elle etoit demeurée veuve, à l'âge de dix-sept ans, d'un vieil gentilhomme qui s'etoit enrichi aux Indes [214], et qui, s'etant perdu en mer six mois après son mariage, avoit laissé beaucoup de bien à sa femme. Cette belle veuve, depuis la mort de son mari, s'etoit retirée auprès de son frère, et y avoit vecu d'une façon si approuvée de tout le monde, qu'à l'âge de vingt ans les mères la proposoient à leurs filles comme un exemple, les maris à leurs femmes, et les galans à leurs desirs, comme une conquête digne de leur merite. Mais, si sa vie retirée avoit refroidi l'amour de plusieurs, elle avoit, d'un autre côté, augmenté l'estime que tout le monde avoit pour elle. Elle goûtoit en liberté les plaisirs de la campagne dans cette maison des champs, quand, un matin, ses bergers lui amenèrent deux hommes qu'ils avoient trouvés dépouillés de tous leurs habits et attachés à des arbres où ils avoient passé la nuit. On leur avoit donné à chacun une mechante cape de berger pour se couvrir, et ce fut en ce bel equipage-là qu'ils parurent devant la belle Victoria. La pauvreté de leur habit ne lui cacha point la riche mine du plus jeune, qui lui fit un compliment en honnête homme, et lui dit qu'il etoit un gentilhomme de Cordoue appelé dom Lopez de Gongora; qu'il venoit de Seville, et qu'allant à Madrid pour des affaires d'importance et s'etant amusé à jouer à une demi-journée de Tolède, où il avoit dîné le jour auparavant, que la nuit l'avoit surpris; qu'il s'etoit endormi, et son valet aussi, en attendant un muletier qui etoit demeuré derrière, et que des voleurs, l'ayant trouvé comme il dormoit, l'avoient lié à un arbre, et son valet aussi, après les avoir depouillés jusqu'à la chemise. Victoria ne douta point de la verité de ses paroles: sa bonne mine parloit en sa faveur, et il y avoit toujours de la generosité à secourir un etranger reduit à une si fâcheuse necessité. Il se rencontra heureusement que, parmi les hardes que son frère lui avoit laissées en garde, il y avoit quelques habits: car les Espagnols ne quittent point leurs vieux habits pour jamais quand ils en prennent de neufs [215]. On choisit le plus beau et le mieux fait à la taille du maître, et le valet fut aussi revêtu de ce que l'on put trouver sur-le-champ de plus propre pour lui. L'heure du dîner etant venue, cet etranger, que Victoria fit manger à sa table, parut à ses yeux si bien fait et l'entretint avec tant d'esprit, qu'elle crut que l'assistance qu'elle lui rendoit ne pouvoit jamais être mieux employée. Ils furent ensemble le reste du jour, et se plurent tellement l'un à l'autre que la nuit même ils en dormirent moins qu'ils n'avoient accoutumé. L'etranger voulut envoyer son valet à Madrid querir de l'argent et faire faire des habits, ou du moins il en fit semblant; la belle veuve ne le voulut pas permettre, et lui en promit pour achever son voyage. Il lui parla d'amour dès le jour même, et elle l'ecouta favorablement. Enfin, en quinze jours, la commodité du lieu, le merite egal en ces deux jeunes personnes, quantité de sermens d'un côté, trop de franchise et de credulité de l'autre, une promesse de mariage offerte et la foi reciproquement donnée en presence d'un vieil ecuyer et d'une suivante de Victoria, lui firent faire une faute dont jamais on ne l'eût crue capable, et mirent ce bienheureux etranger en possession de la plus belle dame de Tolède. Huit jours durant, ce ne fut que feu et flammes entre les jeunes amans. Il fallut se separer: ce ne furent que larmes. Victoria eût eu droit de le retenir; mais, l'etranger lui ayant fait valoir qu'il laissoit perdre une affaire de grande importance pour l'amour d'elle, lui protestant que le gain qu'il avoit fait de son coeur lui faisoit negliger celui d'un procès qu'il avoit à Madrid, et même ses pretentions de la Cour, elle fut la première à hâter son départ, ne l'aimant pas assez aveuglement pour preferer le plaisir d'être avec lui à son avancement. Elle fit faire des habits à Tolède pour lui et pour son valet, et lui donna de l'argent autant qu'il en voulut. Il partit pour Madrid monté sur une bonne mule, et son valet sur une autre, la pauvre dame veritablement accablée de douleur quand il partit, et lui, s'il ne fut pas beaucoup affligé, le contrefaisant avec la plus grande hypocrisie du monde. Le jour même qu'il partit, une servante, faisant la chambre où il avoit couché, trouva une boîte de portrait enveloppée dans une lettre. Elle porta le tout à sa maîtresse, qui vit dans la boîte un visage parfaitement beau et fort jeune, et lut dans la lettre ces paroles, ou d'autres qui voulaient dire la même chose:

[Note 212: ][ (retour) ] Traduit de la deuxième nouvelle des Alivios de Cassandra, de don Alonzo Castillo Solorzano, intitulée: A un engano otro mayor. V. notre Notice.

[Note 213: ][ (retour) ] La maison de Portocarrero, une des plus considérables d'Espagne, s'étoit divisée en plusieurs branches importantes, sur lesquelles on peut consulter le Dict. généal. de La Chesnaie des Bois, et le Nobiliario genealogico de Espana de Haro (2e vol.).

[Note 214: ][ (retour) ] C'est-à-dire en Amérique, car on sait que, lorsque Christophe Colomb découvrit ce continent, il le prit d'abord pour une prolongation des Indes, et que l'usage subsista long-temps de confondre ces deux noms. Scarron, ici, a probablement en vue le Mexique ou le Pérou, qui étoient des possessions espagnoles.

[Note 215: ][ (retour) ] A cause, probablement, de l'habitude où sont beaucoup de peuples méridionaux, les Italiens aussi bien que les Espagnols, de garder long-temps leurs domestiques et de ne s'en point séparer, même quand l'âge les a rendus impropres au service, ce qui leur fournit un usage tout prêt pour leurs vieux habits.

Monsieur mon cousin,

Je vous envoie le portrait de la belle Elvire de Silva. Quand vous la verrez, vous la trouverez encore plus belle que le peintre ne l'a sçu faire. Dom Pedro de Silva, son père, vous attend avec impatience. Les articles de votre mariage sont tels que vous les avez souhaités, et ils vous sont fort avantageux, à ce qu'il me semble. Tout cela vaut bien la peine que vous hâtiez votre voyage.

De Madrid, ce, etc.

Dom Antoine de Ribera.

