TROISIÈME PARTIE.


CHAPITRE PREMIER.

Qui fait l'ouverture de cette troisième partie.

ous avez vu en la seconde partie de ce roman le petit Ragotin, le visage tout sanglant du coup que le belier lui avoit donné quand il dormoit assis sur une chaise basse dans la chambre des comediens, d'où il etoit sorti si fort en colère que l'on ne croyoit point qu'il y retournât jamais; mais il etoit trop piqué de mademoiselle de l'Etoile, et il avoit trop d'envie de sçavoir le succès de la magie de l'operateur, ce qui l'obligea (après s'être lavé la face) à retourner sur ses pas, pour voir quel effet auroit la promesse del signore Ferdinando Ferdinandi, qu'il crut avoir trouvé en la personne d'un avocat qu'il rencontra et qui alloit au palais. Il etoit si etourdi du coup du belier, et avoit l'esprit si troublé de celui que l'Etoile lui avoit donné au coeur sans y penser, qu'il se persuada facilement que cet avocat etoit l'operateur; aussi il l'aborda fort civilement et lui tint ce discours: «Monsieur, je suis ravi d'une si heureuse rencontre; je la cherchois avec tant d'impatience que je m'en allois exprès à votre logis pour apprendre de vous l'arrêt de ma vie ou de ma mort. Je ne doute pas que vous n'ayez employé tout ce que votre science magique vous a pu suggerer pour me rendre le plus fortuné de tous les hommes; aussi ne serai-je pas ingrat à le reconnoître. Dites-moi donc si cette miraculeuse Etoile me departira de ses benignes influences?» L'avocat, qui n'entendoit rien en tout ce beau discours, non plus que de raillerie, l'interrompit aussitôt, et lui dit fort brusquement: «Monsieur Ragotin, s'il etoit un peu plus tard, je croirois que vous êtes ivre [335]; mais il faut que vous soyez fou tout à fait. Eh! à qui pensez-vous parler? Que diable m'allez-vous dire de magie et d'influence des astres? Je ne suis ni sorcier ni astrologue; eh quoi! ne me connoissez-vous pas?--Ah! monsieur, repartit Ragotin, que vous êtes cruel! vous êtes si bien informé de mon mal, et vous m'en refusez le remède! Ah! je...» Il alloit poursuivre, quand l'avocat le laissa là en lui disant: «Vous êtes un grand extravagant pour un petit homme; adieu!» Ragotin le vouloit suivre, mais il s'aperçut de sa méprise, dont il fut bien honteux; aussi il ne s'en vanta pas, et vous ne la liriez pas ici, si je ne l'avois apprise de l'avocat même, qui s'en divertit bien avec ses amis.

[Note 335: ][ (retour) ] D'un bout à l'autre du Roman comique, le petit avocat Ragotin nous est présenté comme un ivrogne fieffé, et en cela il ne dérogeoit pas aux habitudes de la plupart des avocats et hommes de loi d'alors. V. l'Adieu du plaideur à son argent (Var. histor. de Fournier, éd. Jannet, t. 2, p. 205), et aussi un passage des Grands jours tenus à Paris (id., t. 1, p. 196).

Ce petit fou continua son chemin, et alla au logis des comediens, où il ne fut pas plutôt entré qu'il ouït la proposition que la Caverne et le Destin faisoient de quitter la ville du Mans et de chercher quelque autre poste, ce qui le demonta si fort qu'il pensa tomber de son haut, et dont la chute n'eût pas eté perilleuse (quand cet accident lui fût arrivé) à cause de la modification [336] de son individu; mais ce qui l'acheva tout à fait, ce fut la resolution qui fut prise de dire adieu le lendemain à la bonne ville du Mans, c'est-à-dire à ses habitans, et notamment à ceux qui avoient eté leurs fidèles auditeurs, et de prendre la route d'Alençon à l'ordinaire [337], sur l'assurance qu'ils avoient eue que le bruit de peste qui avoit couru etoit faux. J'ai dit à l'ordinaire, car cette sorte de gens (comme beaucoup d'autres) ont leur cours limité, comme celui du soleil dans le Zodiaque. En ce pays-là ils viennent de Tours à Angers, d'Angers à la Flèche, de la Flèche au Mans, du Mans à Alençon, d'Alençon à Argentan ou à Laval, selon la route qu'ils prennent de Paris ou de Bretagne; quoi qu'il en soit, cela ne fait guère à notre roman. Cette deliberation ayant eté prise unanimement par les comediens et comediennes, ils se resolurent de representer le lendemain quelque excellente pièce, pour laisser bonne bouche à l'auditoire manceau. Le sujet n'en est pas venu à ma connoissance. Ce qui les obligea de quitter si promptement, ce fut que le marquis d'Orsé (qui avoit obligé la troupe à continuer la comedie) fut pressé de s'en aller en Cour; tellement que, n'ayant plus de bienfaiteur, et l'auditoire du Mans diminuant tous les jours, ils se disposèrent à en sortir. Ragotin voulut s'ingerer d'y former une opposition, apportant beaucoup de mauvaises raisons, dont il etoit toujours pourvu, auxquelles l'on ne fit nulle consideration, ce qui fâcha fort le petit homme, lequel les pria de lui faire au moins la grâce de ne sortir point de la province du Maine, ce qui etoit très facile, en prenant le jeu de paume qui est au faubourg de Mont-Fort, lequel en depend, tant au spirituel qu'au temporel, et que de là ils pourroient aller à Laval (qui est aussi du Maine), d'où ils se rendroient facilement en Bretagne, suivant la promesse qu'ils en avoient faite à monsieur de la Garouffière; mais le Destin lui rompit les chiens en disant que ce ne seroit point le moyen de faire affaires, car, ce mechant tripot etant, comme il est, fort eloigné de la ville et au deçà de la rivière, la belle compagnie ne s'y rendroit que rarement, à cause de la longueur du chemin; que le grand jeu de paume du marché aux moutons etoit environné de toutes les meilleures maisons d'Alençon, et au milieu de la ville; que c'etoit là où il se falloit placer, et payer plutôt quelque chose de plus que de ce malotru tripot de Mont-Fort, le bon marché duquel etoit une des plus fortes raisons de Ragotin; ce qui fut deliberé d'un commun accord, et qu'il falloit donner ordre d'avoir une charrette pour le bagage et des chevaux pour les demoiselles. La charge en fut donnée à Leandre, parce qu'il avoit beaucoup d'intrigues dans le Mans, où il n'est pas difficile à un honnête homme de faire en peu de temps des connoissances.

[Note 336: ][ (retour) ] C'est-à-dire de la manière d'être.

[Note 337: ][ (retour) ] On lit dans Chappuzeau, au sujet des acteurs de province: «Leurs troupes, pour la plupart, changent souvent, et presque tous les carêmes. Elles ont si peu de fermeté que, dès qu'il s'en est fait une, elle parle de se désunir.» (III, 13.)

Le lendemain l'on representa la comedie, tragedie pastorale, ou tragicomedie, car je ne sais laquelle, mais qui eut pourtant le succès que vous pouvez penser. Les comediennes furent admirées de tout le monde. Le Destin y réussit à merveille, surtout au compliment duquel il accompagna leur adieu [338]: car il temoigna tant de reconnoissance, qu'il exprima avec tant de douceur et de tendresse, qui furent suivies de tant de grands remerciments, qu'il charma toute la compagnie. L'on m'a dit que plusieurs personnes en pleurèrent, principalement des jeunes demoiselles qui avoient le coeur tendre. Ragotin en devint si immobile, que tout le monde etoit dejà sorti qu'il demeuroit toujours dans sa chaise, où il auroit peut-être encore demeuré, si le marqueur du tripot [339] ne l'eût averti qu'il n'y avoit plus personne, ce qu'il eut bien de la peine à lui faire comprendre. Il se leva enfin, et s'en alla dans sa maison, où il prit la resolution d'aller trouver les comediens de bon matin, pour leur decouvrir ce qu'il avoit sur le coeur et dont il s'en etoit expliqué à la Rancune et à l'Olive.

[Note 338: ][ (retour) ] Le Destin étoit l'orateur de la troupe, car c'étoit là une charge officielle. V. Chapp., Le Th. fr., l. 3, 49, Fonct. de l'orat.

[Note 339: ][ (retour) ] On entendoit par marqueur le «valet du jeu de paume qui marque les chasses et qui compte le jeu des joueurs, qui les sert, qui les frotte.» (Dict. de Furet.)


CHAPITRE II.

Où vous verrez le dessein de Ragotin.

es crieurs d'eau-de-vie n'avoient pas encore reveillé ceux qui dormoient d'un profond sommeil [340] (qui est souvent interrompu par cette canaille, qui est, à mon avis, la plus importune engeance qui soit dans la république humaine) que Ragotin etoit dejà habillé, à dessein d'aller proposer à la troupe comique celui qu'il avoit fait d'y être admis. Il s'en alla donc au logis des comediens et comediennes, qui n'etoient pas encore levés ni levées, ni même eveillés ni eveillées. Il eut la discretion de les laisser reposer; mais il entra dans la chambre où l'Olive etoit couché avec la Rancune, lequel il pria de se lever, pour faire une promenade jusques à la Couture [341], qui est une très belle abbaye située au faubourg qui porte le même nom, et qu'après ils iroient déjeuner à la grande Etoile d'or, où il l'avoit fait apprêter. La Rancune, qui etoit du nombre de ceux qui aiment les repues franches, fut aussitôt habillé que la proposition en fut faite; ce qui ne vous sera pas difficile à croire, si vous considerez que ces gens-là sont si accoutumes à s'habiller et deshabiller derrière les tentes [342] du theâtre, sur tout quand il faut qu'un seul acteur represente deux personnages, que cela est aussitôt fait que dit. Ragotin donc, avec la Rancune, s'acheminèrent à l'abbaye de la Couture; il est à croire qu'ils entrèrent dans l'église, où ils firent courte prière, car Ragotin avoit bien d'autres choses en tête. Il n'en dit pourtant rien à la Rancune pendant le cours du chemin, jugeant bien qu'il eût trop retardé le déjeuner, que la Rancune aimoit beaucoup mieux que tous ses compliments. Ils entrèrent dans le logis, où le petit homme commença à crier de ce que l'on n'avoit encore apporté les petits pâtés qu'il avoit commandés; à quoi l'hôtesse (sans se bouger de dessus le siége où elle etoit) lui repartit: «Vraiement, monsieur Ragotin, je ne suis pas devine, pour sçavoir l'heure que vous deviez venir ici; à présent que vous y êtes, les pâtés y seront bientôt. Passez à la salle où l'on a mis la nappe; il y a un jambon, donnez dessus en attendant le reste.» Elle dit cela d'un ton si gravement cabaretique, que la Rancune jugea qu'elle avoit raison, et, s'adressant à Ragotin, lui dit: «Monsieur, passons deçà et buvons un coup en attendant.» Ce qui fut fait. Ils se mirent à table, qui fut un peu de temps après couverte, et ils dejeunèrent à la mode du Mans, c'est à dire fort bien; ils burent de même, et se le portèrent à la santé de plusieurs personnes. Vous jugez bien, mon lecteur, que celle de l'Etoile ne fut pas oubliée: le petit Ragotin la but une douzaine de fois, tantôt sans bouger de sa place, tantôt debout et le chapeau à la main; mais la dernière fois il la but à genoux et tête nue, comme s'il eût fait amende honorable à la porte de quelque église. Ce fut alors qu'il supplia très instamment la Rancune de lui tenir la parole qu'il lui avoit donnée, d'être son guide et son protecteur en une entreprise si difficile, telle qu'etoit la conquête de mademoiselle de l'Etoile. Sur quoi la Rancune lui repondit à demi en colère, ou feignant de l'être: «Sçachez, monsieur Ragotin, que je suis homme qui ne m'embarque point sans biscuit, c'est-à-dire que je n'entreprends jamais rien que je ne sois assuré d'y reussir: soyez le de la bonne volonté que j'ai de vous servir utilement. Je vous le dis encore, j'en sais les moyens, que je mettrai en usage quand il sera temps. Mais je vois un grand obstacle à votre dessein, qui est notre depart; et je ne vois point de jour pour vous, si ce n'est en executant ce que je vous ai dejà dit une autre fois, de vous resoudre à faire la comedie avec nous. Vous y avez toutes les dispositions imaginables; vous avez grande mine, le ton de voix agréable, le langage fort bon et la mémoire encore meilleure; vous ne ressentez point du tout le provincial [3430], il semble que vous ayez passé toute votre vie à la Cour: vous en avez si fort l'air, que vous le sentez d'un quart de lieue. Vous n'aurez pas représenté une douzaine de fois que vous jetterez de la poussière aux yeux de nos jeunes godelureaux, qui font tant les entendus et qui seront obligés à vous céder les premiers rôles, et après cela laissez-moi faire; car pour le present (je vous l'ai dejà dit) nous avons à faire à une etrange tête; il faut se menager avec elle avec beaucoup d'adresse. Je sçais bien qu'il ne vous en manque pas, mais un peu d'avis ne gâte pas les choses. D'ailleurs raisonnons un peu: si vous faisiez connoître votre dessein amoureux avec celui d'entrer dans la troupe, ce serait le moyen de vous faire refuser; il faut donc cacher votre jeu.»

[Note 340: ][ (retour) ] Les crieurs d'eau-de-vie parcouroient les rues avant l'aube pour annoncer leur marchandise: «Elle amenoit pour tesmoins de cecy,--lisons-nous dans les Amours de Vertumne,--quelques crieurs d'eau-de-vie qui l'avoient trouvé en cet estat, lorsqu'ils avoient commencé d'aller par les rues, estant ceux qui sortoient le plus matin.» (Maison des jeux, 3e part.) Tallemant raconte que le baron de Clinchamp, à ce qu'on disoit, appeloit le matin un crieur d'eau-de-vie, qu'il forçoit, le pistolet à la main, de lui allumer un fagot pour se lever (Historiette de Clinchamp), et on lit une chose pareille dans la nouvelle d'Oudin intitulée: le Chevalier d'industrie.

[Note 341: ][ (retour) ] C'étoit une abbaye de bénédictins, fondée en 595, par saint Bertrand, évêque du Mans, et qui avoit droit de haute, moyenne et basse justice.

[Note 342: ][ (retour) ] C'est-à-dire les tapisseries, les tentures.

[Note 343: ][ (retour) ] Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on se moque des provinciaux et que ce titre est regardé comme une espèce d'injure. Il devoit en être naturellement ainsi en un temps où Versailles et la cour étoient toute la France. On peut lire dans la Précieuse de l'abbé de Pure (2e v., p. 119-134) un portrait du provincial assez vivement touché. Molière a repris un sujet analogue dans Monsieur de Pourceaugnac et la Comtesse d'Escarbagnas: «Me prenez-vous pour une provinciale, madame!» dit la comtesse à Julie (VII). Le Chevræana dit que les provinciaux sont les singes de la cour, et ne paroissent jamais plus bêtes que quand ils sont travestis en hommes. Tallemant a beaucoup de traits à leur adresse. «Les provinciaux et les sots, écrit La Bruyère, sont toujours prêts à se fâcher... Il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis ou qui ont de l'esprit.» (De la société et de la cour.) Il y a aussi quelques épigrammes contre eux dans les vers de Boileau: «M. Tiercelin est gentil, dit-il dans une lettre à Costar, mais il est provincial.» Ce qui rappelle la phrase de Mademoiselle, dans ses Mémoires, en parlant de deux femmes de Lyon: «Elles sont bien faites et spirituelles, pour femmes de province»; et le vers de Regnard: «Elle a de fort beaux yeux, pour des yeux de province.» Chapelle et Bachaumont se sont également moqués des provinciaux en plus d'un endroit de leur voyage, et, par exemple, en parlant des précieuses de Montpellier; de même Fléchier, dans ses Grands jours d'Auvergne. Scarron y est revenu à plusieurs reprises dans son livre, entre autres, I, 8, et II, 17.

Le petit bout d'homme avoit eté si attentif au discours de la Rancune, qu'il en etoit tout à fait extasié, s'imaginant de tenir dejà (comme l'on dit) le loup par les oreilles, quand, se reveillant comme d'un profond sommeil, il se leva de table et passa de l'autre côté pour embrasser la Rancune, qu'il remercia en même temps et supplia de continuer, lui protestant qu'il ne l'avoit convié à dejeuner que pour lui declarer le dessein qu'il avoit de suivre son sentiment touchant la comedie, à quoi il etoit tellement resolu qu'il n'y avoit personne au monde qui l'en pût divertir; qu'il ne falloit que le faire sçavoir à la troupe et en obtenir la faveur de l'association, ce qu'il desiroit faire à la même heure. Ils comptèrent avec l'hôtesse; Ragotin paya, et, etant sortis, ils prirent le chemin du logis des comediens, qui n'etoit pas fort eloigné de celui où ils avoient dejeuné. Ils trouvèrent les demoiselles habillées; mais comme la Rancune eut ouvert le discours du dessein de Ragotin de faire la comedie, il en fut interrompu par l'arrivée d'un des fermiers du père de Leandre, qu'il lui envoyoit pour l'avertir qu'il étoit malade à la mort, et qu'il desiroit de le voir devant que de lui payer le tribut que tous les hommes lui doivent, ce qui obligea tous ceux de la troupe à conferer ensemble pour deliberer sur un evènement si inopiné. Leandre tira Angelique à part et lui dit que le temps etoit venu pour vivre heureux, si elle avoit la bonté d'y contribuer; à quoi elle repondit qu'il ne tiendroit jamais à elle, et toutes les choses que vous verrez au chapitre suivant.


CHAPITRE III.

Dessein de Leandre.--Harangue et reception
de Ragotin à la troupe comique.

es jesuites de la Flèche n'ayant rien pu gagner sur l'esprit de Leandre pour lui faire continuer ses etudes, et voyant son assiduité à la comedie, jugèrent aussitôt qu'il etoit amoureux de quelqu'une des comediennes; en quoi ils furent confirmés quand, après le depart de la troupe, ils apprirent qu'il l'avoit suivie à Angers. Ils ne manquèrent pas d'en avertir son père par un messager exprès, et qui arriva en même temps que la lettre de Leandre lui fut rendue, par laquelle il lui marquoit qu'il alloit à la guerre et lui demandoit de l'argent, comme il l'avoit concerté avec le Destin quand il lui decouvrit sa qualité dans l'hôtellerie où il etoit blessé. Son père, reconnoissant la fourbe, se mit en une furieuse colère, qui, jointe à une extrême vieillesse, lui causa une maladie qui fut assez longue, mais qui se termina pourtant par la mort, de laquelle se voyant proche, il commanda à un de ses fermiers de chercher son fils pour l'obliger de se retirer auprès de lui, lui disant qu'il le pourroit trouver en s'enquerant où il y avoit des comediens (ce que le fermier sçavoit assez, car c'etoit celui qui lui fournissoit de l'argent après qu'il eut quitté le college); aussi, ayant apris qu'il y en avoit une troupe au Mans, il s'y achemina, et y trouva Leandre, comme vous avez vu au precedent chapitre. Ragotin fut prié par tous ceux de la troupe de les laisser conferer un moment sur le sujet du fermier nouvellement arrivé; ce qu'il fit, se retirant dans une autre chambre, où il demeura avec l'impatience qu'on peut s'imaginer. Aussitôt qu'il fut sorti, Leandre fit entrer le fermier de son père, lequel leur declara l'etat où il etoit et le desir qu'il avoit de voir son fils devant que de mourir. Leandre demanda congé pour y satisfaire, ce que tous ceux de la troupe jugèrent très raisonnable. Ce fut alors que le Destin declara le secret qu'il avoit tenu caché jusque alors touchant la qualité de Leandre, ce qu'il n'avoit appris qu'après le ravissement de mademoiselle Angelique (comme vous avez vu en la seconde partie de cette veritable histoire), ajoutant qu'ils avoient bien pu s'apercevoir qu'il n'agissoit pas avec lui, depuis qu'il l'avoit appris, comme il faisoit auparavant, puisque même il avoit pris un autre valet; que si quelquefois il etoit contraint de lui parler en maître, c'etoit pour ne le decouvrir pas; mais qu'à present il n'etoit plus temps de le celer, tant pour desabuser mademoiselle de la Caverne, qui n'avoit pu ôter de son esprit que Leandre ne fût complice de l'enlèvement de sa fille, ou peut-être l'auteur, que pour l'assurer de l'amour sincère qu'il lui portoit et pour laquelle il s'etoit reduit à lui servir de valet, ce qu'il auroit continué s'il n'eût eté obligé de lui declarer le secret, lorsqu'il le trouva dans l'hôtellerie, quand il alloit à la quête de mademoiselle Angelique. Et tant s'en faut qu'il fût consentant à son enlèvement, qu'ayant trouvé les ravisseurs, il avoit hasardé sa vie pour la secourir; mais qu'il n'avoit pu resister à tant de gens, qui l'avoient furieusement blessé et laissé pour mort sur la place. Tous ceux de la troupe lui demandèrent pardon de ce qu'ils ne l'avoient pas traité selon sa qualité, mais qu'ils etoient excusables, puisqu'ils n'en avoient pas la connoissance. Mademoiselle de l'Etoile ajouta qu'elle avoit remarqué beaucoup d'esprit et de merite en sa personne, ce qui l'avoit fait longtemps soupçonner quelque chose, en quoi elle avoit eté comme confirmée depuis son retour, à cela joint les lettres que la Caverne lui avoit fait voir; mais que pourtant elle ne savoit quel jugement en faire, le voyant si soumis au service de son frère; mais qu'à présent il n'y avoit pas lieu de douter de sa qualité. Alors la Caverne prit la parole, et, s'adressant à Leandre, lui dit: «Vraiment, monsieur, après avoir connu, en quelque façon, votre condition par le contenu des lettres que vous ecriviez à ma fille, j'avois toujours un juste sujet de me défier de vous, n'y ayant point d'apparence que l'amour que vous dites avoir pour elle fût legitime, comme le dessein que vous aviez formé de la mener en Angleterre me le temoigne assez. Et en effet, monsieur, quelle apparence qu'un seigneur si relevé, comme vous esperez d'être après la mort de monsieur votre père, voulût songer à epouser une pauvre comedienne de campagne? Je loue Dieu que le temps est venu que vous pourrez vivre content dans la possession de ces belles terres qu'il vous laisse, et moi hors de l'inquiétude qu'à la fin vous ne me jouassiez quelque mauvais tour.»

Leandre, qui s'etoit fort impatienté en écoutant ce discours de la Caverne, lui repondit: «Tout ce que vous dites, mademoiselle, que je suis sur le point de posseder, ne sauroit me rendre heureux, si je ne suis assuré en même temps de la possession de mademoiselle Angelique, votre fille; sans elle je renonce à tous les biens que la nature, ou plutôt la mort de mon père, me donne, et je vous declare que je ne m'en vais recueillir sa succession qu'à dessein de revenir aussitôt pour accomplir la promesse que je fais devant cette honorable compagnie de n'avoir jamais pour femme autre que mademoiselle Angelique, votre fille, pourvu qu'il vous plaise me la donner et qu'elle y consente, comme je vous en supplie très humblement toutes deux. Et ne vous imaginez pas que je la veuille emmener chez moi, c'est à quoi je ne pense point du tout: j'ai trouvé tant de charme en la vie comique que je ne m'en sçaurois distraire, et non plus que de me separer de tant d'honnêtes gens qui composent cette illustre troupe.» Après cette franche declaration, les comediens et comediennes, parlant tous ensemble, lui dirent qu'ils lui avoient de grandes obligations de tant de bonté, et que mademoiselle de la Caverne et sa fille seroient bien delicates si elles ne lui donnoient la satisfaction qu'il pretendoit. Angelique ne repondit que comme une fille qui dependoit de la volonté de sa mère, laquelle finit la conversation en disant à Leandre que, si à son retour il etoit dans les mêmes sentimens, il pouvoit tout esperer. Ensuite il y eut de grands embrassemens et quelques larmes jetées, les uns par un motif de joie et les autres par la tendresse, qui fait ordinairement pleurer ceux qui en sont si susceptibles qu'ils ne sçauroient s'en empêcher quand ils voient ou entendent dire quelque chose de tendre.

Après tous ces beaux complimens, il fut conclu que Leandre s'en iroit le lendemain, et qu'il prendroit un des chevaux que l'on avoit loués; mais il dit qu'il monteroit celui de son fermier, qui se serviroit du sien, qui le porteroit assez bien chez lui. «Nous ne prenons pas garde, dit le Destin, que M. Ragotin s'impatiente; il le faut faire entrer. Mais, à propos, n'y a-t-il personne qui sçache quelque chose de son dessein?» La Rancune, qui avoit demeuré sans parler, ouvrit la bouche pour dire qu'il le sçavoit, et que le matin il lui avoit donné à dîner pour lui declarer qu'il desiroit de s'associer à la troupe et faire la comedie, sans prétendre de lui être à charge, d'autant qu'il avoit assez de bien, qu'il aimoit autant le depenser en voyant le monde que de demeurer au Mans, à quoi il l'avoit fort persuadé. Aussitôt Roquebrune s'avança pour dire poetiquement qu'il n'etoit pas d'avis qu'on le reçût, en etant des poetes comme des femmes: quand il y en a deux dans une maison, il y en a une de trop; que deux poètes dans une troupe y pourroient exciter des tempêtes dont la source viendroit des contrariétés du Parnasse; d'ailleurs, que la taille de Ragotin etoit si defectueuse, qu'au lieu d'apporter de l'ornement au theâtre il en seroit deshonoré. «Et puis, quel personnage pourra-t-il faire? Il n'est pas capable des premiers rôles: M. le Destin s'y opposeroit, et l'Olive pour les seconds; il ne sçauroit representer un roi, non plus qu'une confidente, car il auroit aussi mauvaise mine sous le masque qu'à visage découvert; et partant je conclus qu'il ne soit pas reçu.--Et moi, repartit la Rancune, je soutiens qu'on le doit recevoir, et qu'il sera fort propre pour representer un nain [344], quand il en sera besoin, ou quelque monstre, comme celui de l'Andromède [345]: cela sera plus naturel que d'en faire d'artificiels. Et quant à la declamation, je puis vous assurer que ce sera un autre Orphée qui attirera tout le monde après lui. Dernièrement, quand nous cherchions mademoiselle Angelique, l'Olive et moi, nous le rencontrâmes monté sur un mulet semblable à lui, c'est-à-dire petit. Comme nous marchions, il se mit à déclamer des vers de Pyrame avec tant d'emphase, que des passans qui conduisoient des ânes s'approchèrent du mulet et l'ecoutèrent avec tant d'attention qu'ils ôtèrent leurs chapeaux de leurs têtes pour le mieux ouïr, et le suivirent jusques au logis où nous nous arrêtâmes pour boire un coup. Si donc il a été capable d'attirer l'attention de ces âniers, jugez ce que ne feront pas ceux qui sont capables de faire le discernement des belles choses.»

[Note 344: ][ (retour) ] Dans les comédies, ou plutôt dans les farces, il y avoit souvent des rôles de nains ou de godenots,--celui du zani, par exemple.--Les nains étoient alors fort à la mode. Mademoiselle avoit une naine célèbre. (Loret, 4, p. 22.) La reine Anne d'Autriche en avoit reçu une de l'infante Claire-Eugénie. V. Tallem., Nains, naines.--Journal de Richelieu.

[Note 345: ][ (retour) ] Tragédie à machines, ou plutôt opéra, de P. Corneille (1650), qui eut un très grand succès, et dans lequel, au lieu de mettre l'événement principal en récit, il l'avoit mis en action, en montrant (III, 3) Persée combattant le monstre qui devoit dévorer Andromède. Le titre de l'édition de 1651, in-8, Rouen, porte: «...contenant... la description des monstres et des machines, et les paroles qui se chantent en musique.» C'est donc véritablement le premier opéra françois, puisque la pastorale d'Issy, de Perrin et de Cambert, qu'on cite ordinairement comme le premier, n'est que de 1659.

Cette saillie fit rire tous ceux qui l'avoient entendue, et l'on fut d'avis de faire entrer Ragotin pour l'entendre lui-même. On l'appela, il vint, il entra, et, après avoir fait une douzaine de reverences, il commença sa harangue en cette sorte: «Illustres personnages, auguste senat du Parnasse (il s'imaginoit sans doute d'être dans le barreau du presidial du Mans, où il n'étoit guère entré depuis qu'il y avoit été reçu avocat, ou dans l'Academie des Puristes) [346], l'on dit en commun proverbe que les mauvaises compagnies corrompent les bonnes moeurs, et, par un contraire, les bonnes dissipent les mauvaises et rendent les personnes semblables à ceux qui les composent.» Cet exorde si bien debité fit croire aux comediennes qu'il alloit faire un sermon, car elles tournèrent la tête et eurent beaucoup de peine à s'empêcher de rire. Quelque critique glosera peut-être sur ce mot de sermon; mais pourquoi Ragotin n'eût-il pas été capable d'une telle sottise, puisqu'il avoit bien fait chanter des chants d'eglise en serenade avec des orgues? Mais il continua: «Je me trouve si destitué de vertus, que je desire m'associer à votre illustre troupe pour en apprendre et pour m'y façonner, car vous êtes les interprètes des Muses, les echos vivans de leurs chers nourrissons, et vos merites sont si connus à toute la France que l'on vous admire jusques au-delà des poles. Pour vous, mesdemoiselles, vous charmez tous ceux qui vous considèrent, et l'on ne sçauroit ouïr l'harmonie de vos belles voix sans être ravi en admiration: aussi, beaux anges en chair et en os, tous les plus doctes poètes ont rempli leurs vers de vos louanges; les Alexandre et les Cesar n'ont jamais egalé la valeur de M. le Destin et des autres heros de cette illustre troupe. Il ne faut donc pas vous etonner si je desire avec tant de passion d'en accroître le nombre, ce qui vous sera facile si vous me faites l'honneur de m'y recevoir, vous protestant, au reste, de ne vous être point à charge, ni pretendre de participer aux emolumens du theâtre, mais seulement vous être très-humble et très-obeissant serviteur.» On le pria de sortir pour un moment, afin que l'on pût resoudre sur le sujet de sa harangue et y proceder avec les formes. Il sortit, et l'on commençoit d'opiner quand le poète se jeta à la traverse, pour former une seconde opposition. Mais il fut relancé par la Rancune, qui l'eût encore mieux poussé, s'il n'eût regardé son habit neuf, qu'il avoit acheté de l'argent qu'il lui avoit prêté. Enfin, il fut conclu qu'il seroit reçu pour être le divertissement de la compagnie. On l'appela, et quand il fut entré, le Destin prononça en sa faveur. L'on fit les ceremonies accoutumées: il fut ecrit sur le registre, prêta le serment de fidelité; l'on lui donna le mot avec lequel tous les comediens se reconnoissent [347], et il soupa ce soir-là avec toute la caravane.

