ROMAN COMIQUE


CHAPITRE PREMIER.

Une troupe de comediens arrive dans la ville
du Mans.

e soleil avoit achevé plus de la moitié de sa course, et son char, ayant attrapé le penchant du monde, rouloit plus vite qu'il ne vouloit. Si ses chevaux eussent voulu profiter de la pente du chemin, ils eussent achevé ce qui restoit du jour en moins d'un demi-quart d'heure, mais, au lieu de tirer de toute leur force, ils ne s'amusoient qu'à faire des courbettes, respirant un air marin qui les faisoit hannir et les avertissoit que la mer etoit proche, où l'on dit que leur maître se couche toutes les nuits [46]. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement, il etoit entre cinq et six, quand une charrette entra dans les halles du Mans [47]. Cette charrette etoit attelée de quatre boeufs fort maigres, conduits par une jument poulinière, dont le poulain alloit et venoit à l'entour de la charrette, comme un petit fou qu'il etoit. La charrette etoit pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes qui faisoient comme une pyramide, au haut de laquelle paroissoit une demoiselle, habillée moitié ville, moitié campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d'habits que riche de mine, marchoit à côté de la charrette; il avoit une grande emplâtre sur le visage, qui lui couvroit un oeil et la moitié de la joue [48], et portoit un grand fusil sur son epaule, dont il avoit assassiné plusieurs pies, geais et corneilles, qui lui faisoient comme une bandoulière, au bas de laquelle pendoient par les pieds une poule et un oison, qui avoient bien la mine d'avoir eté pris à la petite guerre. Au lieu de chapeau il n'avoit qu'un bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs; et cet habillement de tête etoit une manière de turban qui n'étoit encore qu'ebauché et auquel on n'avoit pas encore donné la dernière main. Son pourpoint etoit une casaque de grisette [49], ceinte avec une courroie, laquelle lui servoit aussi à soutenir une epée qui etoit si longue qu'on ne s'en pouvoit aider adroitement sans fourchette [50]. Il portoit des chausses troussées à bas d'attache [51], comme celle des comediens quand ils représentent un heros de l'antiquité [52], et il avoit, au lieu de souliers, des brodequins à l'antique, que les boues avoient gâtés jusqu'à la cheville du pied.

[Note 46: ][ (retour) ] Cette entrée en matière, ironiquement emphatique, comme celle du Roman bourgeois de Furetière, est évidemment la parodie des exordes pompeux qu'on mettoit aux grands romans de l'époque; peut-être même Scarron a-t-il eu particulièrement en vue le début de la Clélie, de mademoiselle de Scudéry, et de la Cithérée, de Gomberville. La seconde partie commence aussi d'une façon tout à fait analogue. Voyez également le début de l'Heure du Berger par C. Le Petit, 1662, in-12; de la Prison sans chagrin, histoire comiq. du temps, 1669, in-12, et dans le Gage touché de Lenoble (2e journée), les premières lignes de la Rencontre ridicule, qui semblent des ressouvenirs ou des imitations évidentes de ce passage.

[Note 47: ][ (retour) ] Ces halles, en bois, construites en 1568, sur le côté S.-E. de la place des Halles, à laquelle elles donnèrent son nom, furent détruites en 1826, après la construction d'une nouvelle halle en pierres.

[Note 48: ][ (retour) ] Ce genre de déguisement étoit fort en usage à cette époque. Voy. les comédies de Regnard. Les Mém. de P. Lenet (coll. Petitot, t. 53, p. 140), racontent que Henri IV s'y prit de cette façon pour n'être pas reconnu dans une visite d'amour. Bussy se déguisa aussi de la sorte dans son voyage en Bourgogne, pendant la Fronde (Mém., éd. in-12, t. 1, p. 199-201). La plupart des Mémoires du temps sont remplis d'exemples analogues.

[Note 49: ][ (retour) ] Petite étoffe grise, d'où est venu le mot de grisette, pour désigner d'abord les femmes ainsi vêtues, puis, par extension, celles de basse condition.

[Note 50: ][ (retour) ] Scarron veut parler ici d'un bâton terminé par un fer fourchu, comme ceux dont on se servoit pour soutenir les mousquets quand on vouloit ajuster.

[Note 51: ][ (retour) ] On appeloit bas d'attache des bas qu'on attachoit au haut des chausses avec des rubans ou des aiguillettes.

[Note 52: ][ (retour) ] Sorel, dans la Maison des jeux (Sercy, 1642, p. 453 et suiv.), donne de curieux détails sur les accoutrements que revêtoient de méchants comédiens, de Paris même, pour représenter les héros de l'antiquité. «Apollon et Hercule y paroissoient en chausses et en pourpoint.» etc. Dans la parodie de la Cléopâtre de La Chapelle, au 4e acte du Ragotin, de La Fontaine et Champmeslé, on lit:

En quel état ici paroissez-vous, hélas!

Une reine d'Égypte en habit d'Espagnole!

On va vous prendre ainsi pour Jeanneton la folle.

(IV, 2.)

Un curieux passage du Spectateur anglais (1er volume) montre qu'il en étoit encore de même un peu plus tard sur le théâtre françois: «Les bergers y sont tout couverts de broderies... J'y ai vu deux fleuves en bas rouges, et Alphée, au lieu d'avoir la tête couverte de joncs, conter fleurettes avec une belle perruque blonde et un plumet... Dans l'Enlèvement de Proserpine, Pluton étoit équipé à la françoise.» La scène espagnole n'étoit pas plus avancée. Dans son Nouvel art dramatique, Lope dit que c'est une honte d'y voir un Turc portant une collerette à l'européenne, et un Romain en haut de chausses.

Un vieillard, vetu plus regulierement, quoique très mal, marchoit à côté de lui. Il portoit sur ses epaules une basse de viole, et, parcequ'il se courboit un peu en marchant, on l'eût pris de loin pour une grosse tortue qui marchoit sur les jambes de derrière. Quelque critique murmurera de la comparaison à cause du peu de proportion qu'il y a d'une tortue à un homme; mais j'entends parler des grandes tortues qui se trouvent dans les Indes, et de plus je m'en sers de ma seule autorité.

Retournons à notre caravane. Elle passa devant le tripot de la Biche [53], à la porte duquel etoient assemblés quantité des plus gros bourgeois de la ville. La nouveauté de l'attirail et le bruit de la canaille qui s'etoit assemblée à l'entour de la charrette furent cause que tous ces honorables bourguemestres jetèrent les yeux sur nos inconnus. Un lieutenant de prévôt, entr'autres, nommé La Rappinière [54], les vint accoster et leur demanda avec une autorité de magistrat quels gens ils etoient. Le jeune homme dont je vous viens de parler prit la parole, et, sans mettre les mains au turban (parceque de l'une il tenoit son fusil, et de l'autre la garde de son epée, de peur qu'elle ne lui battît les jambes), lui dit qu'ils etoient François de naissance, comediens de profession; que son nom de théâtre [55] étoit le Destin, celui de son vieil camarade, la Rancune, et celui de la demoiselle qui etoit juchée comme une poule au haut de leur bagage, la Caverne. Ce nom bizarre fit rire quelques uns de la compagnie, sur quoi le jeune comedien ajouta que le nom de Caverne ne devoit pas sembler plus etrange à des hommes d'esprit que ceux de la Montagne, la Valée, la Roze ou l'Epine.

[Note 53: ][ (retour) ] On appeloit tripots des lieux disposés pour le jeu de paume. Furetière prétend dans son Dictionnaire que ce mot vient de tripudia, parceque les baladins et sauteurs, comme les comédiens, avoient coutume de louer les vastes et hautes salles des tripots pour leurs représentations. Il y avoit à Paris des théâtres établis dans des jeux de paume de la rue de Seine, de la Vieille rue du Temple, de la rue Bourg-l'Abbé, etc., et le 4 mars 1622 intervint une sentence défendant à tous les paumiers de louer leurs salles à aucune troupe de comédiens pour y représenter. L'hôtel de la Biche, qu'on a vu jusqu'à ces derniers temps sur le côté méridional de la place des Halles, au Mans, a été détruit il y a une douzaine d'années.

[Note 54: ][ (retour) ] Suivant la clef manuscrite, citée dans la Notice, La Rappinière seroit M. de la Rousselière, lieutenant du prévot du Mans.

[Note 55: ][ (retour) ] Les comédiens prenoient presque toujours un nom de guerre en montant sur la scène. Poquelin, en changeant son nom contre celui de Molière, n'avoit fait que suivre l'exemple donné par les comédiens italiens et par ceux de l'hôtel de Bourgogne. Quelques uns même avoient deux noms de théâtre: Ainsi Hugues Guéru s'appeloit Fléchelles dans les pièces nobles et Gautier-Garguille dans la farce; Legrand se nommoit Belleville, ou Turlupin, etc. Ils portoient souvent, comme les comédiens de Scarron, des noms expressifs, qui pouvoient leur venir soit d'un sobriquet pur et simple, soit de la nature de leurs rôles habituels. C'est ainsi qu'il y avoit Gros-Guillaume, Bellerose, Beausoleil, le Capitan Matamore, etc.

La conversation finit par quelques coups de poings et jurements de Dieu que l'on entendit au devant de la charrette: c'etoit le valet du tripot qui avoit battu le charretier sans dire gare, parceque ses boeufs et sa jument usoient trop librement d'un amas de foin qui etoit devant la porte. On apaisa la noise, et la maîtresse du tripot, qui aimoit la comedie plus que sermon ni vêpres, par une generosité inouïe en une maîtresse de tripot, permit au charretier de faire manger ses bêtes tout leur saoul. Il accepta l'offre qu'elle lui fit, et, ce pendant que ses bêtes mangèrent, l'auteur se reposa quelque temps et se mit à songer à ce qu'il diroit dans le second chapitre.


CHAPITRE II.

Quel homme etoit le sieur de la Rappinière.

e sieur de la Rappinière etoit lors le rieur de la ville du Mans: il n'y a point de petite ville qui n'ait son rieur; la ville de Paris n'en a pas pour un, elle en a dans chaque quartier, et moi-même, qui vous parle, je l'aurois été du mien si j'avois voulu; mais il y a long-temps, comme tout le monde sait, que j'ai renoncé à toutes les vanités du monde [56]. Pour revenir au sieur de la Rappinière, il renoua bientôt la conversation que les coups de poing avoient interrompue, et demanda au jeune comedien si leur troupe n'etoit composée que de mademoiselle de la Caverne, de monsieur de la Rancune et de lui. «Notre troupe est aussi complète que celle du prince d'Orange ou de Son Altesse d'Epernon [57], lui répondit-il; mais, par une disgrâce qui nous est arrivée à Tours, où notre etourdi de Portier a tué un des fuseliers de l'intendant de la province [58], nous avons eté contraints de nous sauver, un pied chaussé et l'autre nu, en l'equipage que vous nous voyez.--Ces fuseliers de M. l'intendant en ont fait autant à la Flèche, dit la Rappinière.--Que le feu saint Antoine [59] les arde! dit la tripotière; ils sont cause que nous n'aurons pas la comedie.--Il ne tiendroit pas à nous, repondit le vieux comedien, si nous avions les clefs de nos coffres pour avoir nos habits, et nous divertirions quatre ou cinq jours messieurs de la ville devant que de gagner Alençon, où le reste de la troupe a le rendez-vous.»

[Note 56: ][ (retour) ] Scarron fait probablement allusion ici à sa cruelle infirmité. En 1651, date de l'impression de cette première partie, il y avoit plus de 12 ans qu'il en étoit atteint, car lui-même a déterminé clairement cette époque dans plusieurs pièces de vers (À l'infante Descars, À madame de Hautefort, À M. le Prince, au début du Typhon.) Mais il se flatte en disant qu'il avoit renoncé à toutes les vanités du monde, car, malgré son mal, il étoit toujours le rieur en titre de son quartier.

[Note 57: ][ (retour) ] Guillaume de Nassau, prince d'Orange, à qui Scarron dédia un peu plus tard sa comédie de l'Héritier ridicule, et dont il déplora la mort dans des stances d'un plus haut style que d'ordinaire, lui avoit fait un présent, comme en porte témoignage un long remercîment de celui-ci (1651). La mention qu'il en fait dans cet endroit est peut-être un nouvel acte de courtisan. Du reste, nous verrons dans ce roman même (3e part., 8e ch.) que les comédiens françois alloient représenter jusqu'en Hollande. Plusieurs princes étrangers, entre autres l'électeur de Bavière, les ducs de Savoie, de Brunswick et de Lunebourg, avoient ainsi des troupes d'acteurs françois à leur service (Voy. Chappuzeau, Théâtre fr., 1674, in-12). Quant à Son Altesse d'Epernon, son orgueil et sa magnificence bien connue peuvent servir à appuyer ce que Scarron, par la bouche de Destin, dit ici de sa troupe comique; c'est évidemment celle dont Molière étoit directeur, qui, quelques années avant de passer à Lyon, en 1653, et d'aller trouver à Pézenas le prince de Conti, avoit été accueillie avec faveur à Bordeaux par le duc d'Epernon (Mém. sur madame de Sévigné, par Walcken., t. I, p. 492).

[Note 58: ][ (retour) ] Il arrivoit souvent alors des désordres et des accidents du même genre, à la comédie, faute d'une surveillance et d'une organisation suffisantes. Il est encore question plus loin de troubles analogues (2e part., ch. 5). Guéret, dans le Parnasse réformé, fait dire à La Serre qu'on tua quatre portiers du théâtre la première fois que son Thomas Morus fut joué. On peut voir dans Chappuzeau (Théâtre français) combien le poste de portier de comédie étoit périlleux: «Les portiers sont commis, dit-il, pour empêcher les désordres qui pourroient survenir, et, pour cette fonction, avant les défenses étroites du roi d'entrer sans payer (9 janv. 1673), on faisoit choix d'un brave, etc.» Beaucoup de personnes vouloient s'attribuer le droit de ne pas payer en entrant, et c'étoient des rixes continuelles. On lit souvent dans le Registre de La Grange des frais de pansement pour portiers blessés (Taschereau, Histoire de la troupe de Molière, dans le journal l'Ordre, 24 janv, 1850).

[Note 59: ][ (retour) ] Le feu Saint-Antoine, nommé aussi feu infernal, ou mal des ardents, étoit une espèce de lèpre brûlante et épidémique semblable à une flamme intérieure. Son nom de Feu Saint-Antoine lui vient de ce que les reliques de saint Antoine, lors de leur translation de la Palestine, au moyen âge, avoient guéri plusieurs personnes atteintes de ce mal.

La reponse du comedien fit ouvrir les oreilles à tout le monde. La Rappinière offrit une vieille robe de sa femme à la Caverne, et la tripotière deux ou trois paires d'habits qu'elle avoit en gage, à Destin et à la Rancune. «Mais, ajouta quelqu'un de la compagnie, vous n'êtes que trois.--J'ai joué une pièce moi seul, dit la Rancune, et ai fait en même temps le roi, la reine et l'ambassadeur. Je parlois en fausset quand je faisois la reine; je parlois du nez pour l'ambassadeur, et me tournois vers ma couronne, que je posois sur une chaise; et, pour le roi, je reprenois mon siége, ma couronne et ma gravité, et grossissois un peu ma voix; et qu'ainsi ne soit, si vous voulez contenter notre charretier et payer notre depense en l'hôtellerie, fournissez vos habits, et nous jouerons devant que la nuit vienne, ou bien nous irons boire, avec votre permission, et nous reposer, car nous avons fait une grande journée.

Le parti plut à la compagnie, et le diable de la Rappinière, qui s'avisoit toujours de quelque malice, dit qu'il ne falloit point d'autres habits que ceux de deux jeunes hommes de la ville qui jouoient une partie dans le tripot, et que mademoiselle de la Caverne, en son habit ordinaire, pourroit passer pour tout ce que l'on voudroit en une comedie. Aussitôt dit, aussitôt fait; en moins d'un demi-quart d'heure les comédiens eurent bu chacun deux ou trois coups, furent travestis, et l'assemblée, qui s'etoit grossie, ayant pris place en une chambre haute, on vit, derrière un drap sale que l'on leva, le comedien Destin couché sur un matelas, un corbillon [60] dans la tête, qui lui servoit de couronne, se frottant un peu les yeux comme un homme qui s'eveille, et recitant du ton de Mondory le rôle d'Herode, qui commence par:

Fantôme injurieux, qui trouble mon repos [61],

[Note 60: ][ (retour) ] C'est-à-dire le petit panier d'osier où on présentoit les balles dans le jeu de paume.

[Note 61: ][ (retour) ] C'est le début de la Marianne, de Tristan l'Hermite, pièce qui parut en même temps que le Cid, dont elle balança le succès. Elle fut représentée par la troupe du Marais, dont Mondory étoit le chef. Le rôle d'Hérode étoit le triomphe de cet excellent comédien, un peu emphatique, mais plein de force, de passion et d'intelligence; il le jouoit avec tant d'ardeur et d'énergie, qu'un jour il fut surpris d'une attaque d'apoplexie pendant la représentation, et qu'il resta dès lors paralytique d'une partie du corps; mais il n'en mourut pas, quoi qu'en aient dit Gueret, Bayle, et quelques autres. «Quand Mondory jouoit la Marianne, de Tristan, dit le père Rapin, le peuple n'en sortoit jamais que resveur et pensif, faisant reflexion à ce qu'il venoit de voir, et penetré à mesme temps d'un grand plaisir (Réflexions sur la Poét. XXIX).

L'emplâtre qui lui couvroit la moitié du visage ne l'empêcha point de faire voir qu'il etoit excellent comedien. Mademoiselle de la Caverne fit des merveilles dans les rôles de Marianne et de Salomé; la Rancune satisfit tout le monde dans les autres [62] rôles de la pièce, et elle s'en alloit être conduite à bonne fin quand le diable, qui ne dort jamais, s'en mêla, et fit finir la tragedie non pas par la mort de Marianne et par les desespoirs d'Hérode, mais par mille coups de poing, autant de soufflets, un nombre effroyable de coups de pieds, des juremens qui ne se peuvent compter, et ensuite une belle information que fit faire le sieur de la Rappiniere, le plus expert de tous les hommes en pareille matière.

[Note 62: ][ (retour) ] Marianne est la femme et Salomé la soeur d'Hérode; elles paroissent ensemble sur la scène (II, 2). En dehors de ces rôles et de celui d'Hérode, il en restoit plus de dix, moins importants pour la plupart, que La Rancune devoit remplir à lui seul.


CHAPITRE III.

Le deplorable succès [63] qu'eut la comedie.

ans toutes les villes subalternes du royaume il y a d'ordinaire un tripot où s'assemblent tous les jours les faineans de la ville, les uns pour jouer, les autres pour regarder ceux qui jouent. C'est là que l'on rime richement en Dieu [64], que l'on epargne fort peu le prochain, et que les absens sont assassinés à coups de langue; on n'y fait quartier à personne, tout le monde y vit de Turc à Maure, et chacun y est reçu pour railler, selon le talent qu'il en a eu du Seigneur. C'est en un de ces tripots là, si je m'en souviens, que j'ai laissé trois personnes comiques, recitant la Marianne devant une honorable compagnie à laquelle presidoit le sieur de la Rappinière. Au même temps qu'Herode et Marianne s'entredisoient leurs verités [65], les deux jeunes hommes de qui l'on avoit pris si librement les habits entrèrent dans la chambre en caleçons, et chacun sa raquette à la main; ils avoient negligé de se faire frotter [66], pour venir entendre la comedie. Leurs habits, que portoient Herode et Pherore, leur frappèrent bientôt la vue; le plus colère des deux, s'adressant au valet du tripot: «Fils de chienne! lui dit-il, pourquoi as-tu donné mon habit à ce bateleur?» Le pauvre valet, qui le connoissoit pour un grand brutal, lui dit en toute humilité que ce n'etoit pas lui. «Et qui donc, barbe de cocu?» ajouta-t-il. Le pauvre valet n'osoit en accuser la Rappinière en sa présence; mais lui, qui etoit le plus insolent de tous les hommes, lui dit en se levant de sa chaise: «C'est moi; qu'en voulez-vous dire?--Que vous êtes un sot», repartit l'autre, en lui dechargeant un demesuré coup de sa raquette sur les oreilles. La Rappinière fut si surpris d'être prevenu d'un coup, lui qui avoit accoutumé d'en user ainsi, qu'il demeura comme immobile, ou d'admiration, ou parcequ'il n'etoit pas encore assez en colère et qu'il lui en falloit beaucoup pour se resoudre à se battre, ne fût-ce qu'à coups de poings, et peut-être que la chose en fût demeurée là, si son valet, qui avoit plus de colère que lui, ne se fût jeté sur l'agresseur, en lui donnant un coup de poing avec toutes ses circonstances dans le beau milieu du visage, ensuite une grande quantité d'autres où ils purent aller. La Rappinière le prit en queue et se mit à travailler sur lui en coups de poings comme un homme qui a eté offensé le premier. Un parent de son adversaire prit la Rappinière de la même façon; ce parent fut investi par un ami de la Rappinière pour faire diversion; celui-ci le fut d'un autre, et celui-là d'un autre. Enfin tout le monde prit parti dans la chambre; l'un juroit, l'autre injurioit, tous s'entrebattoient; la tripotière, qui voyoit rompre ses meubles, emplissoit l'air de cris pitoyables. Vraisemblablement ils devoient tous perir par coups d'escabeaux, de pieds et de poings, si quelques uns des magistrats de la ville qui se promenoient sous les halles avec le senechal du Maine [67], des Essarts, ne fussent accourus à la rumeur. Quelques uns furent d'avis de jeter deux ou trois seaux d'eau sur les combattans, et le remède eût peut-être réussi; mais ils se separèrent de lassitude, outre que deux pères capucins, qui se jetèrent par charité dans le champ de bataille, mirent non pas une paix bien affermie entre les combattans, mais firent accorder quelques trèves pendant lesquelles on put negocier, sans prejudice des informations qui se firent de part et d'autre. Le comedien Destin fit des prouesses à coups de poings dont on parle encore dans la ville du Mans, suivant ce qu'en ont raconté les deux jouvenceaux auteurs de la querelle, avec lesquels il eut particulierement affaire, et qu'il pensa rouer de coups, outre quantité d'autres du parti contraire qu'il mit hors de combat du premier coup. Il perdit son emplâtre durant la mêlée, et l'on remarqua qu'il avoit le visage aussi beau que la taille riche. Les museaux sanglans furent lavés d'eau fraîche, les collets dechirés furent changés, on appliqua quelques cataplasmes, et même l'on fit quelques points d'aiguille. Les meubles furent aussi remis en leur place, non pas du tout si entiers qu'alors qu'on les derangea. Enfin, un moment après, il ne resta plus rien du combat que beaucoup d'animosité, qui paroissoit sur le visage des uns et des autres.

[Note 63: ][ (retour) ] Dans le sens du latin successus: issue, résultat.

[Note 64: ][ (retour) ] On se rappelle le vers de Gresset:

Vous la rima fort richement en tain.

(Vert-Vert, ch. 4.)

Il avoit déjà dit avant:

Les bateliers juroient,

Rimoient en Dieu.

(Ch. 3.)

[Note 65: ][ (retour) ] Acte 3, sc. 3 et 4.

[Note 66: ][ (retour) ] «Les joueurs de paume se font frotter par les marqueurs pour se nettoyer quand ils ont sué.» (Dict. de Furetière.)

[Note 67: ][ (retour) ] Voir le Dict. de Furetière pour les diverses fonctions du sénéchal. Le sénéchal du Maine étoit alors Tanneguy Lombelon, baron des Essarts, chaud partisan des frondeurs et du parlement, qui avoit succédé, en 1638, à J. B. L. de Beaumanoir, baron de Lavardin. Le gouverneur de la ville étoit M. de Tresmes.

Les pauvres comediens sortirent long-temps après avec la Rappinière, qui verbalisa le dernier. Comme ils passoient du tripot sous les Halles, ils furent investis par sept ou huit braves, l'epée à la main. La Rappinière, selon sa coutume, eut grand'peur et pensa bien avoir quelque chose de pis, si Destin ne se fût genereusement jeté au devant d'un coup d'epée qui lui alloit passer au travers du corps; il ne put pourtant si bien le parer qu'il ne reçût une legère blessure dans le bras. Il mit l'epée à la main en même temps, et en moins de rien fit voler à terre deux epées, ouvrit deux ou trois têtes, donna force coups sur les oreilles, et deconfit si bien messieurs de l'embuscade que tous les assistans avouèrent qu'ils n'avoient jamais vu un si vaillant homme. Cette partie ainsi avortée avoit eté dressée à la Rappinière par deux petits nobles, dont l'un avoit epousé la soeur de celui qui commença le combat par un grand coup de raquette, et vraisemblablement la Rappinière etoit gâté sans le vaillant defenseur que Dieu lui suscita en notre vaillant comedien. Le bienfait trouva place en son coeur de roche, et sans vouloir permettre que ces pauvres restes d'une troupe delabrée allassent loger en une hôtellerie, il les emmena chez lui, où le charretier dechargea le bagage comique et s'en retourna en son village.


CHAPITRE IV.

Dans lequel on continue à parler du sieur
la Rappinière, et de ce qui arriva
la nuit en sa maison.

ademoiselle de la Rappinière [68] reçut la compagnie avec grande civilité, comme elle etoit la femme du monde qui se soumettoit le plus facilement. Elle n'etoit pas laide, quoique si maigre et si sèche qu'elle n'avoit jamais mouché de chandelle avec les doigts que le feu n'y prît. J'en pourrois dire cent choses rares, que je laisse de peur d'être trop long. En moins de rien les deux dames furent si grandes camarades qu'elles s'entre-appellèrent ma chère et ma fidèle. La Rappinière, qui avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la ville, dit en entrant qu'on allât à la cuisine et à l'office faire hâter le souper. C'etoit une pure rodomontade: outre son vieil valet, qui pansoit même ses chevaux, il n'y avoit dans le logis qu'une jeune servante et une vieille boiteuse, qui avoit du mal comme un chien. Sa vanité fut punie par une grande confusion qui lui arriva. Il mangeoit d'ordinaire au cabaret aux depens des sots, sa femme et son train si reglé etoient reduits au potage aux choux, selon la coutume du pays [69]. Voulant paroître devant ses hôtes et les regaler, il pensa couler par derrière son dos quelque monnoie à son valet pour aller querir de quoi souper. Par la faute du valet ou du maître, l'argent tomba sur la chaise où il etoit assis, et puis de la chaise en bas. La Rappinière en devint tout violet, sa femme en rougit, le valet en jura, la Caverne en souffrit, la Rancune n'y prit peut-être pas garde, et pour Destin, je n'ai pas bien su l'effet que cela fit sur son esprit; l'argent fut ramassé, et en attendant le souper on fit conversation. La Rappinière demanda au Destin pourquoi il se deguisoit le visage d'un emplâtre; il lui dit qu'il en avoit bien du sujet, et que, se voyant travesti par accident, il avoit voulu ôter ainsi la connoissance de son visage à quelques ennemis qu'il avoit.

