LAVANDIÈRES ET BLANCHISSEUSES
Le lavoir, qu'il soit en plein air, sur un bateau ou dans un de ces grands établissements qu'on voit à Paris, a toujours passé pour être l'un des endroits où les femmes donnent le plus volontiers carrière à la démangeaison de parler qu'on leur attribue; c'est là et au four qu'elles exercent principalement leur langue aux dépens du prochain.
L'auteur d'une petite pièce de 1613, le Bruit qui court de l'Espousée, ne trouve rien de mieux pour caractériser un cancan que de dire:
C'est l'entretien des lavandières
Et de celles qui vont au four
Qu'une dame depuis naguères
S'est fait demoiselle en un jour.
Dans le Bocage normand on raconte que des lavandières furent punies de leur médisance: «Un jour des femmes occupées à laver à un douet, voyant venir de loin sur son petit cheval un vieux médecin qui passait pour sorcier, se mirent à gloser à l'envi sur son compte, et les quolibets pleuvaient sur lui aussi drus que coups de battoir sur le linge. Les commères ne pensaient pas être entendues du vieux sorcier; mais son oreille était, malgré la distance, tout près de leurs lèvres, et il n'avait pas perdu un mot de leur édifiante conversation. «Bonjour, braves femmes, leur dit-il en passant, vous faites de bonne besogne, courage!» À peine s'était-il éloigné que saisies d'une fureur subite, elles se mirent à s'injurier réciproquement, puis, des paroles passant aux actes, elles se prirent aux coiffes et s'aspergèrent à l'aide de leurs battoirs et de leurs tors de linge. Ce furent ensuite de folles gambades au beau milieu du douet dont l'eau, soulevée par leur sarabande et leurs battoirs, les inondait comme un véritable déluge; elles auraient bien voulu s'arrêter, mais leurs pieds trépignaient malgré elles, leurs mains puisaient dans l'eau et se la lançaient au visage. Heureusement pour elles, le médecin sorcier revint. «Assez travaillé, allez vous reposer, maintenant, vous l'avez bien mérité», leur dit-il, avec un sourire; goguenard. Ruisselantes et toutes grelottantes de froid, elles purent alors regagner leur logis.
En Haute-Bretagne, pour désigner un commérage, on dit qu'il a été entendu au «doué». Un proverbe bas-breton le constate aussi:
Er fourniou-red, er milinou, E vez klevet ar c'heloiou; Er poullou hag er sanaillou E vez klevet ar marvaillou.
Au four banal, au moulin,—On entend les nouvelles;—Au lavoir et dans les greniers,—On entend les commérages.
Autrefois les gamins, en beaucoup de pays, se mettaient à regarder les laveuses et à les désigner avec le doigt, comme pour les compter; ce geste avait le don de les rendre furieuses et d'attirer à son auteur une bordée d'injures. Semblable sort était réservé à celui qui leur adressait la question à double sens: «Lavez-vous blanc?» C'était vraisemblablement en pareille occurrence que celles de Rennes se comportaient, comme l'indique un passage de Noël du Fail: «Quand les lavandieres de la Porte-Blanche sont a quia et au bout du rollet de leurs injures actives et passives, elles n'ont autre recours de garentie qu'à se monstrer et trousser leur derrière à partie adverse». Le Voyage de Paris à Saint-Cloud par mer (1748) constate que celles des environs de Paris n'avaient pas laissé tomber cette tradition en désuétude: À Chaillot, les femmes qui étaient sur la grève à essanger leur linge, battre et laver leur lessive, nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne me permet point de répéter. Les passagers ont répondu par des répliques si corsées, que la plus vieille de ces mégères, enragée de se voir démontée, a troussé sa cotte mouillée et nous a fait voir le plus épouvantable postérieur qu'on puisse jamais voir.
La Légende de Maistre Pierre Faifeu raconte comment ce coquin émérite fit taire les lavandières de buée à Blois, un jour qui descendait en bateau la rivière de Loire:
… Ung grant bruyt ont ouy.
Dont de prinsault nul ne fut resjouy.
Car il sembloit que fussent dix banieres
De gens de guerre, et s'estoient buandieres
Qui là estoient pour leur buée laver,
Dont tout soubdain chascun se va lever,
Les regardant se reputent infames
Avoir peur ouyr le bruyt des femmes.
Tout ce cas fait, ainsi comme j'entens,
Faifeu leur dist pour faire passer temps,
Que dix escuz contre eulz tout va mettre,
Qu'il fera bien tout leur caquet remettre,
Et que soubdain bien taire il les fera
Sans les toucher et ne leur meffera
Incontinent entre eulx fut fait la mise;
Alors Faifeu s'est mis tout en chemise,
Et d'un habit de diable il s'est vestu;
Car à Paris il s'estoit esbatu
À l'achepter, pour maint passe-temps faire.
Lui accoustré en ce point ne diffère,
Bien tost monter tout au hault de la hune.
Cryant, hurlant; incontinent pas une
Femme qui fust n'a sonné un seul mot.
Mais tuës se sont, n'attendant que la mort.
Car pour certain de grant peur admirable,
Toutes cuydoient que ce fust le grant Diable.
Tabourot, dans ses Équivoques françois, rapporte une plaisanterie qui est encore usitée: «Les lavandières ont un proverbe ordinaire, Si vous l'auez ne me le prestez pas, et si vous ne l'auez pas, prestez-le moi. Qui s'entend d'une palette ou battoir, propre à laver les draps».
Au XVIe siècle, les laveuses avaient, au point de vue des moeurs, une réputation équivoque:
Je m'en rapporte à ces maris
Qui ont esprouvé, bien souvent,
Quelle marchandise elle vent.