La lettre s'adressoit à Fernand de Ribera, à Seville. Representez-vous, je vous prie, l'etonnement de Victoria à la lecture d'une telle lettre, qui, selon toutes les apparences du monde, ne pouvoit être ecrite à un autre qu'à son Lopez de Gongora. Elle voyoit, mais trop tard, que cet etranger qu'elle avoit si fort obligé, et si vite, lui avoit deguisé son nom; et, par ce deguisement-là, elle devoit être toute assurée de son infidelité. La beauté de la dame du portrait ne la devoit pas moins mettre en peine, et ce mariage dont les articles etoient dejà passés achevoit de la desesperer. Jamais personne ne s'affligea tant; ses soupirs la pensèrent suffoquer, et elle pleura jusqu'à s'en faire mal à la tête. «Miserable que je suis! disoit-elle quelquefois en elle-même, et quelquefois aussi devant son vieil ecuyer et sa suivante, qui avoient eté temoins de son mariage; ai-je eté si long-temps sage pour faire une faute irreparable! et devois-je refuser tant de personnes de condition de ma connoissance qui se fussent estimés heureux de me posseder, pour me donner à un inconnu, qui se moque peut-être de moi après m'avoir rendue malheureuse pour toute ma vie! Que dira-t-on dans Tolède, et que dira-t-on dans toute l'Espagne? Un jeune homme lâche et trompeur sera-t-il discret? Devois-je lui temoigner que je l'aimois devant que de sçavoir si j'en etois aimée? M'auroit-il caché son nom s'il avoit eté sincère, et dois-je esperer, après cela, qu'il cache les avantages qu'il a sur moi? Que ne fera point mon frère contre moi, après ce que j'ai fait moi-même? et de quoi lui sert l'honneur qu'il acquiert en Flandre, tandis que je le deshonore en Espagne? Non, non, Victoria, il faut tout entreprendre, puisque nous avons tout oublié; mais, devant que d'en venir à la vengeance et aux derniers remèdes, il faut, essayer de gagner par adresse ce que nous avons mal conservé par imprudence. Il sera toujours assez à temps de se perdre quand il n'y aura plus rien à esperer.»

Victoria avoit l'esprit bien fort, d'être capable de prendre sitôt une bonne resolution dans une si mauvaise affaire. Son vieil ecuyer et sa suivante la voulurent conseiller. Elle leur dit qu'elle sçavoit bien tout ce qu'on lui pouvoit dire, mais qu'il n'etoit plus question que d'agir. Dès le jour même, un chariot et une charrette furent chargés de meubles et de tapisseries, et Victoria, faisant courir le bruit parmi ses domestiques qu'il falloit qu'elle allât à la cour pour les affaires pressantes de son frère, elle monta en carrosse avec son ecuyer et sa suivante, prit le chemin de Madrid et se fit suivre par son bagage. Aussitôt qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du logis de dom Pedro de Silva, et, l'ayant appris, elle en loua un dans le même quartier. Son vieil ecuyer avoit nom Rodrigue Santillane; il avoit eté nourri jeune par le père de Victoria, et il aimoit sa maîtresse comme si elle eût eté sa fille. Ayant force habitudes dans Madrid, où il avoit passé sa jeunesse, il sçut en peu de temps que la fille de dom Pedro de Silva se marioit à un gentilhomme de Seville, qu'on appeloit Fernand de Ribera; qu'un de ses cousins, de même nom que lui, avoit fait ce mariage, et que dom Pedro songeoit dejà aux personnes qu'il mettroit auprès de sa fille. Dès le lendemain, Rodrigue Santillane, honnêtement vêtu, Victoria, habillée en veuve de mediocre condition, et Beatris, sa suivante, faisant le personnage de sa belle-mère, femme de Rodrigue, allèrent chez dom Pedro et demandèrent à lui parler. Dom Pedro les reçut fort civilement, et Rodrigue lui dit avec beaucoup d'assurance, qu'il etoit un pauvre gentilhomme des montagnes de Tolède; qu'il avoit eu une fille unique de sa première femme, qui etoit Victoria, dont le mari etoit mort depuis peu à Seville où il demeuroit; et que, voyant sa fille veuve avec peu de bien, il l'avoit amenée à la cour pour lui chercher condition; qu'ayant ouï parler de lui et de sa fille qu'il etoit prêt de marier, il avoit cru lui faire plaisir en lui venant offrir une jeune veuve très propre à servir de duegna à la nouvelle mariée, et ajouta que le merite de sa fille le rendoit hardi à la lui offrir, et qu'il en seroit pour le moins aussi satisfait qu'il l'avoit pu être de sa bonne mine. Devant que d'aller plus avant, il faut que j'apprenne à ceux qui ne le sçavent pas que les dames en Espagne ont des duegnas auprès d'elles, et ces duegnas sont à peu près la même chose que les gouvernantes ou dames d'honneur que nous voyons auprès des femmes de grand condition. Il faut que je dise encore que ces duegnas ou duègnes sont animaux rigides et fâcheux, aussi redoutés pour le moins que des belles-mères [216]. Rodrigue joua si bien son personnage, et Victoria, belle comme elle etoit, parut, en son habit simple, si agreable et de si bon augure aux yeux de dom Pedro de Silva, qu'il la retint à l'heure même pour sa fille. Il offrit même à Rodrigue et à sa femme place dans sa maison. Rodrigue s'en excusa, et lui dit qu'il avoit quelques raisons pour ne recevoir pas l'honneur qu'il lui vouloit faire; mais que, logeant dans le même quartier, il seroit prêt à lui rendre service toutes les fois qu'il le voudroit employer.

[Note 216: ][ (retour) ] Cette boutade satirique a une signification particulière sous la plume de Scarron, qui n'avoit pas eu à se louer de sa propre belle-mère, Françoise de Plaix, dans ses rapports de famille, pas plus que dans ses affaires d'intérêt: V. Factum, ou Requête, ou tout ce qu'il vous plaira, en tête de la 3e part. de ses vers burlesques. Aussi ne l'a-t-il point ménagée. Les traits contre les belles-mères abondent dans ses oeuvres.

Elle fit, et n'y gagna guère,

Des plaintes dont le seul récit,

A ce que sa servante a dit,

Toucheroit une belle-mère,

dit-il dans son ode burlesque sur Léandre et Héro. Il a également semé les allusions dans une foule d'autres pièces, (A. M. du Laurant, Recommandat.--Impréc. contre celui qui a pris son Juvén., etc.)