[Note 68: ][ (retour) ] On sait que le nom de Madame étoit réservé aux personnes de condition noble. Le de placé devant un nom n'étoit point, à beaucoup près, un signe infaillible de noblesse véritable, jouissant des droits et des exemptions accordés à cet état; il étoit souvent usurpé, souvent employé par politesse, à l'égard des personnes qu'on vouloit honorer, ou qui étoient élevées, par leur position, au dessus des bourgeois ordinaires. Ainsi Jean de La Fontaine, malgré son de, étoit si peu noble qu'en 1669 il fut condamné à une amende de 3,000 fr. pour usurpation d'un titre qui ne lui appartenoit pas.

[Note 69: ][ (retour) ] Il paroît que c'est là aujourd'hui encore le mets favori et le fonds des repas du paysan manceau (Pesche, Dict. de la Sarthe, t. 3, p. 48).

Enfin le souper vint, bon ou mauvais. La Rappinière but tant qu'il s'enivra; la Rancune s'en donna aussi jusques aux gardes; Destin soupa fort sobrement en honnête homme, la Caverne en comedienne affamée, et mademoiselle de la Rappinière en femme qui veut profiter de l'occasion, c'est-à-dire tant qu'elle en fut devoyée. Tandis que les valets mangèrent et que l'on dressa les lits, la Rappinière les accabla de cent contes pleins de vanité. Destin coucha seul en une petite chambre, la Caverne avec la fille de chambre dans un cabinet, et la Rancune avec le valet je ne sais où. Ils avoient tous envie de dormir, les uns de lassitude, les autres d'avoir trop soupé, et cependant ils ne dormirent guères, tant il est vrai qu'il n'y a rien de certain en ce monde. Après le premier sommeil, mademoiselle de la Rappinière eut envie d'aller où les rois ne peuvent aller qu'en personne. Son mary se reveilla bientôt après; quoiqu'il fût bien soûl, il sentit bien qu'il etoit tout seul. Il appela sa femme; on ne lui repondit point. Avoir quelque soupçon, se mettre en colère, se lever de furie, ce ne fut qu'une même chose. À la sortie de sa chambre, il entendit marcher devant lui; il suivit quelque temps le bruit qu'il entendoit. Au milieu d'une petite galerie qui conduisoit à la chambre de Destin, il se trouva si près de ce qu'il suivoit qu'il crut lui marcher sur les talons; il pensa se jeter sur sa femme et la saisit en criant: «Ah! putain!» Ses mains ne trouvèrent rien, et, ses pieds rencontrant quelque chose, il donna du nez en terre et se sentit enfoncer dans l'estomac quelque chose de pointu. Il cria effroyablement: «Au meurtre! on m'a poignardé!» sans quitter sa femme, qu'il pensoit tenir par les cheveux et qui se debattoit sous lui. À ses cris, ses injures et ses juremens, toute la maison fut en rumeur et tout le monde vint à son aide en même temps: la servante avec une chandelle, la Rancune et le valet en chemises sales, la Caverne en jupe fort mechante, le Destin l'epée à la main, et mademoiselle la Rappinière toute la dernière, qui fut bien etonnée, aussi bien que les autres, de trouver son mari tout furieux luttant contre une chèvre qui allaitoit dans la maison les petits d'une chienne qui etoit morte. Jamais homme ne fut plus confus que la Rappinière. Sa femme, qui se douta bien de la pensée qu'il avoit eue, lui demanda s'il etoit fou. Il repondit, sans sçavoir quasi ce qu'il disoit, qu'il avoit pris la chèvre pour un voleur; le Destin devina ce qui en etoit; chacun regagna son lit et crut ce qu'il voulut de l'aventure, et la chèvre fut renfermée avec ses petits chiens.


CHAPITRE V.

Qui ne contient pas grand'chose.

e comedien la Rancune, un des principaux heros de notre roman, car il n'y en aura pas pour un dans ce livre-ci, et, puisqu'il n'y a rien de plus parfait qu'un heros de livre [70], demi-douzaine de heros ou soi-disant tels feront plus d'honneur au mien qu'un seul, qui seroit peut-être celui dont on parleroit le moins, comme il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. La Rancune donc etoit de ces misanthropes qui haïssent tout le monde et qui ne s'aiment pas eux-mêmes, et j'ai su de beaucoup de personnes qu'on ne l'avoit jamais vu rire. Il avoit assez d'esprit et faisoit assez bien de mechans vers [71]; d'ailleurs homme d'honneur en aucune façon, malicieux comme un vieil singe et envieux comme un chien. Il trouvoit à redire en tous ceux de sa profession: Belleroze etoit trop affecté, Mondory trop rude, Floridor trop froid [72], et ainsi des autres; et je crois qu'il eût aisement laissé conclure qu'il avoit eté le seul comedien sans defaut, et cependant il n'etoit plus souffert dans la troupe qu'à cause qu'il avoit vieilli dans le metier. Au temps qu'on etoit reduit aux pièces de Hardy, il jouoit en fausset et sous le masque les rôles de nourrice [73]; depuis qu'on commença à mieux faire la comedie, il etoit le surveillant du portier, jouoit les rôles de confidens, ambassadeurs et recors, quand il falloit accompagner un roi, assassiner quelqu'un ou donner bataille; il chantoit une mechante taille aux trios, et se farinoit à la farce [74]. Sur ces beaux talens-là il avoit fondé une vanité insupportable, laquelle etoit jointe à une raillerie continuelle, une medisance qui ne s'epuisoit point et une humeur querelleuse qui etoit pourtant soutenue par quelque valeur. Tout cela le faisoit craindre à ses compagnons; avec le seul Destin il etoit doux comme un agneau et se montroit raisonnable autant que son naturel le pouvoit permettre. On a voulu dire qu'il en avoit été battu; mais ce bruit-là n'a pas duré long-temps, non plus que celui de l'amour qu'il avoit pour le bien d'autrui jusqu'à s'en saisir furtivement: avec tout cela le meilleur homme du monde [75]. Je vous ai dit, ce me semble, qu'il coucha avec le valet de la Rappinière, qui s'appeloit Doguin. Soit que le lit où il coucha ne fût pas trop bon ou que Doguin ne fût pas bon coucheur, il ne put dormir toute la nuit. Il se leva dès le point du jour (aussi bien que Doguin, qui fut appelé par son maître), et, passant devant la chambre de la Rappinière, lui alla donner le bon jour. La Rappinière reçut son compliment avec un faste de prevôt provincial et ne lui rendit pas la dixième partie des civilités qu'il en reçut; mais, comme les comediens jouent toutes sortes de personnages, il ne s'en emut guères. La Rappinière lui fit cent questions sur la comedie, et de fil en aiguille (il me semble que ce proverbe est ici fort bien appliqué) lui demanda depuis quand ils avoient le Destin dans leur troupe, et ajouta qu'il etoit excellent comedien. «Ce qui reluit n'est pas or, repartit la Rancune. Du temps que je jouois les premiers rôles, il n'eût joué que les pages; comment sçauroit-il un metier qu'il n'a jamais appris? Il y a fort peu de temps qu'il est dans la comedie: on ne devient pas comedien comme un champignon. Parcequ'il est jeune, il plaît; si vous le connoissiez comme moi, vous en rabattriez plus de la moitié. Au reste, il fait l'entendu comme s'il etoit sorti de la côte de saint Louis [76], et cependant il ne decouvre point qui il est ni d'où il est, non plus qu'une belle Cloris qui l'accompagne, qu'il appelle sa soeur, et Dieu veuille qu'elle le soit! Tel que je suis, je lui ai sauvé la vie dans Paris aux depens de deux bons coups d'epée, et il en a eté si meconnoissant qu'au lieu de me faire porter chez un chirurgien, il passa la nuit à chercher dans les boues je ne sçais quel bijou de diamans d'Alençon [77] qu'il disoit lui avoir eté pris par ceux qui nous attaquèrent.» La Rappinière demanda à la Rancune comment ce malheur-là lui etoit arrivé. «Ce fut le jour des Rois, sur le Pont-Neuf», repondit la Rancune. Ces dernières paroles troublèrent extremement la Rappinière et son valet Doguin; ils pâlirent et rougirent l'un et l'autre, et la Rappinière changea de discours si vite et avec un si grand desordre d'esprit que la Rancune s'en etonna. Le bourreau de la ville et quelques archers, qui entrèrent dans la chambre, rompirent la conversation et firent grand plaisir à la Rancune, qui sentoit bien que ce qu'il avoit dit avoit frappé la Rappinière en quelque endroit bien tendre, sans pouvoir deviner la part qu'il y pouvoit prendre.

[Note 70: ][ (retour) ] Scarron revient encore plus loin sur cette remarque en disant fort justement que ces héros imaginaires «sont quelquefois incommodes à force d'être trop honnêtes gens». C'est là un reproche que les écrivains satiriques faisoient souvent aux romans d'alors.

[Note 71: ][ (retour) ] Cette phrase, qui est, pour ainsi dire, passée en proverbe, se retrouve à peu près textuellement dans la Satire des satires de Boursault:

Je fais passablement de mechantes paroles,

dit le marquis, et le chevalier lui répond:

Tu fais de mechants vers admirablement bien.

(Sc. 3.)

[Note 72: ][ (retour) ] Nous avons déjà parlé de Mondory (V. page 16), dont Tallemant dit, ce qui fait comprendre le reproche de la Rancune, qu'il «etoit plus propre à faire un heros qu'un amoureux». Pierre le Messier, dit Belleroze, étoit un acteur de l'hôtel de Bourgogne, remarquable dans les rôles tragiques, bien que La Rancune le jugeât trop affecté, et que madame de Montbazon lui trouvât l'air trop fade (Mém. du card. de Retz). Tallemant s'exprime à peu près de même, le traitant de «comédien fardé, qui regardoit où il jetteroit son chapeau, de peur de gâter ses plumes». Floridor étoit un comédien de la même troupe, qui avoit pourtant commencé par faire partie de celle du Marais. Son vrai nom étoit Josias de Soulas, sieur de Prinefosse. Il étoit fort aimé du public; le roi le favorisoit, et Molière lui fit la grâce de ne pas le nommer parmi les acteurs de l'hôtel de Bourgogne qu'il critique dans l'Impromptu de Versailles. On peut voir le splendide éloge qu'en a fait de Visé, dans sa critique de la Sophonisbe de P. Corneille, où il le nomme «le plus grand comédien du monde». Néanmoins, le satirique Tallemant, à l'endroit même où il parle de Mondory et de Bellerose (Éd. Monmerqué, in-8, t. 6), se rapproche encore du sentiment de la Rancune: «C'est, dit-il, un médiocre comedien, quoi que le monde en veuille dire. Il est toujours pâle.»

[Note 73: ][ (retour) ] Le manque d'actrices sur les anciens théâtres étoit cause qu'on avoit dû les remplacer par des acteurs dans certains rôles de femmes, comme ceux de nourrices et de soubrettes; ces derniers rôles, du reste, étoient presque toujours si licencieux que des hommes seuls pouvoient s'en charger. Dès lors le masque et la voix de fausset étoient nécessaires. On nous a conservé les noms de quelques comédiens qui s'étoient rendus particulièrement célèbres dans ce genre, entre autres d'Alizon, qui jouoit à l'hôtel de Bourgogne dans la première moitié du XVIIe siècle. Personne n'ignore que ce fut P. Corneille qui, dans la Galerie du Palais, fit disparoître la nourrice du théâtre en la remplaçant par la suivante. Dès lors l'acteur se borna à certains rôles de vieilles et de ridicules, tels que celui de la comtesse d'Escarbagnas. Cet usage ne cessa entièrement au théâtre qu'après la retraite de Hubert (avril 1685), qui avoit rempli avec beaucoup de succès plusieurs de ces rôles de femmes.

[Note 74: ][ (retour) ] C'étoit une habitude répandue parmi les acteurs qui jouoient la farce: ainsi Gros-Guillaume, Jean-Farine, Jodelet, et tous ceux qui avoient le visage naturellement mobile et comique, s'enfarinoient; mais quelques uns, comme Guillot-Gorju, Gautier-Garguille et Turlupin, préféroient se couvrir d'un masque (Hist. du Théât. franç., des frères Parfait); on sait, par le témoignage de Villiers (Vengeance des marquis), que Molière fit comme ces derniers, en jouant d'abord le rôle de Mascarille des Précieuses ridicules.

[Note 75: ][ (retour) ] C'est le: au demeurant, le meilleur fils du monde, de Clément Marot.

[Note 76: ][ (retour) ] Molière a fait dire de même à madame Jourdain: «Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis?» (Bourg. gent., act. 3, sc. 12.) C'étoit une façon de parler fort usitée alors, et dont on devine facilement le sens.

[Note 77: ][ (retour) ] On appeloit diamants d'Alençon de faux diamants qu'on recueilloit aux environs de cette ville, dans un terrain plein d'un sable fort luisant et de pierres grises et très dures. Quelques uns de ces diamants atteignoient la grosseur d'un oeuf, et ils étoient parfois aussi nets et aussi brillants que des diamants véritables. (Dict. de Furetière.)

Cependant le pauvre Destin, qui avoit eté si bien sur le tapis, etoit bien en peine: la Rancune le trouva avec mademoiselle de la Caverne, bien empêché à faire avouer à un vieil tailleur qu'il avoit mal ouï et encore plus mal travaillé. Le sujet de leur differend etoit qu'en dechargeant le bagage comique, le Destin avoit trouvé deux pourpoints et un haut-de-chausses fort usés, qu'il les avoit donnés à ce vieil tailleur pour en tirer une manière d'habit plus à la mode que les chausses de page [78] qu'il portoit, et que le tailleur, au lieu d'employer un des pourpoints pour raccommoder l'autre et le haut de chausses aussi, par une faute de jugement indigne d'un homme qui avoit raccommodé des vieilles hardes toute sa vie, avoit rhabillé les deux pourpoints des meilleurs morceaux du haut-de-chausses; tellement que le pauvre Destin, avec tant de pourpoints et si peu de hauts-de-chausses, se trouvoit reduit à garder la chambre ou à faire courir les enfans après lui, comme il avoit fait dejà avec son habit comique. La liberalité de la Rappinière repara la faute du tailleur, qui profita des deux pourpoints rhabillés, et le Destin fut regalé de l'habit d'un voleur qu'il avoit fait rouer depuis peu. Le bourreau, qui s'y trouva present, et qui avoit laissé cet habit en garde à la servante de la Rappinière, dit fort insolemment que l'habit etoit à lui; mais la Rappinière le menaça de lui faire perdre sa charge. L'habit se trouva assez juste pour le Destin, qui sortit avec la Rappinière et la Rancune. Ils dînèrent en un cabaret aux depens d'un bourgeois qui avoit à faire de la Rappinière. Mademoiselle de la Caverne s'amusa à savonner son collet sale et tint compagnie à son hôtesse. Le même jour, Doguin fut rencontré par un des jeunes hommes qu'il avoit battus le jour de devant dans le tripot, et revint au logis avec deux bons coups d'epée et force coups de bâton; et, à cause qu'il etoit bien blessé, la Rancune, après avoir soupé, alla coucher dans une hôtellerie voisine, fort lassé d'avoir couru toute la ville, accompagnant, avec son camarade Destin, le sieur de la Rappinière, qui vouloit avoir raison de son valet assassiné.

[Note 78: ][ (retour) ] Les chausses de page, appelées aussi grègues, trousses, ou culottes, étoient des espèces de hauts-de-chausses d'ancienne mode, serrés et plissés, et qui, abandonnés depuis le siècle précédent, étoient réservés seulement aux pages.


CHAPITRE VI.

L'aventure du pot de chambre; la mauvaise nuit que
la Rancune donna à l'hôtellerie; l'arrivée d'une
partie de la troupe; mort de Doguin,
et autres choses memorables.

a Rancune entra dans l'hôtellerie un peu plus que demi-ivre. La servante de la Rappinière, qui le conduisoit, dit à l'hôtesse qu'on lui dressât un lit. «Voici le reste de notre ecu [79], dit l'hôtesse; si nous n'avions point d'autre pratique que celle-là, notre louage seroit mal payé.--Taisez-vous, sotte, dit son mari; monsieur de la Rappinière nous fait trop d'honneur. Que l'on dresse un lit à ce gentilhomme.--Voire qui en auroit, dit l'hôtesse; il ne m'en restoit qu'un que je viens de donner à un marchand du bas Maine.» Le marchand entra là-dessus, et, ayant appris le sujet de la contestation, offrit la moitié de son lit à la Rancune, soit qu'il eût à faire à la Rappinière, ou qu'il fût obligeant de son naturel. La Rancune l'en remercia autant que sa secheresse de civilité le put permettre. Le marchand soupa, l'hôte lui tint compagnie, et la Rancune ne se fit pas prier deux fois pour faire le troisième et se mettre à boire sur nouveaux frais. Ils parlèrent des impôts, pestèrent contre les maltôtiers [80], reglèrent l'Etat, et se reglèrent si peu eux-mêmes, et l'hôte tout le premier, qu'il tira sa bourse de sa pochette et demanda à compter, ne se souvenant plus qu'il etoit chez lui. Sa femme et sa servante l'en traînèrent par les epaules dans sa chambre, et le mirent sur un lit tout habillé. La Rancune dit au marchand qu'il etoit affligé d'une difficulté d'urine et qu'il etoit bien fâché d'être contraint de l'incommoder; à quoi le marchand lui repondit qu'une nuit etoit bientôt passée. Le lit n'avoit point de ruelle et joignoit la muraille; la Rancune s'y jetta le premier, et, le marchand s'y etant mis après en la bonne place, la Rancune lui demanda le pot de chambre. «Et qu'en voulez-vous faire? dit le marchand.--Le mettre auprès de moi, de peur de vous incommoder», dit la Rancune. Le marchand lui repondit qu'il lui donnerait quand il en auroit à faire, et la Rancune n'y consentit qu'à peine, lui protestant qu'il etoit au desespoir de l'incommoder. Le marchand s'endormit sans lui repondre, et à peine commença-t-il à dormir de toute sa force que le malicieux comedien, qui etoit homme à s'eborgner pour faire perdre un oeil à un autre, tira le pauvre marchand par le bras, en lui criant: «Monsieur! ho! Monsieur!» Le marchand, tout endormi, lui demanda en bâillant: «Que vous plaît-il?--Donnez-moi un peu le pot de chambre», dit la Rancune. Le pauvre marchand se pencha hors du lit, et, prenant le pot de chambre, le mit entre les mains de la Rancune, qui se mit en devoir de pisser, et, après avoir fait cent efforts ou fait semblant de les faire, juré cent fois entre ses dents et s'être bien plaint de son mal, il rendit le pot de chambre au marchand sans avoir pissé une seule goutte. Le marchand le remit à terre, et dit, ouvrant la bouche aussi grande qu'un four à force de bâiller: «Vraiment, Monsieur, je vous plains bien», et se rendormit tout aussitôt. La Rancune le laissa embarquer bien avant dans le sommeil, et, quand il le vit ronfler comme s'il n'eût fait autre chose toute sa vie, le perfide l'eveilla encore et lui demanda le pot de chambre aussi mechamment que la première fois. Le marchand le lui mit entre les mains aussi bonnement qu'il avoit dejà fait, et la Rancune le porta à l'endroit par où l'on pisse, avec aussi peu d'envie de pisser que de laisser dormir le marchand. Il cria encore plus fort qu'il n'avoit fait et fut deux fois plus long-temps à ne point pisser, conjurant le marchand de ne prendre plus la peine de lui donner le pot de chambre, et ajoutant que ce n'etoit pas la raison et qu'il le prendrait bien. Le pauvre marchand, qui eût lors donné tout son bien pour dormir son soûl, lui repondit, toujours en bâillant, qu'il en usât comme il lui plairoit, et remit le pot de chambre en sa place. Ils se donnèrent le bon soir fort civilement, et le pauvre marchand eût parié tout son bien qu'il alloit faire le plus beau somme qu'il eût fait de sa vie. La Rancune, qui sçavoit bien ce qui en devoit arriver, le laissa dormir de plus belle; et, sans faire conscience d'eveiller un homme qui dormoit si bien, il lui alla mettre le coude dans le creux de l'estomac, l'accablant de tout son corps et avançant l'autre bras hors du lit, comme on fait quand on veut amasser quelque chose qui est à terre. Le malheureux marchand, se sentant étouffer et ecraser la poitrine, s'eveilla en sursaut! criant horriblement: «Hé! morbleu! Monsieur, vous me tuez!» La Rancune, d'une voix aussi douce et posée que celle du marchand avoit eté vehemente, lui repondit: «Je vous demande pardon, je voulois prendre le pot de chambre.--Ah! vertubleu, s'écria l'autre, j'aime bien mieux vous le donner et ne dormir de toute la nuit. Vous m'avez fait un mal dont je me sentirai toute ma vie.» La Rancune ne lui repondit rien, et se mit à pisser si largement et si roide que le bruit seul du pot de chambre eût pu reveiller le marchand. Il emplit le pot de chambre, benissant le Seigneur avec une hypocrisie de scelerat. Le pauvre marchand le felicitoit le mieux qu'il pouvoit de sa copieuse ejaculation d'urine, qui lui faisoit esperer un sommeil qui ne seroit plus interrompu, quand le maudit la Rancune, faisant semblant de vouloir remettre le pot de chambre à terre, lui laissa tomber et le pot de chambre et tout ce qui etoit dedans sur le visage, sur la barbe et sur l'estomac, en criant en hypocrite: «Hé! Monsieur, je vous demande pardon.» Le marchand ne repondit rien à sa civilité; car, aussitôt qu'il se sentit noyer de pissat, il se leva, hurlant comme un homme furieux et demandant de la chandelle. La Rancune, avec une froideur capable de faire renier un theatin, lui disoit: «Voilà Un grand malheur!» Le marchand continua ses cris: l'hôte, l'hôtesse, les servantes et les valets y vinrent. Le marchand leur dit qu'on l'avoit fait coucher avec un diable, et pria qu'on lui fît du feu autre part. On lui demanda ce qu'il avoit; il ne repondit rien, tant il etoit en colère, prit ses habits et ses hardes, et s'alla secher dans la cuisine, où il passa le reste de la nuit sur un banc, le long du feu. L'hôte demanda à la Rancune ce qu'il lui avoit foit. Il lui dit, feignant une grande ingenuité: «Je ne sçais de quoi il se peut plaindre. Il s'est eveillé et m'a reveillé, criant au meurtre: il faut qu'il ait fait quelque mauvais songe ou qu'il soit fou; et, de plus, il a pissé au lit.» L'hôtesse y porta la main et dit qu'il etoit vrai, que son matelas etoit tout percé, et jura son grand Dieu qu'il le paieroit [81]. Ils donnèrent le bonsoir à la Rancune, qui dormit toute la nuit aussi paisiblement qu'auroit fait un homme de bien, et se recompensa de celle qu'il avoit mal passée chez la Rappinière. Il se leva pourtant plus matin qu'il ne pensoit, parceque la servante de la Rappinière le vint querir à la hâte pour venir voir Doguin, qui se mouroit et qui demandoit à le voir devant que de mourir. Il y courut, bien en peine de sçavoir ce que lui vouloit un homme qui se mouroit et qui ne le connoissoit que du jour precedent. Mais la servante s'etoit trompée; ayant ouï demander le comedien au pauvre moribond, elle avoit pris la Rancune pour le Destin, qui venoit d'entrer dans la chambre de Doguin quand la Rancune arriva, et qui s'y etoit enfermé, ayant appris du prêtre qui l'avoit confessé que le blessé avoit quelque chose à lui dire qu'il lui importoit de sçavoir. Il n'y fut pas plus d'un demi-quart d'heure que la Rappinière revint de la ville, où il etoit allé dès la pointe du jour pour quelques affaires. Il apprit en arrivant que son valet se mouroit, qu'on ne lui pouvoit arrêter le sang parcequ'il avoit un gros vaisseau coupé, et qu'il avoit demandé à voir le comedien Destin devant que de mourir. «Et l'a-t-il vu?» demanda tout emu la Rappinière. On lui repondit qu'ils etoient enfermés ensemble. Il fut frappé de ces paroles comme d'un coup de massue, et s'en courut tout transporté frapper à la porte de la chambre où Doguin se mouroit, au même temps que le Destin l'ouvroit pour avertir que l'on vînt secourir le malade qui venoit de tomber en foiblesse. La Rappinière lui demanda, tout troublé, ce que lui vouloit son fou de valet. «Je crois qu'il rêve, repondit froidement le Destin, car il m'a demandé cent fois pardon, et je ne pense pas qu'il m'ait jamais offensé; mais qu'on prenne garde à lui, car il se meurt.» On s'approcha du lit de Doguin sur le point qu'il rendoit le dernier soupir, dont la Rappinière parut plus gai que triste. Ceux qui le connoissoient crurent que c'etoit à cause qu'il devoit les gages à son valet. Le seul Destin sçavoit bien ce qu'il en devoit croire.

[Note 79: ][ (retour) ] «Se dit de ceux qui surviennent en une compagnie, et qu'on n'attendoit pas.» (Leroux, Dict. comiq.)

[Note 80: ][ (retour) ] Les plaintes, les imprécations de toute sorte, contre les maltôtiers et les partisans, qui se livroient souvent à des exactions et à des friponneries dont ils avoient à répondre devant les chambres de justice, remplissent les écrits de l'époque et les chansons manuscrites. V. La Chasse aux larrons, de J. Bourgoing, in-8; les Satires de Courval-Sonnet et de Gacon; beaucoup de Mazarinades; La Bruyère, Des biens de fortune, etc., etc.--Maltôte vient de malè tolta (tollir mal), et signifioit rigoureusement une imposition faite sans nécessité, sans droit et sans fondement; on appliquoit souvent ce terme aux subsides onéreux et extraordinaires, et même, par abus, le peuple l'étendoit à toute imposition nouvelle. Les maltôtiers étoient les financiers qui se chargeoient d'établir et de faire marcher les maltôtes.

[Note 81: ][ (retour) ] Segrais nous apprend que ce fut M. de Riandé, receveur des décimes, personnage fort goutteux, qui «donna occasion» à Scarron de raconter cette sale aventure du pot de chambre. (Mém. anecd.)

Là-dessus deux hommes entrèrent dans le logis qui furent reconnus par notre comedien pour être de ses camarades, desquels nous parlerons plus amplement au suivant chapitre.


CHAPITRE VII.

