LES CORDONNIERS

Le blason populaire des cordonniers et des savetiers est d'une richesse exceptionnelle; il n'est probablement aucun corps d'état qui ait été désigné par autant de surnoms plaisants ou de périphrases comiques.

Beaucoup sont des allusions ironiques à des professions plus relevées: en argot le maître cordonnier est appelé «pontife» à cause de la forme de son tablier, qui lui avait valu aussi le sobriquet de «porte-aumusse»; au siècle dernier le surnom de «porte-aumuche» désignait une certaine catégorie de savetiers. Le simple cordonnier a été qualifié d' «ambassadeur».

La comparaison de l'alène avec une arme de guerre avait fait imaginer un surnom que l'on lit sur l'estampe de la p. 29 «chevalier de la courte lance, le pied à l'estrier, la lance en arrest» et dans une petite pièce de 1649:

Chevalier de la courte lance
Ou savetier, par révérence.

Le trait de politesse facétieuse du dernier vers était encore usité au XVIIIe siècle; d'après les Causes amusantes, on avait alors coutume de ne nommer les savetiers qu'en disant, sauf votre respect, et en ôtant le chapeau. On trouve en Russie un parallèle satirique assez voisin; lorsque quelqu'un prend un air d'importance on lui dit: «Ne faites pas attention, bonnes gens; je suis un cordonnier, parlez-moi comme à votre égal».

On avait surnommé, au siècle dernier, les cordonniers «lapidaires en cuir» à cause des petites pointes appelées diamants dont on garnit la semelle des souliers; actuellement on les nomme encore «bijoutiers sur cuir» ou «bijoutiers sur le genou» «bijoutiè sus lou geinoui » (Provence), expression qui viendrait du caillou rond ou diamant sur lequel ils battent leur cuir. Dans le même ordre d'idées on peut citer: «graveur sur cuir», tisseran (Provence), «tisserand sur cuir» et «tireur de rivets.»

Dans le langage argotique l'ouvrier est appelé gniaf, le premier ouvrier goret, terme déjà usité au XVIIe siècle; le second ouvrier boeuf, parce qu'il a les plus grosses charges; l'apprenti pignouf, nom qui, en dehors de la corporation, est devenu injurieux.

Le patron d'une maison de chaussures du dernier ordre est un beurloquin; un beurlot est un petit maître cordonnier, Le bottier traite le cordonnier pour dames de «chiffonnier». La boutique de bottier est appelée breloque de boueux. Le baquet de cordonnier, où trempent le cuir et la poix, est dit: «baquet de science.»

Le navet est une «olive de savetier», l'oie une «alouette de savetier», le réséda ou le basilic un «oranger de savetier».

S'il en faut croire Pétrus Borel, vers 1840, il courait dans la corporation des étymologies fantaisistes sur l'origine du mot «cordonnier», qui a fini par devenir le terme général pour désigner les artisans de la chaussure: s'ils s'appellent «Cordonniers», c'est parce qu'ils donnent des cors. Le gniaf avait une autre explication, aussi bonne que la première, mais dont, paraît-il, il était très persuadé: Le roi étant allé un jour prendre mesure de souliers chez son fournisseur, il y oublia son cordon: à son retour au palais le roi s'en aperçut et envoya aussitôt un de ses pages le réclamer. Le cordon fut nié, c'est-à-dire que l'artisan nia l'avoir trouvé. Ce fut, en un mot, un cordon nié. Le roi s'emporta, et, dans sa trop juste colère, ordonna, à dessein d'imprimer un sceau de honte indélébile et éternel sur le front de cet homme coupable, faisant payer à tous la faute d'un seul, qu'à l'avenir les confectionneurs de chaussures s'appelleraient cordonniers.

Une autre légende, populaire autrefois chez les ouvriers, racontait que l'unique haut-de-chausses de Charles le Chauve réclamant une prompte réparation, des savetiers furent appelés et le recousirent; en récompense de ce service le roi accorda à la corporation troyenne la faveur de célébrer la fête de son patron dans l'église de l'abbaye royale de Saint-Loup; les savetiers prétendaient même avoir l'original de cette permission dans le coffre de leur communauté, et ils le conservaient comme un de leurs plus beaux titres.

Un sobriquet très usité est celui de tire-ligneul, en Provence, tiro-lignou, auquel fait allusion un couplet d'une petite chanson de danse, populaire en Haute-Bretagne:

Mon grand-père était cordonnier.
Tire la lignette (bis).
Mon grand-père était cordonnier,
Tire la lignette des deux côtés.

Le ligneul et la poix fournissent des allusions fréquentes: dans les estampes du siècle dernier, M. et Mme la Poix sont les noms courants du savetier et de son «épouse»; en Provence, les savetiers et les cordonniers sont appelés Pegots, la' Pegot, la poix, Det de Pego, doigt de poix, li chivaliè de la Pego. On dit proverbialement en Gascogne:

Sense la pego e lou lignò, Courdouniè noble dinqu'au cot.

