LES CHAUDRONNIERS

Les chaudronniers ou maigniens ne figurent pas dans le Livre des Métiers. Pourtant ils formaient, dit Chéruel, une corporation fort ancienne, dont les statuts furent confirmés par Louis XII en 1514. On distinguait les chaudronniers-grossiers qui ébauchaient l'ouvrage, les chaudronniers-planeurs qui l'achevaient, les chaudronniers faiseurs d'instruments de musique, et enfin, les chaudronniers au sifflet qui parcouraient les campagnes. Ces derniers sont à peu près les seuls qui présentent de l'intérêt au point de vue qui nous occupe. On appelait ainsi, aux siècles derniers, les chaudronniers des provinces, particulièrement d'Auvergne, qui, courant la campagne, se servaient d'un sifflet antique pour avertir les habitants des lieux où ils passaient, de leur apporter à raccommoder les ustensiles de cuisine; ils achetaient aussi et revendaient de vieux cuivres. Le Bocage normand partageait, dit Lecoeur, avec l'Auvergne, le privilège de fournir la France de chaudronniers ambulants, fondeurs, étameurs, raccommodeurs de vaisselle et fabricants de soufflets. C'est au commencement du printemps que ces braves gens désertent leurs paroisses natales. Ils emmènent avec eux pour chiner, et les aider dans leur travail, leurs jeunes garçons dès qu'ils ont atteint l'âge de douze ans. Chacun de ces Raquinaudeux ou Rouleurs, ainsi qu'on les appelle, gagne alors son canton ordinaire, va revoir sa petite clientèle. Ils se disséminent sur tous les points de la France, même jusque sur les frontières de Suisse, d'Italie et d'Espagne. On les rencontre sur toutes les routes, cheminant à petites journées, l'échine péniblement courbée sous le poids de leur bataclan: bassine de fer à trois pieds, soufflet, moules à cuillers, marteaux et autres ustensiles de leur métier. Derrière le père trottine l'enfant, s'attardant parfois au rebord des haies où les oiseaux recommencent à édifier leurs nids. L'hiver les ramène au logis; ils le regagnent vers la Toussaint, rapportant le produit de leur travail et de leurs économies. Le petit magot péniblement amassé est le pain de la famille pendant la dure saison. Souvent à force de persévérance et de courage les pères amassent, pour leurs enfants, un petit patrimoine. Durant l'absence du chef de la famille, c'est la femme qui a le gouvernement de la maison et qui s'occupe des récoltes. Le mari à son retour trouve tout en ordre et s'occupe des labours et de la pilaison des pommes ou des poires.

Les chaudronniers auvergnats et normands ne sont pas les seuls qui viennent exercer dans les campagnes ce métier et quelques petites industries qui s'y rattachent; mais ils sont les plus connus; leurs visites étaient, surtout autrefois, périodiques; ils se mêlaient à la vie des paysans qui avaient l'habitude de les voir revenir chaque année. Leurs clients de la campagne les accueillaient avec plaisir, et la description que Mme Destriché a donnée dans le Magasin pittoresque de l'arrivée dans un village du Maine d'un étameur ambulant pouvait s'appliquer à beaucoup d'entre eux. Celui-là portait le sobriquet caractéristique de père Bontemps, qui attestait sa popularité et qu'il devait sans doute à sa joyeuse humeur. Il venait dans une petite charrette attelée d'un âne, et quand il s'était installé et qu'il avait déballé ses outils et son attirail, il était entouré des commères du hameau qui lui demandaient et lui disaient des nouvelles pendant qu'il repassait les ciseaux, et lorsqu'il fondait les cuillers ou qu'il étamait les casseroles, les gamins le regardaient curieusement.

En Basse-Normandie, les paillers ou chaudronniers ambulants qui, pour la plupart, étaient originaires de Villedieu et des environs, recevaient l'hospitalité chez les habitants. Ceux-ci se plaisaient à les faire causer et s'amusaient de leur prononciation traînante et chantée. Les paillers racontaient aussi des contes et surtout des histoires extraordinaires, des mensonges énormes, qui font songer aux légendaires exploits de M. de Crac. Jean Fleury, dans sa Littérature orale de la Basse-Normandie, en a donné quelques échantillons sous le titre de «Propos de paillers».