L'aventure des brancards.

e plus jeune des comediens qui entrèrent chez la Rappinière etoit valet de Destin. Il apprit de lui que le reste de la troupe etoit arrivé, à la reserve de mademoiselle de l'Etoile, qui s'etoit demis un pied à trois lieues du Mans. «Qui vous a fait venir ici, et qui vous a dit que nous y etions? lui demanda le Destin.--La peste, qui etoit à Alençon, nous a empêchés d'y aller et nous a arrêtés à Bonnestable [82], repondit l'autre comedien, qui s'appeloit l'Olive, et quelques habitans de cette ville que nous avons trouvés nous ont dit que vous avez joué ici, que vous vous etiez battu et que vous aviez eté blessé. Mademoiselle de l'Etoile en est fort en peine, et vous prie de lui envoyer un brancard [83].» Le maître de l'hôtellerie voisine, qui etoit venu là au bruit de la mort de Doguin, dit qu'il y avoit un brancard chez lui, et, pourvu qu'on le payât bien, qu'il seroit en etat de partir sur le midi, porté par deux bons chevaux. Les comediens arretèrent le brancard à un ecu, et des chambres dans l'hôtellerie pour la troupe comique. La Rappinière se chargea d'obtenir du lieutenant general permission de jouer, et, sur le midi, le Destin et ses camarades prirent le chemin de Bonnestable. Il faisoit un grand chaud. La Rancune dormoit dans le brancard; l'Olive etoit monté sur le cheval de derrière, et un valet de l'hôte conduisoit celui de devant; le Destin alloit de son pied, un fusil sur l'epaule, et son valet lui contoit ce qui leur etoit arrivé depuis le Château du Loir [84] jusqu'à un village auprès de Bonnestable, où mademoiselle de l'Etoile s'etoit demis un pied en descendant de cheval, quand deux hommes bien montés, et qui se cachèrent le nez de leur manteau en passant auprès de Destin, s'approchèrent du brancard du côté qu'il etoit decouvert, et, n'y trouvant qu'un vieil homme qui dormoit, le mieux monté de ces deux inconnus dit à l'autre: «Je crois que tous les diables sont aujourd'hui dechaînés contre moi et se sont deguisés en brancards pour me faire enrager.» Cela dit, il poussa son cheval à travers les champs, et son camarade le suivit. L'Olive appela le Destin, qui etoit un peu eloigné, et lui conta l'aventure, en laquelle il ne put rien comprendre et dont il ne se mit pas beaucoup en peine.

[Note 82: ][ (retour) ] Petite ville du Maine, sur la Dive, avec une forêt considérable.

[Note 83: ][ (retour) ] Un brancard étoit une sorte de lit portatif, destiné surtout à voiturer les malades. Il étoit fait en forme de grande civière, avec des cerceaux en berceau, qu'on pouvoit garnir au besoin de matelas et de couvertures, et il étoit porté, comme une litière, sur des mulets ou des chevaux.

[Note 84: ][ (retour) ] Petite ville du Maine, à onze lieues environ du Mans.

À un quart de lieue de là, le conducteur du brancard, que l'ardeur du soleil avoit assoupi, alla planter le brancard dans un bourbier, où la Rancune pensa se repandre. Les chevaux y brisèrent leurs harnois, et il les en fallut tirer par le cou et par la queue, après qu'on les eut detelés. Ils ramassèrent les debris du naufrage et gagnèrent le prochain village le mieux qu'ils purent. L'equipage du brancard avoit grand besoin de reparation. Tandis qu'on y travailla, la Rancune, l'Olive et le valet de Destin burent un coup à la porte d'une hôtellerie qui se trouva dans le village. Là-dessus il arriva un autre brancard, conduit par deux hommes de pied, qui s'arrêta aussi devant l'hôtellerie. À peine fut-il arrivé qu'il en parut un autre, qui venoit cent pas après du même côté. «Je crois que tous les brancards de la province se sont ici donné rendez-vous pour une affaire d'importance ou pour un chapitre general, dit la Rancune, et je suis d'avis qu'ils commencent leur conference, car il n'y a pas apparence qu'il en arrive davantage.--En voici pourtant un qui n'en quittera pas sa part», dit l'hôtesse. Et, en effet, ils en virent un quatrième qui venoit du côté du Mans. Cela les fit rire de bon courage, excepté la Rancune, qui ne rioit jamais, comme je vous ai déjà dit. Le dernier brancard s'arrêta avec les autres. Jamais on ne vit tant de brancards ensemble. «Si les chercheurs de brancards que nous avons trouvés tantôt etoient ici, ils auraient contentement, dit le conducteur du premier venu.--J'en ai trouvé aussi», dit le second. Celui des comediens dit la même chose, et le dernier venu ajouta qu'il en avoit pensé être battu. «Et pourquoi? lui demanda le Destin.--À cause, lui repondit-il, qu'ils en vouloient à une demoiselle qui s'etoit demis un pied et que nous avons menée au Mans. Je n'ai jamais vu des gens si colères; ils se prenoient à moi de ce qu'ils n'avoient pas trouvé ce qu'ils cherchoient.» Cela fit ouvrir les oreilles aux comediens, et, en deux ou trois interrogations qu'ils firent au brancardier, ils sçurent que la femme du seigneur du village où mademoiselle de l'Etoile s'etoit blessée lui avoit rendu visite, et l'avoit fait conduire au Mans avec grand soin.

La conversation dura encore quelque temps entre les brancards, et ils sçurent les uns des autres qu'ils avoient eté reconnus en chemin par les mêmes hommes que les comediens avoient vus. Le premier brancard portoit le curé de Domfront, qui venoit des eaux de Bellesme [85] et passoit au Mans pour faire faire une consultation de medecins sur sa maladie; le second portoit un gentilhomme blessé qui revenoit de l'armée. Les brancards se separèrent. Celui des comediens et celui du curé de Domfront retournèrent au Mans de compagnie, et les autres où ils avoient à aller. Le curé malade descendit en la même hôtellerie des comediens, qui etoit la sienne. Nous le laisserons reposer dans sa chambre, et verrons, dans le suivant chapitre, ce qui se passoit en celle des comediens.

[Note 85: ][ (retour) ] Petite ville du Perche, à trois lieues sud de Mortagne, qui possède des eaux minérales.


CHAPITRE VIII.

Dans lequel on verra plusieurs choses necessaires
à sçavoir pour l'intelligence du present livre.

a troupe comique etoit composée de Destin, de l'Olive et de la Rancune, qui avoient chacun un valet pretendant à devenir un jour comedien en chef. Parmi ces valets, il y en avoit quelques uns qui recitoient dejà sans rougir et sans se defaire [86]. Celui de Destin, entre autres, faisoit assez bien, entendoit assez ce qu'il disoit et avoit de l'esprit. Mademoiselle de l'Etoile et la fille de mademoiselle de la Caverne recitoient les premiers rôles; la Caverne representoit les reines et les mères et jouoit à la farce [87]. Ils avoient de plus un poète, ou plutôt un auteur, car toutes les boutiques d'epiciers du royaume etoient pleines de ses oeuvres [88], tant en vers qu'en prose. Ce bel esprit s'etoit donné à la troupe quasi malgré elle, et, parcequ'il ne partageoit point et mangeoit quelque argent avec les comediens, on lui donnoit les derniers rôles, dont il s'acquittoit très mal [89]. On voyoit bien qu'il etoit amoureux de l'une des deux comediennes; mais il etoit si discret, quoiqu'un peu fou, qu'on n'avoit pu decouvrir encore laquelle des deux il devoit suborner sous esperance de l'immortalité. Il menaçoit les comediens de quantité de pièces, mais il leur avoit fait grâce jusqu'à l'heure; on savoit seulement par conjecture qu'il en faisoit une intitulée Martin Luther, dont on avoit trouvé un cahier, qu'il avoit pourtant desavoué, quoiqu'il fût de son ecriture [90].

[Note 86: ][ (retour) ] C'est-à-dire sans se déconcerter, sans perdre contenance.

[Note 87: ][ (retour) ] Cette réunion de rôles si divers joués par un même acteur étoit alors fort commune, même parmi les plus célèbres comédiens. Ainsi, pour ne citer qu'eux, les farceurs Gautier-Garguille et Turlupin étoient également distingués dans la tragédie. (V. plus haut, note 2 de la page 11, ch. I.)

[Note 88: ][ (retour) ] On retrouvera souvent cette plaisanterie chez Boileau quand il parle de ces auteurs

Dont les vers en paquet se vendent à la livre,

et qu'on voit

Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre, etc.

(Sat. 9.)

[Note 89: ][ (retour) ] Il n'étoit pas rare alors de voir des poètes à la solde des troupes comiques. Ils les suivoient dans leurs excursions, soit pour les fournir de pièces ou pour modifier les comédies du répertoire suivant les désirs des acteurs et les besoins du moment, soit pour diriger les représentations. Ce fut ainsi que Hardy fit ses six cents pièces, et Tristan l'Hermite nous a raconté, dans sa curieuse autobiographie, la façon cavalière dont messieurs les comédiens traitoient leur poète ordinaire pour la moindre peccadille, ne fût-ce que pour avoir refusé de jouer à la boule avec eux pendant qu'il composoit des vers. Quelques uns de ces poètes étoient en même temps acteurs, comme Molière le fut plus tard. Les troupes ambulantes d'Espagne avoient aussi leur poète, et il y en a un dans le Voyage amusant de Rojas de Villandrado, ce Roman comique espagnol.

[Note 90: ][ (retour) ] Suivant la clef manuscrite citée dans notre notice, l'original du portrait du poète Roquebrune auroit été M. de Moutières, bailli de Touvoy (juridiction de Mgr l'évêque du Mans).

Quand nos comediens arrivèrent, la chambre des comediennes etoit dejà pleine des plus echauffés godelureaux de la ville, dont quelques uns etoient dejà refroidis du maigre accueil qu'on leur avoit fait. Ils parloient tous ensemble de la comedie, des bons vers, des auteurs et des romans: jamais on n'ouït plus de bruit en une chambre, à moins que de s'y quereller. Le poète, sur tous les autres, environné de deux ou trois qui devoient être les beaux esprits de la ville, se tuoit de leur dire qu'il avoit vu Corneille, qu'il avoit fait la debauche avec Saint-Amant et Beys, et qu'il avoit perdu un bon ami en feu Rotrou [91]. Mademoiselle de la Caverne et mademoiselle Angelique, sa fille, arrangeoient leurs hardes avec une aussi grande tranquillité que s'il n'y eût eu personne dans la chambre. Les mains d'Angelique etoient quelquefois serrées ou baisées, car les provinciaux sont fort endemenés et patineurs [92]; mais un coup de pied dans l'os des jambes, un soufflet ou un coup de dent, selon qu'il etoit à propos, la delivroient bientôt de ces galans à toute outrance. Ce n'est pas qu'elle fût devergondée, mais son humeur enjouée et libre l'empêchoit d'observer beaucoup de ceremonies; d'ailleurs elle avoit de l'esprit et etoit très honnête fille. Mademoiselle de l'Etoile etoit d'une humeur toute contraire: il n'y avoit pas au monde une fille plus modeste et d'une humeur plus douce; et elle fut lors si complaisante qu'elle n'eut pas la force de chasser tous ces gracieuseux hors de sa chambre, quoiqu'elle souffrît beaucoup au pied qu'elle s'etoit demis, et qu'elle eût grand besoin d'être en repos. Elle etoit tout habillée sur un lit, environnée de quatre ou cinq des plus doucereux, etourdie de quantité d'equivoques qu'on appelle pointes dans les provinces [93], et souriant bien souvent à des choses qui ne lui plaisoient guère. Mais c'est une des grandes incommodités du metier, laquelle, jointe à celle d'être obligé de pleurer et de rire lorsque l'on a envie de faire toute autre chose, diminue beaucoup le plaisir qu'ont les comediens d'être quelquefois empereurs et imperatrices, et être appelés beaux comme le jour quand il s'en faut plus de la moitié, et jeune beauté, bien qu'ils aient vieilli sur le theâtre et que leurs cheveux et leurs dents fassent une partie de leurs hardes. Il y a bien d'autres choses à dire sur ce sujet; mais il faut les menager et les placer en divers endroits de mon livre pour diversifier.

[Note 91: ][ (retour) ] On connoît Saint-Amant et Rotrou. Charles Beys (1610-1659), poète, auteur de quelques comédies, entre autres de l'Hôpital des fous, maître et ami de Scarron, qui a fait des vers pour mettre en tête de ses ouvrages, est moins connu. Loret, d'accord avec notre auteur sur les dispositions de Beys pour la débauche, nous dit, dans sa Muse historique (4 octobre 1659), qu'il faisoit gloire

De bien manger et de bien boire,

et il ajoute:

Beys, qui n'eut jamais vaillant un jacobus,

Courtisa Bacchus et Phoebus,

Et leurs lois, voulut toujours suivre.

Bacchus en usa mal, Phoebus en usa bien;

Mais en ce divers sort Beys ne perdit rien:

Si l'un l'a fait mourir, l'autre l'a fait revivre.

[Note 92: ][ (retour) ] Endémenés, lubriques, à peu près le même sens que patineurs. Voir, si l'on en est curieux, pour la justification de cette dernière épithète, Dict. de Furetière, art. Patin, et Dict. de Bayle, art. Le Pays, note 7. C'est un terme que Scarron aime; il y revient encore plus loin (ch. 10), ainsi que dans deux vers bien connus de l'Épître chagrine à M. d'Albret, qu'on a souvent attribués au chevalier de Boufflers.

[Note 93: ][ (retour) ] Scarron, qui n'étoit pas toujours fort sévère sur le choix de ses bouffonneries, n'aimoit pourtant pas les pointes, bien qu'elles fussent grandement à la mode dans la première moitié du XVIIe siècle, surtout parmi les écrivains burlesques. Aussi Cyrano, le classique du genre, lui reproche-t-il d'en être «venu à ce point de bestialité..... que de bannir les pointes de la composition des ouvrages.» (Lettre contre Ronscar.)

Revenons à la pauvre mademoiselle de l'Etoile, obsedée de provinciaux, la plus incommode nation du monde, tous grands parleurs, quelques uns très impertinens, et entre lesquels il s'en trouvoit de nouvellement sortis du collège. Il y avoit entre autres un petit homme veuf, avocat de profession, qui avoit une petite charge dans une petite juridiction voisine. Depuis la mort de sa petite femme, il avoit menacé les femmes de la ville de se remarier et le clergé de la province de se faire prêtre, et même de se faire prelat à beaux sermons comptans. C'etoit le plus grand petit fou qui ait couru les champs depuis Roland [94]. Il avoit etudié toute sa vie, et, quoique l'étude aille à la connoissance de la verité, il etoit menteur comme un valet, presomptueux et opiniâtre comme un pedant [95], et assez mauvais poète pour être etouffé s'il y avoit de la police dans le royaume [96]. Quand le Destin et ses compagnons entrèrent dans la chambre, il s'offrit de leur dire, sans leur donner le temps de se reconnoître, une pièce de sa façon intitulée: Les faits et les gestes de Charlemagne, en vingt-quatre journées [97]. Cela fit dresser les cheveux en la tête à tous les assistans, et le Destin, qui conserva un peu de jugement dans l'epouvante generale où la proposition avoit mis la compagnie, lui dit en souriant qu'il n'y avoit pas apparence de lui donner audience devant le souper. «Eh bien! ce dit-il, je m'en vais vous conter une histoire tirée d'un livre espagnol [98] qu'on m'a envoyé de Paris, dont je veux faire une pièce dans les règles.» On changea de discours deux ou trois fois pour se garantir d'une histoire que l'on croyoit devoir être une imitation de Peau-d'Ane [99]; mais le petit homme ne se rebuta point, et, à force de recommencer son histoire autant de fois que l'on l'interrompoit, il se fit donner audience, dont on ne se repentit point, parceque l'histoire se trouva assez bonne et dementit la mauvaise opinion que l'on avoit de tout ce qui venoit de Ragotin (c'etoit le nom du godenot [100]). Vous allez voir cette histoire dans le suivant chapitre, non telle que la conta Ragotin, mais comme je la pourrai conter d'après un des auditeurs qui me l'a apprise. Ce n'est donc pas Ragotin qui parle, c'est moi.

[Note 94: ][ (retour) ] Allusion aux folies de Roland, dans le poème de l'Arioste.

[Note 95: ][ (retour) ] Voilà un trait bien inoffensif, si on le compare à beaucoup d'autres, de la haine particulière de l'époque contre le pédant. C'étoit un des types favoris de la vieille comédie et du roman satirique au XVIIe siècle, où on l'avoit en horreur, comme plus tard le bourgeois. Larivey, Cyrano, Rotrou, Molière, Scarron lui-même (dans les Boutades du capitan Matamore), etc., l'ont mis en scène, avec une verve impitoyable, sous les traits d'un personnage sale, laid, avare, ridicule de tout point. Qu'on se souvienne aussi du Sidias de Théophile dans les Fragments d'une histoire comique, de l'Hortensius du Francion de Sorel, du Barbon de Balzac et du Mamurra de Ménage, qui s'attaque autant au pédant qu'au parasite dans la personne de Montmaur. Les précieuses elles-mêmes, ces pédantes du beau sexe, faisoient voeu de haïr les pédants, et, un peu plus tard, Richelet introduisoit cette définition dans son dictionnaire: «Pédant, mot qui vient du grec et qui est injurieux... De tous les animaux domestiques à deux pieds qu'on appelle vulgairement pédans, du Clérat est le plus misérable et le plus cancre.»

[Note 96: ][ (retour) ] Cf. les vers de Boileau sur les oeuvres des méchants poètes:

Ils ont bien ennuyé le roi, toute la cour,

Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime,

Retranché les auteurs ou supprimé la rime.

(Sat. 9.)

[Note 97: ][ (retour) ] Ne seroit-ce point là une épigramme indirecte contre quelques immenses pièces de théâtre du temps, par exemple, les Chastes et loyales amours de Théagène et Chariclée, par Hardy, en huit poèmes dramatiques (1601), et d'autres un peu moins longues, mais d'une belle taille encore? Après la mort de Gustave-Adolphe, on joua en Espagne (1633), devant le roi et la reine, un drame sur ce sujet (la Mort du roi de Suède), dont la représentation dura douze jours (Gaz. de Fr. du 12 février 1633).

[Note 98: ][ (retour) ] Effectivement, la nouvelle qui suit est tirée des Alivios de Cassandra de Solorzano; c'est la traduction du troisième récit de ce livre: los Efectos que haze amor, (V. notre notice.)

[Note 99: ][ (retour) ] Il ne s'agit point ici, bien entendu, du conte de Perrault, qui ne parut pour la première fois qu'en 1694. M. Walckenaër, dans ses Lettr. sur l'orig. de la féerie et des contes de fées attribués à Perrault (1826, in-12), a démontré clairement que la légende de Peau d'Ane étoit d'une origine beaucoup plus ancienne, et qu'elle étoit fort populaire déjà,--sans qu'on puisse la retrouver expressément dans aucun écrit,--avant que Perrault l'eût empruntée aux récits des nourrices pour la rédiger à sa manière, d'abord en vers, puis en prose. Beaucoup d'auteurs, du reste, ont parlé de Peau-d'Ane bien avant 1694: le cardinal de Retz dans ses Mémoires, Boileau dans sa Dissertation sur Joconde (1669), Molière dans le Malade imaginaire (act. 2, sc. 1.), La Fontaine dans le Pouvoir des Fables, Scarron non seulement dans le Roman comique, mais dans son Virgile travesti (liv. 2), Perrault lui-même dans son Parallèle des anciens et des modernes (1688). Quelques uns ont cru qu'il s'agissoit de la 130e nouvelle de Bonaventure des Périers; mais il suffit d'avoir jeté un coup d'oeil sur ce conte, aussi court qu'insignifiant, pour s'assurer qu'il n'a pu avoir cette popularité et que ce n'est pas de là que Perrault a tiré le sien.

[Note 100: ][ (retour) ] Ragotin est évidemment un diminutif de ragot, qui signifioit un petit homme, mal bâti, gros, court et membru. Il y a eu aussi à Paris, sous Louis XII et François Ier, un mendiant bouffon du nom de Ragot. On trouve encore dans Tallemant le mot ragoter, dans le sens de gronder avec mauvaise humeur (Histor. de Niert). Quant au mot godenot, il désignoit au propre un petit morceau de bois ayant la figure d'un marmouzet, et dont se servoient les joueurs de gobelets pour amuser le menu peuple, et au figuré les personnages mal dégrossis et d'un physique ridicule (Dict. com. de Leroux). Les chroniqueurs manceaux nous apprennent que René Denisot, avocat du roi au présidial du Mans, qui mourut en 1707, servit de modèle à Scarron pour le type de Ragotin (Almanach manç., 1767; Lepaige, Dict. du Mans).


CHAPITRE IX.

Histoire de l'amante invisible.

om Carlos d'Aragon etoit un jeune gentilhomme de la maison dont il portoit le nom. Il fit des merveilles de sa personne dans les spectacles publics que le vice-roi de Naples donna au peuple aux noces de Philippe second, troisième ou quatrième, car je ne sais pas lequel. Le lendemain d'une course de bague dont il avoit emporté l'honneur, le vice-roi permit aux dames d'aller par la ville deguisées et de porter des masques à la françoise [101], pour la commodité des étrangères que ces rejouissances avoient attirées dans la ville. Ce jour-là, dom Carlos s'habilla le mieux qu'il put, et se trouva avec quantité d'autres tyrans des coeurs dans l'eglise de la galanterie [102]. On profane les eglises en ce pays-là aussi bien qu'au nôtre, et le temple de Dieu sert de rendez-vous aux godelureaux et aux coquettes, à la honte de ceux qui ont la maudite ambition d'achalander leurs eglises et de s'ôter la pratique les uns aux autres. On y devroit donner ordre et etablir des chasse-godelureaux et des chasse-coquettes dans les eglises, comme des chasse-chiens et des chasse-chiennes [103]. On dira ici de quoi je me mêle. Vraiment, on en verra bien d'autres! Sache le sot qui s'en scandalise que tout homme est sot en ce bas monde aussi bien que menteur [104], les uns plus, les autres moins, et moi, qui vous parle, peut-être plus sot que les autres, quoique j'aie plus de franchise à l'avouer, et que, mon livre n'étant qu'un ramas de sottises, j'espère que chaque sot y trouvera un petit caractère de ce qu'il est, s'il n'est trop aveuglé de l'amour-propre. Dom Carlos donc, pour reprendre mon conte, etoit dans une eglise avec quantité d'autres gentilshommes italiens et espagnols, qui se miroient dans leurs belles plumes comme des paons, lorsque trois dames masquées l'accostèrent au milieu de tous ces Cupidons dechaînés, l'une desquelles lui dit ceci ou quelque chose qui en approche: «Seigneur dom Carlos, il y a une dame en cette ville à qui vous êtes bien obligé. Dans tous les combats de barrière [105] et toutes les courses de bague, elle vous a souhaité d'en emporter l'honneur, comme vous avez fait.--Ce que je trouve de plus avantageux en ce que vous me dites, repondit dom Carlos, c'est que je l'apprends de vous, qui paroissez une dame de merite, et je vous avoue que, si j'eusse esperé que quelque dame se fût declarée pour moi, j'aurois apporté plus de soin que je n'ai fait à meriter son approbation.» La dame inconnue lui dit qu'il n'avoit rien oublié de tout ce qui le pouvoit faire paroître un des plus adroits hommes du monde, mais qu'il avoit fait voir par ses livrées de noir et de blanc qu'il n'etoit point amoureux [106]. «Je n'ai jamais bien su ce que signifioient les couleurs, repondit dom Carlos; mais je sais bien que c'est moins par insensibilité que je n'aime point que par la connoissance que j'ai que je ne merite pas d'être aimé.» Ils se dirent encore cent belles choses que je ne vous dirai point, parceque je ne les sçais pas [107], et que je n'ai garde de vous en composer d'autres, de peur de faire tort à dom Carlos et à la dame inconnue, qui avoient bien plus d'esprit que je n'en ai, comme j'ai sçu depuis peu d'un honnête Napolitain qui les a connus l'un et l'autre. Tant y a que la dame masquée declara à dom Carlos que c'etoit elle qui avoit eu inclination pour lui. Il demanda à la voir; elle lui dit qu'il n'en etoit pas encore là, qu'elle en chercheroit les occasions, et que, pour lui temoigner qu'elle ne craignoit point de se trouver avec lui seul à seul, elle lui donnoit un gage. En disant cela, elle découvrit à l'Espagnol la plus belle main du monde et lui presenta une bague qu'il reçut, si surpris de l'aventure qu'il oublia quasi à lui faire la reverence lorsqu'elle le quitta. Les autres gentilshommes, qui s'etoient éloignés de lui par discretion, s'en approchèrent. Il leur conta ce qui lui etoit arrivé et leur montra la bague, qui etoit d'un prix assez considerable. Chacun dit là-dessus ce qu'il en croyoit, et dom Carlos demeura aussi piqué de la dame inconnue que s'il l'eût vue au visage, tant l'esprit a de pouvoir sur ceux qui en ont.

[Note 101: ][ (retour) ] Il étoit alors d'usage, en France, que les femmes de condition portassent un masque de velours noir lorsqu'elles sortoient à pied (V. la Promenade du Cours, 1630, in-12, p. 12), et parfois même les bourgeoises en portoient aussi pour jouer aux grandes dames.

[Note 102: ][ (retour) ] Sera-ce exagérer la portée des paroles de Scarron que de voir ici un petit trait décoché en passant contre le roman allégorique et contre ces rencontres amoureuses dans les temples, qui remplissent les romans de l'époque? «Nos galands.., quoyque d'ordinaire ils ayent assez de peine à estre devots..., ne laisseront pas de frequenter les eglises... Comme c'est aux dames que l'on desire plaire le plus..., il faut chercher l'endroit où elles se rangent.» (Loix de la galanterie.) On voit par là, comme par ce qu'ajoute Scarron, que cet usage des romans étoit fondé sur un fait de la vie réelle. La traduction d'une lettre italienne..., contenant une critique agréable de Paris, du même temps, à peu près, vient encore à l'appui: «Le peuple fréquente les églises avec piété. Il n'y a que les nobles et les grands qui y viennent pour se divertir, pour parler et se faire l'amour.» V. aussi Furet., le Rom. bourg., p. 31 et 32, éd. Jannet.

[Note 103: ][ (retour) ] On appeloit chasse-chien, et quelquefois chasse-coquin, le suisse ou bedeau, considéré dans l'exercice particulier des fonctions suffisamment déterminées par ce titre: «J'ay esté sans reproche marguillier, j'ay esté beguiau, j'ay esté portofrande, j'ay esté chasse-chien», dit Gareau, énumérant la série des honneurs de ce genre par lesquels il a passé. (Cyrano de Bergerac, le Pédant joué, acte. 2, sc. 2.)

[Note 104: ][ (retour) ] Allusion probable à l'Omnis homo mendax de l'Écriture.

[Note 105: ][ (retour) ] C'est-à-dire ceux qui ont lieu dans une enceinte fermée de barrières, comme pour les combats de taureaux, les tournois, les courses de bague, etc.

[Note 106: ][ (retour) ] Dans les tournois et les carrousels, les chevaliers exprimoient leurs pensées et leurs sentiments par le moyen de livrées, de chiffres, d'armoiries ou de devises. On lit dans le père Ménestrier, qui a donné la signification des diverses couleurs en usage: «Le noir signifioit la douleur, le désespoir, etc.; le blanc signifioit la pureté, la sincérité, l'innocence et l'indifférence, la simplicité, la candeur, etc.» (Traité des carrousels et tournois.)