Voilà donc Victoria dans la maison de dom Pedro, fort aimée de lui et de sa fille Elvire, et fort enviée de tous les valets. Dom Antoine de Ribera, qui avoit fait le mariage de son infidèle cousin avec la fille de dom Pedro de Silva, lui venoit souvent dire que son cousin etoit en chemin et qu'il lui avoit ecrit en partant de Seville; et cependant ce cousin ne venoit point. Cela le mettoit bien en peine. Dom Pedro et sa fille ne sçavoient qu'en penser, et Victoria y prenoit encore plus de part. Dom Fernand n'avoit garde de venir si vite: le jour même qu'il partit de chez Victoria, Dieu le punit de sa perfidie. En arrivant à Illescas, un chien qui sortit d'une maison à l'improviste fit peur à son mulet, qui lui froissa une jambe contre une muraille et le jeta par terre. Dom Fernand se demit une cuisse, et se trouva si mal de sa chute qu'il ne put passer outre. Il fut sept ou huit jours entre les mains des medecins et chirurgiens du pays, qui n'etoient pas des meilleurs, et, son mal devenant tous les jours plus dangereux, il fit sçavoir à son cousin son infortune, et le pria de lui envoyer un brancard. A cette nouvelle, on s'affligea de sa chute et on se rejouit de ce que l'on sçavoit enfin ce qu'il etoit devenu. Victoria, qui l'aimoit encore, en fut fort inquietée. Don Antoine envoya querir don Fernand. Il fut amené à Madrid, où, tandis que l'on fit des habits pour lui et pour son train, qui fut fort magnifique (car il etoit aîné de sa maison et fort riche), les chirurgiens de Madrid, plus habiles que ceux d'Illescas, le guerirent parfaitement. Dom Pedro de Silva et sa fille Elvire furent avertis du jour, que dom Antoine de Ribera leur devoit amener son cousin dom Fernand. Il y a apparence que la jeune Elvire ne se negligea pas et que Victoria ne fut pas sans emotion. Elle vit entrer son infidèle paré comme un nouveau marié, et, s'il lui avoit plu mal vêtu et mal en ordre, elle le trouva l'homme du monde de la meilleure mine en ses habits de noces. Dom Pedro n'en fut pas moins satisfait, et sa fille eût eté bien difficile si elle y eût trouvé quelque chose à redire. Tous les domestiques regardèrent le serviteur de leur jeune maîtresse de toute la grandeur de leurs yeux, et tout le monde de la maison en eut le coeur epanoui, à la reserve de Victoria, qui sans doute l'eut bien serré. Dom Fernand fut charmé de la beauté d'Elvire, et avoua à son cousin qu'elle etoit encore plus belle que son portrait. Il lui fit ses premiers complimens en homme d'esprit, et, parlant à elle et à son père, s'abstint le plus qu'il put de toutes les sottises que dit ordinairement à un beau-père et à une maîtresse un homme qui demande à se marier. Dom Pedro de Silva s'enferma dans un cabinet avec les deux cousins et avec un homme d'affaires pour ajouter quelque chose qui manquoit aux articles. Cependant Elvire demeura dans la chambre environnée de toutes ses femmes, qui se rejouissoient devant elle de la bonne mine de son serviteur. La seule Victoria demeura froide et serieuse dans les emportemens des autres. Elvire le remarqua et la tira à part pour lui dire qu'elle s'etonnoit de ce qu'elle ne lui disoit rien de l'heureux choix que son père avoit fait d'un gendre qui paroissoit avoir tant de merite, et ajouta qu'au moins par flatterie ou par civilité elle lui en devoit dire quelque chose. «Madame, lui dit Victoria, ce qui paroît de votre serviteur est si fort à son avantage qu'il n'est point necessaire de vous le louer. Ma froideur, que vous avez remarquée, ne vient point d'indifference; et je serois indigne des bontés que vous avez pour moi, si je ne prenois part en tout ce qui vous touche. Je me serois donc rejouie de votre mariage, aussi bien que les autres, si je connoissois moins celui qui doit être votre mari. Le mien etoit de Seville, et sa maison n'etoit pas eloignée de celle du père de votre serviteur. Il est de bonne maison, il est riche, il est bien fait, et je veux croire qu'il a de l'esprit; enfin, il est digne de vous. Mais vous meritez l'affection toute entière d'un homme, et il ne vous peut donner ce qu'il n'a pas. Je m'empêcherois bien de vous dire des choses qui peuvent vous deplaire; mais, je ne m'acquitterois pas de tout ce que je vous dois si je ne vous decouvrois tout ce que je sçais de dom Fernand, en une affaire d'où depend le bonheur ou le malheur de votre vie.» Elvire fut fort etonnée de ce que lui dit sa gouvernante; elle la pria de ne differer pas davantage à lui eclaircir les doutes qu'elle lui avoit mis dans l'esprit. Victoria lui dit que cela ne se pouvoit dire devant ses servantes, ni en peu de paroles. Elvire feignit d'avoir affaire en sa chambre, où Victoria lui dit, aussitôt qu'elle se vit seule avec elle, que Fernand de Ribera etoit amoureux à Seville d'une Lucrèce de Monsalve, demoiselle fort aimable, quoique fort pauvre; qu'il en avoit trois enfans sous promesse de mariage; que, du vivant du père de Ribera, la chose avoit eté tenue secrète, et qu'après sa mort, Lucrèce lui ayant demandé l'accomplissement de sa promesse, il s'etoit extrêmement refroidi; qu'elle avoit remis cette affaire entre les mains de deux gentilshommes de ses parens; que cela avoit fait grand eclat dans Seville, et que dom Fernand s'en etoit absenté quelque temps, par le conseil de ses amis, pour eviter les parens de cette Lucrèce, qui le cherchoient partout pour le tuer. Elle ajouta que l'affaire etoit en cet etat-là quand elle quitta Seville, il y avoit un mois, et que le bruit couroit en même temps que dom Fernand alloit se marier à Madrid. Elvire ne put s'empêcher de lui demander si cette Lucrèce etoit fort belle. Victoria lui dit qu'il ne lui manquoit que du bien, et la laissa fort rêveuse et faisant dessein d'informer promptement son père de ce qu'elle venoit d'apprendre. On la vint appeler en même temps pour revenir trouver son serviteur, qui avoit achevé avec son père ce qui les avoit fait retirer en particulier. Elvire s'y en alla, et cependant Victoria demeura dans l'antichambre, où elle vit entrer ce même valet qui accompagnoit son infidèle quand elle le reçut si genereusement en sa maison auprès de Tolède. Ce valet apportoit à son maître un paquet de lettres qu'on lui avoit donné à la poste de Seville. Il ne put reconnoître Victoria, que la coiffure de veuve avoit fort deguisée. Il la pria de le faire parler à son maître pour lui donner ses lettres. Elle lui dit qu'il ne lui pourroit parler de long-temps, mais que, s'il lui vouloit confier son paquet, elle iroit le lui porter quand on pourroit parler à lui. Le valet n'en fit point de difficulté, et, lui ayant mis son paquet entre les mains, s'en retourna où il avoit affaire. Victoria, qui n'avoit rien à negliger, monta dans sa chambre, ouvrit le paquet, et, en moins de rien, le referma, y ajoutant une lettre qu'elle ecrivit à la hate. Cependant les deux cousins achevèrent leur visite. Elvire vit le paquet de dom Fernand entre les mains de sa gouvernante, et lui demanda ce que c'etoit. Victoria lui dit indifferemment que le valet de dom Fernand le lui avoit donné pour le rendre à son maître, et qu'elle alloit envoyer après, parcequ'elle ne s'etoit point trouvée quand il etoit sorti. Elvire lui dit qu'il n'y avoit point de danger de l'ouvrir, et que l'on y trouveroit peut-être quelque chose de l'affaire qu'elle lui avoit apprise. Victoria, qui ne demandoit pas autre chose, l'ouvrit encore une fois. Elvire en regarda toutes les lettres, et ne manqua pas de s'arrêter sur celle qu'elle vit ecrite en lettre de femme qui s'adressoit à Fernand de Ribera à Madrid. Voici ce qu'elle y lut:

otre absence et la nouvelle que j'ai apprise que l'on vous marioit à la cour vous feront bientôt perdre une personne qui vous aime plus que sa vie, si vous ne venez bientôt la desabuser, et accomplir ce que vous ne pouvez differer ou lui refuser sans une froideur ou une trahison manifeste. Si ce que l'on dit de vous est veritable, et si vous ne songez plus que vous ne faites en moi et en nos enfans, au moins devriez-vous songer à votre vie, que mes cousins sçauront bien vous faire perdre quand vous me reduirez à les en prier, puisqu'ils ne vous la laissent qu'à ma prière.