Mais à côté de ces petits industriels, populaires dans les campagnes, il en était d'autres qui étaient moins estimés. C'était le cas des étameurs de casseroles, qui sont en même temps fondeurs de cuillers de plomb ou d'étain. Ils se faisaient marchands voyageurs et quittaient pendant la belle saison la grande ville pour parcourir les campagnes. Ils voyagent avec femme et enfants, disent les Français peints par eux-mêmes, père et mère, et souvent un petit chien et une grande chèvre. Ils montent habituellement leur établissement devant la mairie, l'église ou le presbytère. Les familles de ces raccommodeurs ressemblent beaucoup à celles des bohémiens; leur vie est une vie nomade; ils couchent parfois à la belle étoile, ils mangent à la gamelle et en plein air, tout à côté d'un réchaud allumé et d'un berceau garni souvent de deux ou trois raccommodeurs en herbe. Le chaudronnier ambulant a plus d'une industrie; il raccommode les vieux soufflets ou les échange contre des neufs. Mais il y a surtout un moment où il est beau de gloire et de puissance: c'est celui où il daigne se manifester comme fondeur de cuillers aux regards de la foule ébahie. L'heureux événement pour les enfants du village que l'arrivée de cet habile prestidigitateur! Toute la journée ils se tiennent en cercle autour de cette poêle dans laquelle fondent le plomb et l'étain. Ils oublient le boire et le manger, et surtout l'école en voyant les débris de cuillers se transformer en une substance fluide et argentée.

Les chaudronniers exerçaient, ainsi qu'on l'a vu, le métier d'étameur de casseroles: dans les villes, ceux-ci formaient une catégorie à part de petits industriels. Voici, d'après les Français, comme ils opéraient vers 1840: Coiffé d'un chapeau à larges bords, vêtu d'une veste brune, d'un pantalon flottant dont le fond en lambeaux accuse de fréquents contacts avec le pavé, l'étameur de casseroles parcourt les rues tenant au bras son réchaud, la main ornée d'une énorme cuiller de fer ou de plomb, portant sur ses épaules les casseroles, poêles et boîtes au lait, et poussant son cri si reconnaissable: «Eh! le chaudronnier ou étameur de casseroles!» Rarement il marche sans un compagnon, grand garçon de quinze à vingt ans, dont l'office est d'aller en quête des pratiques. Pendant que l'un, s'adossant à quelque coin de mur, allume le feu de son réchaud et prépare ses outils, l'autre explore chaque rue, chaque impasse du quartier, fait une station dans toutes les cours pour y chanter deux autres fois sur le Pater son raccommodeur de casseroles, et ne recule même pas devant un escalier à six étages pour se mettre en communication plus directe avec la ménagère, qui peut ne pas l'avoir entendu. Chargé d'un butin de cafetières et de marmites, il retourne vers son compagnon, à qui il explique qu'il faut étamer celle-ci, mettre une pièce à celle-là, et, pendant que la besogne se fait, il la quitte de nouveau pour aller se livrer à d'autres explorations.

[Illustration: le Chaudronier]

À Paris, ils criaient:

Rrrrétameurr rrrfondeur!

Kastner a noté, dans ses Voix de Paris, plusieurs autres de leurs cris. Ils se distinguent, dit-il, par des formes assez variées: c'est tantôt un cri bref comme celui du vitrier, tantôt un court récitatif, débité avec volubilité:

Voy' (voilà) l'étameur, voy' étameur de cass'rol; voy' l'raccommodeur!
Étameur, v'là l'fondeur étameur, étameur des cass'roles, voilà l'étameur.

Actuellement, leur appel le plus habituel est:

Voilà le raccommodeur! Voilà l'étameur!

À Marseille, les fondeurs d'étain se divisent en deux états bien distincts: ceux qui fondent les vieux ustensiles en étain pour en faire des couverts neufs, au moyen de moules en fer qu'ils transportent avec eux, et qui étament les cuillers en fer; leur cri est en français:

Blanchir les fourchettes, fondeur d'étain!

et les étameurs; ceux-ci ont un véritable chant auquel ils ajoutent même quelques fioritures:

Stammar le marmitta, Cassarol' estamar, Peirols raccoumoudar!