[Note 346: ][ (retour) ] L'auteur veut sans doute désigner par là l'Académie françoise, qui se distinguoit, en effet, par le purisme exagéré de beaucoup de ses membres. V. la Requête du dictionn. de Ménage et la comédie des Académist. de Saint-Evremont. On peut consulter aussi le Rôle des présentat. faites aux grands jours de l'éloq. fr., de Sorel. (Var. hist. et litt., chez Jannet, 1er vol.)

[Note 347: ][ (retour) ] Cette espèce de franc-maçonnerie mystérieuse à laquelle il est fait ici allusion existoit réellement entre les comédiens d'alors, et elle semble avoir eu pour signe de reconnoissance un argot semblable dans sa substance, sinon de tous points, à celui que parloient les voleurs, et qui s'étoit continué jusqu'à la fin du siècle suivant. «A cette époque (c'est-à-dire à époque de la jeunesse de mademoiselle Clairon), lisons-nous dans les Mémoires de mademoiselle Dumesnil, les comédiens en avoient encore un (argot) comme les voleurs.» Et l'auteur en cite des exemples: «Cette dialecte, si je puis m'exprimer ainsi, continue-t-elle, étoit très abondante; elle comprenoit à peu près tout ce qui peut se dire en françois. Préville la jargonnoit encore à merveille.» (Edit. in-8, note de la p. 222.) Or, à ce que nous apprend M. Ed. Fournier, du temps de Préville, et à côté de lui, vivoit un très vieux comédien qui avoit joué avec Molière et qui relioit en quelque sorte sa troupe aux traditions du XVIIe siècle. C'étoit lui qui pouvoit avoir appris au célèbre acteur, dont l'apprentissage, du reste, s'étoit fait assez longtemps en province, cet argot qu'il parloit si bien.


CHAPITRE IV.

Départ de Leandre et de la troupe comique pour
aller à Alençon. Disgrâce de Ragotin.

près le souper, il n'y eut personne qui ne felicitât Ragotin de l'honneur qu'on lui avoit fait de le recevoir dans la troupe, de quoi il s'enfla si fort que son pourpoint s'en ouvrit en deux endroits. Cependant Leandre prit occasion d'entretenir sa chère Angelique, à laquelle il reitera le dessein qu'il avoit fait de l'epouser; mais il le dit avec tant de douceurs, qu'elle ne lui repondit que des yeux, d'où elle laissa couler quelques larmes. Je ne sçais si ce fut de joie des belles promesses de Leandre, ou de tristesse de son depart; quoi qu'il en soit, ils se firent beaucoup de caresses, la Caverne n'y apportant plus d'obstacle. La nuit etant dejà fort avancée, il fallut se retirer. Leandre prit congé de toute la compagnie et s'en alla coucher. Le lendemain il se leva de bon matin, partit avec le fermier de son père, et fit tant par ses journées qu'il arriva en la maison de son père, qui etoit malade, lequel lui temoigna d'être bien aise de sa venue, et, selon que ses forces le lui permirent, lui exprima la douleur que lui avoit causée son absence, et lui dit ensuite qu'il avoit bien de la joie de le revoir pour lui donner sa dernière benediction, et avec elle tous ses biens, nonobstant l'affliction qu'il avoit eue de sa mauvaise conduite, mais qu'il croyoit qu'il en useroit mieux à l'avenir. Nous apprendrons la suite à son retour.

Les comediens et comediennes etant habillés et habillées, chacun amassa ses nippes, l'on remplit les coffres, l'on fit les balles du bagage comique, et l'on prepara tout pour partir. Il manquoit un cheval pour une des demoiselles, parce que l'un de ceux qui les avoient loués s'etoit dedit; l'on prioit l'Olive d'en chercher un autre, quand Ragotin entra, lequel, ayant ouï cette proposition, dit qu'il n'en etoit pas besoin, parce qu'il en avoit un pour porter mademoiselle de l'Etoile ou Angelique en croupe, attendu qu'à son avis l'on ne pourroit pas aller en un jour à Alençon, y ayant dix grandes lieues du Mans; qu'en y mettant deux jours, comme nécessairement il le falloit, son cheval ne seroit pas trop fatigué de porter deux personnes. Mais l'Etoile, l'interrompant, lui dit qu'elle ne pourroit pas se tenir en croupe; ce qui affligea fort le petit homme, qui fut un peu consolé quand Angelique dit que si feroit bien elle. Ils dejeunèrent tous, et l'opérateur et sa femme furent de la partie; mais pendant que l'on apprêtoit le dejeuner, Ragotin prit l'occasion pour parler au seigneur Ferdinandi, auquel il fit la même harangue qu'il avoit faite à l'avocat dont nous avons parlé, quand il le prenoit pour lui, à laquelle il repondit qu'il n'avoit rien oublié à mettre tous les secrets de la magie en pratique, mais sans aucun effet; ce qui l'obligeoit à croire que l'Etoile etoit plus grande magicienne que lui n'etoit magicien, qu'elle avoit des charmes beaucoup plus puissans que les siens, et que c'étoit une dangereuse personne, qu'il avoit grand sujet de craindre. Ragotin vouloit repartir; mais on les pressa de laver les mains et de se mettre à table, ce qu'ils firent tous. Après le dejeuner, Inezille temoigna à tous ceux de la troupe, et principalement aux demoiselles, le deplaisir qu'elle et son mari avoient d'un si prompt départ, leur protestant qu'ils eussent bien desiré de les suivre à Alençon pour avoir l'honneur de leur conversation plus longtemps, mais qu'ils seroient obligés de monter en theatre pour debiter leurs drogues, et par conséquent faire des farces; que, cela etant public et ne coûtant rien, le monde y va plus facilement qu'à la comedie, où il faut bailler de l'argent, et qu'ainsi au lieu de les servir ils leur pourroient nuire, et que, pour l'eviter, ils avoient resolu de monter au Mans après leur depart. Alors ils s'embrassèrent les uns les autres et se dirent mille douceurs. Les demoiselles pleurèrent, et enfin tous se firent de grands complimens, à la reserve du poète, qui, en d'autres occasions, eût parlé plus que quatre, et en celle-ci il demeura muet, la separation d'Inezille lui ayant eté un si furieux coup de foudre, qu'il ne le put jamais parer, nonobstant qu'il s'estimât tout couvert des lauriers du Parnasse [348].

[Note 348: ][ (retour) ] Le laurier, comme on sait, passoit chez les anciens pour garantir de la foudre.

La charrette etant chargée et prête à partir, la Caverne y prit place au même endroit que vous avez vu au commencement de ce roman. L'Etoile monta sur un cheval que le Destin conduisoit, et Angelique se mit derrière Ragotin, qui avoit pris avantage [349], en montant à cheval, pour éviter un second accident de sa carabine, qu'il n'avoit pourtant pas oubliée, car il l'avoit pendue à sa bandoulière; tous les autres allèrent à pied, au même ordre que quand ils arrivèrent au Mans. Quand ils furent dans un petit bois qui est au bout du pavé, environ une lieue de la ville, un cerf, qui etoit poursuivi [350] par les gens de monsieur le marquis de Lavardin [351], leur traversa le chemin et fit peur au cheval de Ragotin, qui alloit devant, ce qui lui fit quitter l'etrier et mettre à même temps la main à sa carabine; mais comme il le fit avec precipitation, le talon se trouva justement sous son aisselle, et comme il avoit la main à la detente, le coup partit, et parce qu'il l'avoit beaucoup chargée, et à balle, elle repoussa si furieusement qu'elle le renversa par terre; et en tombant, le bout de la carabine donna contre les reins d'Angelique qui tomba aussi, mais sans se faire aucun mal, car elle se trouva sur ses pieds. Pour Ragotin, il donna de la tête contre la souche d'un vieil arbre pourri qui etoit environ un pied hors de terre, qui lui fit une assez grosse bosse au dessus de la tempe; l'on y mit une pièce d'argent et on lui banda la tête avec un mouchoir, ce qui excita de grands éclats de rire à tous ceux de la troupe, ce qu'ils n'eussent peut-être pas fait s'il y eût eu un plus grand mal; encore ne sçait-on, car il est bien difficile de s'en empêcher en de pareilles occasions; aussi ils s'en regalèrent comme il faut, ce qui pensa faire enrager le petit homme, lequel fut remonté sur son cheval, et semblablement Angelique, qui ne lui permit pas de recharger sa carabine, comme il le vouloit faire; et l'on continua de marcher jusqu'à la Guerche [352], où l'on fit repaître la charrette, c'est-à-dire les quatre chevaux qui y etoient attelés, et les deux autres porteurs. Tous les comediens goûtèrent; pour les demoiselles, elles se mirent sur un lit, tant pour se reposer que pour considerer les hommes, qui buvoient à qui mieux mieux, et surtout la Rancune et Ragotin (à qui l'on avoit debandé la tête, à laquelle la pièce d'argent avoit repercuté la contusion), qui se le portoient à une santé qu'ils s'imaginoient que personne n'entendoit, ce qui obligea Angelique de crier à Ragotin: «Monsieur, prenez garde à vous, et songez à bien conduire votre voiture», ce qui demonta un peu le petit avocat encomedienné, lequel fit aussitôt cessation d'armes, ou plutôt de verres, avec la Rancune.

[Note 349: ][ (retour) ] C'est-à-dire qui avoit pris ses précautions, qui s'étoit aidé, en montant sur une pierre ou en se faisant donner la main par quelqu'un pour se mettre en selle.

[Note 350: ][ (retour) ] Le divertissement de courre le cerf étoit un des plus à la mode, surtout à la cour et parmi les grands seigneurs; il se pratiquoit souvent avec pompe et en grand appareil. Les lettres de la princesse Palatine sont remplies du recit de ces chasses, et Molière s'est moqué de la passion de certains gentilshommes pour ce divertissement, dans ses Fâcheux (II, 7). Cette chasse étoit quelquefois dangereuse, et le cerf poursuivi ne se bornoit pas toujours, comme ici, à effrayer un cheval et à faire tomber un cavalier, témoin les comtes de Saint-Hérem et de Melun, qui furent tués par deux de ces bêtes aux abois.

[Note 351: ][ (retour) ] «Il y a dans le Maine, près Montoire, un lieu appelé Lavardin, qui a donné son nom à une très illustre famille du Vendômois.» (Ménagiana.) Il y avoit encore, à cinq lieues du Mans, un autre Lavardin, dont les seigneurs avoient pour surnom de Beaumanoir. L'évêque du Mans Charles de Lavardin, comme son neveu Philibert-Emmanuel (né au château de Malicorne), également évêque du Mans, étoit de cette derniere maison, à laquelle appartenoit aussi le marquis de Lavardin, lieutenant du roi dans le Maine.

[Note 352: ][ (retour) ] A deux lieues et demie du Mans, sur la Sarthe.

L'on paya l'hôtesse, l'on remonta à cheval et la caravane comique marcha. Le temps etoit beau et le chemin de même, ce qui fut cause qu'ils arrivèrent de bonne heure à un bourg qu'on appelle Vivain [353]. Ils descendirent au Coq-Hardi, qui est le meilleur logis; mais l'hôtesse (qui n'etoit pas la plus agreable du pays du Maine) fit quelque difficulté de les recevoir, disant qu'elle avoit beaucoup de monde, entre autres un receveur des tailles de la province et un autre receveur des epices [354] du presidial du Mans, avec quatre ou cinq marchands de toile. La Rancune, qui songea aussitôt à faire quelque tour de son metier, lui dit qu'ils ne demandoient qu'une chambre pour les demoiselles, et que pour les hommes, ils se coucheroient comme que ce fût, et qu'une nuit etoit bientôt passée; ce qui adoucit un peu la fierté de la dame cabaretière. Ils entrèrent donc, et l'on ne dechargea point la charrette: car il y avoit dans la basse-cour une remise de carrosse où on la mit, et on la ferma à clef; et l'on donna une chambre aux comediennes, où tous ceux de la troupe soupèrent, et quelque temps après les demoiselles se couchèrent dans deux lits qu'il y avoit, savoir, l'Etoile dans un et la Caverne et sa fille Angelique dans l'autre. Vous jugez bien qu'elles ne manquèrent pas à fermer la porte, aussi bien que les deux receveurs, qui se retirèrent aussi dans une autre chambre, où ils firent porter leurs valises, qui etoient pleines d'argent, sur lequel la Rancune ne put pas mettre la main, car ils se precautionnèrent bien; mais les marchands payèrent pour eux. Ce mechant homme eut assez de prevoyance pour être logé dans la même chambre où ils avoient fait porter leurs balles. Il y avoit trois lits, dont les marchands en occupoient deux, et l'Olive et la Rancune l'autre, lequel ne dormit point; mais quand il connut que les autres dormoient ou devoient dormir, il se leva doucement pour faire son coup, qui fut interrompu par un des marchands auquel il étoit survenu un mal de ventre avec une envie de le decharger, ce qui l'obligea à se lever et la Rancune à regagner le lit. Cependant le marchand, qui logeoit ordinairement dans ce logis et qui en sçavoit toutes les issues, alla par la porte qui conduisoit à une petite galerie au bout de laquelle etoient les lieux communs (ce qu'il fit pour ne donner pas mauvaise odeur aux venerables comediens). Quand il se fut vidé, il retourna au bout de la galerie; mais, au lieu de prendre le chemin qui conduisoit à la chambre d'où il etoit parti, il prit de l'autre côté et descendit dans la chambre où les receveurs etoient couchés (car les deux chambres et les montées etoient disposées de la sorte). Il s'approcha du premier lit qu'il rencontra, croyant que ce fût le sien, et une voix à lui inconnue lui demanda: «Qui est là?» Il passa sans rien dire à l'autre lit, où on lui dit de même, mais d'un ton plus elevé et en criant: «L'hôte, de la chandelle! il y a quelqu'un dans notre chambre!» L'hôte fit lever une servante; mais devant qu'elle fût en etat de comprendre qu'il falloit de la lumière, le marchand eut loisir de remonter et de descendre par où il etoit allé. La Rancune, qui entendoit tout ce debat (car il n'y avoit qu'une simple cloison d'ais entre les deux chambres) ne perdit pas temps, mais denoua habilement les cordes de deux balles, dans chacune desquelles il prit deux pièces de toile, et renoua les cordes, comme si personne n'y eût touché, car il sçavoit le secret, qui n'est connu que de ceux du metier, non plus que leur numero et leurs chiffres. Il en vouloit attaquer une autre, quand le marchand entra dedans la chambre, et, y ayant ouï marcher, dit: «Qui est là?» La Rancune, qui ne manquoit point de repartie (après avoir fourré les quatre pièces de toile dans le lit), dit que l'on avoit oublié à mettre un pot de chambre, et qu'il cherchoit la fenêtre pour pisser. Le marchand, qui n'etoit pas encore recouché, lui dit: «Attendez, monsieur, je la vais ouvrir, car je sçais mieux où elle est que vous.» Il l'ouvrit et se remit au lit. La Rancune s'approcha de la fenêtre, par laquelle il pissa aussi copieusement que quand il arrosa un marchand du bas Maine avec lequel il etoit couché dans un cabaret de la ville du Mans, comme vous avez vu dans le sixième chapitre de la première partie de ce roman; après quoi il se retourna coucher sans fermer la fenêtre. Le marchand lui cria qu'il ne devoit pas l'avoir laissée ouverte, et l'autre lui cria encore plus haut qu'il la fermât s'il vouloit; que pour lui, il n'eût pas pu retrouver son lit dans l'obscurité, ce qui n'etoit pas quand elle etoit ouverte, parce que la lune luisoit bien fort dans la chambre. Le marchand, apprehendant qu'il ne lui voulût faire une querelle d'Allemand [355], se leva sans lui repartir, ferma la fenêtre et se remit au lit, où il ne dormoit pas, dont bien lui prit, car sa balle n'eût pas eu meilleur marché que les deux autres.

[Note 353: ][ (retour) ] A une demi-lieue N. E. de Beaumont-le-Vicomte.

[Note 354: ][ (retour) ] «Epices aujourd'hui se dit au Palais des salaires que les juges se taxent en argent, au bas des jugements, pour leur peine d'avoir travaillé au rapport et à la visitation des procès par écrit.» (Dict. de Fur.) L'abus des épices en étoit venu au point que Saint-Amant, à propos de l'incendie du Palais en 1618, put dire, dans une épigramme bien connue et souvent citée:

... Dame Justice,

Pour avoir mangé trop d'épice

Se mit tout le palais en feu.

[Note 355: ][ (retour) ] La réputation des Allemands avoit été fort compromise chez nous par celle des reîtres et des lansquenets; et les guerres récemment soutenues contre eux, en donnant lieu à un grand débordement de chansons satiriques, avoient encore contribué à rendre leur nom synonyme de soudard, de grossier et brutal personnage. L'épithète d'Allemand renfermoit, en France, une injure analogue à celle de Génois chez les Espagnols. Théophile, dans son Fragm. d'une hist. com., parle de la stupidité et de l'ivrognerie des Allemands, qu'il traite de gros bouffetripes. «Voilà, dit Garasse dans sa Doctrine curieuse (VI, 10), le but auquel visent les axiomes des beaux esprits... faire le saut de l'Allemand, du lit à la table et de la table au lit.» Leur esprit n'étoit pas en plus haute estime que leur caractère: «Gretzer a bien de l'esprit pour un Allemand», disoit le cardinal Du Perron, et le P. Bouhours, qui rapporte cette parole, met en question, dans ses Entret. d'Ariste et d'Eugène (sur le bel esprit), si un Allemand peut être bel esprit. On lit dans le Chevræana, qui, du reste, entreprend la défense de cette nation: «Les François disent: C'est un Allemand, pour exprimer un homme pesant, brutal.» Plus tard, Grimm écrivoit encore: «Je crois avoir vu le temps où un Allemand donnant quelques symptômes d'esprit étoit regardé comme un prodige.» On comprend maintenant la portée de cette expression proverbiale: faire une querelle d'Allemand.

Cependant l'hôte et l'hôtesse crioient à la chambrière d'allumer vite de la chandelle. Elle s'en mettoit en devoir; mais comme il arrive ordinairement que plus l'on s'empresse moins l'on avance, aussi cette miserable servante souffla les charbons plus d'une heure sans la pouvoir allumer. L'hôte et l'hôtesse lui disoient mille maledictions, et les receveurs crioient toujours plus fort: «De la chandelle!» Enfin, quand elle fut allumée, l'hôte et l'hôtesse et la servante montèrent à leur chambre, où n'ayant trouvé personne, ils leur dirent qu'ils avoient grand tort de mettre ainsi tous ceux du logis en alarme. Eux soutenoient toujours d'avoir vu et ouï un homme et de lui avoir parlé. L'hôte passa de l'autre côté et demanda aux comediens et aux marchands si quelqu'un d'eux etoit sorti. Ils dirent tous que non, «à la reserve de monsieur, dit un des marchands, parlant de la Rancune, qui s'est levé pour pisser par la fenêtre, car l'on n'a point donné de pot de chambre.» L'hôte cria fort la servante de ce manquement, et alla retrouver les receveurs, auxquels il dit qu'il falloit qu'ils eussent fait quelque mauvais songe, car personne n'avoit bougé; et après leur avoir dit qu'ils dormissent bien, et qu'il n'etoit pas encore jour, ils se retirèrent. Sitôt qu'il fut venu, je veux dire le jour, la Rancune se leva et demanda la clef de la remise, où il entra pour cacher les quatre pièces de toile qu'il avoit derobées, et qu'il mit dans une des balles de la charrette.


CHAPITRE V.

Ce qui arriva aux comediens entre Vivain et Alençon.
Autre disgrace de Ragotin.

ous les heros et heroïnes de la troupe comique partirent de bon matin et prirent le grand chemin d'Alençon et arrivèrent heureusement au Bourg-le-Roi [356], que le vulgaire appelle le Boulerey, où ils dînèrent et se reposèrent quelque temps, pendant lequel on mit en avant si l'on passeroit par Arsonnay, qui est un village à une lieue d'Alençon, ou si l'on prendroit de l'autre côté pour éviter Barrée, qui est un chemin où pendant les plus grandes chaleurs de l'été il y a de la boue où les chevaux enfoncent jusqu'aux sangles. L'on consulta là-dessus le charretier, lequel assura qu'il passeroit partout, ses quatre chevaux etant les meilleurs de tous les attelages du Mans; d'ailleurs, qu'il n'y avoit qu'environ cinq cents pas de mauvais chemin, et que celui des communes de Saint-Pater, où il faudroit passer, n'étoit guère plus beau et beaucoup plus long; qu'il n'y auroit que les chevaux et la charrette qui entreroient dans la boue, parce que les gens de pied passeroient dans les champs, quittes pour ajamber certaines fascines qui ferment les terres afin que les chevaux n'y puissent pas entrer: on les appelle en ce pays-là des éthaliers. Ils enfilèrent donc ce chemin-là. Mademoiselle de l'Etoile dit qu'on l'avertît quand l'on en seroit près, parce qu'elle aimoit mieux aller à pied en beau chemin, qu'à cheval dans la boue. Angelique en dit autant, et semblablement la Caverne, qui apprehenda que la charrette ne versât. Quand ils furent sur le point d'entrer dans ce mauvais chemin, Angelique descendit de la croupe du cheval de Ragotin. Le Destin fit mettre pied à terre à l'Etoile, et l'on aida à la Caverne à descendre de la charrette. Roquebrune monta sur le cheval de l'Etoile et suivit Ragotin, qui alloit après la charrette. Quand ils furent au plus boueux du chemin et à un lieu où il n'y avoit d'espace que pour la charrette, quoique le chemin fût fort large, ils firent rencontre d'une vingtaine de chevaux de voiture, que cinq ou six paysans conduisoient, qui se mirent à crier au charretier de reculer. Le charretier leur crioit encore plus fort: «Reculez vous-mêmes, vous le ferez plus aisement que moi.» De detourner ni à droit ni à gauche, cela ne se pouvoit nullement, car de chaque côté il n'y avoit que des fondrières insondables. Les voituriers, voulant faire les mauvais, s'avancèrent si brusquement contre la charrette, en criant si fort, que les chevaux en prirent tant de peur qu'ils en rompirent leurs traits et se jetèrent dans les fondrières; le timonier se detourna tant soit peu sur la gauche, ce qui fit avancer la roue du même côté, qui, pour ne trouver point de ferme, fit verser la charrette. Ragotin, tout bouffi d'orgueil et de colère, crioit comme un demoniaque contre les voituriers, croyant pouvoir passer au côté droit, où il sembloit y avoir du vide: car il vouloit joindre les voituriers, qu'il menaçoit de sa carabine pour les faire reculer. Il s'avança donc; mais son cheval s'embourba si fort, que tout ce qu'il put faire, ce fut de desetriver promptement et desarçonner à même temps et de mettre pied à terre; mais il enfonça jusqu'aux aisselles, et s'il n'eût pas étendu les bras il fût enfoncé jusqu'au menton. Cet accident si imprevu fit arrêter tous ceux qui passoient dans les champs, pour penser à y remedier. Le poète, qui avoit toujours bravé la fortune, s'arrêta doucement et fit reculer son cheval jusqu'à ce qu'il eût trouvé le sec. Les voituriers, voyant tant d'hommes qui avoient tous chacun un fusil sur l'épaule et une epée au côté, reculèrent sans bruit, de peur d'être battus, et prirent un autre chemin.

[Note 356: ][ (retour) ] A huit lieues N.-E. du Mans; ainsi nommé d'un château qu'y fit bâtir, vers 1099, Guillaume Le Roux, pour tenir les Manceaux en respect et se ménager une entrée facile dans la province.

Cependant il fallut songer à remedier à tout ce desordre, et l'on dit qu'il falloit commencer par M. Ragotin et par son cheval, car ils etoient tous deux en grand peril. L'Olive et la Rancune furent les premiers qui s'en mirent en devoir; mais, quand ils s'en voulurent approcher, ils enfoncèrent jusqu'aux cuisses, et ils auroient encore enfoncé s'ils eussent avancé davantage, tellement qu'après avoir sondé en plusieurs endroits sans y trouver du ferme, la Rancune, qui avoit toujours des expediens d'un homme de son naturel, dit sans rire qu'il n'y avoit point d'autre remède pour sortir M. Ragotin du danger où il etoit, que de prendre la corde de la charrette (qu'aussi bien il la falloit decharger) et la lui attacher au cou et le faire tirer par les chevaux, qui s'etoient remis dans le grand chemin. Cette proposition fit rire tous ceux de la compagnie, mais non pas Ragotin, qui en eut autant de peur comme quand la Rancune lui vouloit couper son chapeau sur le visage, quand il l'avoit enfoncé dedans. Mais le charretier, qui s'etoit hasardé pour relever les chevaux, le fit encore pour Ragotin: il s'approcha de lui, et à diverses reprises le sortit et le conduisit dans le champ où etoient les comediennes, qui ne purent s'empêcher de rire, le voyant en si bel equipage; elles s'en contraignirent pourtant tant qu'elles purent. Cependant le charretier retourna à son cheval, qui, etant assez vigoureux, sortit avec un peu d'aide et alla trouver les autres; en suite de quoi l'Olive et la Rancune, et le même charretier, qui etoient déjà tous gâtés de la boue, dechargèrent la charrette, la remuèrent et la rechargèrent. Elle fut aussitôt reattelée, et les chevaux la sortirent de ce mauvais pas. Ragotin remonta sur son cheval avec peine, car le harnois etoit tout rompu; mais Angelique ne voulut pas se remettre derrière lui, pour ne gâter ses habits. La Caverne dit qu'elle iroit bien à pied, ce que fit aussi l'Etoile, que le Destin continua de conduire jusqu'aux Chênes-Verts, qui est le premier logis que l'on trouve en venant du Mans au faubourg de Mont-Fort, où ils s'arrêtèrent, n'osant pas entrer dans la ville dans un si étrange désordre.

Après que ceux qui avoient travaillé eurent bu, ils employèrent le reste du jour à faire secher leurs habits, après en avoir pris d'autres dans les coffres que l'on avoit dechargés: car ils en avoient eu chacun en present de la noblesse mancelle [357]. Les comediennes soupèrent legèrement, à cause de la lassitude du chemin qu'elles avoient été contraintes de faire à pied, ce qui les obligea aussi à se coucher de bonne heure.

[Note 357: ][ (retour) ] Ces sortes de présents étoient admis chez les acteurs, et s'acceptoient sans honte. Molière fit, à ce que raconter Grimarest, cadeau à l'un de ses anciens camarades, le comédien Mondorge, de 24 pistoles et d'un habit magnifique, et il avoit auparavant agi de la même manière envers Baron, encore enfant, mais déjà acteur dans la troupe de la Raisin. On lit dans le Ragotin de La Fontaine:

La Baguenaudière. ...Que dites-vous de mon habit de chasse?

La Rancune. Qu'il est beau pour jouer un baron de la Crasse.

La Baguenaudière. Je vous en fais présent, etc.

Cet habit est pour toi; fais m'en venir à bout.

(II,4.)

Et dans les Visionnaires de Desmarets:

Ces vers valent cent francs, à vingt francs le couplet:

Allez, je vous promets un habit tout complet.

dit-on au poète. Chappuzeau (l. III, ch. 18, du Théâtre franç.) donne de curieux détails sur les dépenses extraordinaires que les comédiens devoient faire pour leurs habits, tant à la ville qu'au théâtre, «étant obligés de paroître souvent à la cour, et de voir à toute heure des personnes de qualité.» Il nous apprend aussi, au même endroit, qu'en certaines circonstances les gentilshommes de la chambre avoient ordre de contribuer aux frais de ces habits.

Les comediens ne se couchèrent qu'après avoir bien soupé. Les uns et les autres etoient à leur premier sommeil, environ les onze heures, quand une troupe de cavaliers frappèrent à la porte de l'hôtellerie. L'hôte repondit que son logis etoit plein, et d'ailleurs qu'il etoit heure indue. Ils recommencèrent à frapper plus fort, en menaçant d'enfoncer la porte. Le Destin, qui avoit toujours Saldagne en tête, crut que c'etoit lui qui venoit à force ouverte pour enlever l'Etoile; mais, ayant regardé par la fenêtre, il aperçut, à la faveur de la clarté de la lune, un homme qui avoit les mains liées par derrière; ce qu'ayant dit fort bas à ses compagnons, qui etoient tous aussi bien que lui en etat de le bien recevoir, Ragotin dit assez haut que c'etoit M. de la Rappinière qui avoit pris quelque voleur, car il en etoit à la quête. Ils furent confirmés en cette opinion quand ils ouïrent faire commandement à l'hôte d'ouvrir de par le Roi. «Mais pourquoi diable (dit la Rancune) ne l'a-t-il mené au Mans, ou à Beaumont-le-Vicomte, ou, au pis aller, à Fresnay [358]? car, encore que ce faubourg soit du Maine, il n'y a point de prisons; il faut qu'il y ait là du mystère!» L'hôte fut contraint d'ouvrir à la Rappinière, qui entra avec dix archers, lesquels menoient un homme attaché, comme je vous viens de dire, et qui ne faisoit que rire, surtout quand il regardoit la Rappinière, ce qu'il faisoit fixement, contre l'ordinaire des criminels; et c'est la première raison pourquoi il ne le mena pas au Mans.