De Seville

LUCRÈCE DE MONSALVE.

Elvire ne douta plus de tout ce que lui avoit dit sa gouvernante, après la lecture de cette lettre. Elle la fit voir à son père, qui ne put assez s'etonner qu'un gentilhomme de condition fût assez lâche pour manquer de fidelité à une demoiselle qui le valoit bien et de qui il avoit eu des enfans. A l'heure même il alla s'en informer plus amplement d'un gentilhomme de Seville de ses grands amis, par lequel il avoit dejà eté instruit du bien et des affaires de dom Fernand. A peine fut-il sorti que dom Fernand vint demander ses lettres, suivi de son valet, qui lui avoit dit que la gouvernante de sa maîtresse s'etoit chargée de les lui rendre. Il trouva Elvire dans la salle, et lui dit qu'encore que deux visites lui fussent pardonnables dans les termes où il etoit avec elle, qu'il ne venoit pas tant pour la voir que pour demander ses lettres, que son valet avoit laissées à sa gouvernante. Elvire lui repondit qu'elle les lui avoit prises, qu'elle avoit eu la curiosité d'ouvrir le paquet, ne doutant point qu'un homme de son âge n'eût quelque attachement de galanterie dans une grande ville comme Seville, et que si sa curiosité ne l'avoit pas beaucoup satisfaite, qu'elle lui avoit appris, en recompense, que ceux qui se marioient ensemble devant que de se connoître hasardoient beaucoup. Elle ajouta ensuite qu'elle ne vouloit pas lui retarder davantage le plaisir de lire ses lettres, les lui remit entre les mains, et, lui faisant la reverence, le quitta sans attendre reponse. Dom Fernand demeura fort etonné de ce qu'il entendit dire à sa maîtresse. Il lut la lettre supposée, et vit bien que l'on vouloit troubler son mariage par une fourbe. Il s'adressa à Victoria, qui etoit demeurée dans la salle, et lui dit, sans s'arrêter beaucoup à son visage, que quelque rival ou quelque personne malicieuse avoit supposé la lettre qu'il venoit de lire. «Moi une femme dans Seville! s'ecrioit-il tout etonné; moi des enfans! Ah! si ce n'est la plus impudente imposture du monde, je veux qu'on me coupe la tête!» Victoria lui dit qu'il pouvoit bien être innocent, mais que sa maîtresse ne pouvoit moins faire que de s'en eclaircir, et que très assurement le mariage ne passeroit pas outre que dom Pedro ne fût assuré par un gentilhomme de Seville de ses amis, qu'il etoit allé chercher exprès, que ce pretendu intrigue fût supposé [217]. «C'est ce que je souhaite, lui repondit dom Fernand, et, s'il y a seulement dans Seville une dame qui ait nom Lucrèce de Monsalve, je veux ne passer jamais pour un homme d'honneur! Et je vous prie, continua-t-il, si vous êtes bien dans l'esprit d'Elvire, comme je n'en doute pas, de me l'avouer, afin que je vous conjure de me rendre de bons offices auprès d'elle.--Je crois, sans vanité, lui repondit Victoria, qu'elle ne fera pas pour un autre ce qu'elle m'aura refusé; mais je connois aussi son humeur: on ne l'apaise pas aisement quand elle se croit desobligée; et, comme toute l'esperance de ma fortune n'est fondée que sur la bonne volonté qu'elle a pour moi, je n'irai pas lui manquer de complaisance pour en avoir trop pour vous, et hasarder de me mettre mal auprès d'elle en tâchant de lui ôter la mauvaise opinion qu'elle a de votre sincerité. Je suis pauvre, ajouta-t-elle, et c'est à moi beaucoup perdre que de ne gagner pas. Si ce qu'elle m'a promis pour me remarier m'alloit manquer, je serois veuve toute ma vie, quoique, jeune comme je suis, je puisse encore plaire à quelque honnête homme. Mais on dit bien vrai, que sans argent...» Elle alloit enfiler un long prône de gouvernante, car pour la bien contrefaire il falloit parler beaucoup; mais dom Fernand lui dit en l'interrompant: «Rendez-moi le service que je vous demande, et je vous mettrai en etat de vous pouvoir passer des recompenses de votre maîtresse; et, pour vous montrer, ajouta-t-il, que je vous veux donner autre chose que des paroles, donnez-moi du papier et de l'encre, et je vous ferai une promesse de ce que vous voudrez.--Jesus! Monsieur, lui dit la fausse gouvernante, la parole d'un honnête homme suffit; mais, pour vous plaire, je m'en vais querir ce que vous demandez.» Elle revint avec ce qu'il falloit pour faire une promesse de plus de cent millions d'or, et dom Fernand fut si galant homme, ou plutôt il avoit la possession d'Elvire tellement à coeur, qu'il lui ecrivit son nom en blanc, dans une feuille de papier, pour l'obliger par cette confiance à le servir de bonne façon. Voilà Victoria sur les nues; elle promit des merveilles à dom Fernand, et lui dit qu'elle vouloit être la plus malheureuse du monde si elle n'alloit travailler en cette affaire comme pour elle-même, et elle ne mentoit pas. Dom Fernand la quitta rempli d'esperance, et Rodrigue Santillane, son ecuyer, qui passoit pour son père, l'etant venu voir pour apprendre ce qu'elle avoit avancé pour son dessein, elle lui en rendit compte et lui montra le blanc signé, dont il loua Dieu avec elle, et lui fit remarquer que tout sembloit contribuer à sa satisfaction. Pour ne point perdre de temps, il s'en retourna à son logis, que Victoria avoit loué auprès de celui de dom Pedro, comme je vous ai dejà dit; et là il ecrivit au dessus du seing de dom Fernand, une promesse de mariage, attestée de temoins et datée du temps que Victoria reçut cet infidèle dans sa maison des champs. Il ecrivoit aussi bien qu'homme qui fût en Espagne, et avoit si bien etudié la lettre de dom Fernand sur des vers qu'il avoit ecrits de sa main et qu'il avoit laissés à Victoria, que dom Fernand même s'y fût trompé.

[Note 217: ][ (retour) ] On faisoit quelquefois ce mot du masculin au XVIIe siècle. (V. le Dict. de Furetière.)