Étamer les marmites,—Les casseroles étamer,—Les chaudrons raccommoder.

Quelques-uns disent:

Abrazar marmitta, Cassarol' estamar!

Braiser (souder) marmites, casseroles étamer. Ce qu'ils ajoutent à ce mauvais italien est du français: comme il faut, comme il faut, avec de nombreuses variations.

Autrefois, les paysans avaient une assez grande méfiance à l'égard de certains des chaudronniers ambulants; ils étaient pour la plupart étrangers, et comme tous les nomades, ils traitaient avec beaucoup de sans gène la propriété privée, comme le font encore les Bohémiens rétameurs et fondeurs, dont les caravanes viennent quelquefois camper dans les villages. Il est vraisemblable aussi qu'on les accusait quelque peu de sorcellerie; un reproche plus mérité était celui de commettre des fraudes en raccommodant les objets qui leur étaient confiés. Ainsi qu'on l'a vu, il en est qui sont bien accueillis dans les villages où ils reviennent périodiquement.

Il n'en a pas toujours été ainsi: des dictons et des légendes assurent que plusieurs furent punis du dernier supplice, à cause de leurs vols ou de leur grossièreté. On dit encore dans les environs de Dijon:

On pend les magniens à Dampierre,
On les pend à Beaumont.

Selon la tradition populaire, quatre chaudronniers de Villedieu rencontrant un inconnu l'insultent, le forcent à porter leurs paquets jusqu'à Domfront, où ils entrent à midi. L'étranger se fait reconnaître pour le roi, et se venge du peu de courtoisie de ses compagnons en ordonnant leur supplice. C'est de là que serait venu le blason de la ville:

Domfront, ville de malheur,
Arrivé à midi, pendu à une heure.

On raconte dans le Bocage normand comment une bonne femme, quelque peu sorcière, punit une des fraudes les plus habituelles aux chaudronniers ambulants. Elle avait confié ses vieilles cuillers d'étain fin, pour les refondre, à un fondeur de cuillers ambulant, en lui faisant la recommandation expresse de ne pas leur en substituer d'autres en plomb, selon l'habitude de ces gens, trop peu scrupuleux d'ordinaire. Le fondeur promit de faire sa besogne en conscience, ce qui ne l'empêcha pas, au moment de la fonte, de remplacer dans la bassine les cuillers d'étain fin par du plomb. En retirant la première cuiller du moule, il s'aperçut qu'elle était aussi percée de trous qu'une écumoire. Il crut s'y être mal pris, et recommença plusieurs fois son opération sans plus de succès. La bonne femme, peu confiante dans sa promesse, l'avait vu accomplir sa fraude. Elle avait détaché de sa baverette une grosse épingle jaune, et, relevant un coin de son tablier, elle s'était mise à le cribler de coups d'épingles, en marmottant quelques mots étranges à chaque cuiller mise au moule.

Il est vraisemblable qu'ils avaient aussi la réputation d'être peu respectueux des choses saintes.

Près de Pont-Audemer, une croix de carrefour est surnommée la Croix-des-Magnants, parce que des hommes qui exerçaient la profession de chaudronniers ambulants furent engloutis à cet endroit, après avoir commis un acte d'impiété. Ils continuèrent d'habiter l'abîme souterrain où leur crime les avait précipités; naguère encore on croyait entendre le bruit sourd et mesuré du marteau sur leurs chaudrons, qu'ils ne doivent point cesser de battre jusqu'à la fin des siècles.

Un grand nombre de dictons et de formulettes les accusent d'une maladresse volontaire lorsqu'ils font des réparations à un ustensile usé ou percé.

Dans le Morvan, on leur adresse la formulette suivante:

Magnin clidou, Mai lai pièce ai coté deu trou, T'aré mai d'ovraige.

Chaudronnier,—Mets la pièce a côté du trou,—Tu auras plus
d'ouvrage.

Dans l'Aube, les enfants les poursuivent en leur adressant ce refrain:

[Illustration: Chaudronnier ambulant, d'après Guérard.]

Chaudrongna matou, Qui met lai pièce au long du trou.