[Note 358: ][ (retour) ] Petite ville du Maine, sur la Sarthe, à six lieues S.-O. de Mamers.

Or vous sçaurez que, la Rappinière ayant appris que l'on avoit fait plusieurs voleries et pillé quelques maisons champêtres, il se mit en devoir de chercher les malfaiteurs. Comme lui et ses archers approchoient de la forêt de Persaine, ils virent un homme qui en sortoit; mais quand il aperçut cette troupe d'hommes à cheval, il reprit le chemin du bois, ce qui fit juger à la Rappinière que ce pouvoit en être un. Il piqua si fort et ses gens aussi, qu'ils attrapèrent cet homme, qui ne repondit qu'en termes confus aux interrogats que la Rappinière lui fit, mais qui ne parut point de l'être; au contraire, il se mit à rire et à regarder fixement la Rappinière, lequel tant plus il le consideroit, tant plus il s'imaginoit de l'avoir vu autrefois, et il ne se trompoit pas; mais du temps qu'ils s'etoient vus, l'on portoit les cheveux courts et de grandes barbes [359], et cet homme-là avoit la chevelure fort longue et point de barbe, et d'ailleurs les habits differents; tout cela lui en ôtoit la connoissance. Il le fit neanmoins attacher à un banc de la table de la cuisine qui etoit à dossier à l'antique, et le laissa en la garde de deux archers, et s'en alla coucher après avoir fait un peu de collation.

[Note 359: ][ (retour) ] Tallemant dit de même en parlant du grand-père du marquis de Rambouillet: «On portoit la barbe longuette en ce temps-là et les cheveux courts.» (Hist. du marq. de Ramb.) C'étoit la mode encore sous le règne de Henri IV, comme on peut le voir par les gravures et les portraits du temps. François 1er avoit commencé à mettre en faveur les cheveux courts et la barbe longue, pour cacher, dit-on, une blessure qu'il avoit reçue au bas de la joue. Cette mode se transforma peu à peu sous les règnes suivants, les cheveux s'allongeant et la barbe se rétrécissant par degrés. Sous Henri IV on portoit les cheveux plus longs que sous François 1er, mais courts encore, surtout relativement à l'immense chevelure et à la non moins immense perruque qui alloient les remplacer sous Louis XIII et Louis XIV. Quant à la barbe, qui alloit bientôt devenir la maigre royale que chacun sait, elle gardoit encore quelque chose de son ancienne prestance; elle prenoit dessus et dessous le menton, pour descendre en s'effilant en pointe. Aussi Bassompierre, en sortant de la Bastille, s'étonnoit-il de ne plus retrouver les barbes de son temps. «Louis XIII, dit Dulaure, monta imberbe sur le trône de son glorieux père. Les courtisans, voyant leur jeune roi sans barbe, trouvèrent la leur trop longue: ils la réduisirent bientôt, etc.» (Pogonologie, p. 37.) V., dans Tallemant, Historiette de Louis XIII, la chanson:

Hélas! ma pauvre barbe.

Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?

C'est le grand roi Louis

Treizième de ce nom,

Qui toute a ébarbé sa maison, etc.

Le même Louis XIII portoit d'abord les cheveux courts dans sa première jeunesse, comme le prouve une médaille frappée à cette époque, mais bientôt il laissa croître sa chevelure, qu'il ne tarda pas à porter dans toute sa longueur.

Le lendemain, le Destin se leva le premier, et, en passant par la cuisine, il vit les archers endormis sur une mechante paillasse, et un homme attaché à un des bancs de la table, lequel lui fit signe de s'approcher, ce qu'il fit; mais il fut fort etonné quand le prisonnier lui dit: «Vous souvient-il quand vous fûtes attaqué à Paris sur le Pont-Neuf, où vous fûtes volé, et principalement d'une boîte de portrait? J'etois alors avec le sieur de la Rappinière, qui etoit notre capitaine. Ce fut lui qui me fit avancer pour vous attaquer; vous sçavez tout ce qui se passa. J'ai appris que vous avez tout sçu de Doguin à l'heure de sa mort, et que la Rappinière vous a rendu votre boîte. Vous avez une belle occasion de vous venger de lui, car, s'il me mène au Mans, comme il fera peut-être, j'y serai pendu sans doute; mais il ne tiendra qu'à vous qu'il ne soit de la danse: il ne faudra que joindre votre deposition à la mienne, et puis vous sçavez comme va la justice du Mans [360].» Le Destin le quitta, et attendit que la Rappinière fût levé. Ce fut pour lors qu'il temoigna bien qu'il n'etoit pas vindicatif, car il l'avertit du dessein du criminel, en lui disant tout ce qu'il avoit dit de lui, et ensuite lui conseilla de s'en retourner et de laisser ce miserable. Il vouloit attendre que les comediennes fussent levées pour leur donner le bon jour; mais le Destin lui dit franchement que l'Etoile ne le pourroit pas voir sans s'emporter furieusement contre lui avec justice; il lui dit de plus que, si le vice-bailli d'Alençon (qui est le prevôt de ce bailliage-là) sçavoit tout ce manége, il le viendroit prendre. Il le crut, fit detacher le prisonnier, qu'il laissa en liberté, monta à cheval avec ses archers, et s'en alla sans payer l'hôtesse (ce qui lui etoit assez ordinaire) et sans remercier le Destin, tant il etoit troublé.

[Note 360: ][ (retour) ] La justice du Mans devoit sans doute avoir acquis une grande habileté et une promptitude remarquable, grâce à l'exercice que lui donnoit l'esprit processif et litigieux des Manceaux. On sait, en effet, qu'ils ont été renommés de tout temps, non moins que les Normands, pour leurs habitudes chicanières. Boileau les associe à ceux-ci dans ses Satires (XII, 341) et ses Epîtres (II, 31); il y revient encore dans le Lutrin (I, 31). De même Racine dans les Plaideurs (III, 3), Dufresnoy dans la Réconciliation normande (IV, 3), etc., ont fait allusion à leur goût bien connu pour les procès. «Un Manceau vaut un Normand et demi», dit le proverbe.

Après son depart, le Destin appela Roquebrune, l'Olive et le Décorateur, qu'il mena dans la ville, et allèrent directement au grand jeu de paume, où ils trouvèrent six gentilshommes qui jouoient partie. Il demanda le maître du tripot, et ceux qui etoient dans la galerie, ayant connu que c'étoient des comediens, dirent aux joueurs que c'etoient des comediens, et qu'il y en avoit un qui avoit fort bonne mine. Les joueurs achevèrent leur partie et montèrent dans une chambre pour se faire frotter, tandis que le Destin traitoit avec le maître du jeu de paume. Ces gentilhommes, etant descendus à demi vêtus, saluèrent le Destin et lui demandèrent toutes les particularités de la troupe, de quel nombre de personnes elle etoit composée, s'il y avoit de bons acteurs, s'ils avoient de beaux habits, et si les femmes etoient belles. Le Destin repondit sur tous ces chefs; en suite de quoi ces gentilshommes lui offrirent service, et prièrent le maître de les accommoder, ajoutant que, s'ils avoient patience qu'ils fussent tout à fait habillés, qu'ils boiroient ensemble; ce que le Destin accepta pour faire des amis en cas que Saldagne le cherchât encore, car il en avoit toujours de l'apprehension.

Cependant il convint du prix pour le louage dû tripot, et ensuite le Decorateur alla chercher un menuisier pour bâtir le theâtre suivant le modèle qu'il lui bailla; et les joueurs etant habillés, le Destin s'approcha d'eux de si bonne grâce, et avec sa grande mine leur fit paroître tant d'esprit, qu'ils conçurent de l'amitié pour lui. Ils lui demandèrent où la troupe etoit logée, et lui leur ayant repondu qu'elle etoit aux Chênes-Verts en Mont-Fort, ils lui dirent: «Allons boire dans un logis qui sera votre fait; nous voulons vous aider à faire le marché.» Ils y allèrent, furent d'accord du prix pour trois chambres, et y dejeunèrent très bien. Vous pouvez bien croire que leur entretien ne fut que de vers et de pièces de theâtre, en suite de quoi ils firent grande amitié, et allèrent avec lui voir les comediennes, qui etoient sur le point de dîner, ce qui fut cause que ces gentilshommes ne demeurèrent pas longtemps avec elles. Ils les entretinrent pourtant agreablement pendant le peu de temps qu'ils y furent; ils leur offrirent service et protection, car c'etoient des principaux de la ville. Après le dîner l'on fit porter le bagage comique à la Coupe-d'Or, qui etoit le logis que le Destin avoit retenu, et quand le theâtre fut en etat, ils commencèrent à representer.

Nous les laisserons dans cet exercice, dans lequel ils firent tous voir qu'ils n'etoient pas apprentis, et retournerons voir ce que fait Saldagne depuis sa chute.


CHAPITRE VI.

Mort de Saldagne.

ous avez vu dans le douzième chapitre de la seconde partie de ce Roman comme Saldagne etoit demeuré dans un lit, malade de sa chute, dans la maison du baron d'Arques, à l'appartement de Verville, et ses valets si ivres dans une hôtellerie d'un bourg distant de deux lieues de la dite maison, que celui de Verville eut bien de la peine à leur faire comprendre que la demoiselle s'etoit sauvée, et que l'autre homme que son maître leur avoit donné la suivoit avec l'autre cheval. Après qu'ils se furent bien frotté les yeux, et bâillé chacun trois ou quatre fois, et allongé les bras en s'etirant, ils se mirent en devoir de la chercher. Ce valet leur fit prendre un chemin par lequel il sçavoit bien qu'ils ne la trouveroient pas, suivant l'ordre que son maître lui en avoit donné; aussi ils roulèrent trois jours, au bout desquels ils s'en retournèrent trouver Saldagne, qui n'etoit pas encore gueri de sa chute, ni même en etat de quitter le lit, auquel ils dirent que la fille s'etoit sauvée, mais que l'homme que M. de Verville leur avoit baillé la suivoit à cheval. Saldagne pensa enrager à la reception de cette nouvelle, et bien prit à ses valets qu'il etoit au lit et attaché par une jambe, car s'il eût eté debout, ou s'il eût pu se lever, ils n'eussent pas seulement essuyé des paroles, comme ils firent, mais il les auroit roués de coups de bâton, car il pesta si furieusement contre eux, leur disant toutes les injures imaginables, et se mit si fort en colère, que son mal augmenta et la fièvre le reprit, en sorte que, quand le chirurgien vint pour le panser, il apprehenda que la gangrène ne se mît à sa jambe, tant elle etoit enflammée, et même il y avoit quelque lividité, ce qui l'obligea d'aller trouver Verville, auquel il conta cet accident, lequel se douta bien de ce qui l'avoit causé, et qui alla aussitôt voir Saldagne, pour lui demander la cause de son alteration, ce qu'il savoit assez, car il avoit eté averti par son valet de tout le succès de l'affaire; et, l'ayant appris de lui-même, il lui redoubla sa douleur en lui disant que c'etoit lui qui avoit tramé cette pièce pour lui eviter la plus mauvaise affaire qui lui pût jamais arriver: «Car, lui dit-il, vous voyez bien que personne n'a voulu retirer cette fille, et je vous declare que, si j'ai souffert que ma femme, votre soeur, l'ait logée ceans, ce n'a eté qu'à dessein de la remettre entre les mains de son frère et de ses amis. Dites-moi un peu, que seriez-vous devenu si l'on avoit fait des informations contre vous pour un rapt, qui est un crime capital et que l'on ne pardonne point [361]? Vous croyez peut-être que la bassesse de sa naissance et la profession qu'elle fait vous auroient excusé de cette licence, et en cela vous vous flattez, car apprenez qu'elle est fille de gentilhomme et de demoiselle, et qu'au bout vous n'y auriez pas trouvé votre compte. Et après tout, quand les moyens de la justice auroient manqué, sçachez qu'elle a un frère qui s'en seroit vengé; car c'est un homme qui a du coeur, et vous l'avez eprouvé en plusieurs rencontres, ce qui vous devroit obliger à avoir de l'estime pour lui, plutôt que de le persecuter comme vous faites.

[Note 361: ][ (retour) ] Quelquefois pourtant, surtout quand ces violences étoient exercées par des personnages puissants contre des femmes de classe inférieure. (Mém. de Chavagnac, 1699, in-12, p. 100.) Il y a, à cette époque, bien des faits historiques qui peuvent servir d'excuse et de justification au grand nombre de rapts, de violences, de meurtres, qu'on trouve dans le Roman comique, et à la facilité avec laquelle la justice passe par-dessus. Qu'il me suffise de citer, outre l'enlèvement, par le père du comte de Chavagnac, de la veuve d'un sieur de Montbrun, celui de madame de Miramion, dans le bois de Boulogne, aux portes mêmes de Paris, et son audacieuse séquestration par Bussy au château de Launay, près de Sens, crime qui, malgré un commencement de poursuites, finit par rester impuni. (V. Mém. de Bussy, éd. Amst,, 1731, p. 160 et suiv.) Il y avoit là un reste des habitudes féodales et une dernière trace de l'ancien respect pour le droit du plus fort et la légitimité de l'épée. C'est surtout dans Brantôme qu'on peut lire le récit des attentats les plus fréquents et les plus audacieux commis sur les personnes les plus illustres, sans que la justice intervînt pour les punir. Ces violences sembloient admises par les moeurs. Les Mémoires contemporains et les Historiettes de Tallemant des Réaux pourroient nous fournir à l'appui plus d'un trait, que leurs narrateurs racontent comme une chose toute simple, et que nous serions loin de trouver tels aujourd'hui. Vouloit-on se défaire de Jacques de Lafin, qui avoit révélé au roi le complot du maréchal de Biron, et de Concini, on les assassinoit en plein jour, sur un pont, sans qu'on songeât à poursuivre les meurtriers. Saint-Germain Beaupré faisoit assassiner par son laquais, dans la rue Saint-Antoine, un gentilhomme nommé Villepréau. D'Harcourt et d'Hocquincourt proposoient à Anne d'Autriche de la défaire ainsi de Condé. Le chevalier de Guise ne faisoit pas plus de cérémonies pour passer son épée au travers du corps, en pleine rue Saint-Honoré, au vieux baron de Luz, à peu près comme son frère aîné avoit fait pour Saint-Paul; et ce crime non seulement demeuroit impuni, mais valoit au meurtrier les plus chaleureuses félicitations des plus grands personnages. (Lett. de Malh., 1er févr. 1613.) On peut lire les Grands jours d'Auvergne pour avoir une idée des actes incroyables que se permettoient les gentilshommes d'alors. La justice, dans ces cas-là, ne demandoit pas mieux que de faire comme nous le dit l'auteur (ch. 6) à propos de la mort de Saldagne: «Personne ne se plaignant, d'ailleurs que ceux qui pouvoient être soupçonnés étoient des principaux gentilshommes de la ville, cela demeura dans le silence.» Bossuet lui-même, parlant de ceux qui offroient à Charles II d'assassiner Cromwell, se borne à dire: «Sa grande âme a dédaigné ces moyens trop bas; il a cru qu'en quelque état que fussent les rois, il étoit de leur majesté de n'agir que par les lois ou par les armes.» V. Orais. fun. de la reine d'Anglet., vers la fin.

Il est temps de cesser ces vaines poursuites, où vous pourriez à la fin succomber, car vous sçavez bien que le desespoir fait tout hasarder; il vaut donc mieux pour vous le laisser en paix.»

Ce discours, qui devoit obliger Saldagne à rentrer en lui-même, ne servit qu'à lui redoubler sa rage et à lui faire prendre d'etranges resolutions, qu'il dissimula en presence de Verville, et qu'il tâcha depuis à executer. Il se depêcha de guerir, et sitôt qu'il fut en etat de pouvoir monter à cheval il prit congé de Verville, et à même temps il prit le chemin du Mans, où il croyoit trouver la troupe; mais ayant appris qu'elle en etoit partie pour aller à Alençon, il se resolut d'y aller. Il passa par Vivain, où il fit repaître ses gens et trois coupe-jarrets qu'il avoit pris avec lui [362]. Quand il entra au logis du Coq-Hardi, où il mit pied à terre, il entendit une grande rumeur: c'etoient les marchands de toile, qui, etant allés au marché à Beaumont, s'etoient aperçus du larcin que leur avoit fait la Rancune, et etoient revenus s'en plaindre à l'hôtesse, qui, en criant bien fort, leur soutenoit qu'elle n'en etoit pas responsable, puisqu'ils ne lui avoient pas baillé leurs balles à garder, mais les avoient fait porter dans leurs chambres; et les marchands repliquoient: «Cela est vrai; mais que diable aviez-vous affaire d'y mettre coucher ces bateleurs? car, sans doute, c'est eux qui nous ont volés.--Mais, repartit l'hôtesse, trouvâtes-vous vos balles crevées, ou les cordes defaites?--Non, disoient les marchands; et c'est ce qui nous etonne, car elles etoient nouées comme si nous-mêmes l'eussions fait!--Or, allez vous promener!» dit l'hôtesse. Les marchands vouloient repliquer, quand Saldagne jura qu'il les battroit s'ils menoient plus de bruit. Ces pauvres marchands, voyant tant de gens, et de si mauvaise mine, furent contraints de faire silence, et attendirent leur depart pour recommencer leur dispute avec l'hôtesse.

[Note 362: ][ (retour) ] On voit dans la Relation des grands jours d'Auvergne et dans beaucoup de tragi-comédies du temps que c'étoit l'usage des gentilshommes de recourir à des spadassins qu'ils payoient pour leurs guet-apens. Ce n'étoit pas seulement pour les assassinats qu'ils en agissoient ainsi, mais pour leurs distributions de coups de bâton et leurs menues vengeances. Le duc d'Epernon, non content de ses laquais, avoit ses donneurs d'étrivières gagés.

Après que Saldagne et ses gens et ses chevaux eurent repu, il prit la route d'Alençon, où il arriva fort tard. Il ne dormit point de toute la nuit, qu'il employa à penser aux moyens de se venger sur le Destin de l'affront qu'il lui avoit fait de lui avoir ravi sa proie; et comme il etoit fort brutal, il ne prit que des resolutions brutales. Le lendemain il alla à la comedie avec ses compagnons, qu'il fit passer devant, et paya pour quatre. Ils n'etoient connus de personne: ainsi il leur fut facile de passer pour etrangers. Pour lui, il entra le visage couvert de son manteau et la tête enfoncée dans son chapeau, comme un homme qui ne veut pas être connu. Il s'assit et assista à la comedie, où il s'ennuya autant que les autres y eurent de satisfaction, car tous admirèrent l'Etoile, qui representa ce jour-là la Cleopâtre de la pompeuse tragedie du grand Pompée, de l'inimitable Corneille. Quand elle fut finie, Saldagne et ses gens demeurèrent dans le jeu de paume, resolus d'y attaquer le Destin. Mais cette troupe avoit si fort gagné les bonnes grâces de toute la noblesse et de tous les honnêtes bourgeois d'Alençon, que ceux et celles qui la composoient n'alloient point au theâtre ni ne s'en retournoient point à leur logis qu'avec grand cortège.

Ce jour-là une jeune dame veuve fort galante, qu'on appeloit madame de Villefleur, convia les comediennes à souper (ce que Saldagne put facilement entendre). Elles s'en excusèrent civilement, mais, voyant qu'elle persistoit de si bonne grâce à les en prier, elles lui promirent d'y aller. Ensuite elles se retirèrent, mais très bien accompagnées, et notamment de ces gentilshommes qui jouoient à la paume quand le Destin vint pour louer le tripot, et d'un grand nombre d'autres; ce qui rompit le mauvais dessein de Saldagne, qui n'osa éclater devant tant d'honnêtes gens, avec lesquels il n'eût pas trouvé son compte. Mais il s'avisa de la plus insigne méchanceté que l'on puisse imaginer, qui fut d'enlever l'Etoile quand elle sortiroit de chez madame de Villefleur, et de tuer tous ceux qui voudroient s'y opposer, à la faveur de la nuit. Les trois comediennes y allèrent souper et passer la veillée. Or, comme je vous ai dejà dit, cette dame étoit jeune et fort galante, ce qui attiroit à sa maison toute la belle compagnie, qui augmenta ce soir-là à cause des comediennes. Or Saldagne s'etoit imaginé d'enlever l'Etoile avec autant de facilité que quand il l'avoit ravie lorsque le valet du Destin la conduisoit, suivant la maudite invention de la Rappinière. Il prit donc un fort cheval, qu'il fit tenir par un de ses laquais, lequel il posta à la porte de la maison de ladite dame de Villefleur, qui etoit située dans une petite rue proche du Palais, croyant qu'il lui seroit facile de faire sortir l'Etoile sous quelque prétexte, et la monter promptement sur le cheval, avec l'aide de ses trois hommes, qui battoient l'estrade [363] dans la grande place, pour la mener après où il lui plairoit. Enfin il se repaissoit de ses vaines chimères et tenoit dejà la proie en imagination; mais il arriva qu'un homme d'eglise (qui n'etoit pas de ceux qui font scrupule de tout et bien souvent de rien, car il frequentoit les honorables compagnies et aimoit si fort la comedie qu'il faisoit connoissance avec tous les comediens qui venoient à Alençon [364], et l'avoit fait fort etroitement avec ceux de notre illustre troupe [365]) alloit veiller ce soir-là chez madame de Villefleur, et ayant aperçu un laquais (qu'il ne connoissoit point, non plus que la livrée qu'il portoit) tenant un cheval par la bride, et l'ayant enquis à qui il etoit et ce qu'il faisoit là, et si son maître etoit dans la maison, et ayant trouvé beaucoup d'obscurité en ses reponses, il monta à la salle où etoit la compagnie, à laquelle il raconta ce qu'il avoit vu, et qu'il avoit ouï marcher des personnes à l'entrée de la petite rue. Le Destin, qui avoit observé cet homme qui se cachoit le visage de son manteau, et qui avoit toujours l'imagination frappée de Saldagne, ne douta point que ce ne fût lui; pourtant il n'en avoit rien dit à personne, mais il avoit mené tous ses compagnons chez madame de Villefleur, pour faire escorte aux demoiselles qui y veilloient. Mais ayant appris de la bouche de l'ecclésiastique ce que vous venez d'ouïr, il fut confirmé dans la croyance que c'etoit Saldagne qui vouloit hasarder un second enlèvement de sa chère l'Etoile. L'on consulta ce que l'on devoit faire, et l'on conclut que l'on attendroit l'evenement, et que, si personne ne paroissoit devant l'heure de la retraite l'on sortiroit avec toute la précaution que l'on peut prendre en pareilles occasions. Mais l'on ne demeura pas longtemps qu'un homme inconnu entra et demanda mademoiselle de l'Etoile, à laquelle il dit qu'une demoiselle de ses amies lui vouloit dire un mot à la rue, et qu'elle la prioit de descendre pour un moment. L'on jugea alors que c'etoit par ce moyen que Saldagne vouloit reussir à son dessein, ce qui obligea tous ceux de la compagnie à se mettre en état de le bien recevoir. L'on ne trouva pas bon qu'aucune des comediennes descendît, mais l'on fit avancer une des femmes de chambre de madame de Villefleur, que Saldagne saisit aussitôt, croyant que ce fût l'Etoile [366]. Mais il fut bien etonné quand il se trouva investi d'un grand nombre d'hommes armés, car il en etoit passé une partie par une porte qui est sur la grande place, et les autres par la porte ordinaire. Mais comme il n'avoit du jugement qu'autant qu'un brutal en peut avoir, et sans considerer si ses gens etoient joints à lui, il tira un coup de pistolet dont un des comediens fut blessé legèrement, mais qui fut suivi d'une demi-douzaine qu'on dechargea sur lui. Ses gens, qui ouïrent le bruit, au lieu de s'approcher pour le secourir, firent comme font ordinairement ces canailles que l'on emploie pour assassiner quelqu'un, qui s'enfuient quand ils trouvent de la resistance; autant en firent les compagnons de Saldagne, qui etoit tombé, car il avoit un coup de pistolet à la tête et deux dans le corps. L'on apporta de la lumière pour le regarder, mais personne ne le connut que les comediens et comediennes, qui assurèrent que c'etoit Saldagne. On le crut mort, quoiqu'il ne le fût pas, ce qui fut cause que l'on aida à son laquais à le mettre de travers sur son cheval; il le mena à son logis, où on lui reconnut encore quelque signe de vie, ce qui obligea l'hôte à le faire panser; mais ce fut inutilement, car il mourut le lendemain.

[Note 363: ][ (retour) ] C'est-à-dire qui se tenoient aux aguets et alloient à la découverte.

[Note 364: ][ (retour) ] Cela n'étoit pas alors fort rare ni extraordinaire. Racine, dans l'Abrégé de l'histoire de Port-Royal (1re partie), rapporte un mot du fameux partisan Jean de Werth (prisonnier de 1638 à 1642), qui s'étonnoit de voir en France les saints en prison et les évêques à la comédie. Renaudot nous apprend de même que les ecclésiastiques, aussi bien que les hommes du monde, assistèrent en foule à l'Andromède de Corneille (Gaz. de France, 1650). L'abbé de Marolles raconte, dans ses Mémoires, que les cardinaux, le nonce apostolique et les prélats les plus pieux assistoient aux ballets de la cour (Neuvième discours sur les ballets); qu'on y préparoit des places pour les abbés, les confesseurs et les aumôniers de Richelieu, et qu'après la représentation de Mirame, on vit l'évêque de Chartres, Valançay, «le maréchal de camp comique», descendre de dessus le théâtre pour présenter la collation à la reine. Ce fut le même prélat qui fut l'ordonnateur du ballet de la Félicité, à l'hôtel de Richelieu. Cospéan lui-même, le saint évêque de Lisieux, ne reculoit pas devant ce divertissement profane, et le cardinal de Retz rapporte dans ses Mémoires qu'il accepta un jour, sans la moindre difficulté, la proposition que lui firent mesdames de Choisy et de Vendôme de lui donner la comédie dans la maison de l'archevêque de Paris, à Saint-Cloud. Fléchier raconte, dans la Relation des grands jours d'Auvergne, que, sous l'épiscopat de Joachim d'Estaing, à Clermont, on voyoit, après le sermon ou l'office, les chanoines «courir aux comédies avec des dames». Lui-même déclare qu'il n'est pas ennemi juré de ces divertissements. D'après Tallemant, la femme du lieutenant criminel Tardieu se fit un jour conduire par l'évêque de Rennes à l'hôtel de Bourgogne, pour y voir l'Oedipe de Corneille. Quand deux cardinaux, Richelieu et Mazarin, favorisoient particulièrement ce genre de spectacle, les évêques mondains et les abbés beaux esprits, comme il n'en manquoit pas, devoient se croire suffisamment autorisés à les fréquenter.

[Note 365: ][ (retour) ] Plusieurs troupes comiques se donnoient ainsi le nom d'illustres. Le théâtre sur lequel Molière commença à jouer, sous la direction des Béjart (1645), s'intituloit l'illustre théâtre.

[Note 366: ][ (retour) ] On lit une anecdote historique tout à fait analogue dans les Lettres de Malherbe à Peiresc (4 juillet 1614).

Son corps fut porté en son pays, où il fut reçu par ses soeurs et leurs maris. Elles le pleurèrent par contenance, mais dans leur coeur elles furent très aises de sa mort; et j'oserois croire que madame de Saint-Far eût bien voulu que son brutal de mari eût eu un pareil sort, et il le devoit avoir à cause de la sympathie; pourtant je ne voudrois pas faire de jugement temeraire. La justice se mit en devoir de faire quelques formalités; mais n'ayant trouvé personne et personne ne se plaignant, d'ailleurs que ceux qui pouvoient être soupçonnés etoient des principaux gentilshommes de la ville, cela demeura dans le silence. Les comediennes furent conduites à leur logis, où elles apprirent le lendemain la mort de Saldagne, dont elles se rejouirent fort, etant alors en assurance; car partout elles n'avoient que des amis, et partout ce seul ennemi, car il les suivoit partout.


CHAPITRE VII.