[Note 107: ][ (retour) ] Épigramme indirecte contre l'invraisemblance des romans, dont les auteurs semblent toujours connoître, on ne sait comment, les particularités les plus intimes de la vie de leurs héros. Déjà à la fin du ch. 8, Scarron avoit dit quelque chose d'approchant par l'intention: «Vous allez voir cette histoire, non telle que la conta Ragotin, mais comme je la pourrai conter d'après un des auditeurs, qui me l'a apprise, etc.» V. encore, un peu plus loin, même chap., et beaucoup d'autres endroits. On retrouve quelques traits de satire analogues dans le Roman bourgeois de Furetière, celui-ci, par exemple: «Par malheur pour cette histoire, Lucrèce n'avoit point de confidente, ni le marquis d'escuyer, à qui ils répétassent en propres termes leurs plus secrettes conversations. C'est une chose qui n'a jamais manqué aux heros et aux heroïnes. Le moyen, sans cela, d'ecrire leurs aventures et d'en faire de gros volumes! Le moyen qu'on pust sçavoir tous leurs entretiens, leurs plus secrettes pensées! qu'on pust avoir coppie de tous leurs vers et des billets doux qui se sont envoyez, et toutes les autres choses necessaires pour bastir une intrigue!» Et plus loin: «Par malheur, on ne sçait rien de tout cela, parceque la chose se passa en secret.» (Édit. elzevir., p. 80 et 85.) Subligny s'exprime à peu près de même, dans la Fausse Clélie (édit. 1679, in-12, p. 222), à propos des lettres écrites par les héros des romans, et le Père Bougeant, dans son Voyage du prince Fan-Férédin au pays de Romancie, raille également les romanciers qui rapportent d'un bout à l'autre les entretiens de leurs personnages, comme s'ils en avoient pris copie à la façon des greffiers.

On lit aussi dans les Mémoires de Grammont, par Hamilton, ch. 13: «A Dieu ne plaise que cela nous regarde, nous qui faisons profession de ne coucher dans ces mémoires que ce que nous tenons de celui même dont nous écrivons les faits et les dits! Qui jamais, excepté l'écuyer Féraulas, a pu tenir compte des pensées, des soupirs et du nombre d'exclama

Il fut bien huit jours sans avoir des nouvelles de la dame, et je n'ai jamais su s'il s'en inquieta bien fort. Cependant il alloit tous les jours se divertir chez un capitaine d'infanterie, où plusieurs hommes de condition s'assembloient souvent pour jouer. Un soir qu'il n'avoit point joué et qu'il se retiroit de meilleure heure qu'il n'avoit accoutumé, il fut appelé par son nom d'une chambre basse d'une grande maison. Il s'approcha de la fenêtre, qui etoit grillée, et reconnut à la voix que c'etoit son amante invisible, qui lui dit d'abord: «Approchez-vous, dom Carlos; je vous attends ici pour vider le differend que nous avons ensemble.--Vous n'êtes qu'une fanfaronne, lui dit dom Carlos; vous defiez avec insolence et vous vous cachez huit jours pour ne paroître qu'à une fenêtre grillée.--Nous nous verrons de plus près quand il en sera temps, lui dit-elle. Ce n'est point faute de coeur que j'ai différé de me trouver avec vous; j'ai voulu vous connoître devant que de me laisser voir. Vous sçavez que dans les combats assignés il se faut battre avec armes pareilles: si votre coeur n'etoit pas aussi libre que le mien, vous vous battriez avec avantage; et c'est pour cela que j'ai voulu m'informer de vous.--Et qu'avez-vous appris de moi? lui dit dom Carlos.--Que nous sommes assez l'un pour l'autre», repondit la dame invisible. Dom Carlos lui dit que la chose n'etoit pas egale: «Car, ajouta-t-il, vous me voyez et sçavez qui je suis; et moi, je ne vous vois point et ne sçais qui vous êtes. Quel jugement pensez-vous que je puisse faire du soin que vous apportez à vous cacher? On ne se cache guère quand on n'a que de bons desseins, et on peut aisement tromper une personne qui ne se tient pas sur ses gardes; mais on ne la trompe pas deux fois. Si vous vous servez de moi pour donner de la jalousie à un autre, je vous avertis que je n'y suis pas propre, et que vous ne devez pas vous servir de moi à autre chose qu'à vous aimer.--Avez-vous assez fait de jugemens temeraires? lui dit l'invisible.--Ils ne sont pas sans apparence, repondit dom Carlos.--Sçachez, lui dit-elle, que je suis très véritable, que vous me reconnoîtrez telle dans tous les procedés que nous aurons ensemble, et que je veux que vous le soyez aussi.--Cela est juste, lui dit dom Carlos; mais il est juste aussi que je vous voie et que je sçache qui vous êtes.--Vous le sçaurez bientôt, lui dit l'invisible; et cependant esperez sans impatience: c'est par là que vous pouvez meriter ce que vous pretendez de moi, qui vous assure (afin que votre galanterie ne soit pas sans fondement et sans espoir de recompense) que je vous egale en condition; que j'ai assez de bien pour vous faire vivre avec autant d'eclat que le plus grand prince du royaume; que je suis jeune, que je suis plus belle que laide; et, pour de l'esprit, vous en avez trop pour n'avoir pas decouvert si j'en ai ou non.» Elle se retira en achevant ces paroles, laissant dom Carlos la bouche ouverte et prêt à repondre, si surpris de la brusque declaration, si amoureux d'une personne qu'il ne voyoit point, et si embarrassé de ce procedé etrange et qui pouvoit aller à quelque tromperie, que, sans sortir d'une place, il fut un grand quart d'heure à faire divers jugemens sur une aventure si extraordinaire. Il sçavoit bien qu'il y avoit plusieurs princesses et dames de condition dans Naples; mais il sçavoit bien aussi qu'il y avoit force courtisanes affamées, fort âpres après les etrangers, grandes friponnes, et d'autant plus dangereuses qu'elles etoient belles [108]. Je ne vous dirai point exactement s'il avoit soupé et s'il se coucha sans manger, comme font quelques faiseurs de romans, qui règlent toutes les heures du jour de leurs heros, les font lever de bon matin, conter leur histoire jusqu'à l'heure du dîner, dîner fort legerement, et après dîner reprendre leur histoire ou s'enfoncer dans un bois pour y parler tout seuls, si ce n'est quand ils ont quelque chose à dire aux arbres et aux rochers; à l'heure du souper, se trouver à point nommé dans le lieu où l'on mange, où ils soupirent et rêvent au lieu de manger [109], et puis s'en vont faire des châteaux en Espagne sur quelque terrasse qui regarde la mer, tandis qu'un ecuyer revèle [110] que son maître est un tel, fils d'un roi tel, et qu'il n'y a pas un meilleur prince au monde, et qu'encore qu'il soit pour lors le plus beau des mortels, qu'il etoit encore toute autre chose devant que l'amour l'eût defiguré [111].

[Note 108: ][ (retour) ] Cette ville, qui, depuis les expéditions d'Italie, avoit donné son nom au mal de Naples, passoit en effet pour un réceptacle de courtisanes. Beaucoup des écrits du temps en portent témoignage.

[Note 109: ][ (retour) ] Sorel raille de même ce dédain des choses positives et cet oubli des réalités vulgaires de la vie dans les romans héroïques (Berg. extrav., liv. 10). Il parle aussi, un peu plus loin, de la facilité avec laquelle les romanciers font vivre leurs héros, sans un sou, en terre étrangère (liv. 11); et Cervantes avoit déjà fait le même reproche aux romans de chevalerie dans Don Quichotte (t. I, l. 3). On lit dans la première lettre de mademoiselle de Montpensier à madame de Motteville, où elle lui explique le plan d'une colonie qu'elle voudroit fonder pour vivre suivant le code de l'Astrée: «Je ne désapprouverois pas qu'on tirât les vaches, ni que l'on fît des fromages et des gâteaux, puisqu'il faut manger, et que je ne prétends pas que le plan de notre vie soit fabuleux, comme il est en ces romans où l'on observe un jeûne perpétuel et une si sévère abstinence.»

[Note 110: ][ (retour) ] Cf. dans Boileau (Héros de rom.). «Cyrus: Eh! de grâce, généreux Pluton, souffrez que j'aille entendre l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris, qu'on me va conter... Cependant, voici le fidèle Féraulas (son écuyer), que je vous laisse, qui vous instruira positivement de l'histoire de ma vie et de l'impossibilité de mon bonheur.»

Hamilton se moqua aussi, à plusieurs reprises, de cet usage, dans les Mém. de Grammont (ch. 3, p. 15, et ch. 13, p. 320, édit. Paulin.)

[Note 111: ][ (retour) ] «Tous les hommes y sont faits à peindre, dit Sénecé en parlant des romans; on ne peut rien concevoir d'égal à leur bon air ni à leur mine relevée.» (Lett. de Clém. Marot.) Cette même raillerie revient souvent dans Don Quichotte.

Pour revenir à mon histoire, dom Carlos se trouva le lendemain à son poste. L'invisible etoit dejà au sien. Elle lui demanda s'il n'avoit pas eté bien embarrassé de la conversation passée, et s'il n'etoit pas vrai qu'il avoit douté de tout ce qu'elle avoit dit. Dom Carlos, sans repondre à sa demande, la pria de lui dire quel danger il y avoit pour elle à ne se montrer point, puisque les choses etoient egales de part et d'autre, et que leur galanterie ne se proposoit qu'une fin qui seroit approuvée de tout le monde. «Le danger y est tout entier, comme vous sçaurez avec le temps, lui dit l'invisible. Contentez-vous, encore un coup, que je suis veritable, et que, dans la relation que je vous ai faite de moi-même, j'ai eté très modeste.» Dom Carlos ne la pressa pas davantage.

Leur conversation dura encore quelque temps; ils s'entredonnèrent de l'amour encore plus qu'ils n'avoient fait, et se separèrent avec promesse, de part et d'autre, de se trouver tous les jours à l'assignation.

Le jour d'après il y eut un grand bal chez le vice-roi. Dom Carlos espera d'y reconnoître son invisible, et tâcha cependant d'apprendre à qui etoit la maison où l'on lui donnoit de si favorables audiences. Il apprit des voisins que la maison etoit à une vieille dame fort retirée, veuve d'un capitaine espagnol, et qu'elle n'avoit ni filles, ni nièces. Il demanda à la voir; elle lui fit dire que, depuis la mort de son mari, elle ne voyoit personne, ce qui l'embarrassa encore davantage. Dom Carlos se trouva le soir chez le vice-roi, où vous pouvez penser que l'assemblée fut fort belle. Il observa exactement toutes les dames de l'assemblée qui pouvoient être son inconnue; il fit conversation avec celles qu'il put joindre, et n'y trouva pas ce qu'il cherchoit; enfin il se tint à la fille d'un marquis de je ne sais quel marquisat, car c'est la chose du monde dont je voudrois le moins jurer, en un temps où tout le monde se marquise de soi-même, je veux dire de son chef [112]. Elle etoit jeune et belle, et avoit bien quelque chose du ton de voix de celle qu'il cherchoit; mais, à la longue, il trouva si peu de rapport entre son esprit et celui de son invisible qu'il se repentit d'avoir en si peu de temps assez avancé ses affaires auprès de cette belle personne pour pouvoir croire, sans se flatter, qu'il n'etoit pas mal avec elle. Ils dansèrent souvent ensemble, et le bal etant fini, avec peu de satisfaction de dom Carlos, il se separa de sa captive, qu'il laissa toute glorieuse d'avoir occupé seule, et en une si belle assemblée, un cavalier qui etoit envié de tous les hommes et estimé de toutes les femmes. À la sortie du bal, il s'en alla à la hâte en son logis prendre des armes, et de son logis à sa fatale grille, qui n'en etoit pas beaucoup eloignée. Sa dame, qui y etoit dejà, lui demanda des nouvelles du bal, encore qu'elle y eût eté. Il lui dit ingenûment qu'il avoit dansé plusieurs fois avec une fort belle personne, et qu'il l'avoit entretenue tant que le bal avoit duré. Elle lui fit là-dessus plusieurs questions qui decouvrirent assez qu'elle etoit jalouse. Dom Carlos, de son côté, lui fit connoître qu'il avoit quelque scrupule de ce qu'elle ne s'etoit point trouvée au bal, et que cela le faisoit douter de sa condition. Elle s'en aperçut, et, pour lui remettre l'esprit en repos, jamais elle ne fut si charmante, et elle le favorisa autant que l'on le peut en une conversation qui se fait au travers d'une grille, jusqu'à lui promettre qu'elle lui seroit bientôt visible. Ils se separerent là-dessus, lui fort en doute s'il la devoit croire, et elle un peu jalouse de la belle personne qu'il avoit entretenue tant que le bal avoit duré.

[Note 112: ][ (retour) ] Scarron dit encore plus loin, en parlant du baron de Sigognac: «Au temps où nous sommes, il seroit pour le moins un marquis.» (L. 2, ch. 3.) Cette usurpation des titres étoit un effet que devoit naturellement produire l'influence exagérée de la cour et des grands seigneurs sous Louis XIV, ainsi que la haine professée par les écrivains, comme par les courtisans, contre les bourgeois, surtout à partir de 1650. Il est vrai que cette haine et ces attaques avoient pour cause, la plupart du temps, les envahissements continuels de la bourgeoisie. C'étoit surtout la Fronde qui avoit ouvert la voie à son ambition: plusieurs bourgeois étoient arrivés au pouvoir; beaucoup s'étoient trouvés en rapport avec les nobles, qu'ils avoient vus de près dans la grande salle du Palais, qu'ils avoient secondés à Paris et à Bordeaux. Ils avoient été éblouis autant de leurs défauts brillants que de leurs brillantes qualités, et ils en étoient venus à désirer les titres, et, par suite, à les prendre quelquefois, pour n'être pas rejetés en dehors de ce monde qui les charmoit. Ce n'étoit plus alors cette bourgeoisie rogue et ennemie de la noblesse du temps de la Ligue et de Richelieu. Aussi les écrivains de cette époque sont-ils pleins de témoignages analogues à celui de Scarron. Je ne parle pas de mademoiselle de Gournay, qui remonte aux premières années du siècle; mais Saint-Amant, par exemple, s'exprime en ces termes (1658): «Si je ne me suis pu résoudre jusqu'à présent à me monsieuriser moy-mesme dans les titres de tous mes ouvrages, je te prie de croire que ce n'est point par une modestie affectée, ou injurieuse à ceux qui en ont usé de la sorte dans les leurs, et que, quand on m'aura bien prouvé que j'ay mal fait, je ne me monsieuriseray pas seulement, mais, pour reparer ma faute, je me messiriseray et me chevalieriseray à tour de bras, pour le moins avec autant de raison que la pluspart de nos galands d'aujourd'huy en ont à prendre la qualité ou de comte ou de marquis. (Avis au lecteur précédant la Généreuse, édit. Jannet, 2e vol. p. 355.) Le Pays raille également ces marquis sans marquisats dans la préface de ses Amitiez, amours, amourettes (1664). Et Molière, dans l'École des Femmes (1662):

De la plupart des gens c'est la démangeaison.

Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre

Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,

Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,

Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

(Acte I, sc. 1.)

Il a encore ridiculisé la même manie dans le Bourgeois gentilhomme et dans George Dandin. Ne peut-on dire aussi que La Fontaine, qui pourtant n'étoit pas lui-même tout à fait irréprochable (V. plus haut notre note, ch. 4, p. 21), pensoit à la même chose en écrivant ses fables de la Grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un boeuf, et du Geai paré des plumes du paon? Bussy-Rabutin fit également une chanson contre les faux nobles, et Claveret une comédie, l'Écuyer, ou les Faux nobles mis au billon (1665), dont il faut lire la dédicace aux vrais nobles. Mais les épigrammes ne suffirent pas: on fut obligé de sévir contre les faux nobles.

Le lendemain, dom Carlos, étant allé ouïr la messe en je ne sais quelle église, présenta de l'eau benite à deux dames masquées qui en vouloient prendre en même temps que lui. La mieux vêtue de ces deux dames lui dit qu'elle ne recevoit point de civilité d'une personne à qui elle vouloit faire un eclaircissement. «Si vous n'êtes point trop pressée, lui dit dom Carlos, vous pouvez vous satisfaire tout à l'heure.--Suivez-moi donc dans la prochaine chapelle», lui repondit la dame inconnue. Elle s'y en alla la première, et dom Carlos la suivit, fort en doute si c'etoit sa dame, quoiqu'il la vît de même taille, parcequ'il trouvoit quelque différence en leurs voix, celle-ci parlant un peu gras. Voici ce qu'elle lui dit après s'être enfermée avec lui dans la chapelle. «Toute la ville de Naples, seigneur dom Carlos, est pleine de la haute reputation que vous y avez acquise depuis le peu de temps que vous y êtes, et vous y passez pour un des plus honnêtes hommes du monde. On trouve seulement etrange que vous ne vous soyez point aperçu qu'il y a en cette ville des dames de condition et de merite qui ont pour vous une estime particulière. Elles vous l'ont temoignée autant que la bienseance le peut permettre, et, bien qu'elles souhaitent ardemment de vous le faire croire, elles aiment pourtant mieux que vous ne l'ayez pas reconnu par insensibilité que si vous le dissimuliez par indifference. Il y en a une entre autres, de ma connoissance, qui vous estime assez pour vous avertir, au peril de tout ce qu'on en pourra dire, que vos aventures de nuit sont decouvertes; que vous vous engagez imprudemment à aimer ce que vous ne connoissez point, et, puisque votre maîtresse se cache, qu'il faut qu'elle ait honte de vous aimer ou peur de n'être pas assez aimable. Je ne doute point que votre amour de contemplation n'ait pour objet une dame de grande qualité et de beaucoup d'esprit, et qu'il ne se soit figuré une maîtresse tout adorable; mais, seigneur dom Carlos, ne croyez pas votre imagination aux depens de votre jugement. Defiez-vous d'une personne qui se cache, et ne vous engagez pas plus avant dans ces conversations, nocturnes. Mais pourquoi me deguiser davantage? C'est moi qui suis jalouse de votre fantôme, qui trouve mauvais que vous lui parliez, et, puisque je me suis declarée, qui vais si bien lui rompre tous ses desseins que j'emporterai sur elle une victoire que j'ai droit de lui disputer, puisque je ne lui suis point inferieure, ni en beauté, ni en richesses, ni en qualité, ni en tout ce qui rend une personne aimable. Profitez de l'avis si vous êtes sage.» Elle s'en alla en disant ces dernières paroles, sans donner le temps à dom Carlos de lui repondre. Il la voulut suivre, mais il trouva à la porte de l'eglise un homme de condition qui l'engagea en une conversation qui dura assez long-temps et dont il ne se put defendre. Il rêva le reste du jour à cette aventure, et soupçonna d'abord la demoiselle du bal d'être la dernière dame masquée qui lui etoit apparue; mais, songeant qu'elle lui avoit fait voir beaucoup d'esprit, et se souvenant que l'autre n'en avoit guère, il ne sut plus ce qu'il en devoit croire, et souhaita quasi de n'être point engagé avec son obscure maîtresse, pour se donner tout entier à celle qui venoit de le quitter. Mais enfin, venant à considerer qu'elle ne lui etoit pas plus connue que son invisible, de qui l'esprit l'avoit charmé dans les conversations qu'il avoit eues avec elle, il ne balança point dans le parti qu'il devoit prendre, et ne se mit pas beaucoup en peine des menaces qu'on lui avoit faites, n'étant pas homme à être poussé par là.

Ce jour-là même il ne manqua pas de se trouver à sa grille à l'heure accoutumée, et il ne manqua pas aussi, au fort de la conversation qu'il eut avec son invisible, d'être saisi par quatre hommes masqués, assez forts pour le desarmer et le porter quasi à force de bras dans un carrosse qui les attendoit au bout de la rue. Je laisse à juger au lecteur les injures qu'il leur dit et les reproches qu'il leur fit de l'avoir pris à leur avantage. Il essaya même de les gagner par promesses; mais, au lieu de les persuader, il ne les obligea qu'à prendre un peu plus garde à lui et à lui ôter tout à fait l'esperance de pouvoir s'aider de son courage et de sa force. Cependant le carrosse alloit toujours au grand trot de quatre chevaux. Il sortit de la ville, et, au bout d'une heure, il entra dans une superbe maison, dont l'on tenoit la porte ouverte pour le recevoir. Les quatre mascarades descendirent du carrosse avec dom Carlos, le tenant par dessous les bras comme un ambassadeur introduit à saluer le Grand Seigneur. On le monta jusqu'au premier etage avec la même ceremonie, et là, deux demoiselles masquées le vinrent recevoir à la porte d'une grande salle, chacune un flambeau à la main. Les hommes masqués le laissèrent en liberté et se retirèrent, après lui avoir fait une profonde reverence. Il y a apparence qu'ils ne lui laissèrent ni pistolet ni epée, et qu'il ne les remercia pas de la peine qu'ils avoient prise à le bien garder. Ce n'est pas qu'il ne fût fort civil, mais on peut bien pardonner un manquement de civilité à un homme surpris. Je ne vous dirai point si les flambeaux que tenoient les demoiselles etoient d'argent: c'est pour le moins; ils étoient plutôt de vermeil doré ciselé, et la salle etoit la plus magnifique du monde, et, si vous voulez, aussi bien meublée que quelques appartemens de nos romans, comme le vaisseau de Zelmatide dans le Polexandre, le palais d'Ibrahim dans l'Illustre Bassa, ou la chambre où le roi d'Assyrie reçut Mandane dans le Cyrus [113], qui est sans doute, aussi bien que les autres que j'ai nommés, le livre du monde le mieux meublé. Representez-vous donc si notre Espagnol ne fut pas bien etonné, dans ce superbe appartement, avec deux demoiselles masquées qui ne parloient point et qui le conduisirent dans une chambre voisine, encore mieux meublée que la salle, où elles le laissèrent tout seul. S'il eût eté de l'humeur de don Quichotte, il eût trouvé là de quoi s'en donner jusqu'aux gardes [114], et il se fût cru pour le moins Esplandian ou Amadis [115]. Mais notre Espagnol ne s'en emut non plus que s'il eût eté en son hôtellerie ou auberge. Il est vrai qu'il regretta beaucoup son invisible, et que, songeant continuellement en elle, il trouva cette belle chambre plus triste qu'une prison, que l'on ne trouve jamais belle que par dehors. Il crut facilement qu'on ne lui vouloit point de mal où l'on l'avoit si bien logé, et ne douta point que la dame qui lui avoit parlé le jour d'auparavant dans l'eglise ne fût la magicienne de tous ces enchantemens. Il admira en lui-même l'humeur des femmes et combien tôt elles executent leurs resolutions, et il se resolut aussi de son côté à attendre patiemment la fin de l'aventure et de garder fidelité à sa maîtresse de la grille, quelques promesses et quelques menaces qu'on lui pût faire. À quelque temps de là, des officiers masqués et fort bien vêtus vinrent mettre le couvert, et l'on servit ensuite le souper.

[Note 113: ][ (retour) ] Le roi d'Assyrie est, dans le Grand Cyrus, le rival d'Artamène à l'amour de Mandane. Zelmatide, un des principaux personnages du Polexandre de Gomberville et l'ami du héros de ce roman, est le successeur des Incas, le fils et l'héritier du grand Guina-Capa: on conçoit, dès lors, qu'il devoit avoir un vaisseau meublé conformément à son rang et aux magnifiques traditions de ses prédécesseurs. Mais mademoiselle de Scudéry n'est pas en reste avec Gomberville: on peut voir dans l'Illustre Bassa (3e l.) la longue et opulente Description du palais d'Ibrahim, que celui-ci montre en détail à son ami Docria. Rien n'y a été épargné:

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.

[Note 114: ][ (retour) ] Cette expression, qui s'emploie ordinairement pour «boire et manger son saoul, s'en donner à tirelarigot» (Dict. com. de Leroux), sens dans lequel Scarron s'en est servi plus haut (ch. 4), signifie ici s'en faire accroire, s'enivrer d'imaginations vaniteuses.

[Note 115: ][ (retour) ] Esplandian est le fils qu'Amadis de Gaule a eu en secret de la jeune princesse Oriane, fille du roi Lisuart, et, comme son père, c'est la terreur des géants et des chevaliers félons. V. Amadis de Gaule.

Tout en fut magnifique; la musique et les cassolettes n'y furent pas oubliées, et notre dom Carlos, outre les sens de l'odorat et de l'ouïe, contenta aussi celui du goût, plus que je n'aurois pensé en l'etat où il etoit: je veux dire qu'il soupa fort bien. Mais que ne peut un grand courage? J'oubliois à vous dire que je crois qu'il se lava la bouche, car j'ai sçu qu'il avoit grand soin de ses dents. La musique dura encore quelque temps après le souper, et, tout le monde s'etant retiré, dom Carlos se promena long-temps, rêvant à tous ces enchantemens, ou à autre chose. Deux demoiselles masquées et un nain masqué, après avoir dressé une superbe toilette, le vinrent deshabiller, sans savoir de lui s'il avoit envie de se coucher. Il se soumit à tout ce que l'on voulut. Les demoiselles firent la couverture et se retirèrent; le nain le dechaussa ou debotta, et puis le deshabilla. Dom Carlos se mit au lit, et tout cela sans que l'on proferât la moindre parole de part et d'autre. Il dormit assez bien pour un amoureux. Les oiseaux d'une volière le reveillèrent au point du jour. Le nain masqué se presenta pour le servir, et lui fit prendre le plus beau linge du monde, le mieux blanchi et le plus parfumé. Ne disons point, si vous voulez, ce qu'il fit jusqu'au dîner, qui valut bien le souper, et allons jusqu'à la rupture du silence que l'on avoit gardé jusques à l'heure. Ce fut une demoiselle masquée qui le rompit, en lui demandant s'il auroit agreable de voir la maîtresse du palais enchanté. Il dit qu'elle seroit la bien venue. Elle entra bientôt après, suivie de quatre demoiselles fort richement vêtues.

Telle n'est point la Cytherée

Quand, d'un nouveau feu s'allumant,

Elle sort pompeuse et parée

Pour la conquête d'un amant.