Sans la poix et le ligneul, cordonnier noble jusqu'au cou.

Courdouniès pudentz Tiron lou lignol dab las dentz.

Cordonniers puants, tirent le ligneul avec les dents.

Cette accusation de sentir mauvais est ancienne; dans la Farce nouvelle très bonne et très joyeuse, qui date du XVIe siècle, le chauderonnier dit à un crieur de souliers, vieux houseaulx:

Qu'esse qu'il te fault,
Très fort savetier pugnais?

Lorsque dans l'ancien compagnonnage un ouvrier rencontrait un compagnon cordonnier, il lui disait: «Passe au large, sale puant». Dans le Loiret, les enfants poursuivent les savetiers de cette formulette: «Savetier punais, mal fait, contrefait, rhabille ma botte, gnaf.» À Marseille, ils font entendre devant eux le sifflement du Kniaff, en l'accompagnant du geste que les ouvriers en cuir font en cousant leur ouvrage. En Portugal, on crie:

Sapateiro remendão Bota-me aqui um tacão.

Savetier ravaudeur, jette-moi un talon.

L'attitude du cordonnier, qui travaille toujours assis, avait inspiré des sobriquets dans le genre de «cu cousu», ou «cu collé», qui est populaire en Haute-Bretagne.

L'accusation de faire de mauvaise besogne ou de manquer de scrupules, commune à tant de métiers, est aussi adressée aux cordonniers. En Haute-Bretagne, les vieilles gens prétendent qu'ils font exprès de donner un coup de tranchet à certain endroit du cuir, pour que les souliers ne durent pas trop, et dans le Loiret on leur adresse ce quolibet:

Cordonnier filou
Qui met la pièce au long du trou.

[Illustration: Boutique de cordonnier au XVIe siècle, d'après Jost
Amman.]

Il y a des dictons qui sont plus injurieux.

Ges de plus mau caussa que lou sabatié tiro-lignou.—Il n'y a rien de plus mauvais que le savetier tire-ligneul. (Provence.)

Is e'n griasaiche math an duine 's briagaich' air thalamb.—Le bon cordonnier est le plus grand des voleurs. (Écosse.)

—Qui trompera le plus vite, si ce n'est le cordonnier?

Ce proverbe petit-russien peut être rapproché de deux proverbes russes qu'il faut prendre dans le sens ironique:

—Les cordonniers, ce sont des saints (au moins ils se
disent l'être).

—On dit qu'il n'y a pas de métier plus honnête que celui
de cordonnier.

Lorsque, d'après la légende ukraïnienne, la sainte Vierge descendit en Enfer, elle vit des hommes et des femmes tourmentés sans pitié sur le feu; les diables leur fourraient dans la bouche de la laine et du cuir flamboyant, versaient dans leurs yeux le goudron bouillant, déchiraient leurs corps avec des ongles de fer brûlant, etc. «Qui sont ces gens? demanda la sainte Vierge.—Ce sont les pelletiers, les corroyeurs et les cordonniers malfaiteurs, répondit saint Michel.

On sait que les cordonniers ont une dévotion particulière et fort ancienne pour saint Crépin et saint Crépinien; on assure toutefois qu'ils vénèrent au moins autant saint Lundi.

Dans un des Noëls au patois de Besançon, qui date de 1707, un savetier, venu avec d'autres ouvriers pour rendre hommage au petit Jésus, dit que pour lui faire honneur il fêtera désormais le lundi:

I seu lou grand réparateu De lai chaussure humaine, Y venet voë nouëte Sauveu: Encoüot qu'y seu pouëre, y seu sieu Que mai race ot ancienne, Y fera féte ai son hoüneu Las Lundis das semaines.

Dans la Flandre occidentale, on dit qu'ils ne savent pas au juste quel jour tombe la fête de saint Crépin, mais qu'ils savent seulement que c'est un lundi; c'est pour cela qu'ils le fêtent tous les lundis de l'année; en Angleterre ce jour est parfois appelé Saint Monday, Saint Lundi, ou Cobbler's Monday, le lundi des cordonniers, nom aussi usité en France. Mais s'il en faut croire les chansons et les dictons, un seul jour de culte ne leur suffit pas:

Les cordonniers sont pir's qu'les évêques (bis):
Tous les lundis ils font une fête.
Lon la,
Battons la semelle, le beau temps viendra.

Tous les lundis ils font une fête (bis),
Et l'mardi ils ont mal à la tête.

L'mercredi ils vont voir Cath'rinette,

L'jeudi ils aiguisent leurs alènes,

L'vendredi ils sont sur la sellette,

L'samedi petite est la recette.