Et en tant qu'elle est lavandière
Elle blanchit la pièce entière;
Puis vrayment, qui, en ung besoing,
La trouveroit en quelque coing.
Encore feroit-il conscience
De ne la prendre en patience
Tout au fin moins pour l'esprouver.
Voilà, voilà ma lavandière
Qui merque, ainsi comme fourrière,
Les logis d'un nouvel amour.
Un peu plus tard, l'Almanach prophétique de Tabarin les associe aux «filles de chambre, coureuses de rempart et autres canailles».
[Illustration: LA BLANCHISSEUSE]
En quelques pays, leur rencontre est quelquefois redoutée: Chez les Tchouvaches, une femme qui se rend à la rivière avec du linge sale est d'un mauvais présage pour le voyageur au moment où il se met en route, tandis qu'il tire bon augure de la rencontre d'une femme qui revient du lavoir avec du linge propre.
Il y a un certain nombre de jours dans l'année pendant lesquels la lessive passe pour être dangereuse, soit pour celles qui la font, soit plus généralement pour la personne dont on lave le linge. Au XVIIe siècle, le curé Thiers signalait, parmi les superstitions courantes, celles de ne pas faire la lessive ni durant les Quatre-Temps, ni durant les Rogations, ni pendant les jours où l'on chante Ténèbres, ni depuis Noël jusqu'aux Rois, ni pendant l'octave de la Fête-Dieu, ni les vendredis, de crainte qu'il n'arrive quelque malheur. Une partie de ces croyances sont encore vivantes: Dans les Vosges faire la lessive pendant les Rogations, c'est mettre le maître à la porte de la maison; dans l'Yonne, le linge ne blanchit pas; en Franche-Comté:
Celui qui fait la bue aux Rogations
Sera au lit pour les moissons.
En Saintonge, les maîtresses de maison ne devaient pas songer à faire la bugée, parce que le linge blanchi alors causait plus tard des échauboulures qui tournaient généralement à la gale.
Dans la Charente, qui fait la buée pendant la semaine sainte court risque de mourir dans l'année. En Normandie, en Haute-Bretagne et en Poitou, le danger de mort est pour une des personnes de la maison ou pour une des lavandières; dans les environs de Brive, les hommes de la maison sont exposés à mourir; dans le pays de Gex, c'est le chef de la famille. Le Vendredi saint est encore plus funeste que les autres jours de cette semaine; en Haute-Bretagne on lave son suaire; à Valenciennes Dieu maudit les personnes qui lavent.
La prohibition dont cette date est l'objet est expliquée par des légendes: On raconte dans le nord de l'Angleterre que, lorsque Jésus se rendait au calvaire, il passa devant une laveuse qui lui jeta à la figure son linge mouillé. Jésus dit: «Maudit soit celui qui désormais lavera ce jour-là», et l'on assurait jadis que le linge avait des taches de sang si on le mettait alors à sécher. Des récits analogues sont populaires dans la Belgique wallonne: Jésus ayant soif, passa près d'une femme qui faisait la lessive et lui demanda à boire. Elle lui donna une tasse d'eau de lessive; il la but sans rien dire. Plus loin, il passa près d'une maison où l'on cuisait du pain et demanda de quoi manger. La femme lui donna un petit pain, Jésus s'en alla en disant:
Maudite soit la femme qui bue,
Et bénie soit la femme qui cuit.
La Vierge se promenant, un jour de Vendredi saint, aux environs de Namur, demanda un verre d'eau à des lavandières qui, au lieu de se montrer charitables, l'aspergèrent d'eau sale, de sorte que sa robe en fut tout humide; elle entra dans un four où d'autres femmes la firent se chauffer et se sécher. C'est pourquoi elle bénit les femmes qui cuisaient et maudit celles qui lavaient.
Dans la Suisse romande, il ne faut pas faire la lessive sous le signe de la Vierge, parce que le linge se couvrirait de poux sur la corde. En Poitou, Notre-Dame de Mars est la fête la plus observée: le linge lavé ce jour-là retournerait en paille, et la personne qui a lavé devrait, après sa mort, revenir au lavoir jusqu'à ce qu'on lui ait fait dire un certain nombre de messes.
La lessive est interdite, entre Noël et le jour de l'an, en Belgique et dans l'Yonne; dans les Vosges, aux lessiveuses et lavandières qui enfreignent la défense, la méchante fée Herqueuche applique de maîtres coups de battoir sur le dos et sur les reins.
En Haute-Bretagne, dans le Bocage normand, dans l'Yonne, la semaine d'avant Noël et celle qui précède le carnaval, sont au nombre des périodes funestes. Un dicton provençal assure que les lavandières qui font la buée en carnaval meurent dans l'année:
Qu fai bugado entre Caremo et Carementrant Li bugadiero moron dins l'an.
En Basse-Normandie on fait rarement la lessive pendant les vingtaines: dix derniers jours d'avril et dix premiers jours de mai, à cause de l'inclémence prévue du temps. Les femmes de Lesbos craindraient que le linge ne s'use trop vite si elles lavaient pendant les Drummata, du 26 juillet au 3 août.
À Marseille, pendant l'octave des Morts, les particuliers ne doivent point laver, parce que cela rappelle trop le lavage du linge qui a servi à celui que l'on a perdu. En Franche-Comté, la personne qui lessive pendant cette semaine «bue» son suaire. Dans les Vosges, il y aura bientôt un cercueil dans la maison si l'on enfreint celle prohibition. Dans les Hautes-Vosges, cela porte malheur au maître: la femme qui coule alors la lessive tourmenterait les âmes du purgatoire; elle s'exposerait en outre à la vengeance de la fée Herqueuche, qui échaude les lessiveuses. Si, ce qui arrive rarement, elle monte sur le cuveau, l'une des personnes dont le linge y a été jeté mourra avant la fin de l'an.
