LES CORDIERS

Le mépris à l'égard des cordiers, si caractérisé en Bretagne, et qui maintenant encore n'a pas tout à fait disparu, ne paraît pas avoir existé ailleurs à un degré aussi considérable; mais en beaucoup de pays, notamment en Flandre, les cordiers sont aussi méprisés.

Monteil, passant en revue les métiers au XVe siècle, dit que cette profession était surtout jalousée; un courtier dit au maître cordier de la mairie: «Votre grand-père n'était pas pauvre, votre père était riche, vous êtes encore plus riche; je veux changer de métier, faire le vôtre. Vous travaillez pour les hauts châteaux, où sont les puits les plus profonds, et l'on vous paie la corde deux sous la toise.—Oui, mais sachez qu'elles doivent être de bon chanvre qui n'ait été mouillé, resséché, ressuyé.—Vous gagnez beaucoup avec les cultivateurs à faire les traits de charrue.—Pas tant, ils doivent avoir au moins douze fils…» Le débat s'étant prolongé, le maître cordier impatienté, le termina en disant: «Nous autres cordiers, quand nous filons une corde, nous ne savons si ce ne sera pas celle d'un pendu; cela ne nous donne guère envie de prendre trop. Nous sommes les plus pauvres et les plus honnêtes.»

En Bretagne, les cordiers et les écorcheurs de bêtes mortes, étaient ce qu'on nommait autrefois les caqueux, cacous ou caquins. Ils inspiraient un tel mépris, que le sixième des statuts publiés en 1436 par l'évêque de Tréguier, ordonna aux caqueux de se placer au bas des églises lorsqu'ils iraient au service divin. Le duc François II leur permit de faire le trafic du fil et du chanvre aux lieux peu fréquentés et de prendre des fermes à bail. Ils devaient toutefois porter une marque de de drap rouge sur leur vêtement. On poussa la rigueur à leur égard jusqu'à leur refuser la liberté de remplir leurs devoirs de chrétiens, jusqu'à leur interdire la sépulture, et il fallut que des arrêts du parlement les rétablissent dans le droit commun.

En 1681, la justice dut intervenir pour faire réinhumer un cordier que les habitants de Saint-Caradec avaient déterré. Au mois d'avril 1700, un cordier ayant été enterré dans l'église paroissiale de Maroué, près Lamballe, «les manants et habitants de ladite paroiesse s'adviserent de detairer le cadavre dudit feu Sevestre et l'ont ignominieusement exposé dans un grand chemin». Les juges de Lamballe ayant fait inhumer de nouveau le cadavre, le 9 mai, les gens de Maroué le déterrèrent, malgré le clergé, et l'exposèrent dans le grand chemin; ce ne fut en décembre seulement de la même année que le corps du pauvre cordier fut, par autorité de justice, définitivement enterré dans l'église. En 1716, à Planguenoual, la noblesse du pays assista à l'enterrement d'un caqueux et le fit inhumer dans l'église; mais trois jours après il fut exhumé et porté au cimetière des cordiers; il fallut une intervention de la justice pour que le cacous pût être de nouveau inhumé dans l'église. Vers 1815, on enterrait encore à part les cordiers de Maroué, dans un lieu appelé la Caquinerie.

Jadis ils vivaient à l'écart, dans des villages qu'ils étaient presque les seuls à habiter; il y en avait qui cumulaient le métier de cordier et celui d'équarrisseur; en ce cas, la carcasse d'une tête de cheval se dressait à l'une des extrémités de leur cabane, tandis qu'à l'autre pendait une touffe de chanvre.

La répulsion à l'égard des cordiers, sans être tout à fait éteinte, a bien diminué; pourtant, aux environs de Rennes, les paysans leur donnent, par dérision, le surnom de caquoux; leur rencontre le matin est regardée, dans le pays bretonnant, comme d'un fâcheux augure; dans les Côtes-du-Nord ils trouvent difficilement à épouser, même s'ils sont riches et beaux garçons, les jeunes filles de paysans de bonne famille. C'est ce que constate un proverbe très répandu en Haute-Bretagne:

Les gars de la Madeleine
Ne se marient point sans peine.

En Haute et en Basse-Bretagne la plupart des villages qui s'appellent la Madeleine ont été habités par des cordiers, et presque toujours il y avait là autrefois une léproserie.

On dit par raillerie que les cordiers gagnent leur vie à reculons; cette plaisanterie qui se trouve déjà au XVIe siècle dans les Adevineaux amoureux, sous cette forme: «Quel homme esse qui gaigne sa vie en reculons!» figure aussi dans les devinettes allemandes; on la trouve dans l'énigme suivante:

Image naïve du temps,
Que rien n'arrête et ne devance,
Bien différent des courtisans,
C'est en reculant que j'avance.

Et Charles Poncy en a fait le refrain de sa chanson du cordier:

Dans le métier que je professe,
On n'avance qu'en reculant.

En Flandre, Achteruit gaan gelijk de zeeldraaiers, marcher à reculons comme les cordiers, c'est faire de mauvaises affaires. On dit aussi ironiquement: Hij gaat vooruit gelijk de zeeldraaiers, il va en avant comme les cordiers, de quelqu'un qui fait tout le contraire.