Cette chanson, qui a été recueillie aux environs de Saint-Brieuc, a une variante en Belgique wallonne:

Les cordonniers sont pires que des évêques:
Tous les lundis, ils en font une fête.
Tirez fort, piquez fin!
Coucher tard et lever matin.
Et le mardi, ils vont boire la chopinette.
Le mercredi ils ont mal à la tête.
Et le jeudi, ils vont voir leurs fillettes,
Le vendredi ils commencent la semaine,
Et le samedi les bottes ne sont pas faites,
Le dimanche ils vont trouver leur maître.
Leur faut l'argent, les bottes ne sont pas faites.
«Tu n'en auras pas, si les bottes ne sont pas faites.
—Si je n'en ai pas je veux changer de maître.»

En Espagne, il y a aussi un dicton sur la semaine des cordonniers:

Lunes y Martes de chispa, Miercoles la estan durmiendo, Juéves y Viérnes mala gana Y el Sàbado entra et estruendo.

Lundi et mardi jour de vin, le mercredi ils sont à dormir; jeudi et vendredi mauvaise santé, et le samedi recommence le bruit.

L'imagerie populaire a souvent représenté saint Lundi: en général un savetier entouré de gens de divers états est juché sur un tonneau; ses souliers sont éculés et déchirés, il brandit un broc, ses bras sont nus et portent un tatouage: deux bottes et un homme qui courtise une femme (p. 9).

Le placard de Saint-Lundi, publié à Épinal vers 1835, met ces vers dans la bouche du savetier:

Vous qui commencez la semaine
Au troisième jour seulement,
De Pompe à Mort, dit Longue-Haleine,
Gai savetier, buveur ardent,
Et de plus votre président,
Écoutez tous un avis sage
Que ma prudence va dicter:
Abandonnez votre ménage
Et venez tous rire et chanter.

Un des principaux personnages du Guignol lyonnais est Gnaffron «savetier, regrolleur, médecin de la chaussure humaine» et par-dessus tout «vénérable soifard».

Cette réputation n'est pas particulière aux cordonniers de France:

Cobbler's law; he that take money must be the drink.—La règle du savetier: celui qui reçoit l'argent doit être celui qui le boit. (Angleterre.)

—Ivre comme cordonnier. (Prov. russe.)

Coblers and tinkers Are the best ale drinkers.

Savetiers et cordonniers sont les plus grands buveurs de
bière. Angleterre.)

—Tailleur voleur, cordonnier noceur et forgeron ivrogne.
(Russe.)

—Jouer comme un savetier. (Liège.)

Une anecdote rapportée par Mercier est en relation avec la renommée d'intempérance hebdomadaire attribuée au corps: Un savetier voyant un jeudi, au coin d'une borne, un sergent ivre qu'on tâchait de relever et qui retombait lourdement sur la pierre, quitta son tire-pied, se posta devant l'homme chancelant, et, après l'avoir contemplé, dit en soupirant: «Voilà cependant l'état où je serai dimanche.»

[Illustration: Saint Lundi, image populaire publiée chez Dembour, à
Metz vers 1830.]

Courdeniers, courtz de dinès, cordonniers à court de deniers, est un dicton béarnais fondé sur un jeu de mots, qui signifie peut-être qu'ils dissipent vite ce qu'ils ont gagné; on disait déjà au XVIe siècle:

Gain du cordouanier
Entre par l'huys et ist (sort) par le fumier.

Dans la tradition sicilienne, le savetier est le type de l'ouvrier pauvre par excellence, et les récits populaires le représentent comme se donnant beaucoup de mal sans parvenir à gagner leur vie. Un conte anglais prétend que si la corporation n'est pas riche, c'est qu'elle a encouru autrefois la malédiction divine. Un jour qu'une dame du Devonshire reprochait à un pauvre cordonnier son indolence et son manque d'esprit, elle fut bien étonnée de l'entendre dire: «Ne vous inquiétez pas de nous; nous autres cordonniers, nous sommes une pauvre et misérable race et il en a toujours été ainsi depuis la malédiction que Jésus-Christ a formulée contre nous. Quand on le conduisait au Calvaire, il vint à passer devant une échoppe de cordonnier; celui-ci le regarda de travers et lui cracha au visage. Notre-Seigneur se retourna et dit: Tu seras toujours un pauvre et tous les cordonniers après toi, pour ce que tu viens de me faire.»

D'après la légende, le Juif-Errant était en effet cordonnier, et l'imagerie populaire l'a plusieurs fois représenté avec les attributs de ce corps d'état; dans une planche normande que décrit Champfleury, il est sorti de sa boutique pour voir passer le Christ, et il l'insulte; une ancienne image parisienne le montre dans sa boutique et criant: Avance et marche donc, comme le bois du musée de Quimper, que nous reproduisons. Un proverbe de la Belgique wallonne: «Il est comme le savetier qui court», assimile le Juif-Errant à un cordonnier.