Dom Pedro de Silva ne trouva point le gentilhomme qu'il etoit allé chercher pour s'informer du mariage de dom Fernand; il lui laissa un billet en son logis et revint au sien, où, le soir même, Elvire ouvrit son coeur à sa gouvernante, et lui assura qu'elle desobeiroit plutôt à son père que d'epouser jamais dom Fernand, lui avouant de plus qu'elle etoit engagée d'affection avec un Diego de Maradas il y avoit long-temps; qu'elle avoit assez deferé à son père en forçant son inclination pour lui plaire, et, puisque Dieu avoit permis que la mauvaise foi de dom Fernand fût decouverte, qu'elle croyoit, en le refusant, obeir à la volonté divine, qui sembloit lui destiner un autre epoux. Vous devez croire que Victoria fortifia Elvire dans ses bonnes resolutions, et ne lui parla pas alors selon l'intention de dom Fernand. «Dom Diègue de Maradas, lui dit alors Elvire, est mal satisfait de moi à cause que je l'ai quitté pour obeir à mon père; mais, aussitôt que je le favoriserai seulement d'un regard, je suis assurée de le faire revenir, quand il seroit aussi eloigné de moi que dom Fernand l'est presentement de sa Lucrèce.--Ecrivez-lui, mademoiselle, lui dit Victoria, et je m'offre à lui porter votre lettre.» Elvire fut ravie de voir sa gouvernante si favorable à ses desseins; elle fit mettre les chevaux au carrosse pour Victoria, qui monta dedans avec un beau poulet pour dom Diego, et, s'etant fait descendre chez son père Santillane, renvoya le carrosse de sa maîtresse, disant au cocher qu'elle iroit bien à pied où elle vouloit aller. Le bon Santillane lui fit voir la promesse de mariage qu'il avoit faite, et elle ecrivit aussitôt deux billets: l'un à Diego de Maradas, et l'autre à Pedro de Silva, père de sa maîtresse. Par ces billets, signés Victoria Portocarrero, elle leur enseignoit son logis et les prioit de la venir trouver pour une affaire qui leur etoit de grande importance. Tandis que l'on porta ces billets à ceux à qui ils etoient adressés, Victoria quitta son habit simple de veuve, s'habilla richement, fit paroître ses cheveux, que l'on m'a assuré avoir eté des plus beaux, et se coiffa en dame fort galante. Dom Diègue de Maradas la vint trouver un moment après, pour sçavoir ce que lui vouloit une dame dont il n'avoit jamais ouï parler. Elle le reçut fort civilement, et à peine avoit-il pris un siége auprès d'elle qu'on lui vint dire que Pedro de Silva demandoit à la voir. Elle pria dom Diègue de se cacher dans son alcôve, en l'assurant qu'il lui importoit extrêmement d'entendre la conversation qu'elle alloit avoir avec dom Pedro. Il fit sans resistance ce que voulut une dame si belle et de si bonne mine, et dom Pedro fut introduit dans la chambre de Victoria, qu'il ne put reconnoître, tant sa coiffure, differente de celle qu'elle portoit chez lui, et la richesse de ses habits, avoient augmenté sa bonne mine et changé l'air de son visage. Elle fit asseoir dom Pedro en un lieu d'où dom Diègue pouvoit entendre tout ce qu'elle lui disoit, et lui parla en ces termes: «Je crois, Monsieur, que je dois vous apprendre d'abord qui je suis, pour ne vous laisser pas plus long-temps dans l'impatience où vous devez être de le sçavoir. Je suis de Tolède, de la maison de Porto-Carrero; j'ai eté mariée à seize ans, et me suis trouvée veuve six mois après mon mariage. Mon père portoit la croix de saint Jacques, et mon frère est de l'ordre de Calatrava.» Dom Pedro l'interrompit pour lui dire que son père avoit eté de ses intimes amis. «Ce que vous m'apprenez là me rejouit extrêmement, lui repondit Victoria, car j'aurai besoin de beaucoup d'amis dans l'affaire dont j'ai à vous parler.» Elle apprit ensuite à dom Pedro ce qui lui étoit arrivé avec dom Fernand, et lui mit entre les mains la promesse qu'avoit contrefaite Santillane. Aussitôt qu'il l'eût lue, elle reprit la parole et lui dit: «Vous sçavez, Monsieur, à quoi l'honneur oblige une personne de ma condition: quand la justice ne seroit pas de mon côté, mes parens et mes amis ont beaucoup de crédit et sont assez intéressés dans mon affaire pour la porter au plus loin qu'elle puisse aller. J'ai cru, Monsieur, que je devois vous avertir de mes pretentions, afin que vous ne passiez pas outre dans le mariage de mademoiselle votre fille; elle merite mieux qu'un homme infidèle, et je vous crois trop sage pour vous opiniâtrer à lui donner un mari qu'on lui pourroit disputer.--Quand il seroit un grand d'Espagne, répondit dom Pedro, je n'en voudrois point s'il etoit injuste: non seulement il n'epousera point ma fille, mais encore je lui defendrai ma maison; et pour vous, Madame, je vous offre ce que j'ai de credit et d'amis. J'avois déjà eté averti qu'il etoit homme à prendre son plaisir partout où il le trouve, et même de le chercher aux depens de sa reputation. Etant de cette humeur-là, quand bien il ne seroit pas à vous, il ne seroit jamais à ma fille, laquelle, s'il plaît à Dieu! ne manquera point de mari dans la cour d'Espagne.»

Dom Pedro ne demeura pas davantage avec Victoria, voyant qu'elle n'avoit rien davantage à lui dire, et Victoria fit sortir dom Diègue de derrière son alcôve, d'où il avoit ouï toute la conversation qu'elle avoit eue avec le père de sa maîtresse. Elle ne lui fit donc point une seconde relation de son histoire; elle lui donna la lettre d'Elvire, qui le ravit d'aise; et, parcequ'il eût pu être en peine de sçavoir par quelle voie elle etoit venue entre ses mains, elle lui fit confidence de sa metamorphose en duègne, sçachant bien qu'il avoit autant d'interêt qu'elle à tenir la chose secrète. Dom Diègue, devant que de quitter Victoria, ecrivit à sa maîtresse une lettre où la joie de voir ses esperances ressuscitées faisoit bien juger du deplaisir qu'il avoit eu quand il les avoit crues perdues. Il se separa de la belle veuve, qui prit aussitôt son habit de gouvernante et s'en retourna chez dom Pedro.

Cependant dom Fernand de Ribera etoit allé chez sa maîtresse et y avoit mené son cousin dom Antoine, pour tâcher de raccommoder ce qu'avoit gâté la lettre contrefaite par Victoria. Dom Pedro les trouva avec sa fille, qui etoit bien empêchée à leur repondre, quand, pour la justification de dom Fernand, ils ne demandoient pas mieux que l'on s'informât dans Seville même s'il y avoit jamais eu une Lucrèce de Monsalve. Ils redirent devant dom Pedro tout ce qui pouvoit servir à la decharge de dom Fernand, à quoi il repondit que si l'attachement avec la dame de Seville etoit une fourbe, qu'il etoit aisé de la detruire; mais qu'il venoit de voir une dame de Tolède, nommée Victoria Porto-Carrero, à qui dom Fernand avoit promis mariage, et à qui il devoit encore davantage, pour en avoir eté genereusement assisté sans en être connu; qu'il ne le pouvoit nier, puisqu'il lui avoit donné une promesse ecrite de sa main; et ajouta qu'un gentilhomme d'honneur ne devoit point songer à se marier à Madrid l'etant dejà dans Tolède. En achevant ces paroles, il fit voir aux deux cousins, la promesse de mariage en bonne forme. Dom Antoine reconnut l'ecriture de son cousin, et dom Fernand, qui s'y trompoit lui-même, quoiqu'il sçût bien qu'il ne l'avoit jamais ecrite, devint l'homme du monde le plus confus. Le père et la mère se retirèrent après les avoir salués assez froidement. Dom Antoine querella son cousin de l'avoir employé dans une affaire tandis qu'il songeoit à une autre. Ils remontèrent dans leur carrosse, où dom Antoine, ayant fait avouer à dom Fernand son mechant procedé avec Victoria, lui reprocha cent fois la noirceur de son action et lui representa les fâcheuses suites qu'elle pouvoit avoir. Il lui dit qu'il ne falloit plus songer à se marier, non seulement dans Madrid, mais dans toute l'Espagne, et qu'il seroit bien heureux d'en être quitte pour epouser Victoria sans qu'il lui en coûtât du sang ou peut-être la vie, le frère de Victoria n'etant pas un homme à se contenter d'une simple satisfaction dans une affaire d'honneur. Ce fut à dom Fernand à se taire, tandis que son cousin lui fit tant de reproches. Sa conscience le convainquoit suffisamment d'avoir trompé et trahi une personne qui l'avoit obligé, et cette promesse le faisoit devenir fou, ne pouvant comprendre par quel enchantement on la lui avoit fait ecrire.