Le vendredi est aussi un mauvais jour; on dit en Basse-Bretagne:
Neb a verv lichou dar gwener
Birri a ra goad hor Salver.
Qui bout la lessive le vendredi fait cuire le sang de notre
Sauveur.
[Illustration: Laveuses au bord de la Seine, d'après un dessin colorié de Henry Mounier. Coll. G. Hartmann.]
Dans l'Yonne, on dit en commun proverbe:
Qui coule la lessive le vendredi
Veut la mort de son mari.
Il y a, par contre, des temps très favorables: Dans le pays de
Liège, la grande lessive doit se faire entre les deux Notre-Dame,
Assomption, 15 août, 8 septembre, Nativité, si l'on veut que le
linge ne jaunisse pas.
Au XVIIe siècle, le curé Thiers signalait la superstition de ceux qui serraient les cendres en certains jours de la semaine, afin que la lessive en fût meilleure.
L'Évangile des Quenouilles indique plusieurs pratiques que les femmes du XVe siècle employaient: «Se voulez, dit l'une, avoir belle lessive et que vos linceux soient beaux et blancs, la première fois que vous getterez la lessive dessus la jarle, certainement vous devez dire en la gestant: Dieu y ait part et monseigneur sainct Cler.» Ce saint était alors invoqué par les personnes qui avaient à faire la lessive, sans doute à cause de son nom; il en était alors de même de sainte Claire. «Je fis, dit une autre ménagère, une requeste à madame saincte Clère que s'il lui plaisoit qu'il feist beau temps, je luy donneroye une chandelle, et aincy il fist beau temps.»
En Lithuanie, les hommes de la maison devaient être de bonne humeur pendant tout le temps de la lessive, ou bien il pleuvait. En Haute-Bretagne, si l'on veut avoir une buée sans pluie, il ne faut point semer la cendre sur les foyers. Dans le Bocage normand, si l'on arrose son courtil un jour de lessive, on provoque la pluie pour le jour où elle sera mise à sécher. En Allemagne, lorsque des filles ou des femmes lavent des sacs, il ne tardera pas à pleuvoir. En Dauphiné, on dit communément au mari de la femme qui a beau temps pour sa lessive: Votre femme ne vous a pas fait infidélité.
Dans les Vosges, il est dangereux de faire la lessive dans une maison habitée par une femme enceinte, à moins qu'on ne prenne la précaution de rouler dehors le cuvier dès qu'on a retiré le linge. La délivrance serait retardée d'un temps égal à celui où le cuvier vide serait resté à la maison. Dans l'Yonne, on a aussi soin de mettre en pareil cas le cuvier à l'envers.
En Haute-Bretagne, les malades d'une maison où on fait la lessive sont exposés à mourir.
Il était certains mots qu'on ne devait pas prononcer. D'après l'Évangile des Quenouilles: «Touteffois et quantes que faictes vostre lessive, et que le chauldron est sur le feu plain de lessive, et que le feu est dessoubz et que par la force du feu la lessive bouille, vous ne devez pas dire: Ha, commère, la lessive boult, mais vous devez dire qu'elle rit; autrement tous les draps s'en iroient en fumée.» Au XVIIe siècle, d'après Thiers, il fallait dire: «La lessive joue.» En Poitou, les femmes qui vont voir une lessive que l'on coule ne doivent pas dire: La lessive bout-elle? car elle échauderait, mais: La lessive fait-elle? En Allemagne, au siècle dernier, pour que le fil devînt blanc, il fallait que les femmes qui assistaient à l'opération disent des mensonges.
Ou tirait des présages de certains faits qui se produisaient pendant les lessives. En Poitou, si le savon d'une laveuse tombe à sa gauche, elle ira aux noces sous peu; celle qui chante au lavoir aura un homme fou. Dans le nord de l'Écosse, lorsque le savon ne s'élève pas sur les linges, c'est qu'il y a dans le cuvier le linge d'une personne destinée à mourir bientôt. Dans la Montagne-Noire, si des oiseaux passent au-dessus d'une femme qui lave les langes de son enfant, il sera prochainement atteint de quelque maladie.
Dans les Vosges et en Belgique, la lavandière qui mouille son tablier plus que de raison, épousera un ivrogne. Aux environs de Menton, les femmes qui ne se mouillent pas en lavant sont des sorcières.
En Basse-Normandie, l'on se garde bien de mettre les chemises sens dessus dessous quand on est en train d'asseoir la lessive dans la cuve, de peur d'attirer la mort sur quelqu'un de la maison. En Normandie, quand la crasse du linge de corps est difficile à détacher, la personne à laquelle il appartient a un mauvais coeur.
La lessive peut être ensorcelée: Dans la Bresse, deux bohémiennes, auxquelles une fermière occupée à faire sa lessive n'avait pas fait l'aumône, touchèrent du doigt son cuvier, et depuis elle ne put jamais y faire blanchir son linge.
Les lavandières du Mentonnais, de peur que l'eau n'ait été l'objet de maléfices, jettent des épingles en croix dans le lavoir avant de se mettre à l'ouvrage.