Les proverbes qui suivent font allusion à la démangeaison de parler des cordonniers, qui les porte à altérer la vérité.

N'am faighteadh ciad sagart gun 'bhi sanntach. Ciad tàillear gun 'bhi sunntach; Ciad griasaich' gun 'bhi briagach; Ciad figheadair gun 'bhi bradach; Ciad gobha gun 'bhi pàiteach; 'Us ciad cailleach nach robhr iamh air chéilidh. Chuireadh iad an crùn air an righ gun aon bhuille.

S'il y avait cent prêtres qui ne seraient pas gourmands; cent tailleurs qui ne seraient pas gais; cent cordonniers pas menteurs; cent tisserands pas voleurs; cent forgerons pas altérés; cent vieilles femmes pas bavardes, on pourrait couronner le roi sans crainte.

—Le cordonnier ne fait pas un pas sans mentir.

—La politique des cordonniers.

—La grammaire honnête des cordonniers. (Proverbes russes.)

On a souvent donné aux cordonniers, non sans quelque intention malicieuse, l'épithète de «brave»; dans le corps, on lui attribue une origine illustre et tout à l'honneur du métier. Le gniaf rapporte avec orgueil qu'un jour Henri le Grand examinant une liste de criminels, demanda qui ils étaient. Il y avait des maçons, des charrons, des couvreurs, des tailleurs, mais de cordonniers, point! ce que voyant, le roi s'écria: Les cordonniers sont des braves! Le mot se répandit et l'épithète de brave est restée depuis lors aux cordonniers.

* * * * *

Les maîtres cordonniers eurent d'assez bonne heure des enseignes sur lesquelles étaient peints les emblèmes de la profession. Au-dessus des boutiques était souvent suspendu un tableau de bois, sur l'un des côtés duquel on voyait une superbe botte d'or sur un fond noir; sur l'autre étaient trois alènes d'argent sur fond rouge; dans les armoiries des cordonniers, dont les auteurs de l'Histoire des Cordonniers (1852) ont reproduit la riche collection, la botte est fréquemment représentée, moins pourtant que le soulier, soit seule, soit accompagnée de l'alène, et actuellement il n'est pas rare de voir des bottes rouges à revers noirs servant d'enseigne à des boutiques de savetiers; quelquefois des fleurs, généralement des pensées, agrémentent la botte.

Certains cordonniers essayaient de se signaler par quelque trait visant à l'originalité. À Bordeaux, au milieu du XVIIe siècle, l'enseigne du Loup botté était celle d'un artisan qui eut son heure de célébrité comme poète et comme inventeur. En 1677, on imprima un livre qu'il avait composé sous ce titre: Poésies nouvelles sur le sujet des bottes sans coutures présentées au roi, par Nicolas Lestage, maître cordonnier de Sa Majesté.

[Illustration: Le Juif-Errant, bois du musée de Quimper.]

Les cordonniers firent, au reste, plusieurs emprunts au règne animal et aux contes, et l'on peut encore voir à Paris des enseignes du Loup gris, du Renard botté, du Lion qui déchire la botte; le Chat botté n'a pas été oublié, non plus que le Petit Poucet, les bottes de l'ogre et la pantoufle de Cendrillon. Le succès de la comédie de Sedaine, le Diable à quatre, où figuraient comme personnages un cordonnier et sa femme, donna naissance à plusieurs enseignes; l'une d'elles existait encore en 1825 et a été reproduite dans le Jeu de Paris en miniature (p. 20).

De leur côté, les savetiers ornaient leurs échoppes d'emblèmes de métier et d'inscriptions: Lapoix, maître savetier suivant la cour; Maître Jacques, savetier en neuf, qui remontent au siècle dernier. De nos jours, on a pu lire sur les devantures: Au soulier minion; À la botte fleurie, Courtin confectionne en vieux et en neuf; Lacombe et son épouse est cordonnier, etc. Après 1830, on voit des enseignes à double sens qui touchent à la politique: Au Tirant moderne, Au Tirant couronné, Au nouveau Tirant.

[Illustration: Boutique de cordonnier, d'après l'Encyclopédie.]