Victoria, etant revenue chez dom Pedro en son habit de veuve, donna la lettre de dom Diègue à Elvire, laquelle lui conta que les deux cousins etoient venus pour se justifier; mais qu'il y avoit bien autre chose à reprocher à dom Fernand que ses amours avec la dame de Seville. Elle lui apprit ensuite ce qu'elle sçavoit mieux qu'elle, dont elle fit bien l'etonnée, detestant cent fois la mechante action de dom Fernand. Ce jour-là même, Elvire fut priée d'aller voir representer une comedie chez une de ses parentes. Victoria, qui ne songeoit qu'à son affaire, espera que, si Elvire la vouloit croire, cette comedie ne seroit pas inutile à ses desseins. Elle dit à sa jeune maîtresse que, si elle se vouloit voir avec dom Diègue, il n'y avoit rien de si aisé; que la maison de son père Santillane etoit le lieu le plus commode du monde pour cette entrevue, et que, la comedie ne commençant qu'à minuit, elle pouvoit partir de bonne heure et avoir vu dom Diègue sans arriver trop tard chez sa parente. Elvire, qui aimoit veritablement dom Diègue, et qui ne s'etoit laissée aller à epouser dom Fernand que par la deference qu'elle avoit aux volontés de son père, n'eut point de repugnance à ce que lui proposa Victoria. Elles montèrent en carrosse aussitôt que dom Pedro fut couché, et allèrent descendre au logis que Victoria avoit loué. Santillane, comme maître de la maison, en fit les honneurs, secondé de Beatris, qui jouoit le personnage de sa femme, belle-mère de Victoria. Elvire ecrivit un billet à dom Diègue, qui lui fut porté à l'heure même, et Victoria, en particulier, en fit un à dom Fernand au nom d'Elvire, par lequel elle lui mandoit qu'il ne tiendroit qu'à lui que leur mariage ne s'achevât; qu'elle y etoit engagée par son merite, et qu'elle ne vouloit point se rendre malheureuse pour être trop complaisante à la mauvaise humeur de son père. Par le même billet, elle lui donnoit des enseignes si remarquables pour trouver sa maison qu'il etoit impossible de la manquer. Ce second billet partit quelque temps après celui qu'Elvire avoit ecrit à dom Diègue. Victoria en fit un troisième, que Santillane porta lui-même à Pedro de Silva, par lequel elle lui donnoit avis, en gouvernante de bien et d'honneur, que sa fille, au lieu d'aller à la comedie, s'etoit absolument fait mener à la maison où logeoit son père; qu'elle avoit envoyé querir dom Fernand pour l'epouser, et que, sçachant bien qu'il n'y consentiroit jamais, elle avoit cru l'en devoir avertir pour lui temoigner qu'il ne s'etoit point trompé dans la bonne opinion qu'il avoit eue d'elle en la choisissant pour gouvernante d'Elvire. Santillane, de plus, avertit dom Pedro de ne venir point sans un alguazil, que nous appelons à Paris un commissaire. Dom Pedro, qui etoit dejà couché, se fit habiller à la hâte, l'homme du monde le plus en colère. Cependant qu'il s'habillera et qu'il enverra querir un commissaire, retournons voir ce qui se passe chez Victoria.

Par une heureuse rencontre, les billets furent reçus par les deux amoureux. Dom Diègue, qui avoit reçu le sien le premier, arriva aussi le premier à l'assignation. Victoria le reçut et le mit dans une chambre avec Elvire. Je ne m'amuserai point à vous dire les caresses que ces jeunes amans se firent. Dom Fernand, qui frappe à la porte, ne m'en donne pas le temps. Victoria lui alla ouvrir elle-même, après lui avoir bien fait valoir le service qu'elle lui rendoit, dont l'amoureux gentilhomme lui fit cent remerciments, lui promettant encore davantage qu'il ne lui avoit donné. Elle le mena dans une chambre, où elle le pria d'attendre Elvire, qui alloit arriver, et l'enferma sans lui laisser de la lumière, lui disant que sa maîtresse le vouloit ainsi et qu'ils n'auroient pas eté un moment ensemble qu'elle ne se rendît visible; mais qu'il falloit donner cela à la pudeur d'une jeune fille de condition, laquelle, dans une action si hardie, auroit peine à s'accoutumer d'abord à la vue de celui même pour l'amour de qui elle la faisoit. Cela fait, Victoria, le plus diligemment qu'il lui fut possible, se fit extrêmement leste [218], et s'ajusta autant que le peu de temps qu'elle avoit le put permettre. Elle entra dans la chambre où etoit Dom Fernand, qui n'eut pas la moindre défiance qu'elle ne fût Elvire, n'etant pas moins jeune qu'elle et ayant sur elle des habits et des parfums à la mode d'Espagne [219], qui eussent fait passer la moindre servante pour une personne de condition. Là-dessus Dom Pedro, le commissaire et Santillane arrivent. Ils entrent dans la chambre où etoit Elvire avec son serviteur. Les jeunes amans furent extrêmement surpris. Dom Pedro, dans les premiers mouvements de sa colère, en fut si aveuglé qu'il pensa donner de son epée à celui qu'il croyoit être Dom Fernand. Le commissaire, qui avoit reconnu Dom Diègue, lui cria, en lui arrêtant le bras, qu'il prît bien garde à ce qu'il faisoit, et que ce n'etoit pas Fernand de Ribera qui etoit avec sa fille, mais Dom Diègue de Maradas, homme d'aussi grande condition et aussi riche que lui. Dom Pedro en usa en homme sage et releva lui-même sa fille, qui s'etoit jetée à genoux, devant lui. Il considera que, s'il lui donnoit de la peine en s'opposant à son mariage, il s'en donneroit aussi, et qu'il ne lui auroit pas trouvé un meilleur parti, quand il l'auroit choisi lui-même. Santillane pria Dom Pedro, le commissaire et tous ceux qui etoient dans la chambre, de le suivre, et les mena dans celle où Dom Fernand etoit enfermé avec Victoria. On la fit ouvrir au nom du Roi. Dom Fernand l'ayant ouverte et voyant Dom Pedro accompagné d'un commissaire, il leur dit avec beaucoup d'assurance qu'il etoit avec sa femme Elvire de Silva. Dom Pedro lui repondit qu'il se trompoit, que sa fille etoit mariée à un autre. «Et pour vous, ajouta-t-il, vous ne pouvez plus desavouer que Victoria Porto-Carrero ne soit votre femme.» Victoria se fit alors connoître à son infidèle, qui se trouva le plus confus homme du monde. Elle lui reprocha son ingratitude; à quoi il n'eut rien à repondre, et encore moins au commissaire, qui lui dit qu'il ne pouvoit pas faire autrement que de le mener en prison. Enfin le remords de sa conscience, la peur d'aller en prison, les exhortations de Dom Pedro, qui lui parla en homme d'honneur, les larmes de Victoria, sa beauté, qui n'etoit pas moindre que celle d'Elvire, et, plus que toute autre chose, un reste de generosité, qui s'etoit conservée dans l'ame de Dom Fernand malgré toutes les debauches et les emportements de sa jeunesse, le forcèrent de se rendre à la raison et au merite de Victoria. Il l'embrassa avec tendresse; elle pensa s'evanouir entre ses bras, et il y a apparence que les baisers de Dom Fernand ne servirent pas peu à l'en empêcher. Dom Pedro, Dom Diegue et Elvire prirent part au bonheur de Victoria, et Santillane et Beatris en pensèrent mourir de joie. Dom Pedro donna force louanges à Dom Fernand d'avoir si bien reparé sa faute. Les deux jeunes dames s'embrassèrent avec autant de temoignages d'amitié que si elles eussent baisé leurs amans. Dom Diègue de Maradas fit cent protestations d'obéissance à son beau-père, ou du moins qui le devoit bientôt être. Dom Pedro, devant que de s'en retourner chez lui avec sa fille, prit parole des uns et des autres que le lendemain ils viendroient tous dîner chez lui, où quinze jours durant il vouloit que la rejouissance fît oublier les inquietudes que l'on avoit souffertes. Le commissaire en fut instamment prié; il promit de s'y trouver. Dom Pedro le ramena chez lui, et Dom Fernand demeura avec Victoria, qui eut alors autant de sujet de se rejouir qu'elle en avoit eu de s'affliger.