À la campagne, il y a dans la belle saison des lessives de nuit, qui sont une occasion de s'amuser, de chanter des chansons, de dire des contes ou des devinettes. En Haute-Bretagne on choisit, autant que possible, une nuit où il fait clair de lune, car la lessive a lieu en plein air. Les jeunes gens y viennent de loin, surtout quand il y a de jolies filles aux environs, et ils les font danser, pendant que les bonnes femmes s'occupent du cuvier et de la poêle où bout le linge; les garçons leur aident toutefois à la lever pour montrer leur force et leur adresse. En Écosse, lors des grandes lessives qui avaient lieu au printemps, de jeunes garçons restaient la nuit à garder le linge qui n'était pas sec; ils passaient leur temps à chanter, à dire des histoires de revenants ou des contes de fées: ou bien à écouter la jolie musique des fées lorsqu'ils se trouvaient près d'une de leurs grottes.
* * * * *
On retrouve en un assez grand nombre de pays la croyance à des lavandières surnaturelles, fées, sorcières ou damnées, qui viennent laver leur linge: Dans la Marche, un amas de rochers porte le nom de Château-des-Fées: un pied est un marais; lorsqu'on aperçoit au-dessus de la cime des arbres les vapeurs de ce marais, on dit: Las fadas fasan la bujade: les fées font la lessive.
[Illustration: Le Maçon et la Blanchisseuse (d'après Saint-Aubin?).]
En Haute-Bretagne, elles affectionnent certains endroits: elles venaient y laver leur linge et elles l'étendaient sur les gazons; il était si blanc, qu'on dit encore en parlant du beau linge: C'est comme le linge des fées. Celui qui aurait pu aller sans remuer les paupières jusqu'au lieu où elles le séchaient, avait la permission de l'emporter; dès qu'on avait battu de la paupière, il disparaissait. En Normandie, les fées mettaient leur lessive à sécher sur les pierres druidiques. Dans la Suisse romande, elles venaient étendre leurs draps le long des rochers qui dominent le lac d'Ormont, et ils brillaient au loin avec une blancheur incomparable.
D'autres fées lavaient la nuit pour rendre service aux hommes. En Haute-Bretagne, lorsqu'on portait le soir près des doués le linge qu'on désirait qui fût blanchi, les fées venaient à minuit et faisaient la besogne des lavandières qui, le matin, trouvaient le linge très bien nettoyé. Celles du Trou-aux-Fées, dans le Hainaut, rendaient parfaitement blancs les draps que les habitants avaient déposés la veille à l'entrée de leur grotte, en ayant soin d'y joindre quelques aliments.
Autrefois, à Corvay, dans les Ardennes, lorsque les laveuses n'étaient que trois ou quatre à laver au ruisseau, situé au fond d'un bois, elles entendaient des cris étranges, et parmi eux ceux-ci: O Couzietti! qui se rapprochaient peu à peu; les arbres tremblaient, et elles apercevaient de tout petits nains, nus, grimaçants, qui s'approchaient par bandes du ruisseau. Elles s'enfuyaient au village, abandonnant le linge; lorsqu'elles revenaient en nombre, les nains et le linge avaient disparu.
La croyance aux lavandières de nuit est très répandue en France; souvent elles accomplissent une pénitence pour expier un crime commis pendant leur vie. En Berry, ce sont les mères dénaturées qui ont tué leur enfant et sont après leur mort condamnées à laver jusqu'au jugement dernier le cadavre de leur victime. En Ille-et-Vilaine, ce sont aussi des infanticides, ou bien des femmes qui ont lavé le dimanche. Celles-ci viennent, la plupart du temps invisibles, au doué, à l'heure même, du jour ou de la nuit, où elles ont violé le repos dominical. En Basse-Bretagne, les lavandières de nuit sont celles qui, de leur vivant, ont trop économisé le savon. Dans quelques parties de la Haute-Bretagne, la femme à laquelle on n'a pas mis un suaire propre, revient le laver toutes les nuits. En Berry, ce que lavent ces maudites, ce ne sont pas, comme ailleurs, des linceuls: c'est une espèce de vapeur d'une couleur livide, d'une transparence terne qui rappelle celle de l'opale. Cela semble prendre quelque apparence de forme humaine et l'on jurerait que cela pleure. On pense que ce sont des âmes d'enfants trépassés sans baptême ou d'adultes morts avant d'avoir reçu le sacrement de confirmation; elles s'acquittent de leur besogne avec une sorte d'acharnement, presque toujours en silence; quelquefois, mais assez rarement, elles font entendre un chant sourd et monotone, triste comme un De Profundis (p. 17).
Dans l'Yonne, on entendait aussi le bruit des battoirs des lavandières de nuit. D'après la légende que Souvestre a rapportée dans le Foyer breton, en frappant les draps mortuaires, elles chantent:
Si chrétien ne vient nous sauver
Jusqu'au jugement faut laver.
Au clair de la lune, au bruit du vent.
Sous la neige le linceul blanc.
Paul Féval, dans les Dernières Fées, met dans leur bouche ce couplet:
Tords la guenille.
Tords,
Le suaire des épouses des morts.
Si on a le courage de faire le signe de la croix, elles s'évanouissent. Souvent elles demandent qu'on leur aide à tordre leur linge. Lorsqu'on a eu l'imprudence de répondre à leur invitation, il faut avoir soin de tordre du même coté qu'elles, sinon on est brisé.
Il y a certains lavoirs qui sont surtout hantés; je n'ai pas besoin de dire qu'ils sont dans des endroits isolés et où le paysage prête au fantastique; une lavandière de Dinan, passant auprès d'un doué, souleva le paquet d'une laveuse, et s'aperçut qu'elle avait une tête de mort; au même doué, un homme fut frappé au visage avec le linge qu'il avait aidé à tordre à une lavandière-fantôme: quelquefois ces laveuses disaient aux passants: Suivez votre route, je fais ce qui m'est ordonné!