Suite de l'histoire de la Caverne.

e Destin avec l'Olive allèrent le lendemain chez le prêtre, que l'on appeloit M. le prieur [367] de Saint-Louis (qui est un titre, plutôt honorable que lucratif, d'une petite eglise qui est située dans une île que fait la rivière de Sarthe entre les ponts d'Alençon), pour le remercier de ce que par son moyen ils avoient évité le plus grand malheur qui leur pût jamais arriver, et qui ensuite les avoit mis dans un parfait repos, puisqu'ils n'avoient plus rien à craindre après la mort funeste du miserable Saldagne, qui continuoit toujours à les troubler. Vous ne devez pas vous etonner si les comediens et comediennes de cette troupe avoient reçu le bienfait d'un prêtre, puisque vous avez pu voir dans les aventures comiques de cette illustre histoire les bons offices que trois ou quatre curés leur avoient rendus dans le logis où l'on se battoit la nuit, et le soin qu'ils avoient eu de loger et garder Angelique après qu'elle fut retrouvée, et autres que vous avez pu remarquer et que vous verrez encore à la suite. Ce prieur, qui n'avoit fait que simplement connoissance avec eux, fit alors une fort etroite amitié, en sorte qu'ils se visitèrent depuis et mangèrent souvent ensemble. Or, un jour que M. de Saint-Louis etoit dans la chambre des comediennes (c'étoit un vendredi, que l'on ne representoit pas [368]) le Destin et l'Etoile prièrent la Caverne d'achever son histoire. Elle eut un peu de peine à s'y resoudre, mais enfin elle toussa trois ou quatre fois et cracha bien autant; l'on dit qu'elle se moucha aussi et se mit en etat de parler, quand M. de Saint-Louis voulut sortir, croyant qu'il y eût quelque secret mystère qu'elle n'eût pas voulu que tout le monde eût entendu; mais il fut arrêté par tous ceux de la troupe, qui l'assurèrent qu'ils seroient très aises qu'il apprît leurs aventures. «Et j'ose croire, dit l'Etoile (qui avoit l'esprit fort eclairé), que vous n'êtes pas venu jusqu'à l'âge où vous êtes sans en avoir eprouvé quelques-unes; car vous n'avez pas la mine d'avoir toujours porté la soutane.» Ces paroles demontèrent un peu le prieur, qui leur avoua franchement que ses aventures ne rempliroient pas mal une partie de roman, au lieu des histoires fabuleuses que l'on y met le plus souvent. L'Etoile lui repartit qu'elle jugeoit bien qu'elles etoient dignes d'être ouïes, et l'engageaà les raconter à la première requisition qui lui en seroit faite; ce qu'il promit fort agreablement. Alors la Caverne reprit son histoire en cette sorte:

[Note 367: ][ (retour) ] Il y avoit des prieurés de diverses sortes: par exemple les prieurés simples, qui n'obligeoient qu'à la récitation du bréviaire, et les prieurés conventuels, qu'on ne pouvoit posséder sans être prêtre.

[Note 368: ][ (retour) ] Les troupes de Paris, au contraire, représentoient toujours le vendredi, sauf dans les temps de relâche nécessaire. Du reste, aucune troupe ne jouoit tous les jours; on ne représentoit, à Paris, que trois fois la semaine: les vendredi, dimanche et mardi, sans parler des jours de fêtes non solennelles qui se rencontroient en dehors. (Chappuz., 2e, l., 15.)

«Le levrier qui nous fit peur interrompit ce que vous allez apprendre. La proposition que le baron de Sigognac fit faire à ma mère (par le bon curé) de l'épouser la rendit aussi affligée que j'en etois joyeuse, comme je vous ai dejà dit; et ce qui augmentoit son affliction, c'etoit de ne savoir par quel moyen sortir de son château: de le faire seules, nous n'eussions pu aller guère loin qu'il ne nous eût fait suivre et reprendre, et ensuite peut-être maltraiter. D'ailleurs c'etoit hasarder à perdre nos nippes, qui etoient le seul moyen qui nous restoit pour subsister; mais le bonheur nous en fournit un tout à fait plausible. Ce baron, qui avoit toujours eté un homme farouche et sans humanité, ayant passé de l'excès de l'insensibilité brutale à la plus belle de toutes les passions, qui est l'amour, qu'il n'avoit jamais ressentie, ce fut avec tant de violence, qu'il en fut malade, et malade à la mort. Au commencement de sa maladie, ma mère s'entremit de le servir; mais son mal augmentoit toutes les fois qu'elle approchoit de son lit, ce qu'elle ayant aperçu, comme elle etoit femme d'esprit, elle dit à ses domestiques qu'elle et sa fille leur etoient plutôt des sujets d'empêchemens que necessaires, et partant qu'elle les prioit de leur procurer des montures pour nous porter et une charrette pour le bagage. Ils eurent un peu de peine à s'y resoudre; mais le curé survenant et ayant reconnu que monsieur le baron etoit en rêverie [369], se mit en devoir d'en chercher. Enfin il trouva ce qui nous etoit necessaire.

[Note 369: ][ (retour) ] Dans le délire.

«Le lendemain nous fîmes charger notre equipage, et après avoir pris congé des domestiques, et principalement de cet obligeant curé, nous allâmes coucher à une petite ville de Perigord dont je n'ai pas retenu le nom; mais je sçais bien que c'etoit celle où l'on alla querir un chirurgien pour panser ma mère, qui avoit eté blessée quand les gens du baron de Sigognac nous prirent pour les bohemiens. Nous descendîmes dans un logis où l'on nous prit aussitôt pour ce que nous etions, car une chambrière dit assez haut: «Courage! l'on fera la comedie, puisque voici l'autre partie de la troupe arrivée.» Ce qui nous fit connoître qu'il y avoit là déjà quelque débris de caravane comique, dont nous fûmes très aises, parce que nous pourrions faire troupe et ainsi gagner notre vie. Nous ne nous trompâmes point, car le lendemain (après que nous eûmes congédié la charrette et les chevaux) deux comediens, qui avoient appris notre arrivée, nous vinrent voir, et nous apprirent qu'un de leurs compagnons avec sa femme les avoit quittés, et que, si nous voulions nous joindre à eux, nous pourrions faire affaires. Ma mère, qui etoit encore fort belle, accepta l'offre qu'ils nous firent, et l'on fut d'accord qu'elle auroit les premiers rôles, et l'autre femme qui etoit restée les seconds, et moi je ferois ce que l'on voudroit, car je n'avois pas plus de treize ou quatorze ans.

Nous representâmes environ quinze jours, cette ville-là n'etant pas capable de nous entretenir davantage de temps. D'ailleurs, ma mère pressa d'en sortir et de nous eloigner de ce pays-là, de crainte que ce baron, etant gueri, ne nous cherchât et ne nous fît quelque insulte. Nous fîmes environ quarante lieues sans nous arrêter, et, à la première ville où nous representâmes, le maître de la troupe, que l'on appeloit Bellefleur [370], parla de mariage à ma mère; mais elle le remercia et le conjura à même temps de ne prendre pas la peine d'être son galant, parce qu'elle etoit dejà avancée en âge et qu'elle avoit resolu de ne se remarier jamais. Bellefleur, ayant appris une si ferme resolution, ne lui en parla plus depuis.

[Note 370: ][ (retour) ] Les noms de ce genre, tirés du règne végétal, étoient fort communs parmi les comédiens; on connoît, par exemple, Bellerose et mademoiselle Bellerose, Floridor, mademoiselle La Fleur, plus tard Fleuri, sans parler de Des OEillets, etc.

«Nous roulâmes trois ou quatre années avec succès. Je devins grande, et ma mère si valétudinaire qu'elle ne pouvoit plus representer. Comme j'avois exercé avec la satisfaction des auditeurs et l'approbation de la troupe, je fus subrôgée en sa place. Bellefleur, qui ne l'avoit pu avoir en mariage, me demanda à elle pour être sa femme; mais elle ne lui repondit pas selon son desir, car elle eût bien voulu trouver quelque occasion pour se retirer à Marseille. Mais etant tombée malade à Troyes en Champagne, et apprehendant de me laisser seule, elle me communiqua le dessein de Bellefleur. La necessité presente m'obligea de l'accepter. D'ailleurs c'etoit un fort honnête homme; il est vrai qu'il eût pu être mon père. Ma mère eut donc la satisfaction de me voir mariée et de mourir quelques jours après. J'en fus affligée autant qu'une fille le peut être; mais comme le temps guérit tout, nous reprîmes notre exercice, et quelque temps après je devins grosse. Celui de mon accouchement etant venu, je mis au monde cette fille que vous voyez, Angelique, qui m'a tant coûté de larmes, et qui m'en fera bien verser, si je demeure encore quelque temps en ce monde.»

Comme elle alloit poursuivre, le Destin l'interrompit, lui disant qu'elle ne pouvoit esperer à l'avenir que toute sorte de satisfaction, puisqu'un seigneur tel qu'etoit Leandre la vouloit pour femme. L'on dit en commun proverbe que lupus in fabula [371] (excusez ces trois mots de latin, assez faciles à entendre); aussi, comme la Caverne alloit achever son histoire, Leandre entra, et salua tous ceux de la compagnie. Il etoit vêtu de noir et suivi de trois laquais aussi vêtus de noir, ce qui donna assez à connoître que son père etoit mort. Le prieur de Saint-Louis sortit et s'en alla, et je finis ici ce chapitre.

[Note 371: ][ (retour) ] Proverbe latin, qu'on trouve dans Plaute (Stich. IV, I, v. 71), Térence (Adelph. IV, I, v. 21), Cicéron (lettres à Attic., I. XIII, lett. 33), etc. Il s'employoit dans l'origine pour désigner un interlocuteur qui forçoit les autres à se taire, en survenant dans une conversation, semblable au loup, qui, selon la croyance des anciens, rendoit muet l'homme qui le rencontroit d'abord. V. Virg., 9e égl., v. 53: Lupi Moerin videre priores. C'étoit là son sens primitif, mais il s'étendit peu à peu jusqu'à une signification analogue à celle de notre proverbe populaire: Quand on parle du loup, etc.


CHAPITRE VIII.

Fin de l'histoire de la Caverne.

près que Leandre eut fait toutes les ceremonies de son arrivée, le Destin lui dit qu'il se falloit consoler de la mort de son père, et se féliciter des grands biens qu'il lui avoit laissés. Leandre le remercia du premier, avouant que pour la mort de son père, il y avoit longtemps qu'il l'attendoit avec impatience [372]. «Toutefois, leur dit-il, il ne seroit pas seant que je parusse sur le theâtre si tôt et si près de mon pays natal; il faut donc, s'il vous plaît, que je demeure dans la troupe sans representer jusqu'à ce que nous soyons eloignés d'ici.» Cette proposition fut approuvée de tous; en suite de quoi l'Etoile lui dit: «Monsieur, vous agreerez donc que je vous demande vos titres, et comme il vous plaît que nous vous appelions à present.» Sur quoi Leandre lui repondit: «Le titre de mon père etoit le baron de Rochepierre, lequel je pourrais porter; mais je ne veux point que l'on m'appelle autrement que Leandre, nom sous lequel j'ai eté si heureux que d'agreer à ma chère Angelique. C'est donc ce nom-là que je veux porter jusques à la mort, tant pour cette raison que pour vous faire voir que je veux executer ponctuellement la resolution que je pris à mon départ et que je communiquai à tous ceux de la troupe.» En suite de cette declaration, les embrassades redoublèrent, beaucoup de soupirs furent poussés, quelques larmes coulèrent des plus beaux yeux, et tous approuvèrent la resolution de Leandre, lequel, s'etant approché d'Angelique, lui conta mille douceurs, auxquelles elle repondit avec tant d'esprit que Leandre en fut d'autant plus confirmé en sa resolution. Je vous aurois volontiers fait le recit de leur entretien et de la manière qu'il se passa, mais je ne suis pas amoureux comme ils etoient.

[Note 372: ][ (retour) ] L'aveu est au moins singulier, et l'auteur le donne comme une chose toute simple, voulant sans doute par là imiter Scarron, qui, dans les deux premières parties, mentionne les vices et les actes les moins excusables de ses personnages, sans avoir l'air de les blâmer, et se conformer au ton d'un roman comique et réaliste, qui doit prendre les moeurs telles qu'elles sont, sans vouloir moraliser ni sermonner hors de propos et à contresens. C'est là une observation qu'on peut faire dans la plupart des romans comiques et familiers du temps, dont les auteurs, peu sensibles aux délicatesses du sentiment, semblent en général remplis d'indulgence pour tout ce qui n'est pas ridicule, mais simplement malhonnête. C'est ainsi que Sorel, dans Francion (l. VIII), a l'air de trouver fort joli le bon tour par lequel son héros assoupit un créancier, puis lui prend ses créances dans sa poche et les brûle; que Tristan, dans le Page disgracié, laisse en paiement, dans une auberge, une meute de chiens qui ne lui appartient pas, et traite la chose comme une simple plaisanterie (ch. 30). Ce caractère se retrouve dans les pièces de Dancourt et de Regnard, comme dans le Gil-Blas de Le Sage; et, du reste, il est commun aux romans picaresques et aux comédies de tous les temps et de tous les pays. Personne n'ignore que le comte de Grammont, et bien d'autres, trichoient au jeu, sans perdre pour cela beaucoup de consideration, aux yeux mêmes des plus honnêtes gens (V. Tallemant, historiette de Beaulieu Picart, au début), et que l'honnête Gourville, si estimé de ses contemporains, enleva un jour un riche directeur des postes, pour lui faire racheter sa liberté à beaux deniers comptants.

Leandre leur dit de plus qu'il avoit donné ordre à toutes ses affaires, qu'il avoit mis des fermiers dans toutes ses terres, et qu'il leur avoit tait avancer chacun six mois, ce qui pouvoit monter à six mille livres, qu'il avoit apportées afin que la troupe ne manquât de rien. A ce discours, grands remerciements. Alors Ragotin (qui n'avoit point paru en tout ce que nous avons dit en ces deux derniers chapitres) s'avança pour dire que puisque M. Leandre ne vouloit pas representer en ce pays, qu'on pouvoit bien lui bailler ses rôles et qu'il s'en acquitteroit comme il faut. Mais Roquebrune (qui etoit son antipode) dit que cela lui appartenoit bien mieux qu'à un petit bout de flambeau. Cette epithète fit rire toute la compagnie; en suite de quoi le Destin dit que l'on y aviseroit, et qu'en attendant la Caverne pourroit achever son histoire, et qu'il seroit bon d'envoyer querir le prieur de Saint-Louis, afin qu'il en ouît la fin comme il avoit fait la suite, et afin que plus facilement il nous debitât la sienne. Mais la Caverne repondit qu'il n'etoit pas necessaire, parce qu'en deux mots elle auroit achevé. On lui donna audience, et elle continua ainsi:

«Je suis demeurée au temps de mon accouchement d'Angelique; je vous ai dit aussi que deux comediens nous vinrent trouver pour nous persuader de faire troupe avec eux; mais je ne vous ai pas dit que c'etoient l'Olive et un autre qui nous quitta depuis, en la place duquel nous reçûmes notre poète. Mais me voici au lieu de mes plus sensibles malheurs. Un jour que nous allions representer la comedie du Menteur, de l'incomparable M. Corneille, dans une ville de Flandre où nous etions alors, un laquais d'une dame, qui avoit charge de garder sa chaise, la quitta pour aller ivrogner, et aussitôt une autre dame prit la place. Quand celle à qui elle appartenoit vint pour s'y asseoir et la trouva prise, elle dit civilement à celle qui l'occupoit que c'étoit là sa chaise et qu'elle la prioit de la lui laisser; l'autre repondit que si cette chaise etoit sienne qu'elle la pourroit prendre, mais qu'elle ne bougeroit pas de cette place-là. Les paroles augmentèrent, et des paroles l'on en vint aux mains. Les dames se tiroient les unes les autres, ce qui auroit été peu, mais les hommes s'en mêlèrent; les parens de chaque parti en formèrent un chacun; l'on crioit, l'on se poussoit, et nous regardions le jeu par les ouvertures des tentes du théâtre. Mon mari, qui devoit faire le personnage de Dorante, avoit son epée au côté; quand il en vit une vingtaine de tirées hors du fourreau, il ne marchanda point, il sauta du theâtre en bas et se jeta dans la mêlée, ayant aussi l'epée à la main, tâchant d'apaiser le tumulte, quand quelqu'un de l'un des partis (le prenant sans doute pour être du contraire au sien) lui porta un grand coup d'epée que mon mari ne put parer; car s'il s'en fût aperçu, il lui eût bien baillé le change, car il etoit fort adroit aux armes. Ce coup lui perça le coeur; il tomba, et tout le monde s'enfuit. Je me jetai en bas du theâtre et m'approchai de mon mari, que je trouvai sans vie. Angelique (qui pouvoit avoir alors treize ou quatorze ans) se joignit à moi avec tous ceux de la troupe. Notre recours fut à verser des larmes, mais inutilement. Je fis enterrer le corps de mon mari après qu'il eut été visité par la justice, qui me demanda si je me voulois faire partie, à quoi je repondis que je n'en avois pas le moyen. Nous sortîmes de la ville, et la necessité nous contraignit de representer pour gagner notre vie, bien que notre troupe ne fût guère bonne, le principal acteur nous manquant. D'ailleurs j'etois si affligée que je n'avois pas le courage d'etudier mes rôles; mais Angelique, qui se faisoit grande, suppléa à mon defaut. Enfin nous etions dans une ville de Hollande où vous nous vîntes trouver, vous, monsieur le Destin, mademoiselle votre soeur et la Rancune; vous vous offrîtes de representer avec nous, et nous fûmes ravis de vous recevoir et d'avoir le bonheur de votre compagnie. Le reste de mes aventures a eté commun entre nous, comme vous ne sçavez que trop, au moins depuis Tours, où notre portier tua un des fusiliers de l'intendant, jusques en cette ville d'Alençon.»

La Caverne finit ainsi son histoire, en versant beaucoup de larmes, ce que fit l'Etoile en l'embrassant et la consolant du mieux qu'elle put de ces malheurs, qui veritablement n'etoient pas mediocres; mais elle lui dit qu'elle avoit sujet de se consoler, attendu l'alliance de Leandre. La Caverne sanglotoit si fort qu'elle ne put lui repartir, non plus que moi continuer ce chapitre.


CHAPITRE IX.

La Rancune desabuse Ragotin sur le sujet de l'Etoile,
et l'arrivée d'un carrosse plein de noblesse,
et autres aventures de Ragotin.

a comedie alloit toujours avant, et l'on representoit tous les jours avec grande satisfaction de l'auditoire, qui etoit toujours beau et fort nombreux; il n'y arrivoit aucun desordre, parce que Ragotin tenoit son rang derrière la scène, lequel n'etoit pourtant pas content de ce qu'on ne lui donnoit point de rôle, et dont il grondoit souvent; mais on lui donnoit esperance que, quand il seroit temps, on le feroit representer. Il s'en plaignoit presque tous les jours à la Rancune, en qui il avoit une grande confiance, quoique ce fût le plus mefiable de tous les hommes. Mais comme il l'en pressoit une fois extraordinairement, la Rancune lui dit: «Monsieur Ragotin, ne vous ennuyez pas encore, car apprenez qu'il y a grande différence du barreau au theâtre: si l'on n'y est bien hardi, l'on s'interrompt facilement; et puis la declamation des vers est plus difficile que vous ne pensez. Il faut observer la ponctuation des periodes et ne pas faire paroître que ce soit de la poésie, mais les prononcer comme si c'etoit de la prose; et il ne faut pas les chanter ni s'arrêter à la moitié ni à la fin des vers, comme fait le vulgaire, ce qui a très mauvaise grâce; et il y faut être bien assuré; en un mot, il les faut animer par l'action [373]. Croyez-moi donc, attendez encore quelque temps, et, pour vous accoutumer au theâtre, representez sous le masque à la farce: vous y pourrez faire le second zani [374]. Nous avons un habit qui vous sera propre (c'etoit celui d'un petit garçon qui faisoit quelquefois ce personnage-là, et que l'on appeloit Godenot); il en faut parler à M. le Destin et à mademoiselle de l'Etoile»; ce qu'ils firent le jour même, et fut arrêté que le lendemain Ragotin feroit ce personnage-là. Il fut instruit par la Rancune (qui, comme vous avez vu au premier tome de ce roman, s'enfarinoit à la farce) de ce qu'il devoit dire.

[Note 373: ][ (retour) ] Voilà des préceptes aussi sensés que ceux que donne Hamlet aux comédiens. La Rancune recommande la déclamation telle qu'elle a prévalu aujourd'hui, et non telle qu'elle régnoit encore au commencement de ce siècle, avec Talma, sur notre théâtre. Molière fait à peu près les mêmes recommandations dans l'Impromptu de Versailles, en se moquant de la manière ampoulée de l'acteur Montfleury (I, 1), et dans les Préc. rid. (X). «Les autres (comédiens), dit Mascarille, sont des ignorants, qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit.» Cervantes, dans une de ses comédies (Pedro de Urdemalas, jorn. 3), met en scène un directeur et un comédien qui veut être engagé, et il fait répondre par celui-ci aux interrogations de l'autre qu'un bon acteur ne doit pas déclamer. Rojas nous apprend que les comédiens espagnols de cette époque déclamoient jusque dans la conversation familière. Les acteurs qui jouoient les pièces de Montchrestien, de Garnier, de Hardy, de Mairet, etc., avoient besoin d'une déclamation emphatique pour faire valoir leurs médiocres pièces et en racheter les défauts: ce ne fut guère qu'à partir de Corneille qu'on commença à raisonner un rôle et à le jouer avec naturel et vérité. V. Grimarest, Vie de Mol.

[Note 374: ][ (retour) ] Le rôle de zani,--mot qui en italien veut dire bouffon,--étoit celui d'un intrigant spirituel, d'un fourbe tantôt valet et tantôt aventurier, d'un Scapin, en un mot. C'étoit un des types de la comédie italienne. Trivelin et Briguelle remplirent successivement, au XVIIe siècle, le rôle du primo zani dans la troupe du Petit-Bourbon; celui du second zani étoit rempli par des acteurs moins célèbres. On disoit quelquefois faire le zani, pour faire le bouffon.

Le sujet de celle qu'ils jouèrent fut une intrigue amoureuse que la Rancune demêloit en faveur du Destin. Comme il se preparoit à exécuter ce négoce, Ragotin parut sur la scène, auquel la Rancune demanda en ces termes: «Petit garçon, mon petit Godenot, où vas-tu si empressé?» Puis s'adressant à la compagnie (après lui avoir passé la main sous le menton et trouvé sa barbe): «Messieurs, j'avois toujours cru que ce que dit Ovide de la métamorphose des fourmis en pygmées [375] (auxquels les grues font la guerre) etoit une fable; mais à present je change de sentiment, car sans doute en voici un de la race, ou bien ce petit homme, ressuscité, pour lequel l'on a fait (il y a environ sept ou huit cents ans) une chanson que je suis resolu de vous dire; ecoutez bien:

CHANSON.

Mon pere m'a donné mari.

Qu'est-ce que d'un homme si petit?

Il n'est pas plus grand qu'un fourmi.

Hé! qu'est ce? qu'est-ce? qu'est-ce? qu'est-ce?

Qu'est-ce que d'un homme,

S'il n'est, s'il n'est homme?

Qu'est-ce que d'un homme si petit [376]?

[Note 375: ][ (retour) ] L. VII, fable 25, des Métamorphoses.

A chaque vers la Rancune tournoit et retournoit le pauvre Ragotin et faisoit des postures qui faisoient bien rire la compagnie. L'on n'a pas mis le reste de la chanson, comme chose superflue à notre roman.

[Note 376: ][ (retour) ] Cette chanson, effectivement fort ancienne dans les provinces, faisoit partie d'une série de chants satiriques dirigés contre les maris, et qui étoient chantés les jours de noces. Les variations sur ce thème sont fort nombreuses; on peut en voir une plus longue dans la Comédie des chansons, III, 1. Elle s'est perpétuée, à peu près telle que la cite l'auteur, jusqu'à nos jours; les petites filles, en dansant aux Tuileries ou dans le jardin du Palais-Royal, chantent encore la ronde suivante, qui n'est qu'une variante brodée sur le texte original:

Mon père m'a donné un mari.

Mon Dieu! quel homme!

Quel petit homme!

Mon père m'a donné un mari;

Mon Dieu! quel homme! qu'il est petit!


D'une feuille on fit son habit.

Mon Dieu! etc.

Après que la Rancune eut achevé sa chanson, il montra Ragotin et dit: «Le voici ressuscité», et en disant cela il denoua le cordon avec lequel son masque etoit attaché, de sorte qu'il parut à visage decouvert, non pas sans rougir de honte et de colère tout ensemble. Il fit pourtant de necessité vertu, et pour se venger il dit à la Rancune qu'il etoit un franc ignorant d'avoir terminé tous les vers de sa chanson en i, comme cribli, trouvi, etc., et que c'etoit très mal parlé, qu'il falloit dire trouva ou trouvai. Mais la Rancune lui repartit: «C'est vous, Monsieur, qui êtes un grand ignorant, pour un petit homme, car vous n'avez pas compris ce que j'ai dit, que c'etoit une chanson si vieille que, si l'on faisoit un rôle de toutes les chansons que l'on a faites en France depuis que l'on y fait des chansons, ma chanson seroit en chef. D'ailleurs ne voyez-vous pas que c'est l'idiome de cette province de Normandie où cette chanson a eté faite, et qui n'est pas si mal à propos comme vous vous imaginez? Car, puisque, selon ce fameux Savoyard M. de Vaugelas, qui a reformé la langue française, l'on ne sauroit donner de raison pourquoi l'on prononce certains termes, et qu'il n'y a que l'usage qui les fait approuver [377], ceux du temps que l'on fit cette chanson etoient en usage; et, comme ce qui est le plus ancien est toujours le meilleur, ma chanson doit passer, puisqu'elle est la plus ancienne. Je vous demande, Monsieur Ragotin, pourquoi est-ce que, puisque l'on dit de quelqu'un «il monta à cheval et il entra en sa maison», que l'on ne dit pas il descenda et il sorta, mais il descendit et il sortit? Il s'ensuit donc que l'on peut dire il entrit et il montit, et ainsi de tous les termes semblables. Or, puisqu'il n'y a que l'usage qui leur donne le cours, c'est aussi l'usage qui fait passer ma chanson.»

[Note 377: ][ (retour) ] Vaugelas, ce Savoyard (il étoit né à Bourg-en-Bresse, appartenant, avant 1600, à la Savoie) qui réforma la langue françoise, comme le dit l'auteur, non sans qu'il y ait, ce semble, une nuance d'ironie dans ce rapprochement (ironie qui, du reste, ne prouveroit rien, car la Savoie a produit plusieurs autres écrivains,--dont quelques-uns comptent parmi les premiers de notre langue, par exemple saint François de Sales, Saint-Réal, Ducis, Michaud et les frères de Maistre), préconise partout, et même à satiété, la toute-puissance et les droits de l'usage, dans ses Remarques sur la langue françoise. Il lui arrive continuellement de parler comme il fait dans les lignes suivantes, après avoir cité des locutions qui semblent fautives et sont pourtant reçues: «On pourroit en rendre quelque raison, mais il seroit superflu, puisqu'il est constant que l'usage fait parler ainsi, et qu'il fait plusieurs choses sans raison et même contre la raison, auxquelles néanmoins il faut obéir en matière de langage.» Du reste, les remarques de la Rancune présentent, sous une forme plaisante, une critique sérieuse.

Comme Ragotin vouloit repartir, le Destin entra sur la scène, se plaignant de la longueur de son valet la Rancune, et, l'ayant trouvé en differend avec Ragotin, il leur demanda le sujet de leur dispute, qu'il ne put jamais apprendre: car ils se mirent à parler tous à la fois, et si haut qu'il s'impatienta et poussa Ragotin contre la Rancune, qui le lui renvoya de même, en telle sorte qu'ils le ballotèrent longtemps d'un bout du theâtre à l'autre, jusqu'à ce que Ragotin tomba sur les mains et marcha ainsi jusques aux tentes du theâtre, sous lesquelles il passa. Tous les auditeurs se levèrent pour voir cette badinerie, et sortirent de leurs places, protestant aux comediens que cette saillie valoit mieux que leur farce, qu'aussi bien ils n'auroient pu achever, car les demoiselles et les autres acteurs, qui regardoient par les ouvertures des tentes du theâtre, rioient si fort qu'il leur eût eté impossible.

Nonobstant cette boutade, Ragotin persécutoit sans cesse la Rancune de le mettre aux bonnes grâces de l'Etoile, et pour ce sujet il lui donnoit souvent des repas, ce qui ne deplaisoit pas à la Rancune, qui tenoit toujours le bec en l'eau au petit homme; mais, comme il etoit frappé d'un même trait, il n'osoit parler à cette belle ni pour lui ni pour Ragotin, lequel le pressa une fois si fort qu'il fut obligé de lui dire: «Monsieur Ragotin, cette Etoile est sans doute de la nature de celles du ciel que les astrologues appellent errantes: car, aussitôt que je lui ouvre le discours de votre passion, elle me laisse sans me repondre; mais comment me repondroit-elle, puisqu'elle ne m'ecoute pas? Mais je crois avoir decouvert le sujet qui la rend de si difficile abord; ceci vous surprendra sans doute, mais il faut être preparé à tout evenement. Ce monsieur le Destin, qu'elle appelle son frère, ne lui est rien moins que cela; je les surpris il y a quelques jours se faisant des caresses fort éloignées d'un frère et d'une soeur, ce qui m'a depuis fait conjecturer que c'etoit plutôt son galant; et je suis le plus trompé du monde si, quand Leandre et Angelique se marieront, ils n'en font de même. Sans cela, elle seroit bien degoûtée de mepriser votre recherche, vous qui êtes un homme de qualité et de merite, sans compter la bonne mine. Je vous dis ceci afin que vous tâchiez à chasser de votre coeur cette passion, puisqu'elle ne peut servir qu'à vous tourmenter comme un damné.» Le petit poète et avocat fut si assommé de ce discours qu'il quitta la Rancune en branlant la tête et en disant sept ou huit fois, à son ordinaire: «Serviteur, serviteur, etc.»

Ensuite Ragotin s'avisa d'aller faire un voyage à Beaumont-le-Vicomte, petite ville distante d'environ cinq lieues d'Alençon, et où l'on tient un beau marché tous les lundis de chaque semaine; il voulut choisir ce jour-là pour y aller, ce qu'il fit sçavoir à tous ceux de la troupe, leur disant que c'etoit pour retirer quelque somme d'argent qu'un des marchands de cette ville-là lui devoit, ce que tous trouvèrent bon, «Mais, lui dit la Rancune, comment pensez-vous faire? car votre cheval est encloué, il ne pourra pas vous porter.--Il n'importe (dit Ragotin); j'en prendrai un de louage, et si je n'en puis trouver j'irai bien à pied, il n'y a pas si loin; je profiterai de la compagnie de quelqu'un des marchands de cette ville, qui y vont presque tous de la sorte.» Il en chercha un partout sans en pouvoir trouver; ce qui l'obligea à demander à un marchand de toiles, voisin de leur logis, s'il iroit lundi prochain au marché à Beaumont; et, ayant appris que c'etoit sa resolution, il le pria d'agréer qu'il l'accompagnât, ce que le marchand accepta, à condition qu'ils partiroient aussitôt que la lune seroit levée, qui etoit environ une heure après minuit, ce qui fut executé.