[Note 218: ][ (retour) ] «Leste, qui est brave, en bon état et en bon équipage pour paroître» (Dict. de Furetière),--bien vêtu, pimpant.

[Note 219: ][ (retour) ] Les parfums à la mode d'Espagne étoient renommés pour leur finesse et leur suavité. Ils formoient une des branches les plus importantes de la composition des essences, même en dehors de l'Espagne. V. le Parfumeur françois de Simon Barbe; Lyon, 1693, pet. in-12. Tallemant nous apprend (Histor. de Bullion) que le chancelier portoit toujours au conseil des gants d'Espagne, c'est-à-dire imprégnés des parfums d'Espagne. Ces gants étoient un des cadeaux les plus galants qu'on pût faire à une dame. Les bouquetières espagnoles étoient à la mode. «Il tenoit, dit C. Le Petit, une bouquetière espagnole à gage, pour lui faire tous les jours des bouquets de jasmin pour son beau nez.» (L'Heure du berger, 1662, p. 84.)


CHAPITRE XXIII.

Malheur imprévu qui fut cause qu'on ne joua
point la comedie.

nezilla conta son histoire avec une grâce merveilleuse. Roquebrune en fut si satisfait qu'il lui prit la main et la lui baisa par force. Elle lui dit en espagnol que l'on souffroit tout des grands seigneurs et des fous, de quoi la Rancune lui sçut fort bon gré en son ame. Le visage de cette Espagnole commençoit à se passer; mais on y voyoit encore de beaux restes; et, quand elle eût eté moins belle, son esprit l'eût rendue preferable à une plus jeune. Tous ceux qui avoient ouï son histoire demeurèrent d'accord qu'elle l'avoit rendue agreable en une langue qu'elle ne sçavoit pas encore, et dans laquelle elle etoit contrainte de mêler quelquefois de l'italien et de l'espagnol pour se bien faire entendre. L'Etoile lui dit qu'au lieu de lui faire des excuses de l'avoir tant fait parler, elle attendoit des remercîmens d'elle, pour lui avoir donné moyen de faire voir qu'elle avoir beaucoup d'esprit. Le reste de l'après-dîner se passa en conversation; le jardin fut plein de dames et des plus honnêtes gens de la ville jusqu'à l'heure du souper. On soupa à la mode du Mans, c'est-à-dire que l'on fit fort bonne chère [220], et tout le monde prit place pour entendre la comedie. Mais mademoiselle de la Caverne et sa fille ne s'y trouvèrent point. On les envoya chercher; on fut une demi-heure sans en avoir de nouvelle. Enfin on ouït une grande rumeur hors de la salle, et presque en même temps on y vit entrer la pauvre la Caverne, echevelée, le visage meurtri et sanglant, et criant comme une femme furieuse que l'on avoit enlevé sa fille. A cause des sanglots qui la suffoquoient, elle avoit tant de peine à parler qu'on en eut beaucoup à apprendre d'elle que des hommes qu'elle ne connoissoit point etoient entrés dans le jardin par une porte de derrière, comme elle repetoit son role avec sa fille; que l'un d'eux l'avoit saisie, auquel elle avoit pensé arracher les yeux, voyant que deux autres emmenoient sa fille; que cet homme l'avoit mise en l'etat où l'on la voyoit, et s'etoit remis à cheval, et ses compagnons aussi, dont l'un tenoit sa fille devant lui. Elle dit encore qu'elle les avoit suivis long-temps criant aux voleurs; mais que, n'etant ouïe de personne, elle etoit revenue demander du secours. En achevant de parler, elle se mit si fort à pleurer qu'elle fit pitié à tout le monde. Toute l'assemblée s'en emut. Le Destin monta sur un cheval sur lequel Ragotin venoit d'arriver du Mans (je ne sçais pas au vrai si c'etoit le même qui l'avoit dejà jeté par terre). Plusieurs jeunes hommes de la compagnie montèrent sur les premiers chevaux qu'ils trouvèrent, et coururent après le Destin, qui etoit dejà bien loin. La Rancune et l'Olive allèrent à pied, après ceux qui alloient à cheval. Roquebrune demeura avec l'Etoile et Inezille, qui consoloient la Caverne le mieux qu'elles pouvoient. On a trouvé à redire de ce qu'il ne suivit pas ses compagnons. Quelques uns ont cru que c'etoit par poltronnerie, et d'autres, plus indulgens, ont trouvé qu'il n'avoit pas mal fait de demeurer auprès des dames. Cependant on fut reduit dans la compagnie à danser aux chansons, le maître de la maison n'ayant point fait venir de violons, à cause de la comedie. La pauvre Caverne se trouva si mal qu'elle se coucha dans un des lits de la chambre où etoient leurs hardes. L'Etoile en eut soin comme si elle eût eté sa mère, et Inezille se montra fort officieuse. La malade pria qu'on la laissât seule, et Roquebrune mena les deux dames dans la salle où etoit la compagnie.