Il y a aussi des lavandières de nuit, d'un caractère très nettement malfaisant, qui pénètrent dans les maisons. Une femme de Plougastel-Daoulas était allée à la nuit close, un samedi, laver son linge et celui de son mari; elle vit arriver une grande femme mince portant sur la tête un énorme paquet de draps, qui après lui avoir reproché d'avoir pris sa place, lui dit de retourner à la maison et qu'elle ne tarderait pas à lui rapporter son linge tout lavé. Elle raconte son aventure à son mari, qui lui dit qu'elle a rencontré une Maouès noz ou femme de nuit; par son conseil, elle suspend le trépied à sa place, balaie la maison, met le balai la tête en bas dans un coin, se lave les pieds, en jette l'eau sur le seuil de la porte et se couche. Le fantôme ne tarde pas à arriver et à demander l'entrée de la maison: comme on ne lui répond pas, elle ordonne au trépied de lui ouvrir.—Je ne puis, répond le trépied, je suis suspendu à mon clou.—Viens alors, toi, balai.—Je ne puis, on m'a mis la tête en bas.—Viens alors, toi, eau des pieds.—Regarde-moi, je ne suis plus que quelques éclaboussures sur le seuil de la porte.» La femme de nuit s'éloigne alors en grondant.
[Illustration: Lavandière de nuit en Berry, d'après Maurice Sand (Illustration, 1852).]
Un autre récit breton parle d'une lavandière de nuit qui entre dans une ferme, où la femme s'était attardée à filer; elle file de son côté avec une rapidité merveilleuse, puis elle lui aide à laver son fil au doué et à le mettre bouillir. Le mari s'éveille, et, voyant les yeux de l'inconnue briller comme des charbons ardents, il profite du moment où elle est allée chercher de l'eau à la fontaine pour changer de place ou renverser tout ce qu'elle a touché. Il ferme la porte, et quand la lavandière de nuit revient, elle demande en vain à la femme, puis aux divers objets auxquels elle a touché, de lui ouvrir. Elle s'enfuit en disant à la fermière que si elle n'avait pas trouvé quelque personne sage pour la conseiller, on l'aurait trouvée au point du jour cuite avec son fil.
On a essayé d'expliquer, par des raisons d'un ordre naturel, l'origine de cette superstition, l'une de celles qui terrifient le plus le paysan: ce bruit de battoir serait produit par le cri d'une sorte de grenouille ou d'un petit crapaud. Le prétendu revenant n'est autre parfois qu'une femme très vivante qui va laver la nuit, parce qu'elle n'a pas eu le temps de le faire pendant le jour, ou qu'elle ne veut pas être vue s'occupant d'une besogne au-dessous de sa condition.
Cette croyance a été, comme beaucoup d'autres, exploitée par des malfaiteurs. Dans un village du Vaucluse, on racontait qu'on voyait à un certain endroit des lavandières de nuit: le garde champêtre voulut aller les voir. Il aperçut deux formes blanches sous un saule, qui tordaient du linge. Il leur intima l'ordre de cesser leur besogne; mais les deux laveuses se mirent à ricaner, et l'une d'elles lui cria de venir leur aider, tandis que l'autre le saisissait au collet en lui disant ce seul mot: Tords! Il tordit toute la nuit, et il s'aperçut que le linge des lavandières était magnifique. À l'aurore, les lavandières s'en allèrent, et dans la journée on apprit qu'un vol de linge considérable avait été commis dans un château voisin. Le linge étant sale, les voleurs avaient eu l'audace de passer la nuit à le laver à la rivière voisine, après s'être affublés de deux peignoirs blancs, comptant sur la superstition du pays pour n'être pas dérangés.
Les contes populaires parlent d'autres lavandières: Quelques-unes qui vivent dans le pays indéterminé de la féerie sont condamnées, comme les laveuses nocturnes, à frotter du linge jusqu'à ce que vienne la seule personne qui puisse lui rendre sa blancheur primitive. Dans un récit gascon, la reine qui a épousé le roi des Corbeaux gravit une montagne et voit un lavoir au bord duquel travaillait une lavandière ridée comme un vieux cuir; elle chantait en tordant un linge noir comme de la suie:
Fée, fée,
Ta lessive
N'est pas encore achevée,
La Vierge mariée
N'est pas encore arrivée,
Fée, fée.
La reine dit à la lavandière qu'elle va lui aider à laver son linge noir comme la suie; elle ne l'eut pas plutôt plongé dans l'eau qu'il devint blanc comme lait. Alors la lavandière se mit à chanter:
Fée, fée,
Ta lessive
Est achevée.
La Vierge mariée
Est arrivée.
Fée, fée.
Et elle dit à la reine: «Pauvrette, il y a bien longtemps que je t'attendais; mes épreuves sont finies et c'est toi qui en es cause».
L'homme-poulain, héros d'un étrange récit breton, frappe sa femme d'un coup de poing en pleine figure, le sang jaillit sur sa chemise et y fait trois taches. Elle s'écrie: «Puissent ces taches ne pouvoir jamais être effacées jusqu'à ce que j'arrive pour les enlever moi-même». Son mari part en disant qu'elle ne le reverra qu'après avoir usé trois chaussures de fer à le chercher. Elle se met à sa recherche et, après avoir marché dix ans, elle se trouve près d'un château où des servantes étaient à laver du linge dans un étang. L'une des lavandières disait: «La voilà donc encore, la chemise ensorcelée! Elle se présente à toutes les buées, et j'ai beau la frotter avec du savon, je ne puis enlever les trois taches de sang qui s'y trouvent»; la jeune femme s'approcha de la lavandière et lui dit: «Confiez-moi un peu cette chemise, je pense que je réussirai à faire disparaître ces taches». On lui donna la chemise; elle cracha sur les taches, la trempa dans l'eau, la frotta et les taches disparurent.