Jamais notre Espagnol n'avoit vu une personne de meilleure mine que cette Urgande la deconnue [116]. Il en fut si ravi et si etonné en même temps, que toutes les reverences et les pas qu'il fit, en lui donnant la main, jusqu'à une chambre prochaine, où elle le fit entrer, furent autant de bronchades. Tout ce qu'il avoit vu de beau dans la salle et dans la chambre dont je vous ai dejà parlé n'etoit rien à comparaison de ce qu'il trouva en celle-ci, et tout cela recevoit encore du lustre de la dame masquée. Ils passèrent sur le plus riche estrade que l'on ait jamais vu depuis qu'il y a des estrades au monde. L'Espagnol y fut mis en un fauteuil, en depit qu'il en eût, et, la dame s'etant assise sur je ne sais combien de riches carreaux, vis-à-vis de lui, elle lui fit entendre une voix aussi douce qu'un clavecin, en lui disant à peu près ce que je vais vous dire:

«Je ne doute point, seigneur dom Carlos, que vous ne soyez fort surpris de tout ce qui vous est arrivé depuis hier en ma maison, et si cela n'a pas fait grand effet sur vous, au moins aurez-vous vu par là que je sais tenir ma parole, et, par ce que j'ai dejà fait, vous aurez pu juger de tout ce que je suis capable de faire. Peut-être que ma rivale, par ses artifices et par le bonheur de vous avoir attaqué la première, s'est dejà rendue maîtresse absolue de la place que je lui dispute en votre coeur; mais une femme ne se rebute pas du premier coup, et si ma fortune, qui n'est pas à mepriser, et tout ce que l'on peut posseder avec moi, ne vous peuvent persuader de m'aimer, j'aurai la satisfaction de ne m'être point cachée par honte ou par finesse, et d'avoir mieux aimé me faire mepriser par mes defauts que me faire aimer par mes artifices.» En disant ces dernières paroles elle se demasqua, et fit voir à don Carlos les cieux ouverts, ou, si vous voulez, le ciel en petit: la plus belle tête du monde, soutenue par un corps de la plus riche taille qu'il eût jamais admirée; enfin, tout cela joint ensemble, une personne toute divine. À la fraîcheur de son visage on ne lui eût pas donné plus de seize ans; mais, à je ne sais quel air galant et majestueux tout ensemble que les jeunes personnes n'ont pas encore, on connoissoit qu'elle pouvoit être en sa vingtième année. Dom Carlos fut quelque temps sans lui repondre, se fâchant quasi contre sa dame invisible qui l'empêchoit de se donner tout entier à la plus belle personne qu'il eût jamais vue, et hesitant en ce qu'il devoit dire et en ce qu'il devoit faire. Enfin, après un combat interieur, qui dura assez long-temps pour mettre en peine la dame du palais enchanté, il prit une forte resolution de ne lui point cacher ce qu'il avoit dans l'ame, et ce fut sans doute une des plus belles actions qu'il eût jamais faites. Voici la reponse qu'il lui fit, que plusieurs personnes ont trouvée bien crue: «Je ne vous puis nier, Madame, que je ne fusse trop heureux de vous plaire, si je le pouvois être assez pour vous pouvoir aimer. Je vois bien que je quitte la plus belle personne du monde pour une autre qui ne l'est peut-être que dans mon imagination. Mais, Madame, m'auriez-vous trouvé digne de votre affection si vous m'aviez cru capable d'être infidèle? Et pourrois-je être fidèle si je vous pouvois aimer? Plaignez-moi donc, Madame, sans me blâmer, ou plutôt, plaignons-nous ensemble, vous de ne pouvoir obtenir ce que vous desirez, et moi de ne voir point ce que j'aime.» Il dit cela d'un air si triste que la dame put aisement remarquer qu'il parloit selon ses veritables sentimens. Elle n'oublia rien de ce qui le pouvoit persuader; il fut sourd à ses prières et ne fut point touché de ses larmes. Elle revint à la charge plusieurs fois: à bien attaqué bien defendu. Enfin, elle en vint aux injures et aux reproches, et lui dit

Tout ce que fait dire la rage

Quand elle est maîtresse des sens [117],

et le laissa là, non pas pour reverdir [118], mais pour maudire cent fois son malheur, qui ne lui venoit que de trop de bonnes fortunes.

[Note 116: ][ (retour) ] Urgande la déconnue est, avec la fée Morgain, la dame du Lac, les enchanteurs Medwin et Archalaüs, un des principaux personnages magiques de l'Amadis.

[Note 117: ][ (retour) ] Ces vers étoient, pour ainsi dire, passés en proverbe, et se citoient souvent. «Mademoiselle de ***, dit Voiture, a écrit à son déloyal tout ce que fait dire la rage, etc.» (Corresp. avec Costar, bill. 14.) Plus loin, Scarron emploie encore de la même manière une variante de ces vers, en remplaçant la rage par l'amour, dans la nouvelle intitulée: Les Deux frères rivaux (IIe p., ch. 19).»

[Note 118: ][ (retour) ] On disoit proverbialement: Planter un homme pour reverdir, quand on le laissoit là et qu'on ne venoit point le retrouver. On conçoit que cette locution prêtât à des plaisanteries et à des équivoques comme celle de Scarron. Sorel, dans son Berger extravagant, fait dire par Carmelin à Lysis, qui lui conseille de se métamorphoser en arbre, en se fourrant dans un grand trou creusé exprès et en se faisant arroser: «Pensez-vous qu'il me seroit beau voir planter là pour reverdir?» Et il s'applaudit de cette équivoque comme d'une application fort ingénieuse du mot reçu.

Une demoiselle lui vint dire, un peu après, qu'il avoit la liberté de s'aller promener dans le jardin. Il traversa tous ces beaux appartemens sans trouver personne jusqu'à l'escalier, au bas duquel il vit dix hommes masqués qui gardoient la porte, armés de pertuisanes et de carabines. Comme il traversoit la cour pour s'aller promener dans ce jardin, qui etoit aussi beau que le reste de la maison, un de ces archers de la garde passa à côté de lui sans le regarder, et lui dit, comme ayant peur d'être ouï, qu'un vieil gentilhomme l'avoit chargé d'une lettre pour lui, et qu'il avoit promis de la lui donner en main propre, quoiqu'il y allât de la vie s'il etoit decouvert, mais qu'un present de vingt pistoles et la promesse d'autant lui avoit fait tout hasarder. Dom Carlos lui promit d'être secret, et entra vitement dans le jardin pour lire cette lettre:

epuis que je vous ai perdu, vous avez pu juger de la peine où je suis par celle où vous devez être, si vous m'aimez autant que je vous aime. Enfin, je me trouve un peu consolée depuis que j'ai découvert le lieu où vous êtes. C'est la princesse Porcia qui vous a enlevé; elle ne considère rien quand il va de se contenter, et vous n'êtes pas le premier Renaud de cette dangereuse Armide. Mais je romprai tous ses enchantemens et vous tirerai bientôt d'entre ses bras pour vous donner entre les miens ce que vous meritez, si vous êtes aussi constant que je le souhaite.La Dame Invisible.

Dom Carlos fut si ravi d'apprendre des nouvelles de sa dame, dont il etoit veritablement amoureux, qu'il baisa cent fois la lettre, et revint trouver, à la porte du jardin, celui qui la lui avoit donnée, pour le recompenser d'un diamant qu'il avoit au doigt. Il se promena encore quelque temps dans le jardin, ne se pouvant assez etonner de cette princesse Porcia, dont il avoit souvent ouï parler comme d'une jeune dame fort riche, et pour être de l'une des meilleures maisons du royaume; et, comme il etoit fort vertueux, il conçut une telle aversion pour elle, qu'il resolut, au peril de la vie, de faire tout ce qu'il pourroit pour se tirer hors de sa prison. Au sortir du jardin il trouva une demoiselle demasquée, car on ne se masquoit plus dans le palais, qui lui venoit demander s'il auroit agreable que sa maîtresse mangeât ce jour-là avec lui. Je vous laisse à penser s'il dit qu'elle seroit la bienvenue. On servit quelque temps après pour souper ou pour dîner, car je ne me souviens plus lequel ce doit être. Porcia y parut plus belle, je vous ai tantôt dit que la Citherée, il n'y a point d'inconvenient de dire ici, pour diversifier, plus belle que le jour ou que l'aurore. Elle fut toute charmante tandis qu'ils furent à table, et fit paroître tant d'esprit à l'Espagnol, qu'il eut un secret deplaisir de voir en une dame de si grande condition tant d'excellentes qualités si mal employées. Il se contraignit le mieux qu'il put pour paroître de belle humeur, quoiqu'il songeât continuellement en son inconnue et qu'il brûlât d'un violent desir de se revoir à sa grille. Aussitôt que l'on eut desservi, on les laissa seuls; et, dom Carlos ne parlant point, ou par respect, ou pour obliger la dame de parler la première, elle rompit le silence en ces termes: «Je ne sais si je dois esperer quelque chose de la gaîté que je pense avoir remarquée sur votre visage, et si le mien, que je vous ai fait voir, ne vous a point semblé assez beau pour vous faire douter si celui que l'on vous cache est plus capable de vous donner de l'amour. Je n'ai point deguisé ce que je vous ai voulu donner, parce-que je n'ai point voulu que vous vous pussiez repentir de l'avoir reçu, et, quoiqu'une personne accoutumée à recevoir des prières se puisse aisément offenser d'un refus, je n'aurai aucun ressentiment de celui que j'ai dejà reçu de vous, pourvu que vous le repariez en me donnant ce que je crois mieux meriter que votre Invisible. Faites-moi donc savoir votre dernière resolution, afin que, si elle n'est pas à mon avantage, je cherche dans la mienne des raisons assez fortes pour combattre celles que je pense avoir eues de vous aimer.» Don Carlos attendit quelque temps qu'elle reprît la parole, et, voyant qu'elle ne parloit plus, et que, les yeux baissés contre terre, elle attendoit l'arrêt qu'il alloit prononcer, il suivit la resolution qu'il avoit dejà prise de lui parler franchement et de lui ôter toute sorte d'esperance qu'il pût jamais être à elle. Voici comme il s'y prit: «Madame, devant que de repondre à ce que vous voulez savoir de moi, il faut qu'avec la même franchise que vous voulez que je parle, vous me decouvriez sincèrement vos sentimens sur ce que je vais vous dire. Si vous aviez obligé une personne à vous aimer, ajouta-t-il, et que, par toutes les faveurs que peut accorder une dame sans faire tort à sa vertu, vous l'eussiez obligé à vous jurer une fidelité inviolable, ne le tiendriez-vous pas pour le plus lâche et le plus traître de tous les hommes s'il manquoit à ce qu'il vous auroit promis? et ne serois-je pas ce lâche et ce traître, si je quittois pour vous une personne qui doit croire que je l'aime?» Il alloit mettre quantité de beaux arguments en forme pour la convaincre, mais elle ne lui en donna pas le temps; elle se leva brusquement, en lui disant qu'elle voyoit bien où il en vouloit venir; qu'elle ne pouvoit s'empêcher d'admirer sa constance, quoiqu'elle fût si contraire à son repos; qu'elle le remettoit en liberté, et que, s'il la vouloit obliger, il attendroit que la nuit fût venue pour s'en retourner de la même façon qu'il etoit venu. Elle tint son mouchoir devant ses yeux tandis qu'elle parla, comme pour cacher ses larmes, et laissa l'Espagnol un peu interdit, et pourtant si ravi de joie de se voir en liberté, qu'il n'eût pu la cacher quand il eût eté le plus grand hypocrite du monde; et je crois que, si la dame y eût pris garde, elle n'eût pu s'empêcher de le quereller. Je ne sais si la nuit fut longue à venir, car, comme je vous ai dejà dit, je ne prends plus la peine de remarquer ni le temps, ni les heures. Vous saurez seulement qu'elle vint, et qu'il se mit en un carrosse fermé, qui le laissa en son logis après un assez long chemin. Comme il etoit le meilleur maître du monde, ses valets pensèrent mourir de joie quand ils le virent et l'étouffer à force de l'embrasser. Mais ils n'en jouirent pas long-temps; il prit des armes, et, accompagné de deux des siens qui n'etoient pas gens à se laisser battre, il alla bien vite à sa grille, et si vite, que ceux qui l'accompagnoient eurent bien de la peine à le suivre. Il n'eut pas plus tôt fait le signal accoutumé, que sa deïté invisible se communiqua à lui. Ils se dirent mille choses si tendres que j'en ai les larmes aux yeux toutes les fois que j'y pense. Enfin l'Invisible lui dit qu'elle venoit de recevoir un deplaisir sensible dans la maison où elle etoit; qu'elle avoit envoyé querir un carrosse pour en sortir; et, parcequ'il seroit long-temps à venir et que le sien pourrait être plus tôt prêt, qu'elle le prioit de l'envoyer querir pour la mener en un lieu où elle ne lui cacheroit plus son visage. L'Espagnol ne se fit pas dire la chose deux fois; il courut comme un fou à ses gens, qu'il avoit laissés au bout de la rue, et envoya querir son carrosse. Le carrosse venu, l'Invisible tint sa parole et se mit dedans avec lui. Elle conduisit le carrosse elle-même, enseignant au cocher le chemin qu'il devoit prendre, et le fit arrêter auprès d'une grande maison, dans laquelle il entra à la lueur de plusieurs flambeaux, qui furent allumés à leur arrivée. Le cavalier monta avec la dame par un grand escalier dans une salle haute, où il ne fut pas sans inquietude, voyant qu'elle ne se demasquoit point encore. Enfin, plusieurs demoiselles richement parées les etant venus recevoir, chacune un flambeau à la main, l'Invisible ne le fut plus, et, ôtant son masque, fit voir à dom Carlos que la dame de la grille et la princesse Porcia n'etoient qu'une même personne. Je ne vous representerai point l'agreable surprise de dom Carlos. La belle Neapolitaine lui dit qu'elle l'avoit enlevé une seconde fois pour savoir sa dernière resolution; que la dame de la grille lui avoit cedé les pretentions qu'elle avoit sur lui, et ajouta ensuite cent choses aussi galantes que spirituelles. Dom Carlos se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux, et lui pensa manger les mains à force de les baiser, s'exemptant par là de lui dire toutes les impertinences que l'on dit quand on est trop aise. Après que ses premiers transports furent passés, il se servit de tout son esprit et de toute sa cajolerie pour exagerer l'agreable caprice de sa maîtresse, et s'en acquitta en des façons de parler si avantageuses pour elle, qu'elle en fut encore plus assurée de ne s'être point trompée en son choix. Elle lui dit qu'elle ne s'etoit pas voulu fier à une autre personne qu'à elle-même d'une chose sans laquelle elle n'eût jamais pu l'aimer, et qu'elle ne se fût jamais donnée à un homme moins constant que lui. Là-dessus les parents de la princesse Porcia, ayant eté avertis de son dessein, arrivèrent. Comme elle etoit une des plus considerées personnes du royaume et dom Carlos homme de condition, on n'avoit pas eu grand'peine à avoir dispense de l'archevêque pour leur mariage. Ils furent mariés la même nuit par le curé de la paroisse, qui etoit un bon prêtre et grand predicateur, et, cela etant, il ne faut pas demander s'il fit une belle exhortation. On dit qu'ils se levèrent bien tard le lendemain, ce que je n'ai pas grand'peine à croire. La nouvelle en fut bientôt divulguée, dont le vice-roi, qui etoit proche parent de dom Carlos, fut si aise, que les rejouissances publiques recommencèrent dans Naples, où l'on parle encore de dom Carlos d'Aragon et de son amante invisible.


CHAPITRE X.

Comment Ragotin eut un coup de busc
sur les doigts.

'histoire de Ragotin fut suivie de l'applaudissement de tout le monde. Il en devint aussi fier que si elle eût eté de son invention; et, cela ajouté à son orgueil naturel, il commença à traiter les comediens de haut en bas, et, s'approchant des comediennes, leur prit les mains sans leur consentement, voulut un peu patiner, galanterie provinciale qui tient plus du satyre que de l'honnête homme. Mademoiselle de l'Etoile se contenta de retirer ses mains blanches d'entre les siennes, crasseuses et velues, et sa compagne, mademoiselle Angelique, lui dechargea un grand coup de busc sur les doigts. Il les quitta sans rien dire, tout rouge de depit et de honte, et rejoignit la compagnie, où chacun parloit de toute sa force sans entendre ce que disoient les autres. Ragotin en fit taire la plus grande partie, tant il haussa sa voix pour leur demander ce qu'ils disoient de son histoire. Un jeune homme, dont j'ai oublié le nom, lui repondit qu'elle n'étoit pas à lui plutôt qu'à un autre, puisqu'il l'avoit prise dans un livre; et, en disant cela, il en fit voir un qui sortoit à demi hors de la pochette de Ragotin, et s'en saisit brusquement. Ragotin lui egratigna toutes les mains pour le ravoir; mais, malgré Ragotin, il le mit entre les mains d'un autre, que Ragotin saisit aussi vainement que le premier, le livre ayant dejà convolé en troisième main. Il passa de la même façon en cinq ou six mains différentes, auxquelles Ragotin ne put atteindre, parcequ'il etoit le plus petit de la compagnie. Enfin, s'etant allongé cinq ou six fois fort inutilement, ayant dechiré autant de manchettes et egratigné autant de mains, et le livre se promenant toujours dans la moyenne region de la chambre, le pauvre Ragotin, qui vit que tout le monde s'eclatoit de rire à ses depens, se jeta tout furieux sur le premier auteur de sa confusion, et lui donna quelques coups de poing dans le ventre et dans les cuisses, ne pouvant pas aller plus haut. Les mains de l'autre, qui avoient l'avantage du lieu, tombèrent à plomb cinq ou six fois sur le haut de sa tête, et si pesamment qu'elle entra dans son chapeau jusques au menton, dont le pauvre petit homme eut le siège de la raison si ebranlé qu'il ne savoit plus où il en etoit. Pour dernier accablement, son adversaire, en le quittant, lui donna un coup de pied au haut de la tête qui le fit aller choir sur le cul, aux pieds des comediennes, après une retrogradation fort precipitée. Representez-vous, je vous prie, quelle doit être la fureur d'un petit homme, plus glorieux lui seul que tous les barbiers du royaume [119], en un temps où il se faisoit tout blanc de son epée [120], c'est-à-dire de son histoire, et devant des comediennes dont il vouloit devenir amoureux: car, comme vous verrez tantôt, il ignoroit encore laquelle lui touchoit le plus au coeur. En verité, son petit corps, tombé sur le cul, temoigna si bien la fureur de son ame par les divers mouvemens de ses bras et de ses jambes, qu'encore que l'on ne pût voir son visage, à cause que sa tête etoit emboîtée dans son chapeau, tous ceux de la compagnie jugèrent à propos de se joindre ensemble et de faire comme une barrière entre Ragotin et celui qui l'avoit offensé, que l'on fit sauver, tandis que les charitables comediennes relevèrent le petit homme, qui hurloit cependant comme un taureau dans son chapeau, parcequ'il lui bouchoit les yeux et la bouche et lui empêchoit la respiration. La difficulté fut de le lui ôter. Il etoit en forme de pot de beurre, et, l'entrée en etant plus etroite que le ventre, Dieu sait si une tête qui y etoit entrée de force, et dont le nez etoit très grand, en pouvoit sortir comme elle y etoit entrée! Ce malheur-là fut cause d'un grand bien, car vraisemblablement il etoit au plus haut point de sa colère, qui eût sans doute produit un effet digne d'elle, si son chapeau, qui le suffoquoit, ne l'eût fait songer à sa conservation plutôt qu'à la destruction d'un autre. Il ne pria point qu'on le secourût, car il ne pouvoit parler; mais, quand on vit qu'il portoit vainement ses mains tremblantes à sa tête pour se la mettre en liberté, et qu'il frappoit des pieds contre le plancher, de rage qu'il avoit de se rompre inutilement les ongles, on ne songea plus qu'à le secourir. Les premiers efforts que l'on fit pour le decoiffer furent si violens qu'il crut qu'on lui vouloit arracher la tête. Enfin, n'en pouvant plus, il fit signe avec les doigts que l'on coupât son habillement de tête avec des ciseaux. Mademoiselle de la Caverne detacha ceux de sa ceinture, et la Rancune, qui fut l'operateur de cette belle cure, après avoir fait semblant de faire l'incision vis-à-vis du visage (ce qui ne lui fit pas une petite peur), fendit le feutre par derrière la tête depuis le bas jusqu'en haut. Aussitôt que l'on eut donné l'air à son visage, toute la compagnie s'eclata de rire de le voir aussi bouffi que s'il eût eté prêt à crever, pour la quantité d'esprits qui lui etoient montés au visage, et, de plus, de ce qu'il avoit le nez ecorché. La chose en fût pourtant demeurée là, si un mechant railleur ne lui eût dit qu'il falloit faire rentraire son chapeau. Cet avis hors de saison ralluma si bien sa colère, qui n'etoit pas tout à fait eteinte, qu'il saisit un des chenets de la cheminée, et, faisant semblant de le jeter au travers de toute la troupe, causa une telle frayeur aux plus hardis, que chacun tâcha de gagner la porte pour eviter le coup de chenet; tellement qu'ils se pressèrent si fort qu'il n'y en eut qu'un qui put sortir, encore fut-ce en tombant, ses jambes eperonnées s'etant embarrassées dans celles des autres. Ragotin se mit à rire à son tour, ce qui rassura tout le monde. On lui rendit son livre, et les comediens lui prêtèrent un vieil chapeau. Il s'emporta furieusement contre celui qui l'avoit si maltraité; mais, comme il etoit plus vain que vindicatif, il dit aux comediens, comme s'il leur eût promis quelque chose de rare, qu'il vouloit faire une comedie de son histoire, et que, de la façon qu'il la traiteroit, il etoit assuré d'aller d'un seul saut où les autres poètes n'etoient parvenus que par degrés. Le Destin lui dit que l'histoire qu'il avoit contée etoit fort agreable, mais qu'elle n'etoit pas bonne pour le theâtre. «Je crois que vous me l'apprendrez! dit Ragotin; ma mère etoit filleule du poète Garnier [121], et moi, qui vous parle, j'ai encore chez moi son ecritoire.» Le Destin lui dit que le poète Garnier lui-même n'en viendroit pas à son honneur. «Et qu'y trouvez-vous de si difficile? lui demanda Ragotin.--Que l'on n'en peut faire une comedie dans les règles, sans beaucoup de fautes contre la bienseance et contre le jugement, repondit le Destin.--Un homme comme moi peut faire des règles quand il voudra [122], dit Ragotin. Considerez, je vous prie, ajouta-t-il, si ce ne seroit pas une chose nouvelle et magnifique tout ensemble de voir un grand portail d'eglise au milieu d'un theâtre devant lequel une vingtaine de cavaliers, tant plus que moins, avec autant de demoiselles, feroient mille galanteries. Cela raviroit tout le monde. Je suis de votre avis, continua-t-il, qu'il ne faut rien faire contre la bienseance ou les bonnes moeurs, et c'est pour cela que je ne voudrois pas faire parler mes acteurs au dedans de l'eglise.» Le Destin l'interrompit pour lui demander où ils pourroient trouver tant de cavaliers et tant de dames. «Et comment fait-on dans les collèges, où l'on donne des batailles? dit Ragotin. J'ai joué à La Flèche [123] la déroute du Pont-de-Cé [124], ajouta-t-il; plus de cent soldats du parti de la reine-mère parurent sur le theâtre, sans ceux de l'armée du roi, qui etoient encore en plus grand nombre; et il me souvient qu'à cause d'une grande pluie qui troubla la fête, on disoit que toutes les plumes de la noblesse du pays, que l'on avoit empruntées, n'en releveroient jamais.» Destin, qui prenoit plaisir à lui faire dire des choses si judicieuses, lui repartit que les collèges avoient assez d'ecoliers pour cela, et, pour eux, qu'ils n'etoient que sept ou huit quand leur troupe etoit bien forte. La Rancune, qui ne valoit rien, comme vous savez, se mit du côté de Ragotin pour aider à le jouer, et dit à son camarade qu'il n'etoit pas de son avis; qu'il etoit plus vieil comédien que lui; qu'un portail d'eglise seroit la plus belle decoration de theâtre que l'on eût jamais vue, et, pour la quantité necessaire de cavaliers et de dames, qu'on en loueroit une partie, et l'autre seroit faite de carton. Ce bel expedient de carton de la Rancune fit rire toute la compagnie; Ragotin en rit aussi et jura qu'il le sçavoit bien, mais qu'il ne l'avoit pas voulu dire. «Et le carrosse, ajouta-t-il, quelle nouveauté seroit-ce en une comedie! J'ai fait autrefois le chien de Tobie [125], et je le fis si bien que toute l'assistance en fut ravie. Et, pour moi, continua-t-il, si l'on doit juger des choses par l'effet qu'elles font dans l'esprit, toutes les fois que j'ai vu jouer Pyrame et Thisbé, je n'ai pas été tant touché de la mort de Pyrame qu'effrayé du lion [126].» La Rancune appuya les raisons de Ragotin par d'autres aussi ridicules, et se mit par là si bien en son esprit, que Ragotin l'emmena souper avec lui. Tous les autres importuns laissèrent aussi les comediens en liberté, qui avoient plus envie de souper que d'entretenir les faineans de la ville.

[Note 119: ][ (retour) ] Nous avons déjà vu plus haut (ch. 4): «La Rappinière, qui avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la ville.» «Les barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de vanité», lit-on dans Gil-Blas (l. 2, ch. 7). On disoit, en façon de proverbe: «Glorieux comme un barbier.» Les barbiers, on le sait, remplissoient alors les fonctions de chirurgiens (ce ne fut qu'en décembre 1637 que la branche spéciale des barbiers perruquiers fut distraite de celle des barbiers chirurgiens). Or, les chirurgiens passoient pour gens fort glorieux, et l'on trouve des traces de cette accusation dans plus d'un livret satirique de l'époque: «Que ne dirai-je pas des chirurgiens, lit-on dans les Caquets de l'Accouchée, qui donnent des offices de contrôleurs, ou semblables, qui valent quinze à seize mil francs, à leurs fils? Et quant à leurs filles, il ne leur manque que le masque que l'on ne les prenne pour damoiselles.» (3e journ., p. 105, éd. Jannet.) Quoique l'origine du proverbe dont il s'agit ici remonte à une antiquité beaucoup plus reculée, il pourroit se faire néanmoins que ces prétentions des chirurgiens n'aient pas été sans influence sur cette façon de parler, et qu'elles aient contribué à l'affermir et à la répandre de plus en plus.

[Note 120: ][ (retour) ] Où il étoit tout fier, tout glorieux. Cette phrase étoit fort usitée alors; on en peut voir le sens dans les Dictionnaires de Leroux et de Furetière.

[Note 121: ][ (retour) ] Robert Garnier (1545-1601), poète tragique, étoit lieutenant général criminel au siège présidial et sénéchaussée du Maine; il etoit né dans cette province, à La Ferté-Bernard, et il mourut au Mans.

[Note 122: ][ (retour) ] Cette réponse en rappelle une qu'on attribue à Malherbe, dont elle semble même la parodie.

[Note 123: ][ (retour) ] Le collége de La Flèche, bâti sous Henri IV (1603) d'après les dons du monarque, étoit un des plus célèbres parmi ceux que les jésuites possédoient en France. Il étoit devenu bien vite florissant; les étrangers, jusqu'aux Indiens, Tartares et Chinois, y affluoient, et, vers le milieu du XVIIe siècle, il contenoit, sans compter ceux-ci, plus de 1,000 écoliers françois et 120 jésuites. Brumoy, Porée, Ducerceau, etc., y professèrent successivement. Or, les révérends Pères avoient coutume de faire, à certains jours, jouer la comédie à leurs élèves sur un théâtre intérieur. Cet usage commença surtout à l'époque de la jeunesse de Racine par des tragédies latines et chrétiennes (V. Loret, 7 et 21 août 1655). Le plus souvent, les représentations se composoient de pièces écrites par les jésuites eux-mêmes, comme furent plus tard celles du P. Ducerceau et du P. Porée. Ce n'étoient pas seulement les jésuites, mais quelquefois aussi d'autres congrégations religieuses, qui se livroient à ces passe-temps dramatiques. (V. Richecourt, trag.-com., 5 a., v., représentée par les pensionnaires des R. P. bénédictins de Saint-Nicolas, 1628.) On sait, du reste, que la plupart des pièces de notre vieux théâtre furent représentées dans des colléges; ainsi l'Achille de Nicolas Filleul, au collége d'Harcourt, en 1563; la Trésorière, la Mort de César et les Esbahis de Grevin, au collége de Beauvais, en 1558 et 1560; la Cléopâtre et l'Eugène de Jodelle au collége de Boncourt, en 1552. Jean Behourt, principal du collége des Bons-Enfants, à Rouen, fit aussi, vers la fin du XVIe siècle, jouer par ses élèves trois pièces françoises de sa composition. Cet usage avoit laissé des traces au siècle suivant. On peut voir dans Francion (l. 4, vers le commencement) le récit burlesque d'une représentation de ce genre au collége de Lisieux. (Cf. aussi Chappuzeau, Le théâtre franç., l. 1, ch. 8.) Le Ratio studiorum autorisoit ces représentations à certaines conditions, qui n'étoient pas toutes strictement observées.