[Note 220: ][ (retour) ] Scarron semble parler ici d'après son expérience et ses souvenirs personnels. Il déclare également plus loin que le Maine «abonde en personnes ventrues». Avant d'aller prendre possession de son bénéfice, en 1646, ou même plus tôt, il avoit déjà résidé au Mans, chez le comte de Tessé, chez son amie et protectrice, mademoiselle d'Hautefort, et dans ses poésies il mentionne ce séjour comme un souvenir délicieux (1re légende de Bourbon). Il y avoit sans doute fait plus d'une fois la débauche. En outre, mademoiselle d'Hautefort et sa soeur, mademoiselle Descars, recevoient souvent de leurs terres du Maine des chapons excellents, dont il avoit sa part--car on le connoissoit fort gourmand, et doué d'un excellent estomac,--et dont il avoit, sans doute, le souvenir présent à l'esprit en écrivant cette phrase. V. son Epître à l'infante Descars, au sujet d'un pâté de six perdrix et deux chapons qu'elle lui avoit envoyés. Son continuateur est du même avis que lui, car il dit de Ragotin et de la Rancune: «Ils déjeunèrent à la mode du Mans, c'est-à-dire fort bien.» (3e. part., ch. 2.) La gourmandise fut regardée de tout temps comme un des péchés favoris des Manceaux, et il faut convenir que tout dans leur contrée, gibier nombreux, basses-cours renommées, fruits de toute espèce, contribuoit à la favoriser. Costar, qui résidoit au Mans, étoit recherché autant pour la réputation de ses bons dîners que pour celle de son esprit et de sa politesse. L'évêque du Mans, Philibert-Emmanuel de Lavardin, étoit également renommé pour les délices de sa table.

A peine y avoient-elles pris place qu'une des servantes de la maison vint dire à l'Etoile que la Caverne la demandoit. Elle dit au poète et à l'Espagnole qu'elle alloit revenir, et alla trouver sa compagne. Il y a apparence que, si Roquebrune fut habile homme, il profita de l'occasion, et representa ses necessités à l'agreable Inezille. Cependant, aussitôt que la Caverne vit l'Etoile, elle la pria de fermer la porte de la chambre, et de s'approcher de son lit. Aussitôt qu'elle la vit auprès d'elle, la première chose qu'elle fit, ce fut de pleurer, comme si elle n'eût fait que commencer, et de lui prendre les mains, qu'elle lui mouilla de ses larmes, pleurant et sanglotant de la plus pitoyable façon du monde. L'Etoile la voulut consoler en lui faisant esperer que sa fille seroit bientôt trouvée, puisque tant de gens etoient allés après les ravisseurs. «Je voudrois qu'elle n'en revînt jamais, lui repondit la Caverne, en pleurant encore plus fort; je voudrois qu'elle n'en revînt jamais, repeta-t-elle, et que je n'eusse qu'à la regretter; mais il faut que je la blâme, il faut que je la haïsse et que je me repente de l'avoir mise au monde. Tenez, dit-elle, donnant un papier à l'Etoile, voyez l'honnête compagne que vous aviez, et lisez dans cette lettre l'arrêt de ma mort et l'infamie de ma fille.» La Caverne se remit à pleurer, et l'Etoile lut ce que vous allez lire, si vous en voulez prendre la peine.

ous ne devez point douter de tout ce que je vous ai dit de ma bonne maison et de mon bien, puisqu'il n'y a pas apparence que je trompe par une imposture une personne à qui je ne puis me rendre recommandable que par ma sincerité. C'est par là, belle Angelique, que je vous puis meriter. Ne differez donc point de me promettre ce que je vous demande, puis que vous n'aurez à me le donner qu'alors que vous ne pourrez plus douter de ce que je suis.

Aussitôt qu'elle eut achevé de lire cette lettre, la Caverne lui demanda si elle en connoissoit l'ecriture: «Comme la mienne propre, lui dit l'Etoile: c'est de Leandre, le valet de mon frère, qui ecrit tous nos roles.--C'est le traître qui me fera mourir, lui repondit la pauvre comedienne. Voyez s'il ne s'y prend pas bien, ajouta-t-elle encore, en mettant une autre lettre du même Leandre, entre les mains de l'Etoile.» La voici mot pour mot:

l ne tiendra qu'à vous de me rendre heureux, si vous êtes encore dans la resolution où vous etiez il y a deux jours. Ce fermier de mon père qui me prête de l'argent m'a envoyé cent pistoles et deux bons chevaux: c'est plus qu'il ne nous faut pour passer en Angleterre, d'où je me trompe fort si un père qui aime son fils unique plus que sa vie ne condescend à tout ce qu'il voudra pour le faire bientôt revenir.

«Eh bien! que dites-vous de votre compagne et de votre valet, de cette fille que j'avois si bien elevée et de ce jeune homme dont nous admirions tous l'esprit et la sagesse? Ce qui m'etonne le plus, c'est qu'on ne les a jamais vus parler ensemble et que l'humeur enjouée de ma fille ne l'eût jamais fait soupçonner de pouvoir devenir amoureuse; et cependant elle l'est, ma chère l'Etoile, et si eperdûment qu'il y a plutôt de la furie que de l'amour. Je l'ai tantôt surprise qui ecrivoit à son Leandre en des façons de parler si passionnées que je ne pourrois le croire si je ne l'avois vu. Vous ne l'avez jamais ouïe parler serieusement. Ha! vraiment, elle parle bien un autre langage dans ses lettres, et, si je n'avois dechiré celle que je lui ai prise, vous m'avoueriez qu'à l'âge de seize ans elle en sçait autant que celles qui ont vieilli dans la coquetterie. Je l'avois menée dans ce petit bois où elle a eté enlevée pour lui reprocher, sans temoins, qu'elle me recompensoit mal de toutes les peines que j'ai souffertes pour elle. Je vous les apprendrai, ajouta-t-elle, et vous verrez si jamais fille a eté plus obligée à aimer sa mère.» L'Estoile ne sçavoit que repondre à de si justes plaintes, et puis il etoit bon de laisser un peu prendre cours à une si grande affliction. «Mais, reprit la Caverne, s'il aimoit tant ma fille, pourquoi assassiner sa mère [221]? Car celui de ses compagnons qui m'a saisie m'a cruellement battue, et s'est même acharné sur moi long-temps après que je ne lui faisois plus de resistance; et, si ce malheureux garçon est si riche, pourquoi enlève-t-il ma fille comme un voleur?»

[Note 221: ][ (retour) ] On a déjà vu deux ou trois fois le mot assassiner employé par Scarron dans une acception un peu plus large que celle qu'il a aujourd'hui, où il ne s'entend que des meurtres accomplis et suivis de mort. Ici il est pris en un sens plus faible encore qu'auparavant, comme on le voit par la phrase suivante. Au XVIIe siècle, en effet, cette expression s'appliquoit aussi bien aux simples tentatives d'assassinat, et même à toute espèce d'attentat d'un genre analogue. On disoit, par exemple, d'un homme moulu de coups de bâton, qu'il avoit été assassiné. C'est ainsi que Malherbe parle de ses assassins, dans ses Lettres à Peiresc (Lettre du 4 octobre 1627).

La Caverne fut encore long-temps à se plaindre, l'Estoile la consolant le mieux qu'elle pouvoit. Le maître de la maison vint voir comment elle se portoit, et pour lui dire qu'il y avoit un carrosse prêt, si elle vouloit retourner au Mans. La Caverne le pria de trouver bon qu'elle passât la nuit en sa maison, ce qu'il lui accorda de bon coeur. L'Etoile demeura pour lui tenir compagnie, et quelques dames du Mans reçurent dans leur carrosse Inezille, qui ne voulut pas être si long-temps eloignée de son mari. Roquebrune, qui n'osa honnêtement quitter les comediennes, en fut bien fâché; mais on n'a pas en ce monde tout ce que l'on désire.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.