Dans plusieurs contes, le héros promet d'épouser la personne qui pourra enlever la tache. Mais en vain les lavandières de profession, les jeunes filles s'évertuent à cette besogne, en vain elles appellent à leur aide les esprits, celle-là seul peut réussir à laquelle les puissances supérieures ont accordé ce don. Le chevalier du Taureau noir de Norvège, conte recueilli en Écosse, a donné à blanchir des chemises ensanglantées, en déclarant qu'il épouserait celle qui parviendrait à enlever ces taches. Une vieille avait lavé jusqu'à ce qu'elle fût lasse; puis elle avait appelé sa fille et toutes deux lavaient, lavaient soutenues par l'espoir d'obtenir le jeune chevalier. Mais elles n'étaient pas parvenues à faire disparaître une seule tache, quand l'héroïne qui a gravi la montagne de verre arrive au lavoir: dès qu'elle a touché le linge, les taches disparaissent. Un prince qui figure dans le récit norvégien: À l'Est du soleil et à l'Ouest de la lune, ne doit prendre pour femme que celle qui pourra enlever trois taches qui se trouvent sur sa chemise; beaucoup entreprennent cette besogne, et s'y font aider par des trolls, mais ces génies ne réussissent pas; plus ils lavent, plus le linge devient noir et sale; mais il reprend sa blancheur primitive dès que la jeune fille prédestinée l'a trempé dans l'eau.
Dans l'Assommoir, Zola donne cette formulette, qui paraît d'origine populaire:
Pan pan, Margot au lavoir
Pan pan, à coups de battoir,
Va laver ton coeur
Tout noir de douleur.
Peut-être faisait-elle partie d'une chanson de lavandière. En Gascogne, les femmes qui lavent accompagnent la chanson qui suit du bruit des battoirs frappant en cadence; à chaque couplet on diminue de un le nombre des lavandières:
[Illustration: Le bavardage au lavoir, fragment du Caquet des femmes (XVIIe siècle).]
Nau que lauon la bugado
Nau.
Nau que la lauon,
Nau que la freton.
Bèro Marioun, a l'oumbro,
Bèro Marioun,
Anen a la hount
Hoèit que lauon la bugado, Hoèit, etc.
Neuf lavent la lessive,—Neuf,—Neuf la lavent,—Neuf la frottent,—Belle Marion, allons à la fontaine.—Huit lavent la lessive,—Huit, etc.
Dans les pays où les lavandières sont à journées, on prétend qu'elles sont difficiles à servir, et qu'il faut toujours qu'il y ait quelqu'un occupé à leur porter le linge, à leur donner de la soupe ou du café. La lavandière figure, au reste, parmi les personnages qui aiment à s'humecter le gosier; l'estampe de Saint-Lundi montre la mère Bonbec, lessiveuse, qui débite ce petit couplet:
Pour te fêter, sainte bouteille,
Je vendrais jusqu'à mon honneur,
Mais je suis si laide et si vieille
Qu'à mon seul aspect l'acquéreur
Soudain s'enfuit comme un voleur.
* * * * *
Il y a des lavandières qui ne font que laver; à la campagne c'est ce qui arrive le plus habituellement. À Paris, beaucoup vont au lavoir et repassent ensuite le linge à la maison. On leur donne plusieurs surnoms: celui de «poules d'eau» vient de ce que, comme cet oiseau, elles se tiennent sur le bord de l'eau; comme elles ont le verbe haut, on les appelle «baquets insolents», par allusion au baquet professionnel. Les repasseuses sont des «grilleuses de blanc», et on les accuse d'employer parfois des fers trop chauds. Dans le peuple, on qualifie de «blanchisseuse de tuyaux de pipes» la femme qui n'a pas de métier avouable.
Le nom de Margot a été souvent donné aux blanchisseuses; on voit figurer dans une petite pièce de 1774, sur l'arrivée de la Dauphine à Paris, «Margot du batoir», blanchisseuse au Gros-Caillou.
Le blanchisseur est appelé «papillon»; comme cet insecte, il arrive de la campagne, et ses ailes blanches sont représentées par les paquets de linge qu'il porte sur son épaule.
Guillot, dans le Dit des Rues de Paris, qui remonte au XIIIe siècle, parle de la rue des Lavandières, «où il y a maintes lavendières», et il nous fait entendre que ces filles ne se bornaient pas à rincer du linge à la rivière. De tout temps les blanchisseuses ont eu la même réputation, et leur reine, qu'elles élisaient chaque année, avait des pouvoirs analogues à ceux du roi des ribauds, mais seulement dans ses États et sur ses sujettes.
Hamilton, au XVIIe siècle, fait allusion à leurs promenades à la fête de Saint-Germain-en-Laye:
Blanchisseuses et soubrettes,
Du dimanche dans leurs habits,
Avec les laquais leurs amis
(Car blanchisseuses sont coquettes)
Venoient de voir à juste prix
La troupe des marionnettes.
Au siècle dernier, Vadé mettait en scène des blanchisseuses qui ne se laissaient courtiser que pour le bon motif. L'une d'elles dit à sa fille: «Une blanchisseuse n'est pas une grosse dame; y a blanchisseuses et blanchisseuses, toi t'es blanchisseuse en menu; et quand même tu ne blanchirais que du gros, dès qu'on a de l'inducation, fille de paille vaut garçon d'or.»