Chaudronnier matou,—Qui met la pièce à côté du trou.

On disait, d'ailleurs, en parlant d'un homme qui voulant remédier à une chose n'y apportait point le remède nécessaire: «Il fait comme le chaudronnier, il met la pièce à côté du trou». Ce reproche est ancien; il est formulé au XVIe siècle dans la Farce nouvelle et fort joyeuse des femmes qui font escurer leurs chaulderons et deffendent que on ne mette la pièce auprès du trou.

Avons que faire du maignen,
Du maignen, commère, du maignen.
—Tenez nostre maistre,
Savez qu'il est. N'allez pas mettre
Icy la pièce auprès du trou…
Gardez bien de tirer le clou.
Ne les pièces auprès du trou,
Comme maignens ont de coustume.

Dans la Farce d'un chauldronnier, celui-ci arrive sur la scène en criant:

Chaudronnier, chaudron, chaudronnier!
Qui veult ses poeles reffaire?
Il est heure d'aller crier
Chaudron, chaudronnier!
Seigneur je suis si bon ouvrier
Que pour un trou je sçay deulx faire.

Dans la Farce nouvelle, une dispute a lieu entre un savetier et un chaudronnier, le savetier lui dit:

Tu faictz pour ung trou deux,
Et pour ce tu as tant de plet.

Ce dicton se retrouve en Angleterre:

Like Banbury tinkers who in stropping one hole make two Comme les chaudronniers de Banbury qui, en bouchant un trou, en font deux.

Les chaudronniers sédentaires ont moins que les ambulants, dont ils diffèrent d'ailleurs, attiré l'attention populaire.

En Normandie, ou blasonnait toutefois les habitants de Villedieu; ils sont appelés Sourdins, à cause de la dinanderie qu'ils fabriquent; car tout le monde en cette petite ville travaille à fondre ou à battre le cuivre, ce qui fait un tintamarre si continuel, qu'un grand nombre parmi eux deviennent sourds; d'où leur est venu le nom de Sourdins. Aussi, n'est-il pas très sûr d'aller dans quelque atelier demander l'heure qu'il est, sans courir le risque de recevoir quelque mauvais compliment, ou quelque chose de pire, car ils jettent, assurait-on jadis, le marteau à la tête. D'après un ancien auteur, Charles de Bourgueville, les habitants de Villedieu «qui sont poesliers ou magnants, sont bien faschez quand on leur demande quelle heure il soit, parce qu'ils ne peuvent ouyr l'horloge pour le bruit qu'ils font».

En Belgique, le jour Saint-Gilles, les apprentis chaudronniers se promenaient par la ville: l'un d'eux s'était coiffé d'une sorte de shako surmonté d'un panache, tandis que l'autre portait sur une espèce d'estrade, soutenue par un long manche, la statue du saint, entourée de fleurs; de l'estrade pendaient des cuillers, des pots et autres menus ustensiles. Ils allaient demander un pourboire chez les clients.

Au moyen âge, le chaudronnier avait assez d'importance pour que les règlements, royaux ou féodaux, se soient occupés de lui dans des articles spéciaux. Grosley a donné dans ses Éphémérides troyennes un extrait de la Pancarte du droit de péage du canton de Lesmont, qui leur accorde une sorte de privilège en raison peut-être de leur pauvreté:

Art. XXIII.—Un chaudronnier, passant avec ses chaudrons, doit deux deniers, si mieux n'aime dire un Pater et un Ave devant la porte dudit sieur comte de Lesmont ou son fermier.

Le seigneur de Pacé, en Anjou, avait le droit de faire travailler les chaudronniers qui passaient, en leur payant chopine.

[Illustration: Chaudronier, chaudronier

D'après Poisson (XVIIIe siècle).]

Au XVIe siècle, les chaudronniers sont au premier rang des artisans qui figurent dans les petites comédies; ils le devaient au pittoresque de leur costume, à leur réputation de gens à réplique facile, et aussi aux plaisanteries à double sens, très en usage à cette époque, auxquelles prêtait le dicton si populaire, qui les accusait de mettre la pièce à côté du trou.

[Illustration: Chaudronniers argent des rechaux

D'après Brébiette (XVIIe siècle).]