Les boutiques de cordonniers que la belle estampe d'Abraham Bosse, souvent reproduite, représente comme assez luxueuses au XVIIe siècle, étaient, comme la plupart de celles des autres artisans, très simples à l'époque qui précéda la Révolution. Les cordonniers en réputation, dit Ant. Caillot, n'étaient pas moins modestes, quant aux ornements extérieurs de leurs boutiques, que la plupart des savetiers de notre temps. Nulle décoration, nulle peinture, nul étalage que celui des souliers auxquels ils travaillaient pour leurs pratiques. Le même auteur constatait, en 1825, qu'un changement notable, qui remontait à l'Empire, s'était opéré: Voyez la propreté et la recherche qui y règnent. Rien n'y manque: glaces, chaises à lyre, comptoir d'acajou, tablettes façon du même bois, tapis de pied, vitrages au travers desquels sont rangés, dans le plus bel ordre, des milliers de paires de souliers de toutes les mesures, de toutes les modes, de toutes les couleurs. À ces ornements il faut ajouter cinq ou six jeunes bordeuses, proprement vêtues, qui travaillent sous l'inspection de la maîtresse, dont le costume rivalise avec celui des femmes d'une profession plus élevée.

L'estampe de la page 25 représente un cordonnier de la fin du XVIIe siècle, qui prend mesure à une dame; vers 1780, le cordonnier à la mode portait un habit noir, une perruque bien poudrée, sa veste était de soie: il avait l'air d'un greffier. Quand une cliente distinguée se présentait, il venait lui-même prendre mesure. Il entre, dit Mercier, il se met aux genoux de la femme charmante: «Vous avez un pied fondant, madame la marquise; mais où donc avez-vous été chaussée? Vous avez dans le pied une grâce particulière. Je suis glorieux d'habiller votre pied. J'en ai pris le dessin. J'en confierai l'expédition à mon premier clerc; jamais son talent ne s'est prêté à la déformation.»

Les échoppes des savetiers ont toujours été pittoresques: aussi les peintres hollandais et flamands les ont souvent représentées, et les auteurs des gravures sur les artisans aux derniers siècles se sont plu à les dessiner. De nos jours, à Paris même, il en est encore dont l'aspect est tout aussi amusant. Vers 1840, sur la surface intime de la porte se trouvait d'ordinaire le Juif-Errant et sa romance, d'où venait, dit-on, la phrase proverbiale des vieilles gouvernantes: Il est sage comme une image collée à la porte d'un savetier. Maintenant on y voit des portraits de personnages à la mode, des gravures empruntées aux journaux illustrés, parfois des affiches coloriées ou des chromolithographies.

Les carreleurs, qui tirent leur nom de la pose des carreaux à la semelle des souliers, ne viennent pour la plupart exercer leur profession que pendant l'hiver, et aux premiers jours de soleil ils s'en retournent en Lorraine s'adonner aux travaux des champs.

Une chanson de Charles Vincent décrit assez bien la vie de ce pauvre savetier qui, un bâton à la main, s'en va jetant son cri de Carr'leur soulier:

Ainsi le savetier traverse
Grand'ville, village et hameau;
Pour braver le froid et l'averse,
Sa hotte lui sert de manteau.
Au printemps, dans les nuits superbes,
Prenant le ciel pour hôtelier,
Il s'étend dans les hautes herbes,
Sa hotte lui sert d'oreiller.
Carr'leur soulier!

Près d'une borne de l'église.
Tous les jours, au soleil levant,
Il déballe sa marchandise
Et vient s'établir en plein vent.
Sa hotte lui sert de banquette.
Il chante en son vaste atelier,
Et ses chants que l'écho répète
Vont éveiller tout le quartier.
Carr'leur soulier!

Et pendant qu'il bat ses semelles,
Chacun chez lui entre en passant
Pour lui demander des nouvelles,
Car il est le journal vivant.
Il sait plus d'un petit mystère,
Et dit, sans se faire prier,
Pourquoi tous les soirs le notaire…
Pourquoi la femme de l'huissier…
Carr'leur soulier!

Autrefois, des savetiers ambulants parcouraient les rues, en criant, pour avertir les clients qui avaient des chaussures à réparer ou à vendre; voici leur cri au XVIIe siècle:

Housse aux vieux souliers vieux!
Il est temps que je pense à boire,

(Devant que plus avant je voise)
De bon vin, fût fort ou vieux.

Qui a des vieux souliers
À vendre en bloc ou en tâche!

[Illustration: Un savetier, d'après une eau-forte de Van Ostade.]

Au siècle dernier, ils s'annonçaient comme «réparateurs de la chaussure humaine». Vers 1810, ils psalmodiaient sur un air nasillard, que Gouriet a noté:

Carr'leu d'souliers!
Avez-vous des souliers à raccommoder?

Si vos souliers sont déchirés,
Voilà l'ouvrier
Qui vous demande à travailler.

[Illustration: Un savetier, image révolutionnaire. (Musée
Carnavalet.)]

Dans le Nord, on donnait le surnom de quoie à ceux qui parcouraient les rues chaque lundi pour crier les vieux souliers. Cet usage a cessé à la Révolution; c'est peut-être lui, dit Hécart, qui a donné naissance à l'expression lundi des savetiers, parce qu'ils allaient le soir boire au cabaret le produit de la journée. Aujourd'hui, tout au moins à Paris, ce métier a disparu, de même que celui de revendeur de souliers ambulant; une estampe de Mitelli nous montre un de ceux-ci, auquel manque précisément une jambe (p. 41).