Or, un peu devant qu'ils se missent en chemin, il etoit parti un pauvre cloutier, lequel avoit accoutumé de suivre les marchés pour debiter ses clous et des fers de cheval, quand il les avoit faits, et qu'il portoit sur son dos dans une besace. Ce cloutier etant en chemin, et n'entendant ni ne voyant personne devant ni derrière lui, jugea qu'il etoit encore trop tôt pour partir. D'ailleurs une certaine frayeur le saisit quand il pensa qu'il lui falloit passer tout proche des fourches patibulaires, où il y avoit alors un grand nombre de pendus [378]; ce qui l'obligea à s'écarter un peu du chemin et se coucher sur une petite motte de terre, où etoit une haie, en attendant que quelqu'un passât, et où il s'endormit. Quelque peu de temps après, le marchand et Ragotin passèrent; il alloient au petit pas et ne disoient mot, car Ragotin revoit au discours que lui avoit fait la Rancune. Comme ils furent proche du gibet, Ragotin dit qu'il falloit compter les pendus; à quoi le marchand s'accorda par complaisance. Ils avancèrent jusqu'au milieu des piliers pour compter, et aussitôt ils aperçurent qu'il en etoit tombé un qui etoit fort sec. Ragotin, qui avoit toujours des pensées dignes de son bel esprit, dit au marchand qu'il lui aidât à le relever, et qu'il le vouloit appuyer tout droit contre un des piliers, ce qu'ils firent facilement avec un bâton: car, comme j'ai dit, il etoit roide et fort sec; et, après avoir vu qu'il y en avoit quatorze de pendus, sans celui qu'ils avoient relevé, ils continuèrent leur chemin. Ils n'avoient pas fait vingt pas quand Ragotin arrêta le marchand pour lui dire qu'il falloit appeler ce mort, pour voir s'il voudroit venir avec eux, et se mit à crier bien fort: «Holà ho! veux-tu venir avec nous?» Le cloutier, qui ne dormoit pas ferme, se leva aussitôt de son poste, et, en se levant, cria aussi bien fort: «J'y vais, j'y vais, attendez-moi», et se mit à les suivre. Alors le marchand et Ragotin, croyant que ce fût effectivement le pendu, se mirent à courir bien fort; et le cloutier se mit aussi à courir, en criant toujours plus fort: «Attendez-moi!» Et, comme il couroit, les fers et les clous qu'il portoit faisoient un grand bruit, ce qui redoubla la peur de Ragotin et du marchand: car ils crurent pour lors que c'etoit véritablement le mort qu'ils avoient relevé, ou l'ombre de quelque autre, qui traînoit des chaînes (car le vulgaire croit qu'il n'apparoît jamais de spectre qui n'en traîne après soi); ce qui les mit en état de ne plus fuir, un tremblement les ayant saisis, en telle sorte que, leurs jambes ne les pouvant plus soutenir, ils furent contraints de se coucher par terre, où le cloutier les trouva, et qui fit deloger la peur de leur coeur par un bonjour qu'il leur donna, ajoutant qu'ils l'avoient bien fait courir. Ils eurent de la peine à se rassurer; mais, après avoir reconnu le cloutier, ils se levèrent et continuèrent heureusement leur chemin jusqu'à Beaumont, où Ragotin fit ce qu'il y avoit à faire, et le lendemain s'en retourna à Alençon. Il trouva tous ceux de la troupe qui sortoient de table, auxquels il raconta son aventure, qui les pensa faire mourir de rire. Les demoiselles en faisoient de si grands eclats qu'on les entendoit de l'autre bout de la rue, et qui furent interrompus par l'arrivée d'un carrosse rempli de noblesse campagnarde. C'etoit un gentilhomme qu'on appeloit M. de la Fresnaye. Il marioit sa fille unique, et il venoit prier les comediens de representer chez lui le jour de ses noces. Cette fille, qui n'etoit pas des plus spirituelles du monde, leur dit qu'elle desiroit que l'on jouât la Silvie de Mairet. Les comediennes se contraignirent beaucoup pour ne rire pas, et lui dirent qu'il falloit donc leur en procurer une, car ils ne l'avoient plus [379]. La demoiselle repondit qu'elle leur en bailleroit une, ajoutant qu'elle avoit toutes les Pastorales: celles de Racan, la Belle Pêcheuse, le Contraire en Amour, Ploncidon, le Mercier [380], et un grand nombre d'autres dont je n'ai pas retenu les titres. «Car, disoit-elle, cela est propre à ceux qui, comme nous, demeurent dans des maisons aux champs; et d'ailleurs les habits ne coûtent guère: il ne se faut point mettre en peine d'en avoir de somptueux, comme quand il faut representer la mort de Pompée, le Cinna, Heraclius ou la Rodogune. Et puis les vers des Pastorales ne sont pas si ampoulés comme ceux des poèmes graves; et ce genre pastoral est plus conforme à la simplicité de nos premiers parents, qui n'etoient habillés que de feuilles de figuier, même après leur peché [381]». Son père et sa mère ecoutoient ce discours avec admiration, s'imaginant que les plus excellents orateurs du royaume n'auroient sçu debiter de si riches pensées, ni en termes si relevés.

[Note 378: ][ (retour) ] On laissoit les pendus accrochés en permanence aux fourches patibulaires. Cet usage donna lieu à une anecdote assez plaisante, racontée par Tallemant: «Les habitants de Saint-Maixent, en Poitou, quand le feu roi y passa, dit-il, mirent une belle chemise blanche à un pendu qui etoit à leurs justices, à cause que c'etoit sur le chemin.» (Histor., naïvet. et bons mots, t. 10, p. 186.)

[Note 379: ][ (retour) ] La Silvie, tragi-comédie pastorale (1621). Il y avoit longtemps que Mairet et ses oeuvres, en particulier la Silvie, qui pourtant avoit eu un succès extraordinaire et qui avoit été «tant récitée, dit Fontenelle dans l'Histoire du théâtre françois, par nos pères et nos mères à la bavette», étoient privés des honneurs du théâtre; la demande de cette fille sentoit sa provinciale arriérée, ce qui fait rire les comédiennes. On a pu voir, par divers endroits du Roman comique, que même les acteurs de province étoient au courant des oeuvres du jour, puisque Scarron leur fait jouer Nicomède, qui étoit de 1652, et Don Japhet, de 1653; on peut remarquer, en outre, que Corneille fait presqu'à lui seul les frais de leurs représentations en dehors de la farce: car ils donnent successivement ou ils parlent de donner le Menteur, Pompée, Nicomède, Andromède, et les pièces que cite la demoiselle, un peu plus loin, sont toutes des pièces de Corneille.

[Note 380: ][ (retour) ] Les Bergeries de Racan (1625). Quant aux quatre autres pastorales dont les noms suivent, il n'en est que deux dont, après les plus minutieuses et les plus longues recherches dans les répertoires les plus complets, j'aie retrouvé les titres, ou à peu près. Le Mercier est évidemment le Mercier inventif, pastorale en 5 actes, en vers, publiée à Troyes, chez Oudot (1632, in-12), pièce bizarre et fort libre. Le Contraire en amour ne peut être que les Amours contraires de du Ryer, pastorale en 3 actes, en vers (1610), à moins que ce ne soit Philine, ou l'Amour contraire, autre pastorale de la Morelle (5 a., vers 1630). Je n'ai pu trouver la moindre trace de Ploncidon, non plus que de la Belle pêcheuse (il y a la Belle plaideuse, tragic. de Boisrobert; les Pêcheurs illustres, de Marcassus, et autres pièces dont le titre se rapproche plus ou moins de celui que donne notre auteur, mais pas de Belle pêcheuse). Du reste, la façon dont sont tronqués ou dénaturés les deux autres titres indique assez que l'auteur les a donnés à peu près, sans vérifier, et qu'il a bien pu dénaturer ceux-ci de même; peut-être a-t-il désigné les pièces par le nom d'un de leurs principaux personnages, ou par toute autre circonstance qui lui revenoit à l'esprit.

[Note 381: ][ (retour) ] Il est à croire que nos vieux auteurs dramatiques, Hardy, Racan, Mairet, etc., partageoient l'opinion de mademoiselle de la Fresnaye, car les pastorales abondent au théâtre à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle, où l'Astrée, si souvent mis à contribution pour la scène, leur avoit donné une vogue extraordinaire. Mais elles finirent par se perdre dans la tragédie ou la comédie, dont elles n'etoient pas séparées par des frontières assez nettement tranchées. En outre, le ridicule les tua. On peut voir, dans le Berger extravagant de Sorel (1627), et dans la pastorale burlesque qu'en a extraite Thomas Corneille, combien ce genre étoit venu à être décrié par ses fadeurs et son absence de toute vérité. Dès lors la pastorale mourut, pour renaître un peu plus tard, mais en dehors du théâtre, avec Segrais et madame Deshoulières; néanmoins Molière, qui a recueilli, sans en négliger aucune, toutes les traditions théâtrales, a fait quelques pastorales, qui sont loin d'être des chefs-d'oeuvre.

Les comediens demandèrent du temps pour se preparer, et on leur donna huit jours. La compagnie s'en alla après avoir dîné, quand le prieur de Saint-Louis entra. L'Etoile lui dit qu'il avoit bien fait de venir, car il avoit ôté la peine à l'Olive de l'aller querir, pour s'acquitter de sa promesse, à quoi il ne lui falloit guère de persuasion, puisqu'il venoit pour ce sujet. Les comediennes s'assirent sur un lit et les comediens dans des chaises. L'on ferma la porte, avec commandement au portier de dire qu'il n'y avoit personne, s'il fût survenu quelqu'un. L'on fit silence, et le prieur debuta comme vous allez voir au suivant chapitre, si vous prenez la peine de le lire.


CHAPITRE X.

Histoire du prieur de Saint-Louis et l'arrivée
de M. de Verville.

e commencement de cette histoire ne peut vous être qu'ennuyeux, puisqu'il est genealogique; mais cet exorde est, ce me semble, necessaire pour une plus parfaite intelligence de ce que vous y entendrez. Je ne veux point deguiser ma condition, puisque je suis dans ma patrie; peut-être qu'ailleurs j'aurois pu passer pour autre que je ne suis, bien que je ne l'aie jamais fait. J'ai toujours été fort sincère en ce point-là. Je suis donc natif de cette ville: les femmes de mes deux grands-pères etoient demoiselles, et il y avoit du de à leur surnom. Mais, comme vous sçavez que les fils aînés emportent presque tout le bien et qu'il en reste fort peu pour les autres garçons et pour les filles (suivant l'ordre du Coutumier [382] de cette province), on les loge comme l'on peut, ou en les mettant en l'ordre ecclesiastique ou religieux, ou en les mariant à des personnes de moindre condition, pourvu qu'ils soient honnêtes gens et qu'ils aient du bien, suivant le proverbe qui court en ce pays: «Plus de profit et moins d'honneur», proverbe qui depuis longtemps a passé les limites de cette province et s'est repandu par tout le royaume [383]. Aussi mes grand'mères furent mariées à de riches marchands, l'un de draps de laine et l'autre de toiles. Le père de mon père avoit quatre fils, dont mon père n'etoit pas l'aîné. Celui de ma mère avoit deux fils et deux filles, dont elle en etoit une. Elle fut mariée au second fils de ce marchand drapier, lequel avoit quitté le commerce pour s'adonner à la chicane: ce qui est cause que je n'ai pas eu tant de bien que j'eusse pu avoir. Mon père, qui avoit beaucoup gagné au commerce et qui avoit epousé en premières noces une femme fort riche qui mourut sans enfans, etoit dejà fort avancé en âge quand il epousa ma mère, qui consentit à ce mariage plutôt par obeissance que par inclination: aussi il y avoit plutôt de l'aversion de son côté que de l'amour; ce qui fut sans doute la cause qu'ils demeurèrent treize ans mariés et quasi hors d'esperance d'avoir des enfans; mais enfin ma mère devint enceinte. Quand le terme fut venu de produire son fruit, ce fut avec une peine extrême, car elle demeura quatre jours au mal de l'enfantement; à la fin elle accoucha de moi sur le soir du quatrième jour. Mon père, qui avoit eté occupé pendant ce temps-là à faire condamner un homme à être pendu (parce qu'il avoit tué un sien frère) et quatorze faux temoins au fouet [384], fut ravi de joie quand les femmes qu'il avoit laissées dans sa maison pour secourir ma mère le félicitèrent de la naissance de son fils. Il les regala du mieux qu'il put, et en enivra quelques-unes, auxquelles il fit boire du vin blanc en guise de cidre poiré: lui-même me l'a raconté plusieurs fois.

[Note 382: ][ (retour) ] Le Coutumier étoit le recueil des coutumes et usages qui régissoient une contrée; on appeloit pays coutumier celui où la coutume avoit force de loi, par opposition au pays de droit écrit, qui étoit soumis au droit romain.

[Note 383: ][ (retour) ] Ces mésalliances intéressées étoient, en effet, fort communes. Si George Dandin avoit épousé mademoiselle de Sotenville pour son titre, celle-ci l'avoit épousé pour son argent. Les filles des partisans et financiers, par exemple, étoient fort recherchées, même par les plus hauts personnages; ainsi, celle de la Raillière, dont il est question dans le Roman comique, épousa le comte de Saint-Aignan, de la maison d'Amboise; celle de Feydeau épousa le comte de Lude, gouverneur de Gaston, duc d'Orléans. Mademoiselle de Chemeraut se maria au fils d'un paysan enrichi qui avoit quatre millions. «Le bien est depuis longtemps ce que l'on considère le plus en fait de mariage», dit plus loin l'auteur de cette 3e partie.

Mademoiselle de Gournay, dans son Traité de la néantise de la commune vaillance de ce temps et du peu de prix de la qualité de la noblesse, écrit: «Ceux mesmes de qui la noblesse est franche à leur mode du costé des pères sont presque tous meslez à ceste condition citoyenne qu'ils appellent roturière, par les mères, femmes ou maris d'eux, ou leurs proches, ou sont... prêts de s'y mesler, rebuttans fort et ferme les alliances de leur ordre, si les richesses y sont plus courtes de dix escus... Et faut noter en passant que bien souvent ils désirent en vain ces affinitez, estans eux-mesmes fort peu desirez par elles.»

[Note 384: ][ (retour) ] On employoit souvent le fouet dans la pénalité de l'ancienne jurisprudence; ce n'est qu'à partir de 1789 que ce genre de châtiment a été légalement aboli. Le faux témoignage n'étoit pas toujours puni du fouet, mais tantôt par la loi du talion, tantôt par des peines arbitraires qui allèrent plus d'une fois jusqu'à la mort.

Je fus baptisé deux jours après ma naissance; le nom que l'on m'imposa ne fait rien à mon histoire. J'eus pour parrain un seigneur de place fort riche, dont mon père etoit voisin, lequel ayant appris de madame sa femme la grossesse de ma mère, après un si long temps de mariage, comme j'ai dit, il lui demanda son fruit pour le presenter au baptême: ce qui lui fut accordé fort agreablement. Comme ma mère n'avoit que moi, elle m'eleva avec grand soin, et un peu trop delicatement pour un enfant de ma condition. Quand je fus un peu grand, je fis paroître que je ne serois pas sot, ce qui me fit aimer de tous ceux de qui j'etois connu, et principalement de mon parrain, lequel n'avoit qu'une fille unique mariée à un gentilhomme parent de ma mère. Elle avoit deux fils, un plus âgé d'un an que moi, et l'autre moins âgé d'un an, mais qui etoient aussi brutaux que je faisois paroître d'esprit; ce qui obligeoit mon parrain à m'envoyer querir quand il avoit quelque illustre compagnie, car c'etoit un homme splendide et qui traitoit tous les princes et grands seigneurs qui passoient par cette ville. Il me faisoit chanter, danser et caqueter pour les divertir, et j'etois toujours assez bien vêtu pour avoir entrée partout. J'aurois fait fortune avec lui, si la mort ne me l'eût ravi trop tôt, à un voyage qu'il fit à Paris. Je ne ressentis point alors cette mort comme j'ai fait depuis. Ma mère me fit etudier, et je profitois beaucoup; mais, quand elle aperçut que j'avois de l'inclination à être d'église, elle me retira du collège et me jeta dans le monde, où je pensai me perdre, nonobstant le voeu qu'elle avoit fait à Dieu de lui consacrer le fruit qu'elle produiroit s'il lui accordoit la prière qu'elle lui faisoit de lui en donner. Elle etoit tout au contraire des autres mères, qui ôtent à leurs enfans les moyens de se debaucher: car elle me bailloit (tous les dimanches et fêtes) de l'argent pour jouer et aller au cabaret. Neanmoins, comme j'avois le naturel bon, je ne faisois point d'excès, et tout se terrminoit à me rejouir avec mes voisins. J'avois fait grande amitié avec un jeune garçon âgé de quelques années plus que moi, fils d'un officier de la reine mère du roi Louis treizième, de glorieuse memoire, lequel avoit aussi deux filles. Il faisoit sa residence dans une maison située dans ce beau parc, lequel (comme vous pouvez sçavoir) a eté autrefois le lieu de delices des anciens ducs d'Alençon. Cette maison lui avoit eté donnée, avec un grand enclos, par la reine sa maîtresse, qui jouissoit alors en apanage de ce duché. Nous passions agreablement le temps dans ce parc, mais comme des enfans, sans penser à ce qui arriva depuis. Cet officier de la reine, que l'on appeloit M. du Fresne, avoit un frère aussi officier dans la maison du roi, lequel lui demanda son fils, ce que du Fresne n'osa refuser. Devant que de partir pour la cour il me vint dire adieu, et j'avoue que ce fut la première douleur que je ressentis en ma vie. Nous pleurâmes bien fort en nous separant; mais je pleurai bien davantage quand, trois mois après son depart, sa mère m'apprit la nouvelle de sa mort. Je ressentis cette affliction autant que j'en etois capable, et je m'en allai le pleurer avec ses soeurs, qui en étoient sensiblement touchées. Mais, comme le temps modère tout, quand ce triste souvenir fut un peu passé, mademoiselle du Fresne vint un jour prier ma mère d'agréer que j'allasse donner quelques exemples d'ecriture à sa jeune fille, que l'on appeloit mademoiselle du Lys, pour la discerner de son aînée, qui portoit le nom de la maison. «D'autant, lui dit-elle, que l'ecrivain qui l'enseignoit s'en est allé»; ajoutant qu'il y en avoit beaucoup d'autres, mais qu'ils ne vouloient pas aller montrer en ville, et que sa fille n'etoit pas de condition à rouler les ecoles. Elle s'excusa fort de cette liberté; mais elle dit qu'avec les amis l'on en use facilement. Elle ajouta que cela pourroit se terminer à quelque chose de plus important, sous-entendant notre mariage, qu'elles conclurent depuis secretement entre elles. Ma mère ne m'eut pas plutôt proposé cet emploi que l'après-dînée j'y allai, ressentant dejà quelque secrète cause qui me faisoit agir, sans y faire pourtant guère de reflexion. Mais je n'eus pas demeuré huit jours en la pratique de cet exercice que la du Lys, qui etoit la plus jolie des deux filles, se rendit fort familière avec moi, et souvent par raillerie m'appeloit mon petit maître. Ce fut pour lors que je commençai à ressentir quelque chose dans mon coeur, qu'il avoit ignoré jusque alors, et il en fut de même de la du Lys. Nous etions inséparables, et nous n'avions point de plus grande satisfaction que quand on nous laissoit seuls, ce qui arrivoit assez souvent. Ce commerce dura environ six mois, sans que nous nous parlassions de ce qui nous possedoit; mais nos yeux en disoient assez. Je voulus un jour essayer à faire des vers à sa louange, pour voir si elle les recevroit agreablement; mais, comme je n'en avois point encore composé, je ne pus pas y reussir. Je commençois à lire les bons romans et les bons poètes, ayant laissé les Melusines, [385] Robert-le-Diable, les Quatre fils Aymon, la Belle Maguelonne, Jean de Paris, etc., qui sont les romans des enfans. Or, en lisant les oeuvres de Marot, j'y trouvai un triolet qui convenoit merveilleusement bien à mon dessein. Je le transcrivis mot à mot. Voici comme il y avoit:

Votre bouche petite et belle,

Est si agréable entretien,

Qui parfois son maître m'appelle,

Et l'alliance j'en retiens:

Car ce m'est honneur et grand bien;

Mais, quand vous me prîtes pour maître,

Que ne disiez-vous aussi bien:

Votre maîtresse je veux être. [386]

[Note 385: ][ (retour) ] Le roman de Mélusine (vers 1478) a pour auteur Jean d'Arras (Voy. édit. Jannet). On lit: les Mélusines, parce que les diverses éditions de ce roman célèbre diffèrent considérablement entre elles. La Vie du terrible Robert le Diable, qui est aujourd'hui encore un des livres les plus populaires de la bibliothèque du colportage, remonte à la fin du XVe siècle (1496). Les Quatre fils Aymon ont pour auteur Huon de Villeneuve: c'est une espèce d'épopée de la Table ronde. L'Histoire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, dont l'auteur est inconnu, et la 1re édition sans date, mais à peu près de 1490, a de l'intérêt dans sa naïveté: il en existe, dit-on, divers manuscrits antérieurs à cette époque, en vers et prose. Quant à Jean de Paris, c'est un roman plein de verve gauloise et de patriotisme narquois, qui remonte aux premières années du XVIe siècle, et dont l'auteur est inconnu. (Voy. édit. Jannet.)

[Note 386: ][ (retour) ] Ces vers, dans Marot, sont adressés à Jeanne d'Albret, princesse de Navarre, son amie et son disciple en poésie (éd. Rapilly, t. 2, p. 484). La pièce est rangée parmi les épigrammes. Je ne sais pourquoi l'auteur donne ce nom à cette petite pièce, sinon peut-être parce qu'elle est composée de huit vers. On sait aussi que Boileau dit de Marot qu'il tourna des triolets, quoiqu'il n'y en ait pas un seul dans ses oeuvres. Mais ce mot de triolet se prenoit quelquefois dans des sens très étendus; ainsi, je trouve dans les pièces manuscrites de Fr. Colletet: Athanatus converti, triolet tragi-grotesque, ou Fantaisie récréative pour servir d'entr'acte à la tragédie du Triomphe de Clovis.

Je lui donnai ces vers, qu'elle lut avec joie, comme je connus sur son visage; après quoi elle les mit dans son sein, d'où elle les laissa tomber un moment après, et qui furent relevés par sa soeur aînée sans qu'elle s'en aperçût, et dont elle fut avertie par un petit laquais. Elle les lui demanda, et, voyant qu'elle faisoit quelque difficulté de les lui rendre, elle se mit furieusement en colère et s'en plaignit à sa mère, qui commanda à sa fille de les lui bailler, ce qu'elle fit. Ce procedé me donna de bonnes esperances, quoique ma condition me rebutât.

Or, pendant que nous passions ainsi agreablement le temps, mon père et ma mère, qui etoient fort avancés en âge, deliberèrent de me marier, et ils m'en firent un jour la proposition. Ma mère decouvrit à mon père le projet qu'elle avoit fait avec mademoiselle du Fresne, comme je vous ai dit; mais, comme c'etoit un homme fort interessé, il lui repondit que cette fille-là etoit d'une condition trop relevée pour moi, et, d'ailleurs, qu'elle avoit trop peu de bien, nonobstant quoi elle voudroit trop trancher de la dame. Comme j'etois fils unique, et que mon père etoit fort riche selon sa condition, et semblablement un mien oncle, qui n'avoit point d'enfans, et duquel il n'y avoit que moi qui en pût être heritier, selon la coutume de Normandie, plusieurs familles me regardoient comme un objet digne de leur alliance, et même l'on me fit porter trois ou quatre enfans au baptême avec des filles des meilleures maisons de notre voisinage (qui est ordinairement par où l'on commence pour reussir aux mariages); mais je n'avois dans la pensée que ma chère du Lys. J'en etois neanmoins si persecuté de tous mes parens que je pris resolution de m'en aller à la guerre, quoique je n'eusse que seize ou dix-sept ans. L'on fit des levées en cette ville pour aller en Danemark sous la conduite de M. le comte de Montgommeri. Je me fis enroler secretement avec trois cadets, mes voisins, et nous partîmes de même en fort bon equipage; mon père et ma mère en furent fort affligés, et ma mère en pensa mourir de douleur. Je ne pus sçavoir alors quel effet ce depart inopiné fit sur l'esprit de la du Lys, car je ne lui en dis rien du tout; mais je l'ai sçu depuis par elle-même. Nous nous embarquâmes au Havre-de-Grâce et voguâmes assez heureusement jusqu'à ce que nous fussions près du Sund; mais alors il se leva la plus furieuse tempête que l'on ait jamais vue sur la mer océane; nos vaisseaux furent jetés par la tourmente en divers endroits, et celui de M. de Montgommeri, dans lequel j'etois, vint aborder heureusement à l'embouchure de la Tamise, par laquelle nous montâmes, à l'aide du reflux, jusqu'à Londres, capitale d'Angleterre, où nous sejournâmes environ six semaines, pendant lequel temps j'eus le loisir de voir une partie des raretés de cette superbe ville, et l'illustre cour de son roi, qui etoit alors Charles Stuart, premier du nom. M. de Montgommeri s'en retourna dans sa maison de Pont-Orson, en Basse-Normandie, où je ne voulus pas le suivre. Je le suppliai de me permettre de prendre la route de Paris, ce qu'il fit. Je m'embarquai dans un vaisseau qui alloit à Rouen, où j'arrivai heureusement, et de là je me mis sur un bateau qui me remonta jusqu'à Paris, où je trouvai un mien parent fort proche, qui etoit ciergier du Roi. Je le priai que par son moyen je pusse entrer au régiment des gardes; il s'y employa et fut mon repondant, car en ce temps-là il en falloit avoir pour y être reçu, ce que je fus en la compagnie de M. de la Rauderie. Mon parent me bailla de quoi me remettre en equipage (car en ce voyage de mer j'avois gâté mes habits) et de l'argent, ce qui me faisoit faire paroli [387] à une trentaine de cadets de grande maison [388], qui portoient tous le mousquet aussi bien que moi.

[Note 387: ][ (retour) ] Aller de pair, faire tête, égaler. (Dict. com. de Leroux.)

[Note 388: ][ (retour) ] Le régiment des gardes étoit la ressource ordinaire des cadets de grandes familles qui ne se faisoient point d'église. De là l'expression fréquente: un cadet aux gardes.

En ce temps-là les princes et grands seigneurs de France se soulevèrent contre le roi, et même Mgr le duc d'Orléans, son frère; mais Sa Majesté, par l'adresse ordinaire du grand cardinal de Richelieu, rompit leurs mauvais desseins, ce qui obligea Sa Majesté de faire un voyage en Bretagne avec une puissante armée [389]. Nous arrivâmes à Nantes, où l'on fit la première execution des rebelles sur la personne du comte de Chalais, qui y eut la tête tranchée [390]; ce qui donna de la terreur à tous les autres, qui moyennèrent leurs paix avec le roi, lequel s'en retourna à Paris. Il passa par la ville du Mans, où mon père me vint trouver, tout vieux qu'il etoit (car il avoit eté averti par mon cousin, ce ciergier du Roi, que j'etois au régiment des gardes); il me demanda à mon capitaine, lequel lui accorda mon congé. Nous nous en revînmes en cette ville, où mes parens resolurent que, pour m'arrêter, il me falloit lier avec une femme; celle d'un chirurgien voisin d'une mienne cousine germaine fit venir pendant le carême (sous pretexte d'ouïr les prédications) la fille d'un lieutenant de bailli [391] d'un bourg distant de trois lieues d'ici. Ma cousine me vint querir à notre maison pour me la faire voir; mais, après une heure de conversation que j'eus avec elle dans la maison de madite cousine, où elle etoit venue, elle se retira, et alors l'on me dit que c'etoit une maîtresse pour moi; à quoi je repondis froidement qu'elle ne m'agréoit pas. Ce n'est pas qu'elle ne fût assez belle et riche, mais toutes les beautés me sembloient laides en comparaison de ma chère du Lys, qui seule occupoit toutes mes pensées. J'avois un oncle, frère de ma mère, homme de justice, et que je craignois beaucoup, lequel s'en vint un soir à notre maison, et, après m'avoir fort bravé sur le mepris que j'avois temoigné faire de cette fille, me dit qu'il falloit me resoudre à l'aller voir chez elle aux prochaines fêtes de Pâques, et qu'il y avoit des personnes qui valoient plus que moi qui se tiendroient bien honorées de cette alliance. Je ne repondis ni oui ni non; mais, les fêtes suivantes, il fallut y aller avec ma cousine, cette chirurgienne et un sien fils. Nous fûmes agreablement reçus, et l'on nous regala trois jours durant. L'on nous mena aussi à toutes les metairies de ce lieutenant, dans toutes lesquelles il y avoit festin. Nous fûmes aussi à un gros bourg, distant d'une lieue de cette maison, voir le curé du lieu, qui etoit frère de la mère de cette fille, lequel nous fit un fort gracieux accueil. Enfin nous nous en retournâmes comme nous etions venus, c'est-à-dire, pour ce qui me regardoit, aussi peu amoureux que devant. Il fut pourtant resolu que dans une quinzaine de jours on parleroit à fond de ce mariage. Le terme etant expiré, j'y retournai avec trois de mes cousins germains, deux avocats et un procureur en ce presidial; mais, par bonheur, on ne conclut rien, et l'affaire fut remise aux fêtes de mai prochaines. Mais le proverbe est bien veritable, que l'homme propose et Dieu dispose, car ma mère tomba malade quelques jours devant lesdites fêtes et mon père quatre jours après; l'une et l'autre maladie se terminèrent par la mort. Celle de ma mère arriva un mardi, et celle de mon père le jeudi de la même semaine, et je fus aussi fort malade; mais je me levai pour aller voir cet oncle sevère, qui etoit aussi fort malade, et qui mourut quinze jours après. A quelque temps de là, l'on me reparla de cette fille du lieutenant que j'etois allé voir; mais je n'y voulus pas entendre, car je n'avois plus de parens qui eussent droit de me commander; d'ailleurs que mon coeur etoit toujours dans ce parc, où je me promenois ordinairement, mais bien plus souvent en imagination.