[Note 124: ][ (retour) ] Dans la guerre civile qui suivit la mort de Concini, et qui fut soulevée par le mécontentement des grands et de la reine-mère contre le favori Albert de Luynes, les troupes de Marie de Médicis furent mises en pleine déroute au Pont-de-Cé, près d'Angers (1620). On peut voir sur cette drôlerie, comme on surnomma alors la débandade du Pont-de-Cé, de curieux détails dans le Baron de Fæneste (l. 4, ch. 2).

[Note 125: ][ (retour) ] Peut-être dans la pièce de Thobie, tragi-comédie en 5 actes, sans distinction de scènes, de J. Ouyn (1606), où l'on voit, en effet, le chien au cinquième acte: «Anne, mère de Thobie, sort du logis et avise venir le chien, qui estoit party quand et son fils.»

[Note 126: ][ (retour) ] Dans Pyrame et Thisbé, tragédie de Théophile (1617), le lion apparoît à la fin de l'acte 4, où Thisbé s'écrie en le voyant:

Hélas! qu'ay-je apperceu? Dieux! l'effroyable beste!

Un lion affamé qui cherche ici sa quête.

Ne diroit-on pas, à ce passage, que Scarron avoit vu la fameuse scène du Songe d'une nuit d'été, où Lanavette, Lecoing, Vilbrequin et les autres se préparent à représenter Pyrame et Thisbé, en prenant leurs précautions pour que la mort de Pyrame et les rugissements du lion n'effraient pas trop les dames.


CHAPITRE XI.

Qui contient ce que vous verrez si vous prenez
la peine de le lire.

agotin mena la Rancune dans un cabaret, où il se fit donner tout ce qu'il y avoit de meilleur. On a cru qu'il ne le mena pas chez lui, à cause que son ordinaire n'etoit pas trop bon; mais je n'en dirai rien de peur de faire des jugements temeraires, et je n'ai point voulu approfondir l'affaire, parcequ'elle n'en vaut pas la peine et que j'ai des choses à ecrire qui sont bien d'une autre consequence. La Rancune, qui etoit homme de grand discernement et qui connoissoit d'abord son monde, ne vit pas plus tôt servir deux perdrix et un chapon pour deux personnes, qu'il se douta que Ragotin ne le traitoit pas si bien pour son seul merite, ou pour le payer de la complaisance qu'il avoit eue pour lui en soutenant que son histoire etoit un beau sujet de theâtre, mais qu'il avoit quelque autre dessein. Il se prepara donc à ouïr quelque nouvelle extravagance de Ragotin, qui ne decouvrit pas d'abord ce qu'il avoit dans l'ame, et continua à parler de son histoire. Il recita force vers satiriques qu'il avoit faits contre la plupart de ses voisins, contre des cocus qu'il ne nommoit point et contre des femmes; il chanta des chansons à boire et lui montra quantité d'anagrammes: car d'ordinaire les rimailleurs, par de semblables productions de leur esprit mal fait, commencent à incommoder les honnêtes gens [127]. La Rancune acheva de le gâter; il exagera tout ce qu'il ouït en levant les yeux au ciel; il jura comme un homme qui perd qu'il n'avoit jamais rien ouï de plus beau, et fit même semblant de s'en arracher les cheveux, tant il etoit transporté. Il lui disoit de temps en temps: «Vous êtes bien malheureux, et nous aussi, que vous ne vous donniez tout entier au theâtre: dans deux ans on ne parleroit non plus de Corneille que l'on fait à cette heure de Hardy. Je ne sais que c'est que de flatter, ajouta-t-il; mais, pour vous donner courage, il faut que je vous avoue qu'en vous voyant j'ai bien connu que vous etiez un grand poète, et vous pouvez savoir de mes camarades ce que je leur en ai dit. Je ne m'y trompe guère: je sens un poète de demi-lieue loin; aussi, d'abord que je vous ai vu, vous ai-je connu comme si je vous avois nourri. «Ragotin avaloit cela doux comme lait, conjointement avec plusieurs verres de vin, qui l'enivroient encore plus que les louanges de la Rancune, qui, de son côté, mangeoit et buvoit d'une grande force, s'ecriant de temps en temps: «Au nom de Dieu, Monsieur Ragotin, faites profiter le talent; encore un coup, vous êtes un méchant homme de ne vous enrichir pas, et nous aussi. Je brouille un peu du papier aussi bien que les autres; mais, si je faisois des vers aussi bons la moitié que ceux que vous me venez de lire, je ne serois pas reduit à tirer le diable par la queue et je vivrois de mes rentes aussi bien que Mondory [128]. Travaillez donc, Monsieur Ragotin, travaillez; et, si dès cet hiver nous ne jetons de la poudre aux yeux de messieurs de l'hotel de Bourgogne et du Marais, je veux ne monter jamais sur le theâtre que je ne me rompe un bras ou une jambe; après cela je n'ai plus rien à dire, et buvons.» Il tint sa parole, et, ayant donné double charge à un verre, il porta la santé de monsieur Ragotin à monsieur Ragotin même, qui lui fit raison et renvia de la santé des comediennes, qu'il but tête nue et avec un si grand transport qu'en remettant son verre sur la table il en rompit la patte sans s'en aviser, tellement qu'il tâcha deux ou trois fois de le redresser, pensant l'avoir mis lui-même sur le côté. Enfin il le jeta par dessus sa tête et tira la Rancune par le bras, afin qu'il y prît garde, pour ne perdre pas la reputation d'avoir cassé un verre. Il fut un peu attristé de ce que la Rancune n'en rit point; mais, comme je vous ai dejà dit, il etoit plutôt animal envieux qu'animal risible. La Rancune lui demanda ce qu'il disoit de leurs comediennes; le petit homme rougit sans lui repondre, et, la Rancune lui demandant encore la même chose, enfin, begayant, rougissant et s'exprimant très mal, il fit entendre à la Rancune qu'une des comediennes lui plaisoit infiniment. «Et laquelle?» lui dit la Rancune. Le petit homme etoit si troublé d'en avoir tant dit qu'il repondit: «Je ne sais.--Ni moi aussi,» dit la Rancune. Cela le troubla encore davantage et lui fit ajouter, tout interdit: «C'est... c'est...» Il repeta quatre ou cinq fois le même mot, dont le comedien s'impatientant, lui dit: «Vous avez raison, c'est une fort belle fille.» Cela acheva de le defaire. Il ne put jamais dire celle à qui il en vouloit; et peut-être qu'il n'en savoit rien encore, et qu'il avoit moins d'amour que de vice. Enfin, la Rancune lui nommant mademoiselle de l'Etoile, il dit que c'etoit elle dont il etoit amoureux. Et pour moi, je crois que, s'il lui eût nommé Angelique ou sa mère la Caverne, qu'il eût oublié le coup de busc de l'une et l'âge de l'autre, et se seroit donné corps et âme à celle que la Rancune lui auroit nommée, tant le bouquin avoit la conscience troublée. Le comedien lui fit boire un grand verre de vin qui lui fit passer une partie de sa confusion, et en but un autre de son coté, après lequel il lui dit, parlant bas par mystère et regardant par toute la chambre, quoiqu'il n'y eût personne: «Vous n'êtes pas blessé à mort et vous vous êtes adressé à un homme qui vous peut guerir, pourvu que vous le vouliez croire et que vous soyez secret. Ce n'est pas que vous n'entrepreniez une chose bien difficile: mademoiselle de l'Etoile est une tigresse et son frère Destin un lion; mais elle ne voit pas toujours des hommes qui vous ressemblent, et je sçais bien ce que je sçais faire. Achevons notre vin et demain il sera jour.» Un verre de vin bu de part et d'autre interrompit quelque temps la conversation. Ragotin reprit la parole le premier et conta toutes ses perfections et ses richesses; dit à la Rancune qu'il avoit un neveu commis d'un financier; que ce neveu avoit fait grande amitié avec le partisan la Raillière [129] durant le temps qu'il avoit eté au Mans pour etablir une maltôte, et voulut faire esperer à la Rancune de lui faire donner une pension pareille à celle des comediens du roi [130], par le credit de ce neveu; il lui dit encore que, s'il avoit des parens qui eussent des enfans, il leur feroit donner des benefices, parceque sa nièce avoit epousé le frère d'une femme qui etoit entretenue du maître d'hotel d'un abbé de la province qui avoit de bons benefices à sa collation [131].

[Note 127: ][ (retour) ] Les anagrammes, cultivées dans l'antiquité par Lycophron, et mises surtout en honneur au XVIe siècle par Daurat, furent en grande vogue au XVIIe siècle. Jacques de Champ-Repus faisoit, en 1609, une Éclogue enrichie de 30 anagrammes sur cet illustre nom, Marguerite de Valois, Rouen, J. Petit. Jean Douet (Tallemant, Historiette de La Leu) a fait aussi des volumes entiers d'anagrammes vers le milieu du XVIIe siècle. On peut voir dans le Chevreana que c'étoit là une vraie profession pour certaines gens. Le P. Pierre de Saint-Louis passa toute sa vie à en composer; il en avoit fait sur les noms des papes, des souverains, des généraux de l'ordre auquel il appartenoit, des saints et de beaucoup d'autres encore: il croyoit, dit-on, trouver la destinée des hommes dans leurs noms par ce moyen singulier, et il n'étoit pas le premier, comme on peut s'en convaincre en lisant la 3e partie de la Cabale. L'hôtel Rambouillet cultivoit le même genre, et l'on connoît les trois belles anagrammes (Arthénice, Eracinthe et Carinthée) composées par Racan et Malherbe, avec le nom de leurs maîtresses, qui se nommoient Catherine. C'étoit quelquefois une bonne spéculation: car, un nommé Billon ayant présenté à Louis XIII, lors de son entrée dans la ville d'Aix, 500 anagrammes qu'il avoit faites sur son nom, le roi, enchanté, lui octroya une grosse pension, reversible sur la tête de ses enfants. On faisoit même des ballets en anagrammes. Du reste, les autres petits genres littéraires n'étoient guère moins cultivés alors: avec Dulot régnoient les bouts-rimés; Neuf-Germain s'étoit consacré aux vers rimant sur chaque syllabe du nom des destinataires; Chabrol et beaucoup d'autres cultivoient les acrostiches, Montmaur les énigmes, charades et logogriphes, etc. Il y avoit encore les échos, les madrigaux, les devises, et mille autres sottises laborieuses, comme dit Sénecé dans une de ses épigrammes (p. 277, éd. Jannet). «Vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles de Paris, 200 chansons, autant de sonnets, 400 épigrammes et plus de 1,000 madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits», dit Mascarille (Pr. rid., sc. 10). «Nous tenons, dit Colletet:

Que tous ces renverseurs de noms

Ont la cervelle renversée.

Huet se plaignoit de ce goût exagéré pour les brimborions de la littérature. «Une ode, dit-il, nous ennuie par sa longueur; à peine peut-on souffrir un sonnet. Notre génie se borne à l'étendue du madrigal. Nous sommes dans le siècle des colifichets. Toute notre industrie ne va qu'à faire de fort grandes petites choses.» (Huetiana, XIX.) On trouve des traits analogues dans une foule de satires et de romans comiques du temps. (V. aussi Saint-Amant, le Poète crotté, t. I, p. 220, éd. Jannet.)

[Note 128: ][ (retour) ] Mondory reçut, en 1637, une pension de 2,000 livres de Richelieu, après avoir joué, ou plutôt après avoir essayé de jouer le principal rôle de l'Aveugle de Smyrne, tragi-comédie des cinq auteurs. J'ai dit après avoir essayé: car, retiré du théâtre depuis quelque temps à cause de sa paralysie, il ne put dépasser le deuxième acte. Plusieurs grands seigneurs imitèrent la générosité du cardinal, en lui donnant également des pensions, de sorte qu'il jouit jusqu'à sa mort de 8 à 10,000 livres de rente. De pareilles fortunes n'étoient pas rares, même parmi les saltimbanques et charlatans d'alors. Ainsi Tabarin, devenu fort riche, se retira dans une terre, où il excita la jalousie des nobles ses voisins. Suivant Grimarest, Scaramouche avoit aussi amassé 10 à 12,000 livres de rentes. «Ils ont tiré des Parisiens, lit-on, au sujet des farceurs, dans l'Anti-Caquet de l'Accouchée, en pièces de cinq sols et huit sols... plus de trente mil livres, dont ils ont profité.» (Éd. Jannet, p. 250-252.)

[Note 129: ][ (retour) ] Le mot partisan signifioit «un financier, un homme qui fait des traitez, des partis avec le roy, qui prend ses revenus à ferme, le recouvrement des impôts, etc.» (Dictionnaire de Furetière.) Scarron devint lui-même plus tard une espèce de partisan, quand il prit à ferme l'entreprise des déchargeurs. La Raillière étoit un célèbre partisan de l'époque, qui avoit affermé la taxe établie sur les aisés, et l'un de ceux qui avoient le plus excité de haines par leurs malversations. Il «a esté fermier des aides, dit le Catalogue des partisans (1649), avec le nommé de Moussea, où ils ont volé les rentiers de l'Hôtel-de-Ville par les presens et corruptions qu'ils ont faits... Et outre, ledit La Raillière, avec le nommé Vanel, dit Trecourt, qui sont à present fermiers des entrées, ont fait le traité de quinze cent mil livres de rente sur lesdites entrées... Pour raison de quoy ils ont taxé, sous le titre d'aysé, qui bon leur a semblé, et sous de faux rooles ont exigé lesdites taxes avec des violences horribles en cette ville de Paris et en la campagne.» La Raillière fut arrêté et emprisonné à la Bastille en 1649. Le 1er volume du Recueil des Mazarinades, d'où j'extrais les lignes précédentes, renferme encore plusieurs pièces relatives à ce personnage: «L'Adieu du sieur Catalan, envoyé de Saint-Germain, au sieur de la Rallière dans la Bastille.--La Response de la Rallière à l'Adieu de Catelan, son associé, ou l'Abrégé de la vie de ces deux infames ministres et autheurs des principaux brigandages, volleries et extorsions de la France.--Les Entretiens de Bonneau, de Catelan et de la Raillière, etc. Peut-être, par l'établissement d'une maltôte,--mot pris en mauvaise part, et qui par là même ne dut figurer ni dans les prospectus du spéculateur, ni dans les actes officiels,--Scarron entend-il simplement l'établissement d'une loterie ou banque, opération financière dont l'usage étoit fort répandu au XVIIe siècle. M. Anjubault veut bien nous communiquer les extraits suivants des registres de l'hôtel-de-ville du Mans, les seuls, dit-il, qui puissent se rapporter à ce passage de Scarron: «Consentement du corps de ville à l'exposition d'une blanque, à condition qu'il assistera un officier dudit corps de ville à l'inventaire de la marchandise et distribution des billets d'icelle, et que la boîte soit apportée en la chambre de ville chaque soir.» (Fin de 1629, ou commencement de 1630).--«Sera signifié au procureur du roi de la sénéchaussée et de la prévôté l'opposition que forme le corps de ville à l'établissement d'une blanque. (Fin de 1635 ou commencement de 1636.)

[Note 130: ][ (retour) ] Les comédiens de la troupe royale, ou de l'Hôtel-de-Bourgogne, nommés le plus souvent les grands comédiens du roi. Les frères Parfait disent des acteurs de cette troupe «qu'ils obtinrent les premiers le titre de comédiens du roi, avec une pension de 12,000 livres.» (T. 3, p. 249.) Les comédiens du Marais portoient aussi ce titre. Du reste, ceux de l'Hôtel-de-Bourgogne n'étoient pas les seuls à qui fût réservé le privilége de la pension, car Monsieur, frère du roi, avoit promis 300 livres de traitement annuel à chaque acteur de la troupe de Molière, qui s'étoit mise sous le patronage de son nom; mais ce ne fut qu'une promesse.

[Note 131: ][ (retour) ] On connoît le vers de Racine dans les Plaideurs:

Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.

(II, 9.)

Les titres de faveur de Ragotin sont d'un genre tout à fait analogue à ceux que fait valoir l'Intimé.

Tandis que Ragotin contoit ses prouesses, la Rancune, qui s'etoit alteré à force de boire, ne faisoit autre chose qu'emplir les deux verres, qui etoient vidés en même temps, Ragotin n'osant rien refuser de la main d'un homme qui lui devoit faire tant de bien. Enfin, à force d'avaler, ils s'emplirent. La Rancune n'en fut que plus serieux, selon sa coutume, et Ragotin en fut si hebeté et si pesant qu'il se pencha sur la table et s'y endormit. La Rancune appela une servante pour se faire dresser un lit, parcequ'on etoit couché à son hôtellerie. La servante lui dit qu'il n'y auroit point de danger d'en dresser deux, et qu'en l'etat où etoit M. Ragotin il n'avoit pas besoin d'être veillé. Il ne veilloit pas cependant, et jamais on n'a mieux dormi ni ronflé. On mit des draps à deux lits, de trois qui etoient dans la chambre, sans qu'il s'éveillât; il dit cent injures à la servante et menaça de la battre quand elle l'avertit que son lit etoit prêt. Enfin, la Rancune l'ayant tourné dans sa chaise devers le feu, que l'on avoit allumé pour chauffer les draps, il ouvrit les yeux et se laissa deshabiller sans rien dire. On le monta sur son lit le mieux que l'on put, et la Rancune se mit dans le sien après avoir fermé la porte. À une heure de là, Ragotin se leva et sortit hors de son lit, je n'ai pas bien su pourquoi. Il s'egara si bien dans la chambre qu'après en avoir renversé tous les meubles et s'être renversé lui-même plusieurs fois sans pouvoir trouver son lit, enfin il trouva celui de la Rancune, et l'eveilla en le decouvrant. La Rancune lui demanda ce qu'il cherchoit. «Je cherche mon lit, dit Ragotin.--Il est à la main gauche du mien», dit la Rancune. Le petit ivrogne prit à la droite, et s'alla fourrer entre la couverture et la paillasse du troisième, qui n'avoit ni matelas ni lit de plume, où il acheva de dormir fort paisiblement. La Rancune s'habilla devant que Ragotin fût eveillé. Il demanda au petit ivrogne si c'etoit par mortification qu'il avoit quitté son lit pour dormir sur une paillasse. Ragotin soutint qu'il ne s'etoit point levé, et qu'assurement il revenoit des esprits dans la chambre. Il eut querelle avec le cabaretier, qui prit le parti de sa maison et le menaça de le mettre en justice pour l'avoir decriée. Mais il n'y a que trop long-temps que je vous ennuie de la debauche de Ragotin: retournons à l'hôtellerie des comediens.


CHAPITRE XII.

Combat de nuit.

e suis trop homme d'honneur pour n'avertir pas le lecteur benevole que, s'il est scandalisé de toutes les badineries qu'il a vues jusqu'ici dans le present livre, il fera fort bien de n'en lire pas davantage: car, en conscience, il n'y verra pas d'autre chose [132], quand le livre seroit aussi gros que le Cyrus; et si, par ce qu'il a dejà vu, il a de la peine à se douter de ce qu'il verra, peut-être que j'en suis logé là aussi bien que lui, qu'un chapitre attire l'autre, et que je fais dans mon livre comme ceux qui mettent la bride sur le col de leurs chevaux et les laissent aller sur leur bonne foi. Peut-être aussi que j'ai un dessein arreté, et que, sans emplir mon livre d'exemples à imiter, par des peintures d'actions et de choses tantôt ridicules, tantôt blâmables, j'instruirai en divertissant [133] de la même façon qu'un ivrogne donne de l'aversion pour son vice, et peut quelquefois donner du plaisir par les impertinences que lui fait faire son ivrognerie.

[Note 132: ][ (retour) ] Scarron fait toujours bon marché de ses oeuvres et de son talent; il en parle sans cesse de cette façon détachée et cavalière. Il dit plus haut, mais, il est vrai, dans un sens différent, quoique sur un ton analogue, que son livre n'est qu'un amas de sottises; et, dans son Ode à M. Maynard (Rec. de 1651):

Moi qui suis un demi-poète,

Qui ne travaille qu'en sornette...

Helas! je n'ai pour toute Muse

Qu'une malheureuse camuse, etc.

Il parle à peu près de même dans une de ses épîtres (1643), dans la dédicace du 5e liv. de son Virgile travesti, à Deslandes-Payen, etc. C'étoit là, du reste, une des nécessités du genre qu'il avoit adopté.

[Note 133: ][ (retour) ] C'est le ridendo castigat mores de Santeuil.

Finissons la moralité et reprenons nos comediens, que nous avons laissés dans l'hôtellerie. Aussitôt que leur chambre fut debarrassée et que Ragotin eut emmené la Rancune, le portier, qu'ils avoient laissé à Tours, entra dans l'hôtellerie, conduisant un cheval chargé de bagage. Il se mit à table avec eux, et, par sa relation et par ce qu'ils apprirent les uns des autres, on sut de quelle façon l'intendant de la province ne leur avoit pu faire de mal, ayant lui-même bien eu de la peine à se retirer des mains du peuple, lui et ses fuzeliers. Le Destin conta à ses camarades de quelle façon il s'etoit sauvé avec son habit à la turque, dont il pensoit representer le Soliman de Mairet [134], et qu'ayant appris que la peste etoit à Alençon, il etoit venu au Mans avec la Caverne et la Rancune, en l'equipage que l'on a pu voir dans le commencement de ces très veritables et très peu heroïques aventures. Mademoiselle de l'Etoile leur apprit aussi les assistances qu'elle avoit reçues d'une dame de Tours dont le nom n'est pas venu à ma connoissance, et comme par son moyen elle avait eté conduite jusqu'à un village proche de Bonnestable, où elle s'etoit demis un pied en tombant de cheval. Elle ajouta qu'ayant appris que la troupe etoit au Mans, elle s'y etoit fait porter dans la litière de la dame du village, qui la lui avoit liberalement prêtée.

[Note 134: ][ (retour) ] Jean de Mairet (1604-1686) est un des plus célèbres tragiques de notre vieux théâtre, et sa Silvie (1621) passa long-temps pour un chef-d'oeuvre. La pièce dont il est ici question, jouée en 1630 et imprimée seulement en 1639, est intitulée: Le grand et dernier Soliman, ou la Mort de Mustapha.