Ces industriels étaient, comme beaucoup d'autres, en butte aux quolibets des gens de la rue. En Sicile, quand le savetier se promène en criant: Scarparu! les gamins s'empressent de lui répondre à la face: Ogni puntunn ni fazzu un paru! Chaque point ne fait pas une paire.

C'est parce que les cordonniers, et surtout les savetiers, étaient populaires entre tous les artisans par leur esprit gai et caustique, qu'ils tiennent une si grande place dans l'imagerie révolutionnaire. Au début, ils sont optimistes, comme celui de l'estampe de 1789, dont le succès est attesté par des variantes, et qui est intitulée: Le bon temps reviendra. Patience, Margot, dit le savetier à sa femme, j'aurons bientôt 3 fois 8. L'explication est sur un placard déposé sur la table: «Espérance pour 1794 (?) Pain à 8 sous,—vin à 8 sous,—viande à 8 sous.» Celui de l'image reproduite, p. 17, fait également des réflexions très sensées.

Mais cette sagesse ne dura guère, tout au moins chez quelques-uns, et on les voit se mêler plus que de raison à la politique active; un peu plus tard, une autre image montre un savetier, président d'un comité révolutionnaire, s'occupant de son art en attendant la levée des scellées (sic).

Dès l'antiquité, on a attribué aux cordonniers une certaine dose de philosophie, qui leur faisait exercer gaiement un métier qui habituellement ne chômait pas et qui nourrissait son homme, lui laissant l'esprit libre pendant son travail. Ce n'est pas au hasard que Lucien a mis en scène, dans la Traversée, le savetier Micyle, joyeux et philosophe, et qu'il a choisi comme héros de sa fantaisie du Songe le même Micyle, auquel son coq démontre qu'il est le plus heureux citoyen d'Athènes. Dès cette époque, les savetiers chantaient comme aujourd'hui, et si Micyle n'a pas de linotte, du moins il a un coq. Le Savetier de La Fontaine

Chantait du matin jusqu'au soir,
C'était merveille de le voir,
Merveille de l'ouïr: il faisait des passages,
Plus content qu'aucun des sept sages.

D'après Sensfelder, à notre époque, les bonnes traditions de gaieté ne sont pas perdues: Le cordonnier et le savetier sont gais, égrillards parfois, ayant toujours un refrain à la bouche; fatigués de chanter, ils causent avec la pie ou font siffler leur merle, oiseaux traditionnels qui, de temps immémorial, sont les hôtes obligés de la boutique ou de l'échoppe. Les fleurs sont aussi une de leurs passions dominantes, et il est rare de ne pas voir la margelle de leur fenêtre émaillée d'un pot de basilic ou de giroflée.

Dans les farces, dit l'Histoire des cordonniers, les savetiers paraissent au premier rang; leur rôle c'est d'être plaisants, et si quelque niais est victime d'un bon tour, soyez sûr que c'est un savetier qui le lui a joué. De là, cette vieille expression proverbiale: Tour de savetier, pour qualifier un bon tour joyeux et plaisant, ce qu'on a depuis appelé une mystification. Les savetiers représentaient, pour ainsi dire, par leurs libres propos, l'indépendance des opinions; la franchise du peuple respirait dans leurs allures, et leur humeur originale et moqueuse conservait à forte dose le sel caustique de l'ancien esprit gaulois. Leur échoppe était le rendez-vous des plus vaillants compères du voisinage; c'est là que s'apprenaient les nouvelles, que se propageaient les médisances, que se fabriquaient les lazzis et les mots piquants, que s'échangeaient les cancans du quartier, que se discutaient sans arrière-pensée les actes de la cour et les affaires de la ville. C'était l'école des révélations indiscrètes, des aventures galantes, des innocentes méchancetés.

On voit, à Carnavalet, une copie d'un tableau du XVIIe siècle que M. Bonnardot possédait dans sa collection; il représente des scènes du Mardi-Gras à l'endroit le plus large de la rue Saint-Antoine. Parmi elles figurent des «attrapes», dont la plus plaisante est celle dont nous empruntons la description et la gravure au Magasin pittoresque:

[Illustration: Jeu de Paris en miniature (1823).]

Près d'une échoppe, dans le renfoncement de la rue, un apprenti savetier a étendu sur le pavé un beau morceau de cuir, après lequel est attachée une ficelle dont un bout ne quitte point sa main. Une grosse paysanne avise ce cuir et se félicite de la trouvaille. Elle calcule déjà qu'elle y trouvera au moins une paire de semelles pour elle et une pour son mari. Elle dépose son panier, se baisse, avance les deux mains: mais la ficelle fait son devoir et la bonne femme n'attrape rien que les pantalonnades d'un scapin planté là pour lui remontrer à point nommé que ces choses-là ne se trouvent point sous le pas d'un masque.