La Farce nouvelle des femmes qui font refondre leurs maris est bien plus ancienne que la Facétie de Lustucru, qui fut si en vogue au milieu du XVIIe, et dont nous avons parlé dans la monographie des Forgerons. Lorsque les femmes, lasses de voir les images qui représentaient les forgerons en train de leur redresser la tête, voulurent avoir leur revanche, les dessinateurs se ressouvinrent sans doute de la petite comédie jouée cent ans auparavant, et qui vraisemblablement n'était pas complètement oubliée. Elle met en scène un personnage qui est appelé fondeur de cloches, mais qui est en réalité un chaudronnier, puisqu'il arrive en criant: Ho, chaulderons vielz, chauderons vielz.

Je sçay de divers metaulx
Fondre cloche, s'il est mestier
Pour trouver maniere de vivre.
De fer, de layton et de cuivre
Sçay faire de divers ouvrages
Comme chaudières, poilles pour menaiges…
Mais surtout j'ay une science
Propice au pays où nous sommes;
Je sçay bien refondre les hommes
Et affiner selon le temps;
Car un vieillard de quarante ans
Sçay retourner et mettre en aage
De vingt ans, habile et saige.
Bien besongnant du bas mestier…
Il n'est si vieil, soit borgne ou louche
Que je ne face jeune à mon aise
Par la vertu de ma fournaise.

Deux femmes veulent faire refondre leurs maris et Pernette, l'une d'elles, dit au sien:

Le maistre est logé en la ville
Qui en a jà refondu (dix) mille
Et retournent beaux et plaisants.

Les deux maris persuadés viennent trouver le fondeur, qui leur dit:

Il n'est si vieil, soit borgne ou louche
Que (je) ne face jeune à mon aise
Par la vertu de ma fournaise.
Ne s'y mette qui ne vouldra.
Mais il me fault premierement
Sçavoir le pourquoy et comment
Vos femmes y consentent,
Affin s'elles se repentent
Qu'elles ne m'en demandent rien.
Je croy qu'il vauldroit mieulx garder
Vos marys en l'aage qu'ilz sont.

Les femmes répondent:

Refondez les tost, nostre maistre,
Et vienne qu'en peut advenir.

Pendant qu'ils sont en la forge, ce sont elles qui soufflent, comme dans les Facéties de Lustucru et de la Forge merveilleuse. L'opération dure longtemps; à la fin le fondeur s'écrie:

Holà, ho, tout est formé:
Ilz ne sont borgnes ne camus,
Chantez Te Deum laudamus.
Voicy vos marys beaulx et gents.

JENNETTE.

Par mon serment, ilz sont jolys;
Je ne vouldroye pour grand chose,
Qu'il fust à faire.

LE FONDEUR.

Je suppose
Que jai bien gagné mon sallaire.
Mais qu'il ne vous vueille desplaire
Chacun recoignoisse le sien.

JENNETTE.

Je cuyde que voicy le mien:
Avez-vous point à nom Thibault?

THIBAULT.

Ouy vrayement, hardys et baus,
Qui estoyes dous et courtoys,
Et vous estes ma mesnagière.
Mais il fauldroit changer manière,
Je veulx gouverner à mon tour.

Les hommes refondus et rajeunis veulent commander, et c'est alors que les femmes désirent que le fondeur défasse son ouvrage; la pièce se termine par cette morale:

Pour éviter autres perilz,
Et bien vous gardez haut et bas
De refondre vos bons maris.

En Angleterre, le chaudronnier était aussi populaire: il était placé parmi les artisans joyeux: dans une petite pièce qui se jouait autrefois tous les ans dans le Stafforshire et le Shropshire, il arrivait sur la scène et disait: «Je suis un joyeux chaudronnier—et je l'ai été toute ma vie: ainsi je pense qu'il est temps de chercher une fraîche et jolie femme. C'est alors qu'avec les amis nous mènerons une vie plus joyeuse que jamais je ne l'ai eue. Je ferai résonner vos vieux chaudrons.»