Les cordiers avaient saint Paul pour leur patron, on ne sait pas au juste pourquoi: le marquis de Paulmy prétendait que ce saint, étant parti pour aller combattre les chrétiens, fut contraint de retourner sur ses pas, et que les cordiers, obligés de travailler à reculons, l'avaient choisi pour ce motif. D'après A. Perdiguier, les cordiers faisaient partie, dès 1407, du Compagnonnage du Devoir. Malgré cette antiquité, ils ne paraissent pas y avoir joué un rôle particulier.

On a fait, à propos des cordiers, l'assemblage de mots suivants, qui est une sorte de casse-tête de prononciation:

Quand un cordier cordant
Veut recorder sa corde.
Pour sa corde à corder
Trois cordons il accorde;
Mais si l'un des cordons
De la corde décorde,
Le cordon décordant
Fait décorder la corde.

[Illustration: Le Cordier.

Dans une autre épreuve, cette image de Lagniet est plus compréhensible, grâce à deux inscriptions intercalées dans la gravure; au-dessus du cavalier est écrit: «Il fille sa corde»; sous son pied gauche: «Les grands s'accordent»; près de celui qui tourne la roue: «Les petits prennent la corde».]

Un pauvre cordier est le héros d'un conte très long des Mille et une Nuits, dont voici le résumé: Le calife Haroun-al-Raschid ayant remarqué dans une des promenades qu'il faisait, déguisé en marchand étranger, un bel hôtel tout neuf, interroge un voisin qui lui dit que cette maison appartient à Cogia Hassan, surnommé Alhabbal, à cause de la profession de cordier qu'il lui avait vu lui-même exercer dans une grande pauvreté, et que, sans savoir par quel endroit la fortune l'avait favorisé, il avait acquis de grands biens. Le calife fait venir Cogia Hassan à la cour, et lui demande son histoire. Cogia raconte qu'autrefois il travaillait à son métier de cordier, qu'il avait appris de son père, qui l'avait appris lui-même de son aïeul, et ce dernier de ses ancêtres. Un jour il vit venir deux citoyens riches, très amis l'un de l'autre, qui n'eurent pas de peine à juger de sa pauvreté en voyant son équipage et son habillement. L'un d'eux lui demanda si, en lui faisant présent d'une bourse de deux mille pièces d'or, il ne deviendrait pas par le bon emploi qu'il en ferait aussi riche que les principaux de sa profession. Cogia lui répond que cette somme lui permettrait d'étendre sa fabrication et de devenir très riche. Quand, sur cette assurance, Saadi, l'un des deux amis, lui a remis la bourse, il achète du chanvre et de la viande, et met le reste de la somme dans son turban: mais celui-ci lui est enlevé par un milan qui disparaît dans les airs. Six mois après, les deux amis le retrouvent, pauvre comme devant; il leur raconte l'aventure du milan, et Saadi lui remet encore deux cents pièces d'or, en lui recommandant de les mettre en lieu sûr. Cogia prend encore dix pièces d'or et cache le reste dans un linge qu'il place au fond d'un grand vase de terre plein de son. Pendant qu'il est parti pour acheter du chanvre, sa femme, qui ne savait rien de tout cela, échange le vase de son contre de la terre à décrasser que vendait un marchand ambulant. Quand les deux amis reviennent, et qu'il leur a raconté sa mésaventure, Saadi lui donne un morceau de plomb qu'il avait ramassé à terre, Cogia le prend et rentre chez lui; le soir un pêcheur des environs, auquel il manquait du plomb pour accommoder ses filets, lui emprunte ce plomb en lui promettant comme récompense tout le poisson qu'il amènera du premier jet de ses filets. Le pêcheur à ce coup ne prend qu'un poisson, mais il était très gros. La femme, en l'accommodant, trouve dans ses entrailles un gros diamant, mais, ne sachant ce que c'était, elle le donne à son petit garçon qui s'en amuse avec ses soeurs, et le soir ses enfants, s'apercevant qu'il rend de la lumière quand la clarté de la lampe est cachée, se disputent à qui l'aura. Cogia leur demande le sujet de leur dispute et ayant éteint la lampe, il s'aperçoit que ce qu'il croyait être un morceau de verre faisait une lumière si grande qu'ils pouvaient se passer de la lampe. Une juive, femme d'un joaillier dont la maison était voisine, vint le matin savoir la cause du bruit qu'elle avait entendu. La femme du cordier lui montre le morceau de verre. La juive lui dit que ce n'est en effet que du verre, et lui propose de l'acheter, parce qu'elle en a un à peu près semblable. Mais les enfants se récrient, et la juive part. Le joaillier, sur la description qui lui est faite, dit à sa femme d'acheter le diamant à tout prix. Elle en propose vingt pièces d'or, puis cinquante, puis cent; Cogia Hassan déclare qu'il veut cent mille pièces, que le juif finit par lui donner.

Cogia Hassan va voir une bonne partie des gens de son métier, qui n'étaient pas plus à l'aise qu'il ne l'avait été; il les engage à travailler pour lui, en leur donnant de l'argent d'avance, et en leur promettant de leur payer leur travail à mesure qu'ils l'apporteraient. Il loue des magasins, établit des commis, et finit par faire bâtir le bel hôtel qui avait attiré l'attention du calife.

[Illustration: Cordiers à l'ouvrage, d'après Jost Amman (XVIe siècle).]