On s'est égayé aux dépens des artistes de la chaussure en se servant des mots à double sens que renferme le vocabulaire professionnel; la plus curieuse, peut-être, de ces charges, est celle qu'on lit au bas de l'image intitulée: «Le Galant Savetier» ou la Déclaration dans les formes. (Paris, Noël, rue Saint-Jacques, décembre 1816.)

M. L'EMPEIGNE.—Mademoiselle, l'Amour qui me talonne et me traite en vrai tiran ne me donnant point de quartier, me réduit a vous faire ma déclaration dans les formes. Malgré sa violence, j'ai jusqu'ici enfoncé mon amour entre cuir et chair; mais enfin, il faut que je tire pied ou aile à ce maudit aveugle qui me fait sentir ses pointes cruelles. Décidez du sort du malheureux l'Empeigne, car ses mesures sont prises si vous lui faites essuyer un revers.

MLLE CRÉPIN—Reprenez haleine, M. l'Empeigne, si votre amour n'est pas à propos de bottes, voyez M. Crépin, tige de mon honorable famille, et qu'il vous accorde ma main, j'y ajouterai mon coeur.

M. L'EMPEIGNE.—Ah! mademoiselle, ça vat

[Illustration: Le Cordonnier et la Servante, d'après le Magasin pittoresque]

Une gravure coloriée, de la même date, montre un savetier qui s'apprête à corriger sa femme: «Ah! tu ne veux pas te taire! eh bien! je vais t'enfoncer dans les formes!» Elle faisait allusion, de même que bien d'autres, à la réputation qu'avaient les savetiers de se servir volontiers de leur tire-pied pour corriger «leur épouse». C'est sur cette donnée qu'est fondé en partie l'opéra-comique de Sedaine, le Diable à quatre.

Parfois les femmes se regimbent, comme dans une estampe de ma collection (vers 1840), où une femme poursuit à coups de balai son mari qui l'a frappée de son tire-pied.

Les parodies du langage professionnel étaient en somme assez innocentes, et il est probable que ceux dont on faisait ainsi la caricature les trouvaient plaisantes et étaient les premiers à en rire. Ils devaient moins goûter les mauvaises charges qui, d'après les Français peints par eux-mêmes, étaient en usage vers 1840: «Le savetier a-t-il des vitres en papier, le polisson passera la tête à travers pour demander l'heure; il tournera doucement la clef laissée à la serrure et ira la planter un peu plus loin; puis il reviendra, et cognant au châssis, il en préviendra gracieusement le père l'Empeigne; ou bien il lui demandera poliment de vouloir bien lui donner la monnaie de six liards en pièces de deux sous. Il n'était pas rare autrefois de trouver une échoppe bâtie sur quatre roulettes. Mais ce genre de construction a été peu a peu abandonné: il prêtait trop à l'espièglerie. Soit donné, par exemple, que le père Courtin eût son échoppe dans la rue Basse; à la faveur des ombres de la nuit, des farceurs s'y attelaient et la traînaient jusque rue des Singes ou de l'Homme-Armé. Et le lendemain, quand le père Courtin revenait à sa place accoutumée, pas plus d'établissement que sur ma main.»

Les conteurs du XVIe siècle et du XVIIe rapportent plusieurs récits dans lesquels les cordonniers sont dupés, en dépit de la finesse qu'on leur attribue. Celui qui suit est tiré des Sérées de Guillaume Bouchet: la Légende de maître Pierre Faifeu, qui est un peu plus ancienne, attribuait à ce fripon émérite un vol à peu près semblable. «Un suppot de la matte (matois) ayant affaire d'une paire de bottes, et estant en une hostellerie, s'advisa d'envoyer quérir un cordonnier, pour en avoir une paire, sans argent. Les ayant essayées, le mattois va dire au cordonnier que la botte du pied gauche le blessoit un peu et le prie de la mettre deux ou trois heures en la forme. Le cordonnier le laissant botté d'une botte, emporte l'autre; mais le mattois, se faisant desbotter, envoie soudain quérir un autre cordonnier auquel il dit, après avoir essayé ses bottes, que la botte du pied droit luy sembloit un peu plus estroite que l'autre; parquoy le marché fait, se fait desbotter afin qu'il mist cette botte en la forme jusques à ce qu'il eust disné. Que voulez-vous? sinon qu'ayant deux bottes de deux cordonniers, l'une du pied gauche, l'autre du pied droit, baillant ses vieilles bottes au garçon d'estable, il paye son hoste, monte à cheval et s'en va. Tantost après voicy arriver les maistres cordonniers ayant chacun une botte à la main et se doutant qu'ils estoient gourez, se prinrent à rire et firent mettre à leurs maistre-jurez de l'année, dans les statuts de la confrérie, que défenses estoient faites aux maistres de l'estat que cy après ils n'eussent à laisser une botte à un estranger et emporter l'autre, soit pour l'habiller ou la mettre en forme, avant qu'estre payez, sur peine de perdre une des bottes, et l'autre, qui demeure entre leurs mains, être confisquée et l'argent mis et appliqué à la botte du mestier.»