Après le souper, le Destin seul demeura dans la chambre des dames. La Caverne l'aimoit comme son propre fils; mademoiselle de l'Etoile ne lui etoit pas moins chère, et Angelique, sa fille et son unique heritière, aimoit le Destin et l'Etoile comme son frère et sa soeur. Elle ne savoit pas encore au vrai ce qu'ils etoient et pourquoi ils faisoient la comedie; mais elle avoit bien reconnu, quoiqu'ils s'appelassent mon frère et ma soeur, qu'ils etoient plus grands amis que proches parents; que le Destin vivoit avec l'Etoile dans le plus grand respect du monde; qu'elle etoit fort sage, et que, si le Destin avoit bien de l'esprit et faisoit voir qu'il avoit eté bien elevé, mademoiselle de l'Etoile paroissoit plutôt fille de condition qu'une comedienne de campagne. Si le Destin et l'Etoile etoient aimés de la Caverne et de sa fille, ils s'en rendoient dignes par une amitié reciproque qu'ils avoient pour elles, et ils n'y avoient pas beaucoup de peine, puisqu'elles meritoient d'être aimées autant que comediennes de France, quoique, par malheur plutôt que faute de merite, elles n'eussent jamais eu l'honneur de monter sur le theâtre de l'hôtel de Bourgogne ou du Marais, qui sont l'un et l'autre le non plus ultra des comediens [135]. Ceux qui n'entendront pas ces trois petits mots latins (à qui je n'ai pu refuser place ici, tant ils se sont presentés à propos) se les feront expliquer, s'il leur plaît. Pour finir la digression, le Destin et l'Etoile ne se cachèrent point des deux comediennes pour se caresser après une longue absence. Ils s'exprimèrent le mieux qu'ils purent les inquietudes qu'ils avoient eues l'un pour l'autre. Le Destin apprit à mademoiselle de l'Etoile qu'il croyoit avoir vu, la dernière fois qu'ils avoient representé à Tours, leur ancien persecuteur; qu'il l'avoit discerné dans la foule de leurs auditeurs, quoiqu'il se cachât le visage de son manteau, et que, pour cette raison là, il s'etoit mis un emplâtre sur le visage à la sortie de Tours, pour se rendre meconnoissable à son ennemi, ne se trouvant pas alors en etat de s'en defendre s'il en etoit attaqué la force à la main. Il lui apprit ensuite le grand nombre de brancards qu'ils avoient trouvés en allant au devant d'elle, et qu'il se trompoit fort si leur même ennemi n'etoit un homme inconnu qui avoit exactement visité les brancards, comme l'on a pu voir dans le septième chapitre. Tandis que le Destin parloit, la pauvre l'Etoile ne put s'empêcher de repandre quelques larmes. Destin en fut extremement touché, et, après l'avoir consolée le mieux qu'il put, il ajouta que, si elle vouloit lui permettre d'apporter autant de soin à chercher leur ennemi commun qu'il en avoit eu jusque alors à l'eviter, elle se verrait bientot delivrée de ses persecutions, ou qu'il y perdroit la vie. Ces dernières paroles l'affligèrent encore davantage. Le Destin n'eut pas l'esprit assez fort pour ne s'affliger pas aussi, et la Caverne et sa fille, très pitoyables de leur naturel, s'affligèrent par complaisance ou par contagion, et je crois même qu'elles en pleurèrent. Je ne sçais si le Destin pleura, mais je sçais bien que les comediennes et lui furent assez long-temps à ne se rien dire, et cependant pleura qui voulut. Enfin la Caverne finit la pause que les larmes avoient fait faire, et reprocha à Destin et à l'Etoile que, depuis le temps qu'ils etoient ensemble, ils avoient pu reconnoître jusqu'à quel point elle etoit de leurs amies, et toutefois qu'ils avoient eu si peu de confiance en elle et en sa fille qu'elles ignoroient encore leur veritable condition; et elle ajouta qu'elle avoit eté assez persecutée en sa vie pour conseiller des malheureux tels qu'ils paroissoient être. À quoi Destin repondit que ce n'etoit point par defiance qu'ils ne s'etoient pas encore decouverts à elle, mais qu'il avoit cru que le recit de leurs malheurs ne pouvoit être que fort ennuyeux. Il lui offrit après cela de l'en entretenir quand elle voudroit, et quand elle auroit quelque temps à perdre. La Caverne ne differa pas davantage de satisfaire sa curiosité, et sa fille, qui souhaitoit ardemment la même chose, s'etant assise auprès d'elle sur le lit de l'Etoile, le Destin alloit commencer son histoire, quand ils entendirent une grande rumeur dans la chambre voisine. Destin prêta l'oreille quelque temps, mais le bruit et la noise, au lieu de cesser, augmentèrent, et même l'on cria: Au meurtre! à l'aide! on m'assassine! Le Destin, en trois sauts, fut hors de la chambre, aux depens de son pourpoint, que lui dechirèrent la Caverne et sa fille en voulant le retenir. Il entra dans la chambre d'où venoit la rumeur, où il ne vit goutte, et où les coups de poings, les soufflets, et plusieurs voix confuses d'hommes et de femmes qui s'entrebattoient, mêlées au bruit sourd de plusieurs pieds nus qui trepignoient dans la chambre, faisoient une rumeur epouvantable. Il s'alla mêler parmi les combattans imprudemment, et reçut d'abord un coup de poing d'un côté et un soufflet de l'autre. Cela lui changea la bonne intention qu'il avoit de separer ses lutins en un violent desir de se venger: il se mit à jouer des mains, et fit un moulinet de ses deux bras, qui maltraita plus d'une mâchoire, comme il parut depuis à ses mains sanglantes. La mêlée dura encore assez long-temps pour lui faire recevoir une vingtaine de coups et en donner deux fois autant. Au plus fort du combat, il se sentit mordre au gras de la jambe; il y porta ses mains, et, rencontrant quelque chose de pelu, il crut être mordu d'un chien; mais la Caverne et sa fille, qui parurent à la porte de la chambre avec de la lumière, comme le feu Saint-Elme après une tempête [136], virent Destin, et lui firent voir qu'il etoit au milieu de sept personnes en chemise, qui se defaisoient l'un l'autre très cruellement, et qui se decramponnèrent d'elles-mêmes aussitôt que la lumière parut. Le calme ne fut pas de longue durée: l'hôte, qui etoit un de ces sept penitens blancs [137], se reprit avec le Poète; l'Olive, qui en etoit aussi, fut attaqué par le valet de l'hôte, autre penitent. Le Destin les voulut separer; mais l'hôtesse, qui etoit la bête qui l'avoit mordu, et qu'il avoit prise pour un chien, à cause qu'elle avoit la tête nue et les cheveux courts, lui sauta aux yeux, assistée de deux servantes, aussi nues et aussi decoiffées qu'elle. Les cris recommencèrent; les soufflets et les coups de poing sonnèrent de plus belle, et la mêlée s'echauffa encore plus qu'elle n'avoit fait. Enfin, plusieurs personnes qui s'etoient eveillées à ce bruit entrèrent dans le champ de bataille, deprirent les combattans les uns d'avec les autres, et furent cause de la seconde suspension d'armes. Il fut question de sçavoir la cause de la querelle, et quel etoit le differend qui avoit assemblé sept personnes nues en une même chambre. L'Olive, qui paroissoit le moins emu, dit que le Poète etoit sorti de la chambre et qu'il l'avoit vu revenir plus vite que le pas, suivi de l'hôte, qui le vouloit battre; que la femme de l'hôte avoit suivi son mari, et s'etoit jetée sur le Poète; que, les ayant voulu separer, un valet et deux servantes, s'etoient jetés sur lui, et que la lumière qui s'etoit eteinte là dessus etoit cause que l'on s'etoit battu plus long-temps que l'on n'eût fait. Ce fut au Poète à plaider sa cause: il dit qu'il avoit fait les deux plus belles stances que l'on eût jamais ouïes depuis que l'on en fait, et que, de peur de les perdre, il avoit eté demander de la chandelle aux servantes de l'hôtellerie, qui s'etoient moquées de lui; que l'hôte l'avoit appelé danseur de corde, et que, pour ne demeurer pas sans repartie, il l'avoit appelé cocu. Il n'eut pas plus tôt lâché le mot, que l'hôte, qui etoit en mesure, lui appliqua un soufflet. On eût dit qu'ils etoient concertés ensemble: car, tout aussitôt que le soufflet fut donné, la femme de l'hôte, son valet et ses servantes, se jetèrent sur les comediens, qui les reçurent à beaux coups de poings. Cette dernière rencontre fut plus rude et dura plus long-temps que les autres. Le Destin, s'etant acharné sur une grosse servante qu'il avoit troussée, lui donna plus de cent claques sur les fesses; l'Olive, qui vit que cela faisoit rire la compagnie, en fit autant à une autre. L'hôte etoit occupé par le Poète, et l'hôtesse, qui etoit la plus furieuse, avoit eté saisie par quelques uns des spectateurs, dont elle se mit en si grande colère, qu'elle cria: «Aux voleurs!» Ses cris eveillèrent la Rappinière, qui logeoit vis-à-vis de l'hôtellerie. Il en fit ouvrir les portes, et ne croyant pas, selon le bruit qu'il avoit entendu, qu'il n'y eût pour le moins sept ou huit personnes sur le carreau, il fit cesser les coups au nom du roi, et, ayant appris la cause de tout le desordre, il exhorta le Poète de ne faire plus de vers la nuit, et pensa battre l'hôte et l'hôtesse, parcequ'ils chantèrent cent injures aux pauvres comediens, les appelant bateleurs et baladins, et jurant de les faire deloger le lendemain; mais la Rappinière, à qui l'hôte devoit de l'argent, le menaça de le faire executer, et par cette menace lui ferma la bouche. La Rappinière s'en retourna chez lui; les autres s'en retournèrent dans leurs chambres, et Destin dans celle des comediennes, où la Caverne le pria de ne differer pas davantage de lui apprendre ses aventures et celles de sa soeur. Il leur dit qu'il ne demandoit pas mieux, et commença son histoire de la façon que vous allez voir dans le suivant chapitre.

[Note 135: ][ (retour) ] Le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, sis rue Mauconseil, avoit été acheté en 1548 par les confrères de la Passion à Jean Rouvet, «marchand bourgeois de Paris». C'étoit alors, d'après les termes de l'acte de vente, «une mazure contenant 17 toises de long sur 16 de large», faisant partie de l'ancien hôtel de Bourgogne. Il passa, vers 1588, des mains des confrères à une nouvelle troupe. Quant au théâtre du Marais, il avoit été fondé en 1600 par une troupe de comédiens de province dans l'hôtel d'Argent, au coin de la rue de la Poterie, près de la Grève, d'où il fut transféré en 1620 au haut de la vieille rue du Temple. On toléra leur établissement moyennant une redevance d'un écu tournois par représentation qu'ils devoient payer aux confrères. Ces deux théâtres étoient les mieux montés en bons acteurs et en bonnes pièces, et les plus suivis du public. (V., pour plus amples détails, les Antiquités de Sauval, Chappuzeau, le Théâtre françois, liv. III; les frères Parfait, t. 3.)

[Note 136: ][ (retour) ] Le feu Saint-Elme, qu'on nomme aussi quelquefois feu Saint-Germain, ou feu Saint-Anselme, est une sorte de flamme volante qui apparoît autour des mâts et des cordages d'un vaisseau, après une tempête. C'est un mauvais présage, dit-on, quand il n'y en a qu'un, et un présage favorable quand on en voit plusieurs.

[Note 137: ][ (retour) ] Ce nom désigne une confrérie de gens séculiers qui s'assembloient à certains jours pour faire, suivant un ancien usage partagé par d'autres confréries, par exemple celle des capucins noirs, des processions, pieds nus et la face couverte d'un linge. Il y avoit des pénitents blancs à Avignon, à Lyon, etc., et il y en eut aussi à Paris.


CHAPITRE XIII.

Plus long que le précédent.

Histoire de Destin et de mademoiselle de l'Etoile.

e suis né dans un village auprès de Paris. Je vous ferais bien croire, si je voulois, que je suis d'une maison très illustre, comme il est fort aisé à ceux que l'on ne connoît point; mais j'ai trop de sincerité pour nier la bassesse de ma naissance. Mon père etoit des premiers et des plus accommodés de son village. Je lui ai ouï dire qu'il etoit né pauvre gentilhomme, et qu'il avoit eté à la guerre en sa jeunesse, où, n'ayant gagné que des coups, il s'etoit fait ecuyer ou meneur d'une dame de Paris assez riche [138], et qu'ayant amassé quelque chose avec elle, parcequ'il etoit aussi maître d'hotel et faisoit la depense, c'est-à-dire ferroit peut-être la mule, il s'etoit marié avec une vieille demoiselle de la maison, qui etoit morte quelque temps après et l'avoit fait son heritier. Il se lassa bientôt d'être veuf, et, n'etant guère moins las de servir, il epousa en secondes noces une femme des champs qui fournissoit de pain la maison de sa maîtresse; et c'est de ce dernier mariage que je suis sorti. Mon père s'appeloit Garigues; je n'ai jamais su de quel pays il etoit; et, pour le nom de ma mère, il ne fait rien à mon histoire: il suffit qu'elle etoit plus avare que mon père et mon père plus avare qu'elle, et l'un et l'autre de conscience assez large. Mon père a l'honneur d'avoir le premier retenu son haleine en se faisant prendre la mesure d'un habit, afin qu'il y entrât moins d'étoffe [139]. Je vous pourrois bien apprendre cent autres traits de lesine qui lui ont acquis à bon titre la reputation d'être homme d'esprit et d'invention; mais, de peur de vous ennuyer, je me contenterai de vous en conter deux très difficiles à croire et neanmoins très veritables. Il avoit ramassé quantité de blé pour le vendre bien cher durant une année mauvaise. L'abondance ayant eté universelle et le blé etant amendé, il fut si possedé de desespoir et si abandonné de Dieu qu'il se voulut pendre. Une de ses voisines, qui se trouva dans la chambre quand il y entra pour ce noble dessein, et qui s'etoit cachée de peur d'être vue, je ne sais pas bien pourquoi, fut fort etonnée quand elle le vit pendu à un chevron de sa chambre. Elle courut à lui, criant: «Au secours!» coupa la corde, et, à l'aide de ma mère, qui arriva là-dessus, la lui ôta du cou. Elles se repentirent peut-être d'avoir fait une bonne action, car il les battit l'une et l'autre comme plâtre, et fit payer à cette pauvre femme la corde qu'elle avoit coupée, en lui retenant quelque argent qu'il lui devoit. L'autre prouesse n'est pas moins etrange. Cette même année que la cherté fut si grande que les vieilles gens du village ne se souviennent pas d'en avoir vu une plus grande, il avoit regret à tout ce qu'il mangeoit; et, sa femme etant accouchée d'un garçon, il se mit en la tête qu'elle avoit assez de lait pour nourrir son fils et pour le nourrir lui-même aussi, et espera que, tetant sa femme, il epargnerait du pain et se nourriroit d'un aliment aisé à digerer [140]. Ma mère avoit moins d'esprit que lui et n'avoit pas moins d'avarice, tellement qu'elle n'inventoit pas les choses comme mon père; mais, les ayant une fois conçues, elle les executoit encore plus exactement que lui. Elle tâcha donc de nourrir de son lait son fils et son mari en même temps, et hasarda aussi de s'en nourrir soi-même avec tant d'opiniâtreté que le petit innocent mourut martyr de pure faim, et mon père et ma mère furent si affoiblis, et ensuite si affamés, qu'ils mangèrent trop et eurent chacun une longue maladie. Ma mère devint grosse de moi quelque temps après, et, ayant accouché heureusement d'une très malheureuse creature, mon père alla à Paris pour prier sa maîtresse de tenir son fils avec un honnête ecclesiastique qui se tenoit dans son village, où il avoit un benefice. Comme il s'en retournoit la nuit pour eviter la chaleur du jour, et qu'il passoit par une grande rue du faubourg dont la plupart des maisons se bâtissoient encore, il aperçut de loin, aux rayons de la lune, quelque chose de brillant qui traversoit la rue. Il ne se mit pas beaucoup en peine de ce que c'etoit; mais, ayant entendu quelques gemissemens, comme d'une personne qui souffre, au même lieu où ce qu'il avoit vu de loin s'etoit derobé à sa vue, il entra hardiment dans un grand bâtiment qui n'etoit pas encore achevé, où il trouva une femme assise contre terre. Le lieu où elle etoit recevoit assez de clarté de la lune pour faire discerner à mon père qu'elle etoit fort jeune et fort bien vêtue, et c'etoit ce qui avoit brillé de loin à ses yeux, son habit etant de toile d'argent [141]. Vous ne devez point douter que mon père, qui etoit assez hardi de son naturel, ne fût moins surpris que cette jeune demoiselle; mais elle etoit en un etat où il ne lui pouvoit rien arriver de pis que ce qu'elle avoit. C'est ce qui la rendit assez hardie pour parler la première, et pour dire à mon père que, s'il etoit chretien, il eût pitié d'elle; qu'elle etoit prête d'accoucher; que, se sentant pressée de son mal et ne voyant point revenir une servante qui lui etoit allée querir une sage-femme affidée, elle s'etoit sauvée heureusement de sa maison sans avoir eveillé personne, sa servante ayant laissé la porte ouverte pour pouvoir rentrer sans faire de bruit. À peine achevoit-elle sa courte relation qu'elle accoucha heureusement d'un enfant que mon père reçut dans son manteau. Il fit la sage-femme le mieux qu'il put, et cette jeune fille le conjura d'emporter vitement la petite creature, d'en avoir soin, et de ne manquer pas, à deux jours de là, d'aller voir un vieil homme d'eglise, qu'elle lui nomma, qui lui donneroit de l'argent et tous les ordres necessaires pour la nourriture de son enfant. À ce mot d'argent, mon père, qui avoit l'âme avare, voulut deployer son eloquence d'ecuyer; mais elle ne lui en donna pas le temps: elle lui mit entre les mains une bague pour servir d'enseigne au prêtre qu'il devoit aller trouver de sa part, lui fit envelopper son enfant dans son mouchoir de cou et le fit partir avec grande precipitation, quelque résistance qu'il fît pour ne l'abandonner pas en l'etat où elle etoit. Je veux croire qu'elle eut bien de la peine à regagner son logis. Pour mon père, il s'en retourna à son village, mit l'enfant entre les mains de sa femme, et ne manqua pas, deux jours après, d'aller trouver le vieil prêtre et de lui montrer la bague. Il apprit de lui que la mère de l'enfant etoit une fille de fort bonne maison et fort riche; qu'elle l'avoit eu d'un seigneur ecossois qui etoit allé en Irlande lever des troupes pour le service du roi [142], et que ce seigneur etranger lui avoit promis mariage. Ce prêtre lui dit, de plus, qu'à cause de son accouchement precipité, elle s'etoit trouvée malade jusqu'à faire douter de sa vie, et qu'en cette extremité elle avoit tout declaré à son père et à sa mère, qui l'avoient consolée au lieu de s'emporter contre elle, parcequ'elle etoit leur fille unique; que la chose etoit ignorée dans le logis; et ensuite il assura mon père que, pourvu qu'il eût soin de l'enfant et qu'il fût secret, sa fortune etoit faite. Là-dessus, il lui donna cinquante ecus et un petit paquet de toutes les hardes necessaires à un enfant. Mon père s'en retourna en son village, après avoir bien dîné avec le prêtre. Je fus mis en nourrice, et l'etranger fut mis en la place du fils de la maison. À un mois de là, le seigneur ecossois revint, et, ayant trouvé sa maîtresse en un si mauvais etat qu'elle n'avoit plus guère à vivre, il l'epousa un jour devant qu'elle mourût, et ainsi fut aussitôt veuf que marié. Il vint deux ou trois jours après en notre village, avec le père et la mère de sa femme. Les pleurs recommencèrent, et on pensa etouffer l'enfant à force de le baiser. Mon père eut sujet de se louer de la liberalité du seigneur ecossois, et les parens de l'enfant ne l'oublièrent pas. Ils s'en retournèrent à Paris fort satisfaits du soin que mon père et ma mère avoient de leur fils, qu'ils ne voulurent point faire venir à Paris encore, parceque le mariage etoit tenu secret pour des raisons que je n'ai pas sues.

[Note 138: ][ (retour) ] Les dames de haute condition avoient des meneurs pour les aider à marcher en leur donnant la main. On appeloit particulièrement écuyer ou écuyer de main celui qui remplissoit cette charge près des princesses ou des plus grandes dames.

[Note 139: ][ (retour) ] Il y a un trait analogue, mais moins plaisant parcequ'il est plus forcé, dans l'Aulularia. Plaute dit de son avare qu'en allant se coucher il mettoit une bourse devant sa bouche pour ne pas perdre de son haleine en dormant. On trouve ici une variante dans plusieurs éditions, entre autres dans celle de Pierre Mortier, d'Amsterdam. Au lieu de cette phrase, on y lit: «Mon père a l'honneur d'avoir inventé le morceau de chair attaché à une corde qui tient à l'anse du pot, pour le retirer quand il a assez bouilli, afin qu'il serve plusieurs fois à faire du potage.» Il semble que cette curieuse variante ait été inspirée par la manière dont on avoit représenté Scarron dans plusieurs de ses prétendus portraits, et sur laquelle il s'est égayé lui-même: «Les autres (disent) que mon chapeau tient à une corde qui passe dans une poulie, et que je le hausse et baisse pour saluer ceux qui me visitent.»

[Note 140: ][ (retour) ] Ce passage semble burlesquement imité de deux anecdotes célèbres, racontées primitivement en quelques lignes par Valère Maxime (liv. 5, ch. 4), et souvent répétées depuis:--l'une, d'une jeune fille grecque nourrissant son père de son lait;--l'autre, d'une femme romaine nourrissant sa mère de la même manière.

[Note 141: ][ (retour) ] Personne n'ignore,--ne fût-ce que pour l'avoir vu au théâtre, dans les comédies du XVIIe siècle,--que non seulement les dames, mais aussi les hommes de condition, portoient des habits de brocard, ou, comme on disoit alors, de brocat d'or ou d'argent, et quelquefois d'or et d'argent. «L'Italie, dit le Nouveau règlement sur les marchandises (1634), nous envoie et apporte une infinité de diverses sortes de draps de soye, comme toilles d'or et d'argent.» (Éd. Fournier, Var. hist. et littér., t. 3, p. 112.) Madame de Nouveau, «la plus grande folle de France en braverie», regardoit, à ce que nous apprend Tallemant, une jupe de toile d'or avec quatre grandes dentelles comme une de ses petites jupes. (Histor. de Villarceaux.)

[Note 142: ][ (retour) ] Il y eut souvent des troupes écossoises et irlandoises au service de France. Charles VII créa une compagnie de gens d'armes écossois, en souvenir du secours que Jean Stuart, comte de Boncan, et Douglas, lui avoient prêté, avec 7,000 hommes de leurs compatriotes, à la bataille de Baugé; et cette compagnie subsista sous les règnes suivants avec des priviléges extraordinaires; mais peu à peu elle ne fut plus guère écossoise que de nom. Les régiments d'Écosse et d'Irlande figurent jusqu'au dernier jour de la monarchie parmi les corps étrangers; ils rendireut de grands services sous Louis XIII surtout, et aussi sous Louis XIV. (V. Hist. des troupes étrang. au service de France, de Fieffé, t. 1, ch. 2, p. 142, et p. 169-179.) Plusieurs généraux d'origine irlandoise ont laissé un nom glorieux dans notre histoire, par exemple le comte Dillon et le duc de Berwick.

Aussitôt que je pus marcher, mon père me retira en sa maison pour tenir compagnie au petit comte des Glaris (c'est ainsi que l'on l'appela du nom de son père). L'antipathie que l'on dit avoir eté entre Jacob et Esaü, dès le ventre de leur mère, ne peut avoir eté plus grande que celle qui se trouva entre le jeune comte et moi. Mon père et ma mère l'aimoient tendrement, et avoient de l'aversion pour moi, quoique je donnasse autant d'esperance d'être un honnête homme que Glaris en donnoit peu. Il n'y avoit rien que de très commun en lui; pour moi, je paroissois être ce que je n'étois pas, et bien moins le fils de Garigues que celui d'un comte. Et si je ne me trouve enfin qu'un malheureux comedien, c'est sans doute que la fortune s'est voulu venger de la nature, qui avoit voulu faire quelque chose de moi sans son consentement, ou, si vous voulez, que la nature prend quelquefois plaisir à favoriser ceux que la fortune a pris en aversion.

Je passerai toute l'enfance de deux petits paysans (car Glaris l'etoit d'inclination plus que moi), et aussi bien nos plus belles aventures ne furent que force coups de poing. En toutes les querelles que nous avions ensemble, j'avois toujours de l'avantage, si ce n'est lorsque mon père et ma mère se mettoient de la partie; ce qu'ils faisoient si souvent et avec tant de passion que mon parrain, qui s'appeloit monsieur de Saint-Sauveur, s'en scandalisa et me demanda à mon père. Il lui fit un don de moi avec grand'joie, et ma mère eut encore moins de regret que lui à me perdre de vue. Me voilà donc chez mon parrain, bien vêtu, bien nourri, fort caressé et point battu. Il n'epargna rien à me faire apprendre à lire et à ecrire; et sitôt que je fus assez avancé pour apprendre le latin, il obtint du seigneur du village, qui etoit un fort honnête gentilhomme et fort riche, que j'etudierois avec deux fils qu'il avoit, sous un homme savant qu'il avoit fait venir de Paris et à qui il donnoit de bons gages. Ce gentilhomme, qui s'appeloit le baron d'Arques, faisoit elever ses enfans avec grand soin. L'aîné avoit nom Saint-Far, assez bien fait de sa personne, mais brutal sans remède, s'il y en eut jamais au monde; et le cadet, en recompense, outre qu'il etoit mieux fait que son frère, avoit la vivacité de l'esprit et la grandeur de l'âme egales à la beauté du corps. Enfin, je ne crois pas que l'on puisse voir un garçon donner de plus grandes esperances de devenir un fort honnête homme qu'en donnoit en ce temps-là ce jeune gentilhomme, qui s'appeloit Verville. Il m'honora de son amitié, et moi je l'aimois comme un frère et le respectois toujours comme un maître. Pour Saint-Far, il n'etoit capable que des passions mauvaises, et je ne puis mieux vous exprimer les sentimens qu'il avoit dans l'âme pour son frère et pour moi qu'en vous disant qu'il n'aimoit pas son frère plus que moi, qui lui etois fort indifferent, et qu'il ne me haïssoit pas plus que son frère, qu'il n'aimoit guère. Ses divertissemens etoient differens des nôtres. Il n'aimoit que la chasse et haïssoit fort l'etude; Verville n'alloit que rarement à la chasse et prenoit grand plaisir à etudier, en quoi nous avions ensemble une conformité merveilleuse aussi bien qu'en toute autre chose, et je puis dire que, pour m'accommoder à son humeur, je n'avois pas besoin de beaucoup de complaisance et n'avois qu'à suivre mon inclination.

Le baron d'Arques avoit une bibliothèque de romans fort ample. Notre precepteur, qui n'en avoit jamais lu dans le pays latin [143], qui nous en avoit d'abord defendu la lecture, et qui les avoit cent fois blâmés devant le baron d'Arques pour les lui rendre aussi odieux qu'il les trouvoit divertissans, en devint lui-même si feru, qu'après avoir devoré les vieux et les modernes, il avoua que la lecture des bons romans instruisoit en divertissant, et qu'il ne les croyoit pas moins propres à donner de beaux sentimens aux jeunes gens que la lecture de Plutarque [144]. Il nous porta donc à les lire autant qu'il nous en avoit detournés, et nous proposa d'abord de lire les modernes; mais ils n'etoient pas encore selon notre goût, et jusqu'à l'âge de quinze ans nous nous plaisions bien plus à lire les Amadis de Gaule [145] que les Astrées et les autres beaux romans que l'on a faits depuis, par lesquels les François ont fait voir, aussi bien que par mille autres choses, que, s'ils n'inventent pas tant que les autres nations, ils perfectionnent davantage [146]. Nous donnions donc à la lecture des romans la plus grande partie du temps que nous avions pour nous divertir. Pour Saint-Far, il nous appeloit les liseurs, et s'en alloit à la chasse ou battre les paysans, à quoi il reussissoit admirablement bien. L'inclination que j'avois à bien faire m'acquit la bienveillance du baron d'Arques, et il m'aima autant que si j'eusse eté son proche parent. Il ne voulut point que je quittasse ses enfans quand il les envoya à l'Academie [147]; et ainsi j'y fus mis avec eux, plutôt comme un camarade que comme un valet. Nous y apprîmes nos exercices; on nous en tira au bout de deux ans, et, à la sortie de l'Academie, un homme de condition, parent du baron d'Arques, faisant des troupes pour les Venitiens, Saint-Far et Verville persuadèrent si bien leur père, qu'il les laissa aller à Venise avec son parent. Le bon gentilhomme voulut que je les accompagnasse encore, et monsieur de Saint-Sauveur, mon parrain, qui m'aimoit extrêmement, me donna liberalement une lettre de change assez considerable, pour m'en servir si j'en avois besoin et pour n'être pas à charge à ceux que j'avois l'honneur d'accompagner. Nous prîmes le plus long chemin, pour voir Rome et les autres belles villes d'Italie, dans chacune desquelles nous fîmes quelque sejour, hormis dans celles dont les Espagnols sont les maîtres [148]. Dans Rome, je tombai malade, et les deux frères poursuivirent leur voyage, celui qui les menoit ne pouvant laisser echapper l'occasion des galères du pape qui alloient joindre l'armée des Venitiens au passage des Dardanelles, où elle attendoit celle des Turcs [149]. Verville eut tous les regrets du monde de me quitter, et moi je pensai desesperer d'être separé de lui en un temps où j'aurois pu par mes services me rendre digne de l'amitié qu'il me portoit. Pour Saint-Far, je crois qu'il me quitta comme s'il ne m'eût jamais vu, et je ne songeois en lui qu'à cause qu'il etoit frère de Verville, qui me laissa en se separant de moi le plus d'argent qu'il put; je ne sais pas si ce fut du consentement de son frère.

[Note 143: ][ (retour) ] Le quartier latin, alors comme aujourd'hui, étoit le centre des colléges et le séjour des savants. Les libraires de ce quartier ne publioient généralement que des ouvrages d'érudition ou de nature sérieuse. «Il ne faut qu'aller à la rue Saint-Jacques, dit Sorel en parlant des pédants en us, l'on y verra leurs oeuvres, et l'on y apprendra qui ils sont.» (Francion, liv. 3.)

[Note 144: ][ (retour) ] C'étoit aussi l'opinion de Huet, le savant évêque d'Avranches (Voy. De l'orig. des rom.) et de plusieurs autres prélats du temps.