[Note 389: ][ (retour) ] V., sur tous ces événements, l'Histoire de France sous Louis XIII, par Bazin, t. 2, année 1626. Le roi avoit d'abord passé par Blois, et le cardinal le rejoignit à Nantes, où il alloit ouvrir les Etats de Bretagne.

[Note 390: ][ (retour) ] Chalais, le membre le plus important du parti de l'aversion, fut condamné à mort, malgré l'humilité de ses aveux et de son repentir, par arrêt du 18 août 1626.

[Note 391: ][ (retour) ] Les baillis étoient des officiers chargés de rendre la justice dans un certain ressort. Cette fonction passa peu à peu aux mains de leurs lieutenants. «Le bailli, dit Furetière dans son Dictionnaire, est aujourd'hui dépouillé de toute sa fonctîon, et toute l'autorité de cette charge a été transférée à son lieutenant.»

Un matin, que je ne croyois pas qu'il y eût encore personne de levé dans la maison du sieur Dufresne, je passai devant, et je fus bien etonné quand j'ouïs la du Lys qui chantoit, sur son balcon, cette vieille chanson qui a pour reprise: «Que n'est-il auprès de moi, celui que mon coeur aime!» Ce qui m'obligea à m'approcher d'elle et à lui faire une profonde reverence, que j'accompagnai de telles ou semblables paroles: «Je souhaiterois de tout mon coeur, mademoiselle, que vous eussiez la satisfaction que vous desirez, et je voudrois y pouvoir contribuer: ce seroit avec la même passion que j'ai toujours été votre très humble serviteur.» Elle me rendit bien mon salut, mais elle ne me repondit pas, et, continuant à chanter, elle changea la reprise de la chanson en ces paroles: «Le voici auprès de moi celui que mon coeur aime.» Je ne demeurai pas court, car je m'etois un peu ouvert à la guerre et à la cour, et, quoique le procedé fût capable de me demonter, je lui dis: «J'aurai sujet de le croire si vous me faites ouvrir la porte.» A même temps elle appela le petit laquais dont j'ai dejà parlé, auquel elle commanda de me l'ouvrir, ce qu'il fit. J'entrai, et je fus reçu avec tous les temoignages de bienveillance du père, de la mère et de la soeur aînée, mais encore plus de la du Lys. La mère me demanda pourquoi j'etois si sauvage et que je ne les visitois pas si souvent que j'avois accoutumé, qu'il ne falloit pas que le deuil de mes parens m'en empêchât, et qu'il falloit se divertir comme auparavant; en un mot, que je serois toujours le bienvenu dans leur maison. Ma reponse ne fut que pour faire paroître mon peu de merite, en disant quelque peu de paroles aussi mal rangées que celles que je vous debite. Mais enfin tout se termina à un dejeuner de laitage, qui est en ce pays un grand regal, comme vous savez.--«Et qui n'est pas desagreable, repondit l'Etoile; mais poursuivez.»--Quand je pris congé pour sortir, la mère me demanda si je ne m'incommoderois point d'accompagner elle et ses filles chez un vieux gentilhomme, leur parent, qui demeuroit à deux lieues d'ici. Je lui repondis qu'elle me faisoit tort de me le demander, et qu'un commandement absolu m'eût eté plus agreable. Le voyage fut conclu au lendemain. La mère monta un petit mulet, qui etoit dans la maison; la fille aînée monta le cheval de son père, et je portois en croupe sur le mien, qui etoit fort, ma chère du Lys; je vous laisse à penser quel fut notre entretien le long du chemin, car, pour moi, je ne m'en souviens plus. Tout ce que je vous puis dire, c'est que nous nous separâmes, la du Lis et moi, fort amoureux; depuis ce temps-là mes visites furent fort frequentes, ce qui dura tout le long de l'eté et de l'automne. De vous dire tout ce qui se passa, je vous serois trop ennuyeux; seulement vous dirai-je que nous nous derobions souvent de la compagnie et nous allions demeurer seuls à l'ombrage de ce bois de haute futaie, et toujours sur le bord de la belle petite rivière qui passe au milieu, où nous avions la satisfaction d'ouïr le ramage des oiseaux, qu'ils accordoient au doux murmure de l'eau, parmi lequel nous mêlions mille douceurs que nous nous disions, et nous nous faisions ensuite autant d'innocentes caresses. Ce fut là où nous prîmes resolution de nous bien divertir le carnaval prochain.

Un jour que j'etois occupé à faire faire du cidre à un pressoir du faubourg de la Barre, qui est tout joignant le parc, la du Lys m'y vint trouver; à son abord je connus qu'elle avoit quelque chose sur le coeur, en quoi je ne me trompais pas; car, après qu'elle m'eut un peu raillé sur l'equipage où j'etois, elle me tira à part et me dit que le gentilhomme dont la fille etoit chez M. de Planche-Panète, son beau-frère, en avoit amené un autre, qu'il pretendoit lui faire donner pour mari, et qu'ils etoient à la maison, dont elle s'etoit derobée pour m'en avertir. «Ce n'est pas, ajouta-t-elle, que je favorise jamais sa recherche et que je consente à quoi que ce soit, mais j'aimerois mieux que tu trouvasses quelque moyen de le renvoyer que s'il venoit de moi.» Je lui dis alors: «Va-t-en, et lui fais bonne mine, pour ne rien alterer; mais sçache qu'il ne sera pas ici demain à midi.» Elle s'en alla plus joyeuse, attendant l'evenement. Cependant je quittai tout et abandonnai mon cidre à la discretion des valets, et m'en allai à ma maison, où je pris du linge et un autre habit, et m'en allai chercher mes camarades: car vous devez sçavoir que nous etions une quinzaine de jeunes hommes qui avions tous chacun notre maîtresse, et tellement unis, que qui en offensoit un avoit offensé tous les autres; et nous etions tous resolus que, si quelque etranger venoit pour nous les ravir, de le mettre en etat de n'y reussir jamais [392]. Je leur proposai ce que vous venez d'ouïr, et aussitôt tous conclurent qu'il falloit aller trouver ce galant (qui etoit un gentilhomme de la plus petite noblesse du bas Maine) et l'obliger à s'en retourner comme il etoit venu. Nous allâmes donc à son logis, où il soupoit avec l'autre gentilhomme son conducteur. Nous ne marchandâmes point à lui dire qu'il se pouvoit bien retirer, et qu'il n'y avoit rien à gagner pour lui en ce pays. Alors le conducteur repartit que nous ne sçavions pas leur dessein, et que, quand nous le sçaurions, nous n'y avions aucun interêt. Alors je m'avançai, et, mettant la main sur la garde de mon epée, je lui dis: «Si ai bien moi, j'y en ai, et, si vous ne le quittez, je vous mettrai en etat de n'en faire plus.» L'un d'eux repartit que la partie n'etoit pas egale, et que, si j'etois seul, je ne parlerois pas ainsi. Alors je lui dis: «Vous êtes deux, et je sors avec celui-ci», en prenant un de mes camarades, «suivez-nous». Ils s'en mirent en devoir; mais l'hôte et un sien fils les en empêchèrent, et leur firent connoître que le meilleur pour eux etoit de se retirer, et qu'il ne faisoit pas bon de se frotter avec nous. Ils profitèrent de l'avis, et l'on n'en ouït plus parler depuis. Le lendemain j'allai voir la du Lys, à laquelle je racontai l'action que j'avois faite, dont elle fut très contente et m'en remercia en des termes fort obligeans.

[Note 392: ][ (retour) ] Sorel parle de même, dans Francion, d'une société de bravi formée entre jeunes gens pour redresser les torts, châtier les fats et les insolents, etc., sans préjudice de la débauche à laquelle ils se livroient en commun. (7e liv.)

L'hiver approchoit, les veillées etoient fort longues, et nous les passions à jouer à des petits jeux d'esprit [393]; ce qui etant souvent reiteré ennuya; ce qui me fit resoudre à lui donner le bal. J'en conferai avec elle, et elle s'y accorda. J'en demandai la permission à M. du Fresne, son père, et il me la donna. Le dimanche suivant nous dansâmes, et continuâmes plusieurs fois; mais il y avoit toujours une si grande foule de monde, que la du Lys me conseilla de ne faire plus danser, mais de penser à quelque autre divertissement. Il fut donc resolu d'etudier une comedie, ce qui fut executé.»

[Note 393: ][ (retour) ] Par exemple, au jeu des proverbes, aux jeux de conversation, des éléments, des compliments ou flatteries, des mathematiques, et autres dont on peut voir la description dans la Maison des jeux, 1642, in-8.

L'Etoile l'interrompit en lui disant: «Puisque vous en êtes à la comedie, dites-moi si cette histoire est encore guère longue, car il se fait tard, et l'heure du souper approche.--Ha! dit le prieur, il y en a encore deux fois autant pour le moins.» L'on jugea donc qu'il la falloit remettre à une autre fois, pour donner le temps aux acteurs d'etudier leurs rôles; et, quand ce n'eût pas eté pour ces raisons, il eût fallu cesser à cause de l'arrivée de M. de Verville, qui entra dans la chambre facilement, car le portier s'etoit endormi. Sa venue surprit bien fort toute la compagnie. Il fit de grandes caresses à tous les comediens et comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa à diverses reprises, et leur dit le sujet de son voyage, comme vous verrez au chapitre suivant, qui est fort court.


CHAPITRE XI.

Resolution des mariages du Destin avec l'Etoile,
et de Leandre avec Angelique.

e prieur de Saint-Louis voulut prendre congé, mais le Destin l'arrêta, lui disant que dans peu de temps il faudroit souper, et qu'il tiendroit compagnie à monsieur de Verville, qu'il pria de leur faire l'honneur de souper avec eux. L'on demanda à l'hôtesse si elle avoit quelque chose d'extraordinaire; elle dit que oui. L'on mit du linge blanc, et l'on servit quelque temps après. L'on fit bonne chère, l'on but à la santé de plusieurs personnes et l'on parla beaucoup. Après le dessert, le Destin demanda à Verville le sujet de son voyage en ces quartiers, et il lui repondit que ce n'etoit pas la mort de son beau-frère Saldagne, que ses soeurs ne plaignoient guère non plus que lui; mais qu'ayant une affaire d'importance à Rennes, en Bretagne, il s'etoit detourné exprès pour avoir le bien de les voir, dont il fut grandement remercié; ensuite il fut informé du mauvais dessein de Saldagne et du succès, et enfin de tout ce que vous avez vu au sixième chapitre. Verville plia les epaules en disant qu'il avoit trouvé ce qu'il cherchoit avec trop de soin. Après souper, Verville fit connoissance avec le prieur, duquel tous ceux de la troupe dirent beaucoup de bien, et, après avoir un peu veillé, il se retira. Alors Verville tira le Destin à part et lui demanda pourquoi Leandre étoit vêtu de noir et pourquoi tant de laquais vêtus de même. Il lui en apprit le sujet, et le dessein qu'il avoit fait d'epouser Angelique. «Et vous, dit Verville, quand vous marierez-vous? Il est, ce me semble temps de faire connoître au monde qui vous êtes, ce qui ne se peut que par un mariage»; ajoutant que s'il n'etoit pressé, qu'il demeureroit pour assister à l'un et à l'autre. Le Destin dit qu'il falloit sçavoir le sentiment de l'Etoile; ils l'appelèrent et lui proposèrent le mariage, à quoi elle repondit qu'elle suivroit toujours le sentiment de ses amis. Enfin il fut conclu que, quand Verville auroit mis fin aux affaires qu'il avoit à Rennes, qui seroit dans une quinzaine de jours au plus tard, qu'il repasseroit par Alençon, et que l'on executeroit la proposition. Il en fut autant conclu entre eux et la Caverne, pour Leandre et Angelique.

Verville donna le bonsoir à la compagnie et se retira à son logis. Le lendemain il partit pour la Bretagne, et il arriva à Rennes, où il alla voir monsieur de la Garouffière, lequel, après les complimens accoutumés, lui dit qu'il y avoit dans la ville une troupe de comediens, l'un desquels avoit beaucoup de traits du visage de la Caverne: ce qui l'obligea d'aller le lendemain à la comedie, où ayant vu le personnage, il fut tout persuadé que c'etoit son parent (je dis de la Caverne). Après la comedie il l'aborda, et s'enquit de lui d'où il etoit, s'il y avoit longtemps qu'il etoit dans la troupe et par quels moyens il y etoit venu; il repondit sur tous les chefs en sorte qu'il fut facile à Verville de connoître qu'il etoit le frère de la Caverne, qui s'etoit perdu quand son père fut tué en Perigord par le page du baron de Sigognac, ce qu'il avoua franchement, en ajoutant qu'il n'avoit jamais pu sçavoir ce que sa soeur etoit devenue. Lors Verville lui apprit qu'elle etoit dans une troupe de comediens qui etoit à Alençon; qu'elle avoit eu beaucoup de disgrâces, mais qu'elle avoit sujet d'en être consolée, parce qu'elle avoit une très belle fille qu'un seigneur de douze mille livres de rentes etoit sur le point d'epouser, et qu'il faisoit la comedie avec eux et qu'à son retour il assisteroit au mariage, et qu'il ne tiendroit qu'à lui de s'y trouver, pour rejouir sa soeur, qui etoit fort en peine de lui, n'en ayant eu aucunes nouvelles depuis sa fuite. Non-seulement le comedien accepta cette offre, mais il supplia instamment monsieur de Verville de souffrir qu'il l'accompagnât, ce qu'il agréa. Cependant il mit ordre à ses affaires, que nous lui laisserons negocier, et retournerons à Alençon.

Le prieur de Saint-Louis alla, le même jour que partit Verville, trouver les comediens et comediennes, pour leur dire que monseigneur l'evêque de Sées l'avoit envoyé querir pour lui communiquer quelque affaire d'importance, et qu'il etoit bien marri de ne se pouvoir acquitter de sa promesse; mais qu'il n'y avoit rien de perdu; que cependant qu'il seroit à Sées, ils iroient à la Fresnaye, representer Silvie aux noces de la fille du seigneur du lieu, et qu'à leur retour et au sien, il achèveroit ce qu'il avoit commencé. Il s'en alla, et les comediens se disposèrent à partir.


CHAPITRE XII.

Ce qui arriva au voyage de la Fresnaye;
autre disgrâce de Ragotin.

a veille de la noce l'on envoya un carrosse et des chevaux de selle aux comediens. Les comediennes s'y placèrent dedans avec le Destin, Leandre et l'Olive; les autres montèrent les chevaux, et Ragotin le sien, qu'il avoit encore, pour n'avoir pu le vendre, et qui etoit gueri de son enclouure. Il voulut persuader à l'Etoile ou à Angelique de se mettre en croupe derrière lui, disant qu'elles seroient plus à leur aise que dans le carrosse, qui ebranle beaucoup les personnes; mais ni l'une ni l'autre n'en voulurent rien faire. Pour aller d'Alençon à la Fresnaye il faut passer une partie de la forêt de Persaine, qui est au pays du Maine. Ils n'eurent pas fait mille pas dans cette forêt que Ragotin, qui alloit devant, cria au cocher d'arrêter, «parce, dit-il, qu'il voyoit une troupe d'hommes à cheval». L'on ne trouva pas bon d'arrêter, mais de se tenir chacun sur ses gardes. Quand ils furent près de ces cavaliers, Ragotin dit que c'etoit la Rappinière avec ses archers. L'Etoile pâlit; mais le Destin, qui s'en aperçut, l'assura en lui disant qu'il n'oseroit leur faire insulte en la presence de ses archers et des domestiques de monsieur de la Fresnaye, et si près de sa maison. La Rappinière connut bien que c'etoit la troupe comique; aussi il s'approcha du carrosse avec son effronterie ordinaire et salua les comediennes, auxquelles il fit d'assez mauvais complimens, à quoi elles repondirent avec une froideur capable de demonter un moins effronté que ce levrier de bourreau; lequel leur dit qu'il cherchoit des brigands qui avoient volé des marchands du côté de Balon [394], et qu'on lui avoit dit qu'ils avoient pris cette route. Comme il entretenoit la compagnie, le cheval d'un de ses archers, qui etoit fougueux, sauta sur le col du cheval de Ragotin, auquel il fit si grand'peur qu'il recula et enfonça dans une touffe d'arbres, dont il y en avoit quelques-uns dont les branches etoient sèches, l'une desquelles se trouva sous le pourpoint de Ragotin et qui lui piqua le dos, en sorte qu'il y demeura pendu: car, voulant se degager de parmi ces arbres, il avoit donné des deux talons à son cheval, qui avoit passé et l'avoit laissé ainsi en l'air, criant comme un petit fou qu'il etoit: «Je suis mort, l'on m'a donné un coup d'epée dans les reins [395]

[Note 394: ][ (retour) ] Petite ville du Maine, sur l'Orne, à 4 lieues et demie du Mans.

[Note 395: ][ (retour) ] Cette plaisanterie paroît imitée d'un passage de l'Euphormion de Barclay, où César, l'un des personnages, se croit mort, comme Ragotin, parce que, comme lui, à peu près, il a été piqué par une épine à la fesse. (1re part., ch. 30.)

L'on rioit si fort de le voir en cette posture que l'on ne songeoit à rien moins qu'à le secourir. L'on crioit bien aux laquais de le dependre; mais il s'enfuyoient d'un autre côté en riant. Cependant son cheval gagnoit toujours pays, sans se laisser prendre. Enfin, après avoir bien ri, le cocher, qui etoit un grand et fort garçon, descendit de dessus son siége et s'approcha de Ragotin, le souleva et le dependit. On le visita et on lui fit accroire qu'il etoit fort blessé, mais qu'on ne pouvoit le panser que l'on ne fût au village, où il y avoit un fort bon chirurgien; en attendant, on lui appliqua quelques feuilles fraîches pour le soulager. On le plaça dans le carrosse, dont l'Olive sortit, tandis que les laquais passèrent au travers du bois pour gagner le devant du cheval, qui ne vouloit pas se laisser prendre, et qui fut pourtant pris, et l'Olive monta dessus. La Rappinière continua son chemin, et la troupe arriva au château, d'où l'on envoya querir le chirurgien, auquel l'on donna le mot. Il fit semblant de sonder la plaie imaginaire de Ragotin, que l'on avoit fait mettre dans le lit. Il le pansa de même qu'il l'avoit sondé, après lui avoir dit que son coup etoit favorable, et que deux doigts plus à côté il n'y avoit plus de Ragotin. Il lui ordonna le regime ordinaire et le laissa reposer. Ce petit bout d'homme avoit l'imagination si frappée de tout ce qu'on lui avoit dit qu'il crut toujours d'être fort blessé. Il ne se leva point pour voir le bal qui fut tenu le soir après souper: car l'on avoit fait venir la grande bande de violons du Mans, celle d'Alençon etant à une autre noce, à Argentan. L'on dansa à la mode du pays, et les comediens et comediennes dansèrent à la mode de la cour. Le Destin et l'Etoile dansèrent la sarabande, avec l'admiration de toute la compagnie, qui etoit composée de la noblesse campagnarde et des plus gros manans du village.

Le lendemain l'on joua la pastorale que l'épousée avoit demandée; Ragotin s'y fit porter en chaise avec son bonnet de nuit. Ensuite l'on fit bonne chère, et le lendemain, après avoir bien dejeûné, l'on paya et remercia la troupe. Le carrosse et les chevaux furent prêts, et l'on tâcha à desabuser Ragotin de sa pretendue blessure; mais on ne lui put jamais persuader le contraire, car il disoit toujours qu'il sentoit bien son mal. On le mit dans le carrosse, et toute la troupe arriva heureusement à Alençon. Le lendemain on ne representa point, car les comediennes se voulurent reposer. Cependant le prieur de Saint-Louis etoit de retour de son voyage de Sées. Il alla voir la troupe, et l'Etoile lui dit qu'il ne trouveroit point d'occasion plus favorable pour achever son histoire; il ne s'en fit point prier, et il poursuivit comme vous allez voir au suivant chapitre.


CHAPITRE XIII.

Suite et fin de l'histoire du prieur de Saint-Louis.

i le commencement de cette histoire (où vous n'avez vu que de la joie et des contentemens) vous a eté ennuyeux, ce que vous allez ouïr le sera bien davantage, puisque vous n'y verrez que des revers de la fortune, des douleurs et des desespoirs qui suivront les plaisirs et les satisfactions où vous me verrez encore, mais pour fort peu de temps. Pour donc reprendre au même lieu où je finis le recit, après que mes camarades et moi eûmes appris nos rôles et exercé plusieurs fois, un jour de dimanche au soir nous representâmes notre pièce dans la maison du sieur du Fresne, ce qui fit un grand bruit dans le voisinage; quoique nous eussions pris tous les soins de faire tenir les portes du parc bien fermées, nous fûmes accablés de tant de monde, qui avoit passé le château ou escaladé les murailles, que nous eûmes toutes les peines imaginables à gagner le theâtre, que nous avions fait dresser dans une salle de mediocre grandeur; aussi il resta les deux tiers du monde dehors. Pour obliger ces gens-là à se retirer, nous leur fîmes promesse que le dimanche suivant nous la representerions dans la ville et dans une plus grande salle. Nous fîmes passablement bien pour des apprentis, excepté un de nos acteurs qui faisoit le personnage du secretaire du roi Darius (la mort de ce monarque etoit le sujet de notre pièce [396]): car il n'avoit que huit vers à dire, ce qu'il faisoit assez bien entre nous; mais, quand il fallut representer tout à bon, il le fallut pousser sur la scène par force, et ainsi il fut obligé de parler, mais si mal que nous eûmes beaucoup de peine à faire cesser les éclats de rire.

[Note 396: ][ (retour) ] Il s'agit probablement de La Mort de Daire, tragédie de Hardy (1619), où Masoee, qui peut passer en effet pour le secrétaire de Darius, a non pas huit vers, mais dix en tout à prononcer, dans la 1re scène du 2e acte.

La tragedie etant finie, je commençai le bal avec la du Lys, et qui dura jusqu'à minuit. Nous prîmes goût à cet exercice, et sans en rien dire à personne nous etudiâmes une autre pièce. Cependant je ne desistois point de mes visites ordinaires. Or, un jour que nous etions assis auprès du feu, il arriva un jeune homme auquel l'on y fit prendre place; après un quart d'heure d'entretien, il sortit de sa poche une boîte dans laquelle il y avoit un portrait de cire en relief, très bien fait, qu'il dit être celui de sa maîtresse. Après que toutes les demoiselles l'eurent vu et dit qu'elle etoit fort belle, je le pris à mon tour, et, en le considerant avec attention, je m'imaginai qu'il ressembloit à la du Lys, et que ce galant-là avoit quelque pensée pour elle. Je ne marchandai point à jeter cette boîte dans le feu, où la petite statue se fondit bientôt: car, quand il se mit en devoir de l'en tirer, je l'arrêtai et le menaçai de le jeter par la fenêtre. M. du Fresne (qui m'aimoit autant alors comme il m'a haï depuis) jura qu'il lui feroit sauter l'escalier, ce qui obligea ce malheureux à sortir confusement. Je le suivis sans que personne de la compagnie m'en pût empêcher, et je lui dis que, s'il avoit quelque chose sur le coeur, que nous avions chacun une epée et que nous etions en beau lieu pour se satisfaire; mais il n'en eut pas le courage. Or le dimanche suivant nous jouâmes la même tragedie que nous avions dejà representée, mais dans la salle d'un de nos voisins qui etoit assez grande, et par ce moyen nous eûmes quinze jours pour étudier l'autre pièce. Je m'avisai de l'accompagner de quelques entrées de ballet [397], et je fis choix de six de mes camarades qui dansoient le mieux, et je fis le septième. Le sujet du ballet etoit les bergers et les bergères soumis à l'Amour: car à la première entrée paroissoit un Cupidon, et aux autres des bergers et des bergères, tous vêtus de blanc, et leurs habits tout parsemés de noeuds de petit ruban bleu, qui etoit la couleur de la du Lys, et que j'ai aussi toujours portée depuis; il est vrai que j'y ai ajouté la feuille [398] morte, pour les raisons que je vous dirai à la fin de cette histoire. Ces bergers et bergères faisoient deux à deux chacun une entrée, et, quand ils paroissoient tous ensemble, ils formoient les lettres du nom de la du Lys, et l'amour decochoit une flèche à chaque berger et jetoit des flammes de feu aux bergères, et tous en signe de soumission flechissoient le genou. J'avois composé quelques vers sur le sujet du ballet, que nous recitâmes; mais la longueur du temps me les a fait oublier, et, quand je m'en souviendrois encore, je n'aurois garde de vous les dire, car je suis assuré qu'ils ne vous agréeroient pas, à présent que la poësie françoise est au plus haut degré où elle puisse monter. Comme nous avions tenu la chose secrète, il nous fut facile de n'avoir que de nos amis particuliers, qui insensiblement et sans que l'on s'en aperçût entrèrent dans le parc, où nous representâmes à notre aise les Amours d'Angelique et de Sacripant, roi de Circassie, sujet tiré de l'Arioste [399]; ensuite nous dansâmes notre ballet.

[Note 397: ][ (retour) ] Le ballet, que Benserade devoit élever à un si haut point de gloire, et que Molière même ne dédaigna pas de cultiver, étoit déjà, à cette époque, en grande faveur. V. le Mercure du temps et les Mémoires de Marolles, passim. En 1630, le fameux ballet préparé par le comte de Soissons pour le retour de Louis XIII à Paris mit la cour et la ville en émoi et préoccupa les esprits plus encore que le procès du maréchal de Marillac. Les ballets de Maître Galimathias, des Goutteux (1630), du Monde, de la Prospérité des armes de France, du Triomphe de la beauté (1640), etc., n'excitoient guère moins l'attention publique. Déjà, même sous Henri IV, il y avoit eu à la cour plus de 80 ballets.

[Note 398: ][ (retour) ] On peut consulter le Jeu du galant (Maison des jeux, 3e p.) pour la signification attachée alors à la couleur des rubans. Voici d'abord pour le bleu: «Doriclas, commençant, dit qu'il choisissoit le bleu à cause qu'etant une couleur attribuée au ciel, elle temoignoit que l'on ne vouloit avoir que des affections celestes.» Quant à la couleur feuille morte, elle signifioit la mort de l'espérance, ou au moins d'une espérance.

[Note 399: ][ (retour) ] Encore un sujet emprunté au Roland furieux, qui étoit alors mis à contribution par le théâtre presque autant que l'Astrée. Je serois assez porté à croire que l'auteur a commis une erreur dans la désignation de cette pièce, car l'Arioste nous montre bien Sacripant amoureux d'Angélique, mais non Angélique amoureuse de Sacripant; d'ailleurs, je ne connois pas, dans notre ancien théâtre, de pièce intitulée ainsi. Il y en a deux, l'une publiée à Troyes, chez Noël Laudereau, l'autre probablement de Ch. Bauter, dit Méliglosse, publiée chez Oudot (1614), qui portent ce titre: Tragédie françoise des amours d'Angelique et de Medor, avec les furies de Rolland et la mort de Sacripant, etc. Peut-être l'auteur a-t-il fait une confusion involontaire.

Je voulus commencer le bal à l'ordinaire, mais M. du Fresne ne le voulut pas permettre, disant que nous etions assez fatigués de la comedie et du ballet; il nous donna congé et nous nous retirâmes. Nous resolûmes de rendre cette comedie publique et de la representer dans la ville, ce que nous fîmes le dimanche gras, dans la salle de mon parrain, et en plein jour. La du Lys me dit que, si je commençois le bal, que ce fût avec une fille de notre voisinage qui etoit vêtue de taffetas bleu tout de même qu'elle, ce que je fis. Mais il s'eleva un murmure sourd dans la compagnie, et il y en eut qui dirent assez haut: «Il se trompe, il se manque», ce qui excita le rire à la du Lys et à moi; de quoi la fille s'etant aperçue, me dit: «Ces gens ont raison, car vous avez pris l'une pour l'autre.» Je lui repondis succinctement: «Pardonnez-moi, je sçais fort bien ce que je fais.» Le soir je me masquai avec trois de mes camarades, et je portois le flambeau, croyant que par ce moyen je ne serois pas connu [400], et nous allâmes dans le parc. Quand nous fûmes entrés dans la maison, la du Lys regarda attentivement les trois masques, et, ayant reconnu que je n'y etois pas, elle s'approcha de moi à la porte où je m'etois arrêté avec le flambeau, et, me prenant par la main, me dit ces obligeantes paroles: «Deguise-toi de toutes les façons que tu pourras t'imaginer, je te connoîtrai toujours facilement.» Après avoir eteint le flambeau, je m'approchai de la table, sur laquelle nous posâmes nos boîtes de dragées et jetâmes les dés. La du Lys me demanda à qui j'en voulois, et je lui fis signe que c'etoit à elle; elle me repliqua qu'est-ce que je voulois qu'elle mît au jeu, et je lui montrai un noeud de ruban que l'on appelle à present galant [401], et un bracelet de corail qu'elle avoit au bras gauche. Sa mère ne vouloit pas qu'elle le hasardât; mais elle eclata de rire, en disant qu'elle n'apprehendoit pas de me le laisser. Nous jouâmes et je gagnai, et je lui fis un present de mes dragées. Autant en firent mes compagnons avec la fille aînée et d'autres demoiselles qui y etoient venues passer la veillée. Après quoi nous prîmes congé. Mais, comme nous allions sortir, la du Lys s'approcha de moi, et mit la main aux cordons qui tenoient mon masque attaché, qu'elle denoua promptement, en disant: «Est-ce ainsi que l'on fait de s'en aller si vite?» Je fus un peu honteux, mais pourtant bien aise d'avoir un si beau pretexte de l'entretenir. Les autres se demasquèrent aussi, et nous passâmes la veillée fort agreablement. Le dernier soir du carnaval je lui donnai le bal avec la petite bande de violons, la grande etant employée pour la noblesse. Pendant le carême il fallut faire trève de divertissemens pour vaquer à la piété, et je vous puis assurer que nous ne manquions pas un sermon, la du Lys et moi. Nous passions les autres heures du jour en visites continuelles et en promenades, ou à ouïr chanter les filles de la ville sur le derrière du château, où il y a un excellent echo, où elles provoquoient cette nymphe imaginaire à leur repondre [402].