[Illustration: Le Cordonnier.]

Une farce faite aux savetiers de Paris faillit tourner au tragique et amener une émeute. Me Mangienne, avocat des charbonniers, en fit un récit plaisant dans son mémoire, l'un des plus curieux des Causes amusantes et peu connues: «Le 31 juillet 1751, veille de la fête de Saint-Pierre-ès-Liens, que les maîtres savetiers ont choisi pour leur patron, plusieurs charbonniers du port Saint-Paul et autres ports, résolurent de se divertir de quelques-uns de leurs confrères mariés avec de vieilles veuves; et à cet effet d'aller, avec des instruments, leur présenter des bouquets, prétendant que la fête devait leur être commune avec les savetiers qui ne travaillent qu'en vieux cuir. Cette espèce de ressemblance qu'ils avoient cru voir entre leurs amis et ces derniers, leur fournit l'idée d'une marche risible et propre à laisser entrevoir à ceux qui en étoient le sujet le prétendu rapport que l'on mettoit entre leur état et celui de la savaterie. Ils prirent pour cet effet deux ânes, qu'ils ornèrent de tous les outils de la profession. Ils les couvrirent d'un caparaçon fort sale; aux extrémités qui en pendoient étoient attachés des pieds de boeuf en forme de glands; il y en avoit de même en guise de pistolets, et sur le caparaçon on avoit cousu de toutes les espèces de plus vieilles savates. Deux d'entre eux devoient monter ces ânes avec des habits de caractère et de goût; l'un acheta à la friperie une vieille robe, avec veste et culotte noire, toutes en lambeaux; il s'en affuble et met par-dessus, en forme de cordes, de gauche à droite, un morceau de vieille toile sur lequel étoient cousus artistement des savates et tous les outils de ce brillant métier, avec une cocarde au chapeau et deux alènes en sautoir. Un autre prit un vieil habit d'Arlequin, parsemé des mêmes instruments et de vieilles savates de tout âge et de tout sexe. Chacun de ces ânes devoit être conduit par deux hommes habillés grotesquement et du même goût, avec une pique à la main où, au lieu de fer, il y aurait un pied de boeuf; tous ceux qui devoient composer le cortège devoient avoir des cocardes et des marques caractéristiques de la savaterie. Tous les Garçons-Plumets des officiers charbonniers commencèrent la marche deux à deux; ils avoient à leur tête des tambours et des fifres; dans le milieu étoient les deux héros sur leurs ânes; ils tenoient d'une main un pied de boeuf et de l'autre un gros bouquet de fleurs rangées. Ils partirent en bon ordre dans le dessein de n'aller que chez ceux de leurs amis dans le cas d'être réputés savetiers. Monteton, qui avoit donné l'idée de cette mascarade, avoit été savetier avant que d'être charbonnier: c'était lui qui montoit un des deux ânes et qui, sachant bien tourner un compliment dans le goût et à la portée de l'esprit des savetiers, se chargea de faire les harangues. Ce cortège fut bien reçu par un savetier de la rue Saint-Paul, auquel on offrit un bouquet, et qui fit boire au cortège plusieurs bouteilles de bière; mais un autre savetier de la même rue, au lieu de bien prendre la plaisanterie, se fâcha, jeta à la tête des gens un baquet d'eau puante, et dit qu'il était petit-juré dans le corps des savetiers, qui se trouvoit insulté en sa personne. Il fit prévenir le syndic de la communauté, les deux hommes montés sur des ânes furent mis en prison, et les savetiers poursuivirent les charbonniers; et lorsqu'on voulut les apaiser, ils déclarèrent qu'ils étaient dix-huit cents à Paris, et qu'ils se priveroient plutôt tous d'aller aux guinguettes pendant un mois pour employer l'argent qu'ils y dépenseraient à pousser le procès que d'en avoir le démenti.» La Cour les renvoya dos à dos, dépens compensés.

On n'a pas, que je sache, de document authentique décrivant les cérémonies qui avaient lieu lors de la réception d'un maître cordonnier ou savetier; il est permis de penser que quelques-uns des détails conservés dans une pièce imprimée à Troyes, en 1731, Le Récit véritable et authentique de l'honnête réception d'un maître savetier, ne sont que le grossissement caricatural de ce qui se passait réellement. Le dialogue suivant s'engage entre l'aspirant et l'ancien