Dans la série des Grisettes, Vernier a dessiné un intérieur où sont deux blanchisseuses: l'une d'elle menace de son fer chaud un pompier trop entreprenant et lui dit: «Pompier! pompier! si vous ne finissez pas, vous allez être brûlé.» Une lithographie d'Hippolyte Bellangé montre aussi un pompier assis sur une chaise en équilibre et un pied sur le poêle, dans une attitude affaissée indiquant qu'il a trop fêté la bouteille que l'on voit à ses pieds; tout en repassant une camisole, la blanchisseuse dit: «C'est bien aimable un pompier, mais ça a des moments bien désagréables».
[Illustration: Petite Blanchisseuse, d'après une lithographie de
Gavarni.]
Plusieurs caricatures sont basées sur les galanteries dont les blanchisseuses sont l'objet; elles sont cependant bien moins nombreuses que celles qui ont trait aux ouvrières de l'aiguille. Une planche de la Restauration représente un jeune homme qui enlace une blanchisseuse, dont il a renversé le fourneau avec le pied; au-dessous est l'inscription: «Vous repasserez demain.» Une autre lithographie coloriée est intitulée «le Jour de la Blanchisseuse»; pendant que celle-ci, au minois éveillé, dépose son panier, un célibataire pousse le verrou de son appartement. Dans la série assez égrillarde de Linder (1855), une blanchisseuse a dispute avec un client; dans la planche suivante, elle se rajuste devant une glace, ce qui prouve que la discussion n'a pas été de longue durée.
[Illustration: La vieille blanchisseuse: «Si tu gueules comme ça, tu n'iras pas voir le boeuf gras.»]
M. Coffignon, dans son livre les Coulisses de la Mode, fait en ces termes l'éloge de la blanchisseuse: De toutes les ouvrières, c'est celle qui nous a paru aimer le mieux son métier, et cependant l'ouvrage est rude et la profession pénible à exercer. Les laveuses semblent être les proches parentes des dames de la Halle. On leur retrouve les mêmes défauts et les mêmes qualités, le verbe haut et le parler franc; mais aussi le coeur pitoyable et la main toujours généreusement tendue.
En Haute-Bretagne, les «dersouères» ou repasseuses font assez souvent de bons mariages; c'est un des métiers féminins les plus estimés.
D'après les Industriels, en 1842, il y avait à Paris trois classes de moeurs assez différentes. «La repasseuse affectait à l'égard de ses autres compagnes une sorte de supériorité aristocratique. Elle voulait être mignonne, élégante, comme il faut. Avant d'entrer dans un bal public, sous la protection d'un clerc de notaire ou d'un commis-marchand, elle s'informe si la réunion est bien composée, si l'on n'y danse pas trop indécemment. Elle porte un chapeau de même que la modiste, et se drape artistement dans un châle. La savonneuse a les goûts plus grossiers, l'allure plus vulgaire, les moeurs plus cyniques; elle travaille avec assiduité pendant toute la semaine, surtout le jeudi, jour de savonnage général; mais, le dimanche, elle se rattrape: les guinguettes des barrières des Martyrs et de Rochechouart regorgent alors de blanchisseuses, qui s'y présentent fièrement, donnant le bras, les unes à des sapeurs-pompiers, les autres à des gardes municipaux, d'autres à des ouvriers bijoutiers, ciseleurs, horlogers, tailleurs. Au Carnaval, morte saison du blanchissage, elle profite de ce qu'elle est moins occupée pour ne pas s'occuper du tout, et embellir de sa présence les bals publics. Les blanchisseuses au bateau sont les employées des blanchisseries en gros de l'intérieur de Paris. Si l'on en croit les blanchisseuses de fin, les blanchisseuses au bateau sont le rebut du genre humain. Pendant que le froid et l'humidité gercent leurs mains et leur visage, leur moralité est gravement altérée par de fréquentes relations avec les mariniers, les bêcheurs et les débardeurs.»
À Gand, les repasseuses qui célèbrent le jour du Saint-Sacrement, chôment la veille de cette fête, vulgairement appelée «Strykerkens avond» veille des repasseuses. À Liège, les blanchisseuses et les repasseuses honoraient autrefois la fête de sainte Claire, leur patronne.
En Haute-Bretagne, les blanchisseuses des villes ont leur fête à l'Ascension: les ouvrières vont porter des bouquets aux patronnes et à leurs pratiques, qui leur donnent un pourboire qu'elles vont dépenser dans les auberges.
On sait qu'à Paris, la principale fête des blanchisseuses est à la Mi-Carême; et cet usage est assez ancien. L'image de la fin du siècle dernier que nous reproduisons, p. 13, est accompagnée de cette légende: «Les blanchisseuses sont à peu près les seules artisanes qui se réunissent et forment à Paris une espèce de communauté; elles célèbrent avec éclat, entre elles, à la Mi-Carême, une fête; elles s'élisent, ce jour-là, une reine et lui donnent un écuyer; le maître des cérémonies est ordinairement un porteur d'eau. Le jour de la fête arrivé, la reine, soutenue par son écuyer, se rend dans le batteau où des ménétriers l'attendent; on y danse et c'est elle qui ouvre le bal; la danse dure jusqu'à cinq heures du soir, les cavaliers font pour lors venir un carrosse de louage, la reine y monte avec son écuyer, et toute la bande gaye suit à pied, elle va, avec elle, dans une guinguette pour s'y réjouir pendant toute la nuit.»
Vers 1840, voici, d'après les Industriels, comment la fête se passait: «Le jour de la Mi-Carême, les bateaux se métamorphosent en salles de bal; un cyprès orné de rubans est hissé sur le toit du flottant édifice: c'est la fête des blanchisseuses. Chaque bateau élit une reine qui, payant en espèces l'honneur qu'on lui fait, met en réquisition rôtisseurs et ménétriers. À cette époque les blanchisseuses de la banlieue célébraient aussi la Mi-Carême.»