[Note 400: ][ (retour) ] Ce ne fut que peu d'années avant la composition de cette 3e partie que la cour commença à répandre la mode des mascarades. V. Mém. de madem. de Montp., coll. Petitot, XLII, p. 408, et une note de Walckenaër, Mém. de Madame de Sévigné, II, p. 481.

[Note 401: ][ (retour) ] On appeloit galants des rubans noués, servant à orner les habits ou la tête tant des hommes que des femmes: «Il y a de certaines petites choses qui coûtent peu, et neanmoins parent extrêmement un homme,... comme par exemple d'avoir un beau ruban d'or et d'argent au chapeau, quelquefois entremeslé de soie de quelque belle couleur, et d'avoir aussi au devant des chausses sept ou huit des plus beaux rubans satinés et des couleurs les plus eclatantes qui se voient.... Pour montrer que toutes ces manières de rubans contribuent beaucoup à faire parestre la galanterie d'un homme, ils ont emporté le nom de galands, par preference sur toute autre chose.» (Loix de la galant.) On peut voir aussi, dans la Maison des jeux, la pièce suivante, intitulée: le Jeu du galand, et dans le Recueil en prose de Sercy (1642), t. 1er, l'Origine et le progrès des rubans. Les galants qui ornoient la toilette des femmes prenoient différents noms, suivant la place qu'ils occupoient: on les appeloit le mignon, le badin, l'assassin des dames, etc.

[Note 402: ][ (retour) ] Voilà un ressouvenir de ces échos qui avoient fait les délices des cours de François Ier et de Henri II. V. un curieux écho dans les oeuvres de Joach. du Bellay, et dont les pastorales avoient tellement mis l'usage à la mode qu'on les retrouve parfois jusque dans les romans comiques et satiriques, bien que ceux-ci tournent en ridicule la plupart des inventions de la pastorale, comme du roman héroïque et chevaleresque. Ainsi Sorel, dans Le Berger extravagant, manifeste lui-même un certain foible pour les échos. (Remarq. sur le 1er l.) Boileau se moque de cet usage, à plusieurs reprises, dans les Héros de roman.

Les fêtes de Pâques approchoient, quand un jour mademoiselle du Fresne, la fille, me dit en riant: «Me meneras-tu à Saint-Pater [403]?» C'est une petite paroisse qui est à un quart de lieue du faubourg de Montfort, où l'on va en devotion le lundi de Pâques, après dîner, et c'est là aussi où l'on voit tous les galans et galantes. Je lui repondis qu'il ne tiendroit qu'à elle. Le jour venu, comme je me disposois à les aller prendre, au sortir de ma maison je rencontrai un mien voisin, jeune homme fort riche, lequel me demanda où j'allois si empressé. Je lui dis que j'allois au Parc querir les demoiselles du Fresne pour les accompagner à Saint-Pater. Alors il me repondit que je pouvois bien rentrer, car il sçavoit de bonne part que leur mère avoit dit qu'elle ne vouloit pas que ses filles y allassent avec moi. Ce discours m'assomma si fort que je ne pus lui rien repliquer; mais je rentrai dans ma maison, où etant, je me mis à penser d'où pouvoit venir un si prompt changement; après y avoir bien rêvé, je n'en trouvai autre sujet que mon peu de merite et ma condition. Pourtant je ne pus m'empêcher de declamer contre leur procédé, de m'avoir souffert tandis que je les avois diverties par des bals, ballets, comedies et serenades, car je leur en donnois souvent, en toutes lesquelles choses j'avois fait de grandes depenses, et qu'à present l'on me rebutoit. La colère où j'etois me fis resoudre d'aller à l'assemblée avec quelques-uns de mes voisins, ce que je fis. Cependant l'on m'attendoit au Parc, et, quand le temps fut passé que je devois m'y rendre, la du Lys et sa soeur, avec quelques autres demoiselles du voisinage, y allèrent. Après avoir fait leur devotion dans l'eglise, elles se placèrent sur la muraille du cimetière, au devant d'un ormeau qui leur donnoit de l'ombrage. Je passai devant elles, mais d'assez loin, et la du Fresne me fit signe d'approcher, et je fis semblant de ne les pas voir. Ceux qui etoient avec moi m'en avertirent et je feignis de ne l'entendre pas et passai outre, leur disant: «Allons faire collation au logis des Quatre-Vents»; ce que nous fîmes.

[Note 403: ][ (retour) ] Ou plutôt Saint-Paterne, qui est le vrai nom. V. Dict. de Pesche.

Je ne fus pas plustôt retourné chez moi qu'une femme veuve (qui etoit notre confidente) me vint trouver et me demanda fort brusquement quel sujet m'avoit obligé de fuir l'honneur d'accompagner les demoiselles du Fresne à Saint-Pater; que la du Lis en etoit outrée de colère au dernier point, et ajouta que je pensasse à reparer cette faute. Je fus fort surpris de ce discours, et, après lui avoir fait le recit de ce que je vous viens de dire, je l'accompagnai à la porte du Parc, où elles etoient. Je la laissai faire mes excuses, car j'etois si troublé que je n'aurois pu leur dire que de mauvaises raisons. Alors la mère, s'adressant à moi, me dit que je ne devois pas être si credule; que c'etoit quelqu'un qui vouloit troubler notre contentement, et que je fusse assuré que je serois toujours le bienvenu dans leur maison, où nous allâmes. J'eus l'honneur de donner la main à la du Lys, qui m'assura qu'elle avoit eu bien de l'inquietude, surtout quand j'avois feint de ne pas voir le signe que sa soeur m'avoit fait. Je lui demandai pardon et lui fis de mauvaises excuses, tant j'etois transporté d'amour et de colère. Je me voulois venger de ce jeune homme; mais elle me commanda de n'en pas parler seulement, ajoutant que je devois être content d'experimenter le contraire de ce qu'il m'avoit dit. Je lui obéis, comme je fis toujours depuis.

Nous passions le temps le plus doucement qu'on puisse imaginer, et nous eprouvions par de véritables effets ce que l'on dit que le mouvement des yeux est le langage des amans; car nous l'avions si familier, que nous nous faisions entendre tout ce que nous voulions. Un dimanche au soir, au sortir de Vêpres, nous nous dîmes, avec ce langage muet, qu'il falloit aller après souper nous promener sur la rivière et n'avoir que telles personnes que nous designâmes. J'envoyai aussitôt retenir un bateau. A l'heure dite, je me transportai, avec ceux qui devoient être de la promenade, à la porte du Parc, où les demoiselles nous attendoient; mais trois jeunes hommes, qui n'etoient pas de notre cabale, s'arrêtèrent avec elles. Elles firent bien tout ce qu'elles purent pour s'en defaire; mais eux s'en etant aperçus, ils s'opiniâtrèrent à demeurer, ce qui fut cause que quand nous abordâmes la porte du Parc, nous passâmes outre sans nous y arrêter, et nous nous contentâmes de leur faire signe de nous suivre, et nous les allâmes attendre au bateau. Mais quand nous aperçûmes ces fâcheux avec elles, nous avançâmes sur l'eau et allâmes aborder à un autre lieu, proche d'une des portes de la ville, où nous rencontrâmes le sieur du Fresne, lequel me demanda où j'avais laissé ses filles. Je ne pensai pas bien à ce que je lui devois repondre, mais lui dis franchement que je n'avois pas eu l'honneur de les voir ce soir-là. Après nous avoir donné le bon soir, il prit le chemin du Parc, à la porte duquel il trouva ses filles, auxquelles il demanda d'où elles venoient et avec qui. La du Lys lui repondit: «Nous venons de nous promener avec un tel», et me nomma. Alors son père lui accompagna un: «Vous en avez menti», d'un soufflet, ajoutant que si j'eusse eté avec elles (quand même il auroit eté plus tard) il ne s'en fût pas mis en peine. Le lendemain, cette veuve dont je vous ai dejà parlé me vint trouver pour me dire ce qui s'etoit passé le soir précédent, et que la du Lys en etoit fort en colère, non pas tant du soufflet comme de ce que je ne l'avois pas attendue, parce qu'au bateau son intention etoit de se defaire accortement de ces fâcheux. Je m'excusai du mieux que je pus, et je passai quatre jours sans l'aller voir. Mais un jour qu'elle et sa soeur et quelques demoiselles etoient assises sur un banc de boutique, dans la rue la plus prochaine de la porte de la ville par laquelle j'allois sortir pour aller au faubourg, je passai devant elles en levant un peu le chapeau, mais sans les regarder ni leur rien dire. Les autres demoiselles leur demandèrent ce que vouloit dire ce procédé, qui paroissoit incivil. La du Lys ne repondit rien; mais sa soeur aînée dit qu'elle en ignoroit la cause et qu'il la falloit sçavoir de lui-même: «Et pour ne le pas manquer, allons, dit-elle, nous poster un peu plus près de la porte, au-delà de cette petite rue par où il nous pourroit éviter»; ce qu'elles firent. Comme je repassois devant elles, cette bonne soeur se leva de sa place et me prit par mon manteau, en me disant: «Depuis quand, monsieur le glorieux, fuyez-vous l'honneur de voir votre maîtresse?» et à même temps me fit asseoir auprès d'elle. Mais quand je la voulus caresser et lui dire quelques douceurs, elle fut toujours muette et me rebuta furieusement. Je demeurai là quelque peu de temps bien entrepris [404], après quoi je les accompagnai jusqu'à la porte du Parc, d'où je me retirai, resolu de n'y aller plus. Je demeurai donc encore quelques jours sans y aller, et qui me furent autant de siècles; mais un matin j'eus une rencontre de mademoiselle du Fresne la mère, laquelle m'arrêta et me demanda pourquoi l'on ne me voyoit plus. Je lui repondis que c'etoit la mauvaise humeur de sa cadette. Elle me repliqua qu'elle vouloit faire notre accord, et que je l'allasse attendre à la maison. J'en mourais d'impatience et je fus ravi de cette ouverture. J'y allai donc, et comme je montois à la chambre, la du Lys, qui m'avoit aperçu, en descendit si brusquement que je ne la pus jamais arrêter. J'y entrai et je trouvai sa soeur, qui se mit à sourire, à laquelle je dis le procedé de sa cadette, et elle m'assura que tout cela n'etoit que feinte et qu'elle avoit regardé plus de cent fois par la fenêtre pour voir si je paroîtrois, et qu'elle en temoignoit une grande inquietude; qu'elle etoit sans doute dans le jardin, où je pouvois aller. Je descendis l'escalier et m'approchai de la porte du jardin, que je trouvai fermée par dedans. Je la priai plusieurs fois de l'ouvrir, ce qu'elle ne voulut point faire. Sa soeur, qui l'entendoit du haut de l'escalier, descendit et me la vint ouvrir, car elle en sçavoit le secret. J'entrai, et la du Lys se mit à fuir; mais je la poursuivis si bien, que je la pris par une des manches de son corps de jupe, et je l'assis sur un siege de gazon où je me mis aussi. Je lui fis mes excuses du mieux qu'il me fut possible; mais elle me parut toujours plus sevère. Enfin, après plusieurs contestations, je lui dis que ma passion ne souffroit point de mediocrité et qu'elle me porteroit à quelque desespoir, de quoi elle se repentiroit après, ce qui ne la rendit pas plus exorable. Alors je tirai mon epée du fourreau et la lui presentai, la suppliant de me la plonger dans le corps, lui disant qu'il m'etoit impossible de vivre privé de l'honneur de ses bonnes grâces; elle se leva pour s'enfuir, en me repondant qu'elle n'avoit jamais tué personne, et que, quand elle en auroit quelque pensée, elle ne commenceroit pas par moi. Je l'arrêtai en la suppliant de me permettre de l'executer moi-même, et elle me repondit froidement qu'elle ne m'en empêcheroit pas. Alors j'appuyai la pointe de mon epée contre ma poitrine, et me mis en posture pour me jeter dessus, ce qui la fit pâlir, et à même temps elle donna un coup de pied contre la garde de l'epée, qu'elle fit tomber à terre, m'assurant que cette action l'avoit beaucoup troublée, et me disant que je ne lui fisse plus voir de tels spectacles. Je lui repliquai: «Je vous obeirai, pourvu que vous ne me soyez plus si cruelle»; ce qu'elle me promit. Ensuite nous nous caressâmes si amoureusement, que j'eusse bien souhaité d'avoir tous les jours une querelle avec elle pour l'appointer [405] avec tant de douceur. Comme nous etions dans ces transports, sa mère entra dans le jardin, et nous dit qu'elle seroit bien venue plus tôt, mais qu'elle avoit bien jugé que nous n'avions pas besoin de son entremise pour nous accorder.

[Note 404: ][ (retour) ] Perclus, impotent, paralytique, au propre; et, par conséquent, tout interdit, au figuré.

[Note 405: ][ (retour) ] L'arranger, la terminer, terme tiré du langage juridique.

Or, un jour que nous nous promenions dans une des allées du parc, le sieur du Fresne, sa femme, la du Lys et moi, qui allions après eux et qui ne pensions qu'à nous entretenir, cette bonne mère se tourna vers nous et nous dit qu'elle plaidoit bien notre cause. Elle le put dire sans que son mari l'entendît, car il etoit fort sourd; nous la remerciâmes plutôt d'action que de parole. Un peu de temps après, M. du Fresne me tira à part et me decouvrit le dessein que lui et sa femme avoient formé de me donner leur plus jeune fille en mariage, devant qu'il partît pour aller en cour servir son quartier [406], et qu'il ne falloit plus faire de depenses en serenades ni autrement pour ce sujet. Je ne lui fis que des remerciemens confus: car j'etois si transporté de joie d'un bonheur si inopiné et qui faisoit le comble de ma felicité, que je ne savois ce que je disois. Il me souvient bien que je lui dis que je n'eusse pas eté si temeraire que de la lui demander, attendu mon peu de merite et l'inegalité des conditions; à quoi il me repondit que pour du merite, il en avoit assez reconnu en moi, et que pour la condition j'avois de quoi suppléer à ce defaut, sous-entendant du bien. Je ne sçais ce que je lui repliquai, mais je sçais bien qu'il me convia à souper, après quoi il fut conclu que le dimanche suivant nous assemblerions nos parents pour faire les fiançailles. Il me dit aussi quel dot [407] il pouvoit donner à sa fille; mais à cela je repondis que je ne lui demandois que la personne et que j'avois assez de bien pour elle et pour moi. J'etois le plus content homme du monde, et la du Lys aussi contente, ce que nous connûmes dans la conversation que nous eûmes ce soir-là, et qui fut la plus agreable que l'on puisse imaginer. Mais ce plaisir ne dura guères; car l'avant-veille du jour que nous devions nous fiancer, nous etions, la du Lys et moi, assis sur l'herbe, quand nous aperçûmes de loin un conseiller du presidial [408], proche parent du sieur du Fresne, lequel lui venoit rendre visite. Nous en conçûmes une même pensée, elle et moi, et nous nous en affligeâmes sans savoir au vrai ce que nous apprehendions; ce que l'evènement ne nous fit que trop connoître: car le lendemain, comme j'allois prendre l'heure de l'assemblée, je fus furieusement surpris quand je trouvai, à la porte de la basse-cour, la du Lys qui pleuroit. Je lui dis quelque chose et elle ne me repondit rien. J'entrai plus avant, et je trouvai sa soeur au même etat. Je lui demandai que vouloient dire tant de pleurs, et elle me repondit, en redoublant ses sanglots, que je ne le sçaurois que trop. Je montois à la chambre quand la mère en sortoit, laquelle passa sans me rien dire, car les larmes, les sanglots et les soupirs la suffoquoient si fort, que tout ce qu'elle put faire, ce fut de me regarder pitoyablement et dire: «Ha! pauvre garçon!» Je ne comprenois rien en un si prompt changement; mais mon coeur me presageoit tous les malheurs que j'ai ressentis depuis. Je me resolus d'en apprendre le sujet, et je montai à la chambre, où je trouvai M. du Fresne assis dans une chaise, lequel me dit fort brusquement qu'il avoit changé d'avis et qu'il ne vouloit pas marier sa cadette devant son aînée; que quand il la marieroit, ce ne seroit qu'après le retour de son voyage de la cour. Je lui repondis sur ces deux chefs: au premier, que sa fille aînée n'avoit aucune repugnance que sa soeur fût mariée la première, pourvu que ce fût avec moi, parce qu'elle m'avoit toujours aimé comme un frère; que pour un autre elle s'y seroit opposée (je vous puis assurer qu'elle m'en avoit fait la protestation plusieurs fois); et sur le second, que j'attendrois aussi bien dix ans que les trois mois qu'il seroit à la cour. Mais il me dit tout net que je ne pensasse plus au mariage de sa fille. Ce discours si surprenant et prononcé du ton que je vous viens de dire me jeta dans un si horrible desespoir que je sortis sans lui repliquer et sans rien dire aux demoiselles, qui ne me purent rien dire aussi.

[Note 406: ][ (retour) ] Il y avoit, à la cour, des gentilshommes ordinaires et des gentilshommes de quartier, c'est-à-dire qui venoient y remplir, durant trois mois, les devoirs de leur charge.

[Note 407: ][ (retour) ] Dot étoit du masculin dans la vieille langue. V. Nicot, Trésor de la langue franç. On a déjà pu remarquer que l'auteur de cette 3e partie écrit d'un style plus ancien que Scarron.

[Note 408: ][ (retour) ] On entendoit par présidial un tribunal établi dans les villes considérables pour y prononcer sur les appellations des juges subalternes, dans les causes de médiocre importance. (Dict. de Fur.)

Je m'en allai à ma maison, resolu de me donner la mort; mais comme je tirois mon epée à dessein de me la plonger dans le corps, cette veuve confidente entra chez moi et empêcha l'execution de ce mortel dessein, en me disant de la part de la du Lys que je ne m'affligeasse point, qu'il falloit avoir patience, et qu'en pareilles affaires il arrivoit toujours du trouble; mais que j'avois un grand avantage d'avoir sa mère et sa soeur aînée pour moi, et elle plus que tous, qui etoit la principale partie; qu'elles avoient resolu que quand son père seroit parti, qui seriit dans huit ou dix jours, que je pourrois continuer mes visites, et que le temps etoit un grand operateur. Ce discours etoit fort obligeant, mais je n'en pus point être consolé; aussi je m'abandonnai à la plus noire melancolie que l'on puisse imaginer, et qui me jeta enfin dans un si furieux desespoir que je me resolus de consulter les demons. Quelques jours devant le depart de M. du Fresne, je m'en allai à demi-lieue de cette ville, dans un lieu où il y a un bois, taillis de fort grande etendue, dans lequel la croyance du vulgaire est qu'il y habite de mauvais esprits, d'autant que ç'a eté autrefois la demeure de certaines fées (qui etoient sans doute de fameuses magiciennes) [409]. Je m'enfonce dans le bois, appelant et invoquant ces esprits, et les suppliant de me secourir en l'extrême affliction où j'etois; mais après avoir bien crié, je ne vis ni n'ouïs que des oiseaux qui par leur ramage sembloient me temoigner qu'ils etoient touchés de mes malheurs. Je retournai à ma maison, où je me mis au lit, atteint d'une si etrange frenesie, que l'on ne croyoit pas que j'en pusse rechapper, car j'en fus jusques à perdre la parole. La du Lys fut malade à même temps et de la même manière que moi; ce qui m'a obligé depuis de croire à la sympathie: car comme nos maladies procedoient d'une même cause, elles produisoient aussi en nous de semblables effets; ce que nous apprenions par le medecin et l'apothicaire, qui etoient les mêmes qui nous servoient; pour les chirurgiens, nous avions chacun le nôtre en particulier. Je gueris un peu plus tôt qu'elle, et je m'en allai, ou, pour mieux dire, je me traînai à sa maison, où je la trouvai dans le lit (son père etoit parti pour la cour). Sa joie ne fut pas mediocre, comme la suite me le fit connoître: car, après avoir demeuré environ une heure avec elle, il me sembla qu'elle n'avoit plus de mal; ce qui m'obligea à la presser de se lever, ce qu'elle fit pour me satisfaire. Mais si tôt qu'elle fut hors du lit elle evanouit entre mes bras. Je fus bien marri de l'en avoir pressée, car nous eûmes beaucoup de peine à la remettre. Quand elle fut revenue de son evanouissement, nous la remîmes dans le lit, où je la laissai pour lui donner moyen de reposer, ce qu'elle n'eût peut-être pas fait en ma presence.

[Note 409: ][ (retour) ] On a dejà rencontré, dans le Roman comique, d'assez nombreuses traces des croyances superstitieuses d'alors, qu'avoient partagées, du reste, au dernier siècle surtout, et au commencement du XVIIe, les plus graves et les plus savants esprits, Postel, Bacon, de Thou, Porta, d'Aubigné, Bodin, Malherbe (V. ses Lettres), Fléchier (V. sa Relat. des grands jours), Richelieu, l'abbé Arnauld, etc. La Démonomanie de Bodin, et d'autres livres alors plus récents, tels que le Discours des sorciers, de Boguet (Paris, 1603); le Discours et histoire des spectres, de P. Le Loyer (1605); l'Incrédulité et mécréance du sortilège, et le Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons, de Delancre (1612), sont les monuments les plus complets comme les plus terribles de ces superstitions. On croyoit à la sorcellerie, à l'astrologie, comme à l'alchimie et au pouvoir mystérieux des Rosecroix; après Gauric, Agrippa, Cardan, Paracelse et le grand Nostradamus, étoient venus d'autres sorciers non moins célèbres, qui vécurent plus ou moins avant dans le XVIIe siècle,--César (de son vrai nom Jean du Chastel), Cosme Ruggieri (V. Var. histor., édit. Jannet, I, 25), Palma-Cayet (mort en 1610), le fameux astrologue J. B. Morin, Marie Boudin, l'abbé Brigalier, sur lequel Segrais a donné de curieux détails dans ses Mémoires anecdot. (t. 2, p. 35 et suiv.), les prophètes et astrologues célèbres Mauregard, Jean Petit, et Belot, le curé de Mi-Monts. Ces comédies tournoient souvent au tragique, et c'est la meilleure preuve de la ténacité avec laquelle cette superstition étoit enracinée dans les esprits. Il n'y avoit pas encore bien longtemps que le peuple de Calais avoit voulu jeter d'Assoucy à la mer comme sorcier, si du moins nous pouvons l'en croire lui-même; et les supplices récents des prêtres Louis Gaufridy et Urbain Grandier, du médecin Poirot, de quatre sorciers espagnols brûlés à Bordeaux en 1610, d'Adrien Bouchard et de Gargan, de Didyme, l'une des trois possédées de Flandres, de la femme Cathin (1640), sans parler de bien d'autres, prouvoient assez que les magistrats eux-mêmes partageoient sur ce point les croyances du peuple. En 1670 encore, le Parlement de Rouen supplioit Louis XIV de ne rien changer à la jurisprudence reçue dans les tribunaux en matière de sorcellerie; ce ne fut qu'en 1672 que le roi fit défense d'admettre les accusations de ce genre, ce qui n'empêcha pas qu'il n'y eût en 1682 un nouvel édit pour la punition des maléfices. Les forêts, en particulier, étoient la demeure privilégiée des sorciers et le domaine des légendes extraordinaires: c'est dans un bois enchanté, séjour des fées et de l'enchanteur Merlin, que Jeanne d'Arc eut ses visions; c'est là aussi que Cyrano place l'apparition de Corneille Agrippa (Lettres sur les sorc.). Le Tasse, en créant la forêt magique de sa Jérusalem, n'a fait que donner un corps splendide aux imaginations populaires. La magie joue un grand rôle dans les pastorales et les romans héroïques du XVIIe siècle; les romans comiques ou satiriques l'emploient aussi, parfois sérieusement, comme l'Euphormion de Barclay, souvent dans une intention de raillerie et de parodie, comme les Histoires comiques de Cyrano, le Francion et le Berger extravagant de Sorel, et le Roman comique. V., par exemple, plus haut, l'anecdote des pendus, IIIe part., ch. 9.

Nous guerîmes entièrement, et nous passâmes agréablement le temps, tout celui que son père demeura à la cour. Mais quand il fut revenu, il fut averti par quelques ennemis secrets que j'avois toujours frequenté dans sa maison et pratiqué familièrement sa fille, à laquelle il fit de rigoureuses défenses de me voir, et se fâcha fort contre sa femme et sa fille aînée de ce qu'elles avoient favorisé nos entrevues; ce que j'appris par notre confidente, ensemble la resolution qu'elles avoient prise de me voir toujours, et par quels moyens. Le premier fut que je prenois garde quand cet injuste père venoit à la ville, car aussitôt j'allois dans sa maison, où je demeurois jusqu'à son retour, que nous connoissions facilement à sa manière de frapper à la porte, et aussitôt je me cachois derrière une pièce de tapisserie, et, quand il entroit, un valet ou une servante, ou quelquefois une de ses filles lui ôtoit son manteau, et je sortois facilement sans qu'il le pût ouïr, car, comme je vous ai dejà dit, il etoit fort sourd, et en sortant la du Lys m'accompagnoit toujours jusqu'à la porte de la basse-cour. Ce moyen fut découvert, et nous eûmes recours au jardin de notre confidente, dans lequel je me rendois par un autre de nos voisins, ce qui dura assez, mais à la fin il fut encore découvert. Nous nous servîmes ensuite des églises, tantôt l'une, tantôt l'autre; ce qui fut encore connu, tellement que nous n'avions plus que le hasard, quand nous pouvions nous rencontrer dans quelques-unes des allées du parc; mais il falloit user de grande précaution. Un jour que j'y avois demeuré assez longtemps avec la du Lys (car nous nous etions entretenus à fond de nos communs malheurs et avions pris de fortes résolutions de les surmonter), je la voulus accompagner jusqu'à la porte de la basse-cour, où etant, nous aperçûmes de loin son père qui venoit de la ville et tout droit à nous. De fuir, il n'y avoit lieu, car il nous avoit vus. Elle me dit alors de faire quelque invention pour nous excuser; mais je lui repondis qu'elle avoit l'esprit plus present et plus subtil que moi, et qu'elle y pensât. Cependant il arriva, et, comme il commençoit à se fâcher, elle lui dit que j'avois appris qu'il avoit apporté des bagues et autres joailleries (car il employoit ses gages en orfevrerie pour y faire quelque profit, etant aussi avare qu'il etoit sourd), et que je venois pour voir s'il voudroit m'accommoder de quelques-unes pour donner à une fille du Mans à laquelle je me mariois. Il le crut facilement: nous montâmes, et il me montra ses bagues. J'en choisis deux, un petit diamant et une rose d'opale. Nous fûmes d'accord du prix, que je lui payai à l'heure même. Cet expedient me facilita la continuation de mes visites; mais quand il vit que je ne me hâtois point d'aller au Mans, il en parla à sa jeune fille, comme se doutant de quelque fourbe, et elle me conseilla d'y faire un voyage, ce que je fis. Cette ville-là est une des plus agreables du royaume, et où il y a du plus beau monde et du mieux civilisé, et où les filles y sont les plus accortes et les plus spirituelles [410], comme vous sçavez fort bien; aussi j'y fis en peu de temps de grandes connoissansances. J'etois logé au logis des Chênes-Verts, où etoit aussi logé un operateur qui debitoit ses drogues en public sur le theâtre, en attendant l'issue d'un projet qu'il avoit fait de dresser une troupe de comediens. Il avoit déjà avec lui des personnes de qualité, entr'autres le fils d'un comte que je ne nomme pas par discretion, un jeune avocat du Mans qui avoit déjà eté en troupe, sans compter un sien frère et un autre vieux comedien qui s'enfarinoit à la farce, et il attendoit une jeune fille de la ville de Laval qui lui avoit promis de se derober de la maison de son père et de le venir trouver. Je fis connoissance avec lui, et un jour, faute de meilleur entretien, je lui fis succinctement le recit de mes malheurs; en suite de quoi il me persuada de prendre parti dans sa troupe, et que ce seroit le moyen de me faire oublier mes disgrâces. J'y consentis volontiers, et si la fille fût venue, j'aurois certainement suivi; mais les parens en furent avertis, ils prirent garde à elle, ce qui fut la cause que le dessein ne reussit pas, ce qui m'obligea à m'en revenir. Mais l'amour me fournit une invention pour pratiquer encore la du Lys sans soupçon, qui fut de mener avec moi cet avocat dont je vous viens de parler, et un autre jeune homme de ma connoissance, auxquels je decouvris mon dessein, et qui furent ravis de me servir en cette occasion. Ils parurent en cette ville sous le titre l'un de frère et l'autre de cousin germain d'une maîtresse imaginaire. Je les menai chez le sieur du Fresne, que j'avois prié de me traiter de parent, ce qu'il fit. Il ne manqua pas aussi à leur dire mille biens de moi, les assurant qu'ils ne pouvoient pas mieux loger leur parente, et ensuite nous donna à souper. L'on but à la santé de ma maîtresse, et la du Lys en fit raison. Après qu'ils eurent demeuré cinq ou six jours en cette ville, ils s'en retournèrent au Mans. J'avois toujours libre accès chez le sieur du Fresne, lequel me disoit sans cesse que je tardois trop à aller au Mans achever mon mariage, ce qui me fit apprehender que la feinte ne fût à la fin découverte et qu'il ne me chassât encore une fois honteusement de sa maison; ce qui me fit prendre la plus cruelle resolution qu'un homme desesperé puisse jamais avoir, qui fut de tuer la du Lys, de peur qu'un autre n'en fût possesseur. Je m'armai d'un poignard et l'allai trouver, la priant de venir avec moi faire une promenade, ce qu'elle m'accorda. Je la menai insensiblement dans un lieu fort écarté des allées du parc, où il y avoit des broussailles; ce fut là où je lui découvris le cruel dessein que le desespoir de la posseder m'avoit fait concevoir, tirant à même temps le poignard de ma poche. Elle me regarda si tendrement et me dit tant de douceurs, qu'elle accompagna de protestations de constance et de belles promesses, qu'il lui fut facile de me desarmer. Elle saisit mon poignard, que je ne pus retenir, et le jeta au travers des broussailles, et me dit qu'elle s'en vouloit aller et qu'elle ne se trouveroit plus seule avec moi. Elle me vouloit dire que je n'avois pas sujet d'en user ainsi, quand je l'interrompis pour la prier de se trouver le lendemain chez notre confidente, où je me tendrais, et que là nous prendrions les dernières resolutions. Nous nous y rencontrâmes à l'heure dite. Je la saluai et nous pleurâmes nos communes misères, et, après de longs discours, elle me conseilla d'aller à Paris, me protestant qu'elle ne consentiroit jamais à aucun mariage, et quand je demeurerois dix ans qu'elle m'attendroit. Je lui fis des promesses reciproques, que j'ai mieux tenues qu'elle n'a fait. Comme je voulois prendre congé d'elle (ce qui ne fut pas sans verser beaucoup de larmes), elle fut d'avis que sa mère et sa soeur fussent de la confidence. Cette veuve les alla querir, et je demeurai seul avec la du Lys. Ce fut alors que nous nous ouvrîmes nos coeurs mieux que nous n'avions jamais fait; et elle en vint jusques à me dire que si je la voulois enlever elle y consentiroit volontiers et me suivroit partout, et que, si l'on venoit après nous et que l'on nous attrapât, elle feindroit d'être enceinte. Mais mon amour étoit si pur que je ne voulus jamais mettre son honneur en compromis, laissant l'evénement à la conduite du sort. Sa mère et sa soeur arrivèrent et nous leur declarâmes nos resolutions, ce qui fit redoubler les pleurs et les embrassemens. Enfin je pris congé d'elles pour aller à Paris. Devant que de partir j'écrivis une lettre à la du Lys, des termes de laquelle je ne me sçaurois souvenir; mais vous pouvez bien vous imaginer que j'y avois mis tout ce que je m'etois figuré de tendre pour leur donner de la compassion. Aussi notre confidente, qui porta la lettre, m'assura qu'après la lecture de cette lettre la mère et les deux filles avoient eté si affligées de douleur que la du Lys n'avoit pas eu le courage de me faire reponse.

