LES CHARRONS

Ces artisans, du moins ceux qui sont en contact direct avec le peuple, sont assez peu nombreux, et il est assez rare que l'on parle d'eux. Il est vraisemblable qu'ils sont à peu près partout, comme en Bretagne, au rang des ouvriers dont le métier est le plus estimé; on les place sur la même ligne que les menuisiers, au-dessus des charpentiers. En Angleterre, on dit: A bad wheelwright makes a good carpenter; un mauvais charron fait un bon charpentier; dans le Suffolk, le proverbe est encore plus énergique: A wheelwright dog is a carpenter's uncle; un chien de charron est l'oncle du charpentier.

La chanson gasconne des bruits de métiers, qui formule un reproche à l'égard de presque tous, épargne le charron, et le montre attentif à son ouvrage:

Quant lou charroun hè l'arrodo Tico tac, dab la hocholo, De l'arrai au boutoun Espio se lou tour es boun.

Quand le charron fait la roue,—Tic tac, avec l'herminette,—Du rayon au bouton—Il regarde si le tour est bon.

Dans le Maine, il y avait une sorte de charron qui, lorsqu'il n'avait pas de charrettes à construire, allait travailler dans les fermes et était payé à la journée. Il rendait aux paysans de grands services, car il remplaçait, à lui seul, le charpentier, le menuisier et même le couvreur; aussi était-il le bien venu, et on le chargeait de toutes les menues réparations que demandaient les charrettes et les maisons.

Les charrons ne jouent pas de rôle spécial dans le compagnonnage: ils y ont d'ailleurs été admis assez tard. Les forgerons les reçurent en 1706, à condition qu'ils s'inclineraient devant leurs aînés, et qu'ils attacheraient les couleurs à la dernière boutonnière de l'habit. Les charrons promirent tout ce qu'on voulut; mais à peine reçus compagnons, ils s'émancipèrent et voulurent nouer leurs rubans aussi haut que leurs pères. C'est de là que sont venues les haines et les querelles entre ces deux corps d'état.

M. Ch. Guillon a recueilli, dans l'Ain, une chanson de compagnonnage, dont le héros est un charron:

C'est un compagnon charron,
Roulant de ville en ville.
Il a fait une maîtresse,
Là-bas dans ce quartier.
Oh! depuis sa boutique,
Oh! il l'entend chanter.

Tous les soirs il la va voir,
En lui disant:—La belle,
En voudrais-tu, ma chère,
Un compagnon charron?
Mon métier pi le vôtre,
Belle, s'y conviendront.

—Et moi, jeune galant,
Je le vas dire à mon père.
La fille dit à son père:

—Père, mariez-moi
Avec un charron bien drôle,
Compagnon du Devoir.

—Tu veux te marier:
Tu es-t-encore bien jeune.
Il faut faire tes promesses
Jusqu'au bout de la saison,
Pour apprendre à connaître
Le métier de charron.

Le métier de charron,
C'est un métier bien drôle,
En faisant des voitures,
En coulant l'herminette,
Les pieds sur le sentier (chantier).

Les charrons de Rouen avaient pour patronne sainte Catherine, dont l'emblème est une roue, et ils célébraient leur fête à l'église Saint-Ouen. Leur chef-d'oeuvre de réception à la maîtrise consistait dans l'ajustage d'une roue ou le montage d'une voiture.

Dans certaines processions ils promenaient, comme les charpentiers, une sorte de chef-d'oeuvre. Lors des fêtes qui eurent lieu à Strasbourg, au moment de l'inauguration de la statue de Gutenberg, et où les divers métiers défilèrent, on fit paraître toute une suite de lithographies coloriées; dans celle des charrons, on les voit portant sur leurs épaules un chariot.

Le rôle de ces artisans dans les récits populaires est des plus restreint, et n'est pas en rapport bien direct avec le métier. Un charron de la Gascogne, dont le père était malade et ne pouvait être guéri que s'il mangeait la queue d'un curé-loup, est changé par le devin en loup, et aide ses compagnons à voler des veaux et des brebis; le jour saint Sylvestre, a lieu la messe dite par le curé-loup; le charron accepte de lui servir de clerc; au dernier évangile, il ne reste plus que le curé-loup et son clerc. Celui-ci dit qu'il allait lui aider à se deshabiller; d'un grand coup de gueule il lui coupa la queue, le loup partit en hurlant, et le charron se trouva transporté dans la maison du devin.

Le Moyen de parvenir fait d'un charron le héros d'une petite anecdote assez plaisante: Un bonhomme de Vannes qui était charron, s'était confessé, le curé lui dit: «Dites votre Confiteor?—Je ne le sais pas.—Dites votre Ave.—Je ne le sais pas.—Que sais-tu donc?—Je sais faire de belles civières rouleresses; je vous en en ferai une quand il vous plaira et à bon marché.»

[Illustration: Charron, d'après Jost Amman (XVIe siècle).]