Shakspeare et ses contemporains les ont aussi mis à la scène des chaudronniers. Christophe Fûté (Sly), «porte-balle de naissance, cartonnier par occasion, par transmutation montreur d'ours, et présentement chaudronnier de son état», s'étant couché ivre-mort, un seigneur qui le voit s'amuse à le transformer en lord; il se réveille, comme le dormeur éveillé des Mille et une Nuits, dans un appartement somptueux, et les gens qui le servent lui annoncent qu'on va jouer devant lui une pièce qui n'est autre que la Méchante mise à la raison. Tom Snout (museau) est dans le Songe d'une nuit d'été l'un des artisans qui représentent une comédie.

[Illustration: Apprentis chaudronniers visant leurs pratiques le jour de Saint-Gilles, d'après une lithographie coloriée de Madou.]

Il y a quelques chansons populaires dont les chaudronniers sont les héros: M. de Puymaigre en a recueilli une dans le pays messin, qui raconte comment furent accueillis les galanteries de l'un d'eux:

C'est un drôle de chaudronnier
Qui s'appelait Grégoire.
Un jour passant par Chaumont,
Pour y vendre ses chaudrons,
Fut bien attrapé,
Fut bien étrillé
Par trois jeunes filles
Gaillardes et gentilles.

Il s'en va par la ville,
Criant à voix haute:
—Argent de tous mes chaudrons!
Trouve z une belle brune.
Parfaite en beauté:
—O z en vérité,
Oh! mademoiselle,
Que vous êtes belle!

Je voudrais pour tous mes chaudrons
Petite brunette,
Avoir fait collation
Avec vous seulette…

—Entrez dans ma chambre,
J'en suis bien contente,
Nous ferons sans façon
La collation.

Quand la belle eut la bourse:
—Notre affaire est faite.
Attendez un petit moment,
J'y reviens dans l'instant;
Je m'en vais chez Martin,
Chercher du bon vin,
Car il nous faut faire
Une bonne chère.

La belle fut avertir
Trois de ses voisines.
Elles sont venues toutes les trois
Comme à la sourdine,
Donner du balai
Sur le chaudronnier.
Son pauvre derrière
Paya le mystère.

—Aïe! aïe! ne frappez pas tant.
Laissez ma culotte,
Que les cent diables soient de l'amour!
Jamais je ne le ferai de mes jours.

Voilà mes chaudrons
Tous en carillon;
Tout mon ballottage
A resté pour gage.

Dans le Lot on chante sur un air qui rappelle le cri modulé de l'étameur une chanson où un de ces artisans, également galant, a un rôle plus avantageux. Il est vrai que cette chanson a été transmise par les étameurs ambulants:

Se n'és un paouré peyré Qué sé boulio marida.

Fa, fa, foundré las culliéros, Dés claous, dés cassettos, El de candéliers, El des boutons de mancho.

Del, s'en bay dé bourg en bilo Per uno fillo trouba.

La prumière qué rencountro
La fille d'un aboucat.

—Diga, mé, midamiselle,
Boulez-bous bous marida?

—Noun, pas ambé tu, lou payré,
Lés négré coumo un talpo.

—Sabez pas, midamisello,
Terro négro fay boun blat.

Il est un pauvre peyré étameur
Qui se voulait marier.

Faire, faire fondre les cuillères,
Des clous, des cassettes
Et des chandeliers,
Et des boutons de manche.

Lui s'en va de ville en ville
Pour trouver une fille.

La première qu'il rencontre
Est la fille d'un avocat.

—Dites-moi, mademoiselle,
Voulez-vous vous marier?

—Non pas avec toi, le peyré,
Tu es noir comme une taupe.

—Vous ne savez pas, mademoiselle,
Terre noire fait bon blé.

Bien qu'en général les chaudronniers, habitués à courir le monde, soient loin d'être sots, quelques récits leur attribuent une assez forte dose de naïveté: on raconte en Gascogne qu'un jour trois étameurs Auvergnats, chargés de chaudrons, de poêles et de casseroles montaient au galop la grande Pousterle d'Auch. Quand ils furent tout en haut, ils étaient rouges comme le sang et soufflaient comme des blaireaux. Ils s'étonnaient de voir d'autres gens arrivés en haut de la grande Pousterle dispos et pas du tout essoufflés.