On sait que depuis quelques années la Mi-Carême est l'occasion de fêtes brillantes, à l'éclat desquelles collaborent les étudiants et les blanchisseuses. La reine des reines, élue par l'assemblée des lavoirs, exerce pendant un jour une véritable royauté, entourée d'une cour nombreuse aux costumes bariolés, et se promène, comme une souveraine en visite, sur un char qui est loin de ressembler au modeste «carosse de louage» du siècle dernier. C'est un véritable événement parisien, et la vraie fête du Carême. Les journaux illustrés publient le portrait de la reine des reines, les reporters vont l'interviewer, et on vend par les rues un journal orné de gravures, fait tout exprès pour la circonstance.
Le bal des blanchisseuses était, il y a une trentaine d'années, un thème à caricatures, accompagnées de légendes dans le goût de ces deux-ci, qu'on lit au-dessous de dessins de Cham: «Vous ne pouvez pas me donner mon linge la semaine prochaine, dit un client à sa blanchisseuse.—Impossible, répond-elle, il faut que j'étudie le pas des lanciers, c'est jeudi prochain not' bal.» Une grosse femme en train de laver dans un baquet disait à son ouvrière: «Tu vas aller tout de suite chercher le linge de la comtesse, que je me dépêche de le laver. Je n'ai pas de chemise brodée à mettre pour le bal des blanchisseuses, jeudi prochain.»
[Illustration: La Repasseuse, d'après Lanté.]
Un passage des Nuits de Paris prouve que ce n'est pas d'hier que les blanchisseuses se servent, pour leur usage personnel, du linge de leurs pratiques. «Je me rendis chez moi, sans aucune autre rencontre que celle de deux filles chargées de linge qui allaient au bateau avant le jour. L'une de ces filles disait à l'autre:—Comme tu te quarrais donc, dimanche, avec ton déshabiller blanc garni! Mais c'est que ça t'alait.—Je le crais ben. C'est d'une belle dame, et ça est fait de la bonne main, par ma'm'selle Raguidon, de la rue Guillaume, qui travaille… Je serais ben bête d'acheter des hardes! J'ai du blanc tous les dimanches et toujours du nouveau! Ces femmes-la ne salissent pas; moi, j'achève et je brille. Bas, chemises, jupons, rien n'est à moi… Et toi, la Catau?—Et moi… Mais… n'en dis mot, ou je te vendrais comme tu m'arais vendue… C'est tout d'même… Et je prête des mouchoirs, des chemises, des cols, des bas au grenadier Latèreur.—Et moi au Guet à pied Lamerluche.—Des casaquins à la petite Manon.—Des chemises à la Javote.—Et puis j'en loue.—Et moi de même.»
Dans une planche des Petits mystères de Paris, une blanchisseuse dit à sa connaissance: «J'savais que t'avais pas d'pantalon, j'tai donné un coup d'savon au blanc de l'avoué, qui te va si bien. Fifine va lui dire qu'elle l'a oublié.»
Dans les Cancans, petite pièce du théâtre des Ombres chinoises (1820), le dialogue suivant s'engage entre une blanchisseuse et son apprentie:
MARGUERITE.—Oh! la la, les épaules, que je suis échignée d'avoir porté ce linge!
MANON.—Et en as-tu beaucoup rapporté?
MARGUERITE.—Mais pas mal, je l'ai posé là-bas sur l'hangar. Tu ne sais pas? Madame Chifflart, elle s'est encore plainte que son linge n'était pas assez blanc: elle n'est jamais contente; faudrait encore tout lui faire pour rien.
MANON.—Sois tranquille, une autre fois je brosserai un peu plus fort, et surtout je n'oublierai pas l'eau de javelle. Ah çà! la petite Criquet, on ne la voit plus depuis quéqu' temps.
MARGUERITE.—Pardi, ça blanchit son linge soi seul, c'est si ladre: elle ne voulait jamais payer les jupons qu'un sou, aussi je ne lui repassais jamais les cordes.
MANON.—Et je dis que tu faisais bien.
[Illustration: La blanchisseuse, d'après les Arts et Métiers.]
Les blanchisseuses ne paraissent pas avoir, comme les lavandières de la campagne, des superstitions nombreuses et variées. Voici les seules qui soient venues à ma connaissance: Dans la Gironde, les tisseuses prétendent que quand les fers placés sur le fourneau remuent, c'est un présage d'ouvrage prochain. Dans ce même pays et dans les Charentes, pour connaître si le fer à lisser est chaud à point elles crachent dessus; si la salive est immédiatement absorbée, c'est signe qu'il est en état de servir. Le rôle des blanchisseuses, dans les récits populaires, est assez restreint. J'ai entendu maintes fois conter, en plusieurs pays de la Haute-Bretagne, très éloignés les uns des autres, l'histoire suivante, qui semble un écho lointain de la «Barbe-Bleue»: Trois jeunes personnes blanchissaient le linge d'un monsieur, et elles remarquaient que les torchons et les serviettes étaient tachés de sang. Elles allaient à tour de rôle porter le linge. Un jour l'une d'elles, en arrivant au bas de l'escalier, entendit des cris et sentit quelque chose de chaud qui lui dégouttait sur la main. C'était du sang, et presque aussitôt une main tomba sur la sienne; elle la ramassa et se sauva sans avoir été vue. Peu après, le monsieur invita les jeunes filles à dîner; elles acceptèrent, mais à la condition que d'abord le monsieur et ses amis viendraient manger chez elles. Elles prévinrent la justice, et à la fin du repas, celle qui avait ramassé la main conta ce qu'elle avait vu, en disant que c'était un rêve; à la fin la justice arriva et emmena les trois assassins.