[Note 145: ][ (retour) ] L'Amadis de Gaule, long-temps en honneur comme le type des romans chevaleresques, et dont la réputation avoit à peine été effleurée au XVIe siècle par La Noue (6e Disc.), par Brantôme (Dam. gal., t. 7, p. 330) et quelques autres, avoit été détrôné par l'apparition des ouvrages de d'Urfé et de Mlle de Scudéry, bien qu'il se rattachât en plusieurs points (la galanterie raffinée, la valeur extraordinaire et les exploits des héros) à la Clélie, et surtout à l'Astrée, auxquels il a servi en quelque sorte de transition après les épopées de la Table ronde. En 1632, Du Verdier en fit une espèce de parodie dans son Chevalier hypocondriaque, qui est une imitation à la fois de Don Quichotte et du Berger extravagant de Sorel. Pourtant il ne faudroit pas croire que l'Amadis eût dès lors perdu toute considération; il inspira, durant la Fronde, plus d'un trait chevaleresque. On le lisoit, avec les romans du jour, dans la petite société de Mme de La Fayette, et plusieurs passages des lettres de Mme de Sévigné, comme les Mémoires de Mme de Motteville, témoignent assez qu'il étoit loin d'être entièrement dédaigné. Cervantès lui-même, quoiqu'il semble avoir surtout dirigé Don Quichotte contre cet ouvrage, le fait épargner par le curé et le barbier dans leur auto-da-fé de la bibliothèque du chevalier, comme le meilleur et le modèle des romans du même genre.

[Note 146: ][ (retour) ] Ce respect persistant pour l'Astrée, long-temps après son apparition, même de la part des auteurs comiques et satiriques qui professent peu de goût pour les romans héroïques et pastoraux, est une chose remarquable. Sorel lui-même, dans son Berger extravagant, qui est pourtant dirigé en particulier contre le livre de d'Urfé, en attaquant tous les autres sans distinction, conserve toujours certains égards pour cet ouvrage, et il prend soin, dans ses Remarques (sur le 1er liv., sur le 2e liv., etc.), d'atténuer les railleries qu'il en a faites dans le cours de son roman, comme s'il étoit effrayé de son audace. Du reste, dans sa Bibl. franç., il le comble de louanges, et le traite d'ouvrage très exquis. Tristan, dans le Page disgracié, sorte d'autobiographie romanesque, qui se rapproche souvent du roman familier et comique, professe une grande admiration pour l'Astrée (1er vol., p. 232). Furetière est plus sévère quand il en parle dans son Roman bourgeois, où il va jusqu'à l'accuser de corrompre les moeurs, reproche qui a quelque chose d'analogue à celui que lui fait Guéret dans le Parnasse réformé (p. 136). Huet, qui traite l'Astrée d'incomparable, et dit que cet ouvrage, «le plus ingénieux et le plus poli qui eût jamais paru en ce genre, a terni la gloire que la Grèce, l'Italie et l'Espagne s'y étoient acquise», reconnoît qu'il est «un peu licencieux».

[Note 147: ][ (retour) ] Académie s'entend ici «des maisons, des écuries où la noblesse apprend à monter à cheval, et les autres exercices qui lui conviennent». (Dict. de Fur.) Les gentilshommes y entroient souvent au sortir du collége pour achever leur éducation.

[Note 148: ][ (retour) ] Ils étoient alors maîtres en Italie des villes du royaume de Naples.

[Note 149: ][ (retour) ] Le pape figura comme allié des Vénitiens dans leur guerre contre les Turcs, qui dura sans interruption de 1640 à 1667, et dont le principal théâtre fut Candie.

Me voilà donc malade dans Rome, sans autre connoissance que celle de mon hôte, qui etoit un apothicaire flamand, et de qui je reçus toutes les assistances imaginables durant ma maladie. Il n'etoit pas ignorant de la medecine, et (autant que je suis capable d'en juger) je l'y trouvois plus entendu que le medecin italien qui me venoit voir. Enfin je gueris et repris assez de mes forces pour visiter les lieux remarquables de Rome, où les etrangers trouvent amplement de quoi satisfaire à leur curiosité. Je me plaisois extrêmement à visiter les Vignes. (C'est ainsi que l'on appelle plusieurs jardins plus beaux que le Luxembourg ou les Tuileries. Les cardinaux et autres personnes de condition les font entretenir avec grand soin, plutôt par vanité que par plaisir qu'ils y prennent, n'y allant jamais, au moins fort rarement.) Un jour que je me promenois dans une des plus belles, je vis au detour d'une allée deux femmes assez bien vêtues, que deux jeunes François avoient arrêtées et ne vouloient pas laisser passer outre, que la plus jeune ne levât un voile qui lui couvroit le visage. Un de ces François, qui paroissoit être le maître de l'autre, fut même assez insolent pour lui decouvrir le visage par force, cependant que celle qui n'etoit point voilée etoit retenue par son valet. Je ne consultai point ce que j'avois à faire; je dis d'abord à ces incivils que je ne souffrirois point la violence qu'ils vouloient faire à ces femmes. Ils se trouvèrent assez étonnés et l'un et l'autre, me voyant parler avec assez de resolution pour les embarrasser, quand ils auroient eu leurs epées comme j'avois la mienne. Les deux femmes se rangèrent auprès de moi, et ce jeune François, preferant le deplaisir d'un affront à celui de se faire battre, me dit en se separant: «Monsieur le brave, nous nous verrons autre part où les epées ne seront pas toutes d'un côté.» Je lui repondis que je ne me cacherois pas; son valet le suivit, et je demeurai avec ces deux femmes. Celle qui n'etoit point voilée paroissoit avoir quelque trente-cinq ans. Elle me remercia en françois qui ne tenoit rien de l'italien, et me dit entre autres choses que, si tous ceux de ma nation me ressembloient, les femmes italiennes ne feroient point de difficulté de vivre à la françoise. Après cela, comme pour me recompenser du service que je lui avois rendu, elle ajouta qu'ayant empêché que l'on ne vît sa fille malgré elle, il etoit juste que je la visse de son bon gré. «Levez donc votre voile, Leonore, afin que monsieur sçache que nous ne sommes pas tout à fait indignes de l'honneur qu'il nous a fait de nous proteger.» Elle n'eut pas plutôt achevé de parler que sa fille leva son voile, ou plutôt m'eblouit. Je n'ai jamais rien vu de plus beau. Elle leva deux ou trois fois les yeux sur moi comme à la derobée, et, rencontrant toujours les miens, il lui monta au visage un rouge qui la fit plus belle qu'un ange. Je vis bien que la mère l'aimoit extrêmement, car elle me parut participer au plaisir que je prenois à regarder sa fille. Comme je n'etois pas accoutumé à pareilles rencontres, et que les jeunes gens se defont aisement en compagnie, je ne leur fis que de fort mauvais compliments quand elles s'en allèrent, et je leur donnai peut-être mauvaise opinion de mon esprit. Je me voulus mal de ne leur avoir pas demandé leur demeure et de ne m'être pas offert à les y conduire; mais il n'y avoit plus d'apparence de courir après. Je voulus m'enquerir du concierge s'il les connoissoit. Nous fûmes longtemps sans nous entendre, parce qu'il ne savoit pas mieux le françois que moi l'italien. Enfin, plutôt par signes qu'autrement, il me fit savoir qu'elles lui étoient inconnues, ou bien il ne voulut pas m'avouer qu'il les connoissoit. Je m'en retournai chez mon apothicaire flamand tout autre que je n'en etois sorti, c'est-à-dire fort amoureux et fort en peine de savoir si cette belle Leonore etoit courtisane ou honnête fille, et si elle avoit autant d'esprit que sa mère m'avoit temoigné d'en avoir. Je m'abandonnai à la rêverie, et me flattai de mille belles espérances qui me divertirent un peu de temps, et m'inquietèrent beaucoup après que j'en eus consideré l'impossibilité. Après avoir fait mille desseins inutiles, je m'arrêtai à celui de les chercher exactement, ne pouvant m'imaginer qu'elles pussent être long-temps invisibles, en une ville si peu peuplée que Rome et à un homme si amoureux que moi. Dès le jour même je cherchai partout où je crus les pouvoir trouver, et m'en revins au logis plus las et plus chagrin que je n'en etois parti. Le lendemain je cherchai encore avec plus de soin, et je ne fis que me lasser et m'inquieter davantage. De la façon que j'observois les jalousies et les fenêtres, et de l'impetuosité avec laquelle je courois après toutes les femmes qui avoient quelque rapport avec ma Leonore, on me prit cent fois dans les rues et dans les eglises pour le plus fou de tous les François qui ont le plus contribué dans Rome à decréditer leur nation. Je ne sais comment je pus reprendre mes forces en un temps où j'étois une vraie âme damnée [150]. Je me gueris pourtant le corps parfaitement, tandis que mon esprit demeura malade, et si partagé entre l'honneur, qui m'appeloit en Candie, et l'amour, qui me retenoit à Rome, que je doutai quelquefois si j'obéirois aux lettres que je recevois souvent de Verville, qui me conjuroit par notre amitié de l'aller trouver, sans se servir du droit qu'il avoit de me commander. Enfin, ne pouvant avoir nouvelles de mes inconnues, quelque diligence que j'y apportasse, je payai mon hôte et preparai mon petit equipage pour partir.

[Note 150: ][ (retour) ] Expression reçue dans le sens de misérable, comme ici, et souvent aussi dans le sens de scelérat.

La veille de mon départ, le seigneur Stephano Vanbergue (c'est ainsi que s'appeloit mon hôte) me dit qu'il me vouloit donner à dîner chez une de ses amies, et me faire avouer qu'il ne l'avoit pas mal choisie pour un Flamand, ajoutant qu'il ne m'y avoit pas voulu mener qu'à la veille de mon depart, parcequ'il en etoit un peu jaloux. Je lui promis d'y aller, par complaisance plutôt qu'autrement, et nous y allâmes à l'heure de dîner. Le logis où nous entrâmes n'avoit ni la mine ni les meubles de celui de la maîtresse d'un apothicaire. Nous traversâmes une salle bien meublée, au sortir de laquelle j'entrai le premier dans une chambre fort magnifique, où je fus reçu par Leonore et par sa mère. Vous pouvez vous imaginer combien cette surprise me fut agreable. La mère de cette belle fille se presenta à moi pour être saluée à la françoise, et je vous avoue qu'elle me baisa plutôt que je ne la baisai. J'etois si interdit que je ne voyois goutte et que je n'entendis rien du compliment qu'elle me fit. Enfin l'esprit et la vue me revinrent, et je vis Leonore plus belle et plus charmante que je ne l'avois encore vue; mais je n'eus pas l'assurance de la saluer. Je reconnus ma faute aussitôt que je l'eus faite, et, sans songer à la reparer, la honte fit monter autant de rouge à mon visage que la pudeur avoit fait monter d'incarnat en celui de Leonore. Sa mère me dit que, devant que je partisse, elle avoit voulu me remercier du soin que j'avois eu de chercher sa demeure, et ce qu'elle me dit augmenta encore davantage ma confusion. Elle me traîna dans une ruelle, parée à la françoise [151], où sa fille ne nous accompagna point, me trouvant sans doute trop sot pour en valoir la peine. Elle demeura avec le seigneur Stephano, tandis que je faisois auprès de sa mère mon vrai personnage, c'est-à-dire le paysan. Elle eut la bonté de fournir à la conversation toute seule et s'en acquitta avec beaucoup d'esprit, quoiqu'il n'y ait rien de si difficile que d'en faire paroître avec une personne qui n'en a point. Pour moi, je n'en eus jamais moins qu'en cette rencontre, et si elle ne s'ennuya pas alors, elle ne s'est jamais ennuyée avec personne. Elle me dit, après plusieurs choses auxquelles à peine repondis-je oui et non, qu'elle etoit Françoise de naissance et que je sçaurois du seigneur Stephano les raisons qui la retenoient dans Rome. Il fallut aller dîner et me traîner encore dans la salle comme on avoit fait dans la ruelle, car j'etois si troublé que je ne sçavois pas marcher. Je fus toujours le même stupide devant et après le dîner, durant lequel je ne fis rien avec assurance que regarder incessamment Leonore. Je crois qu'elle en fut importunée, et que, pour me punir, elle eut toujours les yeux baissés. Si la mère n'eût toujours parlé, le dîner se fût passé à la chartreuse; mais elle discourut avec le seigneur Stephano des affaires de Rome, au moins je me l'imagine, car je ne donnai pas assez d'attention à ce qu'elle dit pour en pouvoir parler avec certitude. Enfin on sortit de table, pour le soulagement de tout le monde, excepté de moi, qui empirois à vue d'oeil. Quand il fallut s'en aller, elles me dirent cent choses obligeantes, à quoi je ne repondis que ce que l'on met à la fin des lettres. Ce que je fis en sortant de plus que je n'avois fait en arrivant, c'est que je baisai Leonore et que je m'achevai de perdre. Stephano n'eut pas le credit de tirer une parole de moi en tout le temps que nous mîmes à retourner en son logis. Je m'enfermai dans ma chambre, où je me jetai sur mon lit sans quitter mon manteau ni mon epée. Là je fis reflexion sur tout ce qui m'etoit arrivé. Leonore se presenta à mon imagination plus belle qu'elle n'avoit fait à ma vue. Je me ressouvins du peu d'esprit que j'avois temoigné devant la mère et la fille, et, toutes les fois que cela me venoit dans l'esprit, la honte me mettoit le visage tout en feu. Je souhaitai d'être riche; je m'affligeai de ma basse naissance; je me forgeai cent belles aventures avantageuses à ma fortune et à mon amour. Enfin, ne songeant plus qu'à chercher un honnête pretexte de ne m'en aller pas et n'en trouvant aucun qui me contentât, je fus assez desesperé pour souhaiter de retomber malade, à quoi je n'etois dejà que trop disposé. Je lui voulus ecrire; mais tout ce que j'ecrivis ne me satisfit point et je remis dans mes poches le commencement d'une lettre que je n'aurois peut-être osé envoyer quand je l'aurois achevée. Après m'être bien tourmenté, ne pouvant plus rien faire que songer à Leonore, je voulus revoir le jardin où elle m'apparut la première fois, pour m'abandonner tout entier à ma passion, et je fis aussi dessein de repasser encore devant son logis. Ce jardin etoit en un lieu des plus ecartés de la ville, au milieu de plusieurs vieux bâtimens inhabitables. Comme je passois, en rêvant, sous les ruines d'un portique, j'entendis marcher derrière moi, et en même temps je me sentis donner un coup d'epée au dessous des reins. Je me tournai brusquement, mettant l'epée à la main, et, me trouvant en tête le valet du jeune François dont je vous ai tantôt parlé, je pensois bien lui rendre pour le moins le coup qu'il m'avoit donné en trahison; mais, comme je le poussois assez loin sans le pouvoir joindre, parcequ'il lâchoit le pied en parant, son maître sortit d'entre les ruines du portique, et, m'attaquant par derrière, me donna un grand coup sur la tête et un autre dans la cuisse qui me fit tomber. Il n'y avoit pas apparence que j'echappasse de leurs mains, ayant eté surpris de la sorte; mais, comme en une mauvaise action on ne conserve pas toujours beaucoup de jugement, le valet blessa le maître à la main droite; et en même-temps deux pères minimes de la Trinité du Mont [152] qui passoient auprès de là, et qui virent de loin qu'on m'assassinoit, etant accourus à mon secours, mes assassins se sauvèrent, et me laissèrent blessé de trois coups d'epée. Ces bons religieux etoient François, pour mon grand bonheur, car, en un lieu si ecarté, un Italien qui m'auroit vu en si mauvais etat se seroit eloigné de moi plutôt que de me secourir, de peur qu'etant trouvé en me rendant ce bon office, on ne le soupçonnât d'être lui-même mon assassin. Tandis que l'un de ces deux charitables religieux me confessa, l'autre courut en mon logis avertir mon hôte de ma disgrâce. Il vint aussitôt à moi, et me fit porter demi mort dans mon lit. Avec tant de blessures et tant d'amour, je ne fus pas longtemps sans avoir une fièvre très violente. On desespera de ma vie, et je n'en esperai pas mieux que les autres.

[Note 151: ][ (retour) ] On entendoit par ruelles «des alcôves et des lieux parés, où les dames reçoivent leurs visites, soit dans le lit, soit sur des siéges.» (Dict. de Furetière.) C'étoit proprement le large espace qu'on laissoit de chaque côté du lit pour les visiteurs.

[Note 152: ][ (retour) ] Couvent sis sur le mont Pincio, et dominant la piazza di Spagna.

Cependant l'amour de Leonore ne me quittoit point; au contraire, il augmentoit toujours à mesure que mes forces diminuèrent. Ne pouvant donc plus supporter un fardeau si pesant sans m'en decharger, ni me resoudre à mourir sans faire savoir à Leonore que je n'aurois voulu vivre que pour elle, je demandai une plume et de l'encre. On crut que je rêvois; mais je le fis avec une si grande instance, et je protestai si bien que l'on me mettroit au desespoir si l'on me refusoit ce que je demandois, que le seigneur Stephano, qui avoit bien reconnu ma passion et qui etoit assez clairvoyant pour se douter à peu près de mon dessein, me fit donner tout ce qu'il me falloit pour ecrire, et, comme s'il eût su mon intention, il demeura seul dans ma chambre. Je relus les papiers que j'avois ecrits un peu auparavant, pour me servir des pensées que j'avois dejà eues sur le même sujet. Enfin voici ce que j'ecrivis à Leonore:

Aussitôt que je vous vis, je ne pus m'empêcher de vous aimer; ma raison ne s'y opposa point: elle me dit aussi bien que mes yeux que vous etiez la plus aimable personne du monde, au lieu de me representer que je n'etois pas digne de vous aimer; mais elle n'eût fait qu'irriter mon mal par des remèdes inutiles, et, après m'avoir fait faire quelque résistance, il auroit toujours fallu céder à la necessité de vous aimer, que vous imposez à tous ceux qui vous voient. Je vous ai donc aimée, belle Leonore, et d'une amour si respectueuse que vous ne m'en devez pas haïr, bien que j'aie la hardiesse de vous la decouvrir. Mais le moyen de mourir pour vous et de ne s'en glorifier pas? et quelle peine pouvez-vous avoir à me pardonner un crime que vous aurez si peu de temps à me reprocher? Il est vrai que vous avoir pour la cause de sa mort est une recompense qui ne se peut meriter que par un grand nombre de services, et vous avez peut-être regret de m'avoir fait ce bien-là sans y penser. Ne me le plaignez point, aimable Leonore, puisque vous ne me le pouvez plus faire perdre et que c'est la seule faveur que j'aie jamais reçue de la Fortune, laquelle ne pourra jamais s'acquitter de ce qu'elle doit à votre merite qu'en vous donnant des adorateurs autant au dessus de moi que toutes les beautés du monde sont au dessous de la vôtre. Je ne suis donc pas assez vain pour esperer que le moindre sentiment de pitié.....

Je ne pus achever ma lettre: tout d'un coup les forces me manquèrent et la plume me tomba de la main, mon corps ne pouvant suivre mon esprit, qui alloit si vîte; sans cela ce long commencement de lettre que je viens de vous reciter n'auroit été que la moindre partie de la mienne, tant la fièvre et l'amour m'avoient echauffé l'imagination. Je demeurai long-temps evanoui sans donner aucun signe de vie; le seigneur Stephano, qui s'en aperçut, ouvrit la porte de la chambre pour envoyer querir un prêtre. Au même temps, Leonore et sa mère me vinrent voir: elles avoient appris que j'avois eté assassiné, et parcequ'elles crurent que cela ne m'etoit arrivé que pour les avoir voulu servir, et ainsi qu'elles etoient la cause innocente de ma mort, elles n'avoient point fait difficulté de me venir voir en l'etat où j'etois. Mon evanouissement dura si long-temps qu'elles s'en allèrent devant que je fusse revenu à moi, fort affligées, à ce que l'on pût juger, et dans la croyance que je n'en reviendrois pas. Elles lurent ce que j'avois ecrit; et la mère, plus curieuse que la fille, lut aussi les papiers que j'avois laissés sur mon lit, entre lesquels il y avoit une lettre de mon père, Garigues. Je fus longtemps entre la mort et la vie; mais enfin la jeunesse fut la plus forte. En quinze jours je fus hors de danger, et au bout de cinq ou six semaines je commençois à marcher par la chambre. Mon hôte me disoit souvent des nouvelles de Leonore; il m'apprit la charitable visite que sa mère et elle m'avoient rendue, dont j'eus une extrême joie; et, si je fus un peu en peine de ce qu'on avoit lu la lettre de mon père, je fus d'ailleurs fort satisfait de ce que la mienne avoit été lue aussi. Je ne pouvois parler d'autre chose que de Leonore toutes les fois que je me trouvois seul avec Stephano. Un jour, me souvenant que la mère de Leonore m'avoit dit qu'il me pourroit apprendre qui elle etoit et ce qui la retenoit dans Rome, je le priai de me faire part de ce qu'il en savoit. Il me dit qu'elle s'appeloit mademoiselle de la Boissière; qu'elle etoit venue à Rome avec la femme de l'ambassadeur de France; qu'un homme de condition, proche parent de l'ambassadeur, etoit devenu amoureux d'elle; qu'elle ne l'avoit pas haï, et que d'un mariage clandestin il en avoit eu cette belle Leonore. Il m'apprit de plus que ce seigneur en avoit eté brouillé avec toute la maison de l'ambassadeur; que cela l'avoit obligé de quitter Rome et d'aller demeurer quelque temps à Venise avec cette mademoiselle de la Boissière, pour laisser passer le temps de l'ambassade; que, l'ayant ramenée dans Rome, il lui avoit meublé une maison et donné tous les ordres necessaires pour la faire vivre en personne de condition tandis qu'il seroit en France, où son père le faisoit revenir et où il n'avoit osé mener sa maîtresse, ou, si vous voulez, sa femme, sçachant bien que son mariage ne seroit approuvé de personne. Je vous avoue que je ne pus m'empêcher de souhaiter quelquefois que ma Leonore ne fût pas fille legitime d'un homme de condition, afin que le defaut de sa naissance eût plus de rapport avec la bassesse de la mienne; mais je me repentois bientôt d'une pensée si criminelle, et lui souhaitois une fortune aussi avantageuse qu'elle la meritoit, quoique cette dernière pensée me causât un desespoir etrange: car, l'aimant plus que ma vie, je prevoyois bien que je ne pourrois jamais être heureux sans la posseder, ni la posseder sans la rendre malheureuse.

Lorsque j'achevois de me guerir, et que d'un si grand mal il ne me restoit que beaucoup de pâleur sur le visage, causée par la grande quantité de sang que j'avois perdu, mes jeunes maîtres revinrent de l'armée des Venitiens, la peste, qui infectoit tout le Levant, ne leur ayant pas permis d'y exercer plus long-temps leur courage. Verville m'aimoit encore, comme il m'a toujours aimé, et Saint-Far ne me temoignoit point encore qu'il me haït comme il a fait depuis. Je leur fis le recit de tout ce qui m'etoit arrivé, à la reserve de l'amour que j'avois pour Leonore. Ils temoignèrent une extrême envie de la connoître, et je la leur augmentai en leur exagerant le merite de la mère et de la fille. Il ne faut jamais louer la personne que l'on aime devant ceux qui peuvent l'aimer aussi, puisque l'amour entre dans l'âme aussi bien par les oreilles que par les yeux. C'est un emportement qui a souvent bien fait du mal à ceux qui s'y sont laissé aller, et vous allez voir si j'en puis parler par experience. Saint-Far me demandoit tous les jours quand je le menerois chez mademoiselle de la Boissière. Un jour qu'il me pressoit plus qu'il n'avoit jamais fait, je lui dis que je ne sçavois pas si elle l'auroit agreable, parcequ'elle vivoit fort retirée. «Je vois bien que vous êtes amoureux de sa fille», me repartit-il; et, ajoutant qu'il iroit bien la voir sans moi, il me rompit si rudement en visière, et je parus si etonné, qu'il ne douta plus de ce que peut-être il ne soupçonnoit pas encore. Il me fit ensuite cent mauvaises railleries, et me mit en un tel desordre que Verville en eut pitié. Il me tira d'auprès de ce brutal et me mena au Cours, où je fus extrêmement triste, quelque peine que prît Verville à me divertir par une bonté extraordinaire à une personne de son âge et d'une condition si eloignée de la mienne. Cependant son brutal de frère travailloit à sa satisfaction, ou plutôt à ma ruine. Il s'en alla chez mademoiselle de la Boissière, où l'on le prit d'abord pour moi, parcequ'il avoit avec lui le valet de mon hôte, qui m'y avoit accompagné plusieurs fois; et je crois que sans cela on ne l'y auroit pas reçu. Mademoiselle de la Boissière fut fort surprise de voir un homme inconnu. Elle dit à Saint-Far que, ne le connoissant point, elle ne savoit à quoi attribuer l'honneur qu'il lui faisoit de la visiter. Saint-Far lui dit sans marchander qu'il etoit le maître d'un jeune garçon qui avoit eté assez heureux pour avoir eté blessé en lui rendant un petit service. Ayant debuté par une nouvelle qui ne plut ni à la mère ni à la fille, comme j'ai sçu depuis, et ces deux spirituelles personnes ne se souciant pas beaucoup de hasarder la reputation de leur esprit avec un homme qui leur avoit d'abord fait voir qu'il n'en avoit guère, le brutal se divertit fort peu avec elles, et elles s'ennuyèrent beaucoup avec lui. Ce qui le pensa faire enrager, c'est qu'il n'eut pas seulement la satisfaction de voir Leonore au visage, quelque instante prière qu'il lui fit de lever le voile qu'elle portoit d'ordinaire, comme font à Rome les filles de condition qui ne sont pas encore mariées. Enfin ce galant homme s'ennuya de les ennuyer; il les delivra de sa fâcheuse visite, et s'en retourna chez le seigneur Stephano, remportant fort peu davantage du mauvais office qu'il m'avoit rendu. Depuis ce temps-là, comme les brutaux sont fort portés à vouloir du mal à ceux à qui ils en ont fait, il eut pour moi des mepris si insupportables et me desobligea si souvent que j'eusse cent fois perdu le respect que je devois à sa condition, si Verville, par des bontés continuelles, ne m'eût aidé à souffrir les brutalités de son frère. Je ne sçavois point encore le mal qu'il m'avoit fait, quoique j'en ressentisse souvent les effets. Je trouvois bien mademoiselle de la Boissière plus froide qu'elle n'etoit au commencement de notre connoissance; mais, etant egalement civile, je ne remarquois point que je lui fusse à charge. Pour Leonore, elle me paroissoit fort rêveuse devant sa mère, et, quand elle n'en etoit pas observée, il me sembloit qu'elle en avoit le visage moins triste et que j'en recevois des regards plus favorables.

Le Destin contoit ainsi son histoire, et les comediennes l'ecoutoient attentivement, sans temoigner qu'elles eussent envie de dormir, lorsque deux heures après minuit sonnèrent. Mademoiselle de la Caverne fit souvenir le Destin qu'il devoit le lendemain tenir compagnie à la Rappinière jusqu'à une maison qu'il avoit à deux ou trois lieues de la ville, où il avoit promis de leur donner le plaisir de la chasse. Le Destin prit donc congé des comediennes et se retira dans sa chambre, où il y a apparence qu'il se coucha. Les comediennes firent la même chose, et ce qui restoit de la nuit se passa fort paisiblement dans l'hôtellerie, le poète, par bonheur, n'ayant point enfanté de nouvelles stances.