—Comment donc avez-vous fait? leur demandèrent les trois
Auvergnats.

—Nous sommes montés doucement.

Les trois Auvergnats descendirent la grande Pousterle, pour la remonter doucement aussi.

* * * * *

Le Blason populaire de Villedieu est un recueil d'histoires comiques dont les Poëliers sourdins sont les héros. Le Moyen de parvenir rapporte une aventure arrivée en Franche-Comté, dans laquelle un chaudronnier fut pris pour le diable: En ce pays-là les maisons sont près la montagne et n'ont qu'une cheminée au milieu, sur le haut de laquelle deux fenêtres ou portes, pour donner le vent par rencontre, afin que la fumée n'importune point. Or, le vent étant tourné, le valet voulut aussi tourner les portes, en ouvrir une et fermer l'autre, de laquelle un des gonds étant rompu ou arraché il n'en put venir à bout, si qu'il lui fut force de monter en haut, et ce, par la cheminée. Étant en haut il avisa le défaut, mais il n'avait point de marteau pour s'aider à descendre. Il se fâchait, de sorte qu'il alla par le toit droit sur la montagne quérir une pierre, et ainsi il fit un petit sentier: il raccoutra sa porte, puis descendit. Il y avait un pauvre chaudronnier qui cherchait logis, mais pour ce qu'il brunait il ne pouvait voir de chemin, joint qu'il avait neigé depuis que le monde se fut retiré. Ce chaudronnier, bien empêché, ne savait que faire, il levait le nez à mont, découvrant çà et là; enfin, il avisa le sentier qu'avait fait ce valet, et lui, là, il suivit, et, voyant la clarté de la chandelle, il ouvre la porte et cuidant entrer, il se pousse dans la cheminée. Étant ébranlé, il n'y eut pas moyen de se retenir, si qu'il tomba au milieu de la chambre, disant: «Dieu soit céans!». Nous vîmes ce personnage noir et ses chaudrons, qui firent à nos oreilles une fois plus de bruit qu'ils n'eussent pu faire. Nous fuîmes tous, cuidant que ce fût le maréchal des logis de Lucifer, qui vînt mettre dans ses chaudières les petits enfants pour les faire cuire et nous envahir comme repues franches.»

[Illustration: Étameur ambulant vers 1850, d'après une eau-forte
(Musée Carnavalet).]

Dans la Cornouaille anglaise, le chaudronnier est un personnage très populaire, et dit Loys Bruèyre, il y personnifie les mines d'étain, très abondantes en ce pays. Il figure dans plusieurs contes: Tom Hickathrift, le tueur de géants, fut longtemps sans trouver quelqu'un qui osât se mesurer avec lui: un jour, en traversant un bois, il rencontra un vigoureux chaudronnier qui avait un bâton sur l'épaule; devant lui trottait un gros chien qui portait son sac et ses outils. Tom lui ayant demandé ce qu'il faisait là, le chaudronnier lui répondit: De quoi vous mêlez-vous; ils tombèrent à bras raccourcis l'un sur l'autre, mais à la fin Tom dut s'avouer vaincu, et ils s'en revinrent ensemble les meilleurs amis du monde. Le chaudronnier courut alors les aventures avec le héros, et lui fut d'un grand secours en maintes occasions. Quand Tom eut à combattre un grand géant monté sur un dragon et qui commandait une troupe composée d'ours et de lions, le chaudronnier vint à son secours. À eux deux, l'un avec son épée à deux mains, et l'autre avec son long bâton pointu, ils eurent bientôt tué les six ours et les huit lions de la suite du dragon. Malheureusement le chaudronnier périt dans le combat et Tom en fut inconsolable.

D'après un proverbe écossais, les chaudronniers ne figuraient pas en ce pays parmi les gens courageux. Jamais, dit-il, le chaudronnier n'a été un preneur de villes.

Dans un conte finlandais, un chaudronnier qui a abandonné le héros Mattu quand il était en danger, est lancé par celui-ci dans les nuages noirs; il est là captif, et lorsqu'il s'irrite de ne pouvoir reprendre sa liberté, il frappe sur son chaudron: de là le bruit que le peuple appelle le roulement du tonnerre.