[Note 410: ][ (retour) ] Ce n'étoit pas là l'opinion de Scarron, au moins quand il alla prendre possession de son bénéfice. Qu'on voie en quels termes irrévérencieux il traite les habitants du lieu:

Parleray-je des jouvenceaux...

Ayant tous canon trop plissé,

Rond de botte trop compassé,

Souliers trop longs, grègue trop large,

Chapeaux à trop petite marge...?

Parleray-je des damoiselles,

Aux très redoutables aisselles? etc.

Et ailleurs (rondeau redoublé à mademoiselle Descart, recueil de 1648), il dit:

Le Mans seroit un séjour, bien hideux

Sans votre soeur, sans vous, sans votre frère.

Mais ce ne sont là que des boutades; Scarron, à ses premiers voyages, avoit mieux parlé du Mans. Du reste, c'étoit en effet une ville où il y avoit alors du beau monde, et du monde civilisé: ainsi le gouverneur, M. de Tresmes, le baron de Lavardin, lieutenant du roi, le baron des Essarts, sénéchal, l'archidiacre Costar et Louis Pauquet, les Portail, les Denisot, les Levayer, la famille des Tessé et des Beaumanoir, l'évêque M. de Lavardin, mademoiselle de Hautefort, qui faisoit sans doute, de temps à autre, des excursions au Mans, de son château sis dans le Maine, etc. La préciosité s'étoit répandue au Mans et dans la province, et, à en croire le Procès des pretieuses, de Somaize, c'étoit un des pays où le langage quintessencié des ruelles avoit le plus pris racine. V. Somaize, Bibl. elzev., t. 2, p. 59, 68, etc. On conçoit donc qu'il pût y avoir beaucoup de filles accortes et spirituelles.

J'ai supprimé beaucoup d'aventures, qui nous arrivèrent pendant le cours de nos amours (pour n'abuser pas de votre patience), comme les jalousies que la du Lys conçut contre moi pour une demoiselle sa cousine germaine qui l'etoit venue voir, et qui demeura trois mois dans la maison; la même chose pour la fille de ce gentilhomme qui avoit amené ce galant que je fis en aller, non plus que plusieurs querelles que j'eus à démêler, et des combats en des rencontres de nuit, où je fus blessé par deux fois au bras et à la cuisse. Je finis donc ici la digression, pour vous dire que je partis pour Paris, où j'arrivai heureusement et où je demeurai environ une année. Mais ne pouvant pas y subsister comme je faisois en cette ville, tant à cause de la cherté des vivres [411] que pour avoir fort diminué mes biens à la recherche de la du Lys, pour laquelle j'avois fait de grandes dépenses, comme vous avez pu apprendre de ce que je vous ai dit, je me mis en condition en qualité de secretaire d'un secretaire de la chambre du roi [412], lequel avoit épousé la veuve d'un autre secretaire aussi du roi. Je n'y eus pas demeuré huit jours que cette dame usa avec moi d'une familiarité extraordinaire, à laquelle je ne fis point pour lors de reflexion; mais elle continua si ouvertement que quelques-uns des domestiques s'en aperçurent, comme vous allez voir.

[Note 411: ][ (retour) ] C'est peut-être une allusion à l'horrible famine qui, par suite des guerres civiles et des troubles de la Fronde, désola Paris entre 1649 et 1655. La cherté des vivres augmentoit dans une progression si rapide que le setier de froment, fixé à 13 livres le 2 janvier 1649, étoit à 30 le 9 et à 60 au commencement de mars. Malgré toutes les précautions prises, la famine devint bientôt intolérable. En 1652, le pain se vendoit 10 sous la livre; les pauvres mangeoient de la chair de cheval, des boyaux de bêtes mortes, etc. V. Moreau, Bibliogr. des Mazar., no 1408, le Franc bourg.--Rec. des relations contenant ce qui s'est fait pour l'assistance des pauvres, de 1650 à 1654, etc.

[Note 412: ][ (retour) ] On sait qu'on appeloit chambre du roi, ou simplement la chambre, l'ensemble des officiers et des meubles de la maison royale.

Un jour qu'elle m'avoit donné une commission pour faire dans la ville, elle me dit de prendre le carrosse, dans lequel je montai seul, et je dis au cocher de me mener par le Marais du Temple, tandis que son mari alloit par la ville à cheval, suivi d'un seul laquais: car elle lui avoit persuadé qu'il feroit mieux ses affaires de la sorte que de traîner un carrosse, qui est toujours embarrassant. Quand je fus dans une longue rue où il n'y avoit que des portes cochères, et par conséquent l'on n'y voyoit guère de monde, le cocher arrêta le carrosse et en descendit. Je lui criai pourquoi il arrêtoit. Il s'approcha de la portière et me pria de l'écouter, ce que je fis. Alors il me demanda si je n'avois point pris garde au procédé de madame sur mon sujet; à quoi je lui répondis que non, et qu'est-ce qu'il vouloit dire. Il me répondit alors que je ne connoissois pas ma fortune, et, qu'il y avoit beaucoup de personnes à Paris qui eussent bien voulu en avoir une semblable. Je ne raisonnai guère avec lui; mais je lui commandai de remonter sur son siége et me conduire à la rue Saint-Honoré. Je ne laissai pas de rêver profondément à ce qu'il m'avoit dit, et quand je fus de retour à la maison j'observai plus exactement les actions de cette dame, dont quelques-unes me confirmèrent en la croyance de ce que m'avoit dit le cocher.

Un jour que j'avois acheté de la toile et de la dentelle pour des collets que j'avois baillés à faire à ses filles de service, comme elles y travailloient, elle leur demanda pour qui etoient ces collets. Elles repondirent que c'etoit pour moi, et alors elle leur dit qu'elles les achevassent, mais que pour la dentelle, elle la vouloit mettre. Un jour qu'elle l'attachoit, j'entrai dans sa chambre, et elle me dit qu'elle travailloit pour moi, dont je fus si confus que je ne fis que des remerciemens de même. Mais un matin que j'ecrivois dans ma chambre, qui n'etoit pas eloignée de la sienne, elle me fit appeler par un laquais, et quand j'en approchai j'entendis qu'elle crioit furieusement contre sa demoiselle suivante et contre sa femme de chambre; elle disait: «Ces chiennes, ces vilaines, ne sçauroient rien faire adroit! Sortez de ma chambre.» Comme elles en sortoient, j'y entrai, et elle continua à declamer contre elles, et me dit de fermer la porte et de lui aider à s'habiller; et aussitôt elle me dit de prendre sa chemise qui étoit sur la toilette et de la lui donner, et à même temps elle depouilla celle qu'elle avoit et s'exposa à ma vue toute nue, dont j'eus une si grande honte que je lui dis que je ferois encore plus mal que ces filles, qu'elle devoit faire revenir, à quoi elle fut obligée par l'arrivée de son mari. Je ne doutai donc plus de son intention; mais comme j'etois jeune et timide, j'apprehendai quelque sinistre accident: car, quoiqu'elle fût dejà avancée en âge, elle avoit pourtant encore des beaux restes; ce qui me fit resoudre à demander mon congé, ce que je fis un soir après que l'on eut servi le souper. Alors, sans me rien repondre, son mari se retira à sa chambre, et elle tourna sa chaise du côté du feu, disant au maître d'hôtel de remporter la viande. Je descendis pour souper avec lui. Comme nous etions à table, une sienne nièce, âgée d'environ douze ans, descendit, et, s'adressant à moi, me dit que madame sa tante l'envoyoit pour sçavoir si j'avois bien le courage de souper, elle ne soupant point. Je ne me souviens pas bien de ce que je lui repondis; mais je sçais bien que la dame se mit au lit et qu'elle fut extremement malade. Le lendemain, de grand matin, elle me fit appeler pour donner ordre d'avoir des medecins; comme j'approchai de son lit, elle me donna la main et me dit ouvertement que j'etois la cause de son mal, ce qui fit redoubler mon apprehension, en sorte que le même jour je me mis dans des troupes qu'on faisoit à Paris pour le duc de Mantoue [413], et je partis sans en rien dire à personne. Notre capitaine ne vint pas avec nous, laissant la conduite de sa compagnie à son lieutenant, qui etoit un franc voleur, aussi bien que les deux sergens: car ils brûloient presque tous les logemens et nous faisoient souffrir; aussi ils furent pris par le prevôt de Troye en Champagne, lequel les y fit pendre [414], excepté l'un des sergens, qui se trouva frère d'un des valets de chambre de monseigneur le duc d'Orleans, lequel le sauva. Nous demeurâmes sans chef, et les soldats, d'un commun accord, firent election de ma personne pour commander la compagnie, qui etoit composée de quatre-vingts soldats. J'en pris la conduite avec autant d'autorité que si j'en eusse eté le capitaine en chef. Je passai en revue et tirai la montre [415], que je distribuai, aussi bien que les armes, que je pris à Sainte-Reine en Bourgogne [416]. Enfin nous filâmes jusqu'à Embrun, en Dauphiné, où notre capitaine nous vint trouver, dans l'apprehension qu'il n'y avoit pas un soldat à sa compagnie. Mais quand il apprit ce qui s'etoit passé, et que je lui en fis paroître soixante-huit (car j'en avois perdu douze dans la marche) il me caressa fort et me donna son drapeau et sa table.

[Note 413: ][ (retour) ] A qui les Espagnols et le duc de Savoie vouloient enlever le duché de Montferrat

[Note 414: ][ (retour) ] Ces vols et ces abus étoient choses continuelles, dont se rendoient fréquemment coupables les plus bas comme les plus hauts officiers de l'armée. Ainsi le maréchal de Marillac fut mis en jugement (1630) et exécuté à raison des malversations de ce genre «par lui commises dans sa charge de général d'armée en Champagne.» Tallemant raconte qu'un nommé du Bois, qui commandoit les chevau-légers du prince de Conti, avoit énormément volé, également en Champagne, et qu'il fut quitte pour rendre la moitié de ce qu'il avoit pris. (Historiette de Sarrazin.) «Partout où les armées ont passé, écrit un peu plus tard Vincent de Paul à l'évêque de Dax, elles y ont commis les sacriléges, les vols et les impiétés que votre diocèse a soufferts; et non seulement dans la Guienne et le Périgord, mais aussi en Saintonge, Poitou, Bourgogne, Champagne et Picardie, et en beaucoup d'autres.» Les pillages et dévastations des troupes produisoient des effets d'autant plus terribles que la plupart de ces provinces, surtout la Picardie et la Champagne, étoient alors dans une horrible misère.

[Note 415: ][ (retour) ] Ce mot se dit de la solde qu'on paie aux soldats dans les revues. (Dict. de Fur.).

[Note 416: ][ (retour) ] Sainte-Reine ou Alise est un bourg, avec eaux minérales, à une lieue de Flavigny.

L'armée, qui etoit la plus belle qui fût jamais sortie de France, eut le mauvais succès que vous avez pu sçavoir; ce qui arriva par la mauvaise intelligence des generaux [417]. Après son debris je m'arrêtai à Grenoble, pour laisser passer la fureur des paysans de Bourgogne et de Champagne, qui tuoient tous les fugitifs, et le massacre en fut si grand que la peste se mit si furieusement dans ces deux provinces, qu'elle s'epandit par tout le royaume [418]. Après que j'eus demeuré quelque temps à Grenoble, où je fis de grandes connoissances, je resolus de me retirer dans cette ville, ma patrie. Mais en passant par des lieux ecartés du grand chemin, pour la raison que j'ai dite, j'arrivai à un petit bourg appelé Saint-Patrice, où le fils puîné de la dame du lieu, qui etoit veuve, faisoit une compagnie de fantassins pour le siége de Montauban [419]. Je me mis avec lui, et il reconnut quelque chose sur mon visage qui n'etoit pas rebutant. Après m'avoir demandé d'où j'etois, et que je lui eus dit franchement la verité, il me pria de prendre le soin de conduire un sien frère, jeune garçon, chevalier de Malte, auquel il avoit donné son enseigne, ce que j'acceptai volontiers. Nous partîmes pour aller à Noves, en Provence, qui etoit le lieu d'assemblée du regiment, mais nous n'y eûmes pas demeuré trois jours que le maître d'hôtel de ce capitaine le vola et s'enfuit. Il donna ordre qu'il fût suivi, mais en vain; ce fut alors qu'il me pria de prendre les clefs de ses coffres, que je ne gardai guères, car il fut deputé du corps du regiment pour aller trouver le grand cardinal de Richelieu, lequel conduisoit l'armée pour le siége de Montauban et autres villes rebelles de Guyenne et Languedoc. Il me mena avec lui, et nous trouvâmes Son Eminence dans la ville d'Albi; nous la suivîmes jusqu'à cette ville rebelle, qui ne le fut plus à l'arrivée de ce grand homme, car elle se rendit, comme vous avez pu sçavoir. Nous eûmes pendant ce voyage un grand nombre d'aventures que je ne vous dis point, pour ne vous être pas ennuyeux, ce que j'ai peut-être dejà trop eté.»

[Note 417: ][ (retour) ] Cette armée, qui étoit sous les ordres du marquis d'Uxelles, fut complétement battue, malgré l'avantage du nombre, par les troupes du duc de Savoie, à l'affaire de Saint-Pierre, dans le marquisat de Saluces (1628). Sur la mauvaise intelligence qui régnoit entre les chefs et les directeurs de l'entreprise, on peut voir, outre les histoires spéciales, les Mémoires de l'abbé Marolles (édit. d'Amst., 1755, t. I, p. 146 et 7).

[Note 418: ][ (retour) ] Les paysans étoient irrités des ravages qu'avoit faits l'armée sur la route, des pillages des soldats, des concussions des généraux. La peste dont il s'agit ici fut, en plusieurs endroits, l'occasion d'un nouveau soulèvement contre les réformés, qu'on soupçonna «de propager l'infection au moyen d'un onguent appliqué sur les portes des maisons; on en avoit massacré plusieurs dans les rues, et les magistrats eux-mêmes s'étoient vus forcés de faire exécuter juridiquement quelques malheureux désignés par le cri général comme engraisseurs de portes et infecteurs publics.» (Bazin, Histoire de France sous Louis XIII.)

[Note 419: ][ (retour) ] La principale place qui restât aux réformés en France, après la prise de La Rochelle, et la dernière qui se soumit; ce ne fut qu'en 1629 qu'elle se rendit définitivement.

Alors l'Etoile lui dit que ce seroit les priver d'un agreable divertissement s'il ne continuoit jusqu'à la fin. Il poursuivit donc ainsi:

«Je fis des grandes connoissances dans la maison de cet illustre cardinal, et principalement avec les pages, dont il y en avoit dix-huit de Normandie, et qui me faisoient de grandes caresses, aussi bien que les autres domestiques de sa maison. Quand la ville fut rendue, notre regiment fut licencié, et nous nous en revînmes à Saint-Patrice. La dame du lieu avoit un procès contre son fils aîné, et se preparoit pour aller le poursuivre à Grenoble. Quand nous arrivâmes, je fus prié de l'accompagner; à quoi j'eus un peu de repugnance, car je voulois me retirer, comme je vous ai dit; mais je me laissai gagner, dont je ne me repentis pas, car, quand nous fûmes arrivés à Grenoble, où je sollicitai fortement le procès, le roi Louis treizième, de glorieuse memoire, y passa pour aller en Italie [420], et j'eus l'honneur de voir à sa suite les plus grands seigneurs de ce pays [421], et entre autres le gouverneur de cette ville, lequel connoissoit fort M. de Saint-Patrice, auquel il me recommanda, et, après m'avoir offert de l'argent, lui dit qui j'etois, ce qui l'obligea à faire plus d'estime de moi qu'il n'avoit pas fait, bien que je n'eusse pas sujet de me plaindre. Je vis encore cinq jeunes hommes de cette ville qui etoient au regiment des gardes, trois desquels etoient gentilshommes, et auxquels j'avois l'honneur d'appartenir; je les traitai du mieux qu'il me fut possible, et à la maison et au cabaret. Un jour que nous venions de déjeuner d'un logis du faubourg de Saint-Laurent, qui est au delà du pont, nous nous arrêtâmes dessus pour voir passer des bateaux, et alors un d'eux me dit qu'il s'etonnoit fort que je ne leur demandasse point de nouvelles de la du Lys. Je leur dis que je n'avois osé de peur de trop apprendre. Ils me repartirent que j'avois bien fait, et que je devois l'oublier, puisqu'elle ne m'avoit pas tenu parole. Je pensai mourir à cette nouvelle; mais enfin il fallut tout sçavoir. Ils m'apprirent donc qu'aussitôt que l'on eut appris mon depart pour l'Italie, qu'on l'avoit mariée à un jeune homme qu'ils me nommèrent, et qui etoit celui de tous ceux qui y pouvoient pretendre pour qui j'avois le plus d'aversion. Alors j'eclatai, et dis contre elle tout ce que la colère me suggera. Je l'appelai tigresse, felonne, perfide, traîtresse; qu'elle n'eût pas osé se marier me sçachant si près, etant bien assurée que je la serois allé poignarder avec son mari, jusques dedans son lit. Après, je sortis de ma poche une bourse d'argent et de soie bleue, à petit point, qu'elle m'avoit donnée, dans laquelle je conservois le bracelet et le ruban que je lui avois gagné. Je mis une pierre dedans et la jetai avec violence dans la rivière, en disant: «Ainsi se puisse effacer de ma memoire celle à qui ont appartenu ces choses, de même qu'elles s'enfuiront au gré des ondes!» Ces messieurs furent etonnés de mon procedé, et me protestèrent qu'ils etoient bien marris de me l'avoir dit, mais qu'ils croyoient que je l'eusse sçu d'ailleurs. Ils ajoutèrent, pour me consoler, qu'elle avoit eté forcée à se marier, et qu'elle avoit bien fait paroître l'aversion qu'elle avoit pour son mari: car elle n'avoit fait que languir depuis son mariage, et etoit morte quelque temps après. Ce discours redoubla mon deplaisir et me donna à même temps quelque espèce de consolation. Je pris congé de ces messieurs et me retirai à la maison, mais si changé que mademoiselle de Saint-Patrice, fille de cette bonne dame, s'en aperçut. Elle me demanda ce que j'avois, à quoi je ne repondis rien; mais elle me pressa si fort que je lui dis succinctement mes aventures et la nouvelle que je venois d'apprendre. Elle fut touchée de ma douleur, comme je le connus par les larmes qu'elle versa. Elle le fit sçavoir à sa mère et à ses frères, qui me temoignèrent de participer à mes deplaisirs, mais qu'il falloit se consoler et prendre patience.

[Note 420: ][ (retour) ] Il y passa en février 1629, pour diriger la guerre de la succession de Mantoue et de Montferrat, légués par le dernier duc à un prince françois, le duc de Nevers, et que les Espagnols, secondés des Savoyards, ne vouloient pas céder.

[Note 421: ][ (retour) ]chelle, un grand nombre de seigneurs avoient tenu à honneur d'accompagner le roi dans cette nouvelle expédition: les maréchaux de Bassompierre, de Schomberg, de Créqui; le chevalier de Valançay; les ducs de Longueville et de La Trémouille; les comtes d'Harcourt, de Soissons, de Moret; les marquis de La Meilleraye, de Brézé, de La Valette, etc.

Le procès de la mère et du fils termina par un accord, et nous nous en retournâmes. Ce fut alors que je commençai à penser à une retraite. La maison où j'etois etoit assez puissante pour me faire trouver de bons partis, et l'on m'en proposa plusieurs; mais je ne pus jamais me resoudre au mariage. Je repris le premier dessein que j'avois eu autrefois, de me rendre capucin, et j'en demandai l'habit; mais il y survint tant d'obstacles, dont la deduction ne vous seroit qu'ennuyeuse, que je cessai cette poursuite.

En ce temps-là, le roi commanda l'arrière-ban de la noblesse du Dauphiné pour aller à Casal [422]. M. de Saint-Patrice me pria de faire encore ce voyage-là avec lui, ce que je ne pus honorablement refuser. Nous partîmes, et nous y arrivâmes.

[Note 422: ][ (retour) ] Casal, ville du Montferrat, étoit occupée par les troupes du marquis de Spinola, et la citadelle par les François, sous les ordres du comte de Toiras. L'armée françoise marcha sur cette place, guidée par les maréchaux de La Force, de Schomberg et de Marillac (1630). V. Bazin, Hist. de Louis XIII, t. 3, p. 87 et suiv.

Vous sçavez ce qu'il en réussit. Le siége fut levé, la ville rendue et la paix faite par l'entremise de Mazarin [423]. Ce fut le premier degré par où il monta au cardinalat, et à cette prodigieuse fortune qu'il a eue ensuite du gouvernement de la France. Nous nous en retournâmes à Saint-Patrice, où je persistai toujours à me rendre religieux. Mais la divine Providence en disposoit autrement. Un jour M. de Saint-Patrice me dit, voyant ma resolution, qu'il me conseilloit de me faire prêtre seculier; mais j'apprehendai de n'avoir pas assez de capacité, et il me repartit qu'il y en avoit de moindres. Je m'y resolus, et je pris les ordres sur un patrimoine, que madame sa mère me donna, de cent livres de rente, qu'elle m'assigna sur le plus liquide de son revenu. Je dis ma première messe dans l'eglise de la paroisse, et ladite dame en usa comme si j'eusse été son propre enfant; car elle traita splendidement une trentaine de prêtres qui s'y trouvèrent et plusieurs gentilshommes du voisinage. J'etois dans une maison trop puissante pour manquer de benefices; aussi six mois après j'eus un prieuré assez considerable, avec deux autres petits benefices. Quelques années après j'eus un gros prieuré et une fort bonne cure: car j'avois pris grande peine à etudier, et je m'etois rendu jusqu'au point de monter en chaire avec succès, devant les beaux auditoires et en presence même de prelats. Je menageai mes revenus et amassai une notable somme d'argent, avec laquelle je me retirai dans cette ville, où vous me voyez maintenant ravi du bonheur de la connoissance d'une si charmante compagnie et d'avoir eté assez heureux de lui rendre quelque petit service.»

[Note 423: ][ (retour) ] Mazarin étoit alors «un officier de guerre au service du pape, que le nonce de Sa Sainteté avoit employé d'abord pour porter ses paroles de médiation, et qui, un an durant, n'avoit cessé de courir d'un camp à l'autre, accrédité partout comme courtier de propositions et messager de réponses.» (Bazin, Hist. de France sous Louis XIII.) Au moment où les deux armées alloient se heurter, on le vit sortir des retranchements, agitant un mouchoir blanc au bout d'un bâton; il venoit apporter au maréchal de Schomberg les conditions auxquelles les Espagnols consentoient à quitter la ville.

L'Etoile prit la parole, disant: «Mais le plus grand que vous sçauriez nous avoir jamais rendu...» Elle vouloit continuer, quand Ragotin se leva pour dire qu'il vouloit faire une comedie de cette histoire, et qu'il n'y auroit rien de plus beau que la decoration du theâtre: un beau parc avec son grand bois et une rivière; pour le sujet, des amans, des combats, et une première messe. Tout le monde se mit à rire, et Roquebrune, qui le contrarioit toujours, lui dit: «Vous n'y entendez rien; vous ne sçauriez mettre cette pièce dans les règles, d'autant qu'il faudroit changer la scène et demeurer trois ou quatre ans dessus.» Alors le prieur leur dit: «Messieurs, ne disputez point pour ce sujet, j'y ai donné ordre il y a longtemps. Vous savez que M. du Hardi n'a jamais observé cette rigide règle des vingt-quatre heures, non plus que quelques-uns de nos poètes modernes, comme l'auteur de Saint-Eustache [424]], etc.; et M. Corneille ne s'y seroit pas attaché, sans la censure que M. Scudery voulut faire du Cid [425]: aussi tous les honnêtes gens appellent ces manquements de belles fautes. J'en ai donc composé une comedie que j'ai intitulée: La Fidélité conservée après l'esperance perdue; et depuis j'ai pris pour devise un arbre depouillé de sa parure verte [426], et où il ne reste que quelques feuilles mortes (qui est la raison pourquoi j'ai ajouté cette couleur à la bleue), avec un petit chien barbet au pied et ces paroles pour âme de la devise: «Privé d'espoir, je suis fidèle.» Cette pièce roule les theâtres il y a fort longtemps.--Le titre en est aussi à propos que vos couleurs et votre devise, dit l'Etoile, car votre maîtresse vous à trompé, et vous lui avez toujours gardé la fidelité, n'en ayant point voulu epouser d'autre.»

[Note 424: ][ (retour) ] Probablement Baro, qui fit, vers 1639, une tragédie de Saint Eustache, imprimée seulement en 1659. Il dit lui-même, dans son avertissement: «Cher lecteur, je ne te donne pas ce poème comme une pièce de théâtre où toutes les règles soient observées, le sujet ne s'y pouvant accommoder.» Desfontaines fit aussi un Martyre de saint Eustache (1642), qui n'est pas plus régulier que la pièce de Baro. V. la note 1 de la page 211, 1er vol.

[Note 425: ][ (retour) ] Les premières pièces de Corneille, sauf quelques-unes, telles que Clitandre et La Suivante, sont fort peu dans les règles, comme il l'avoue lui-même dans ses examens, et violent surtout celle des vingt-quatre heures. Pour Mélite, il doit s'être passé, dit-il, huit ou quinze jours entre le 1er et le second acte, et autant entre le 2e et le 3e. La Veuve se prolonge pendant cinq jours consécutifs. L'Illusion comique a l'unité de lieu, mais non celle de temps, etc. Quant au Cid, Scudéry ne lui reprocha pas précisément, dans ses Observations, d'avoir enfreint cette règle, comme on pourroit le comprendre d'après la phrase de notre auteur, mais d'avoir enfermé «plusieurs années dans ses vingt-quatre heures», en accumulant, contre toute vraisemblance et tout naturel, les accidents de l'action, pour les faire tenir dans les bornes légales.

[Note 426: ][ (retour) ] Personne n'ignore que la couleur verte est le symbole de l'espérance. C'etoit la nuance préférée des amants. «Il n'y a aucune couleur qui leur (aux galants) soit si propre que le vert, témoin la façon de parler proverbiale, qui dit: Un vert galant.» (Le jeu du gal.)

La conversation finit par l'arrivée de M. de Verville et de M. de la Garouffière. Et je finis aussi ce chapitre, qui, sans doute, a eté bien ennuyeux, tant pour sa longueur que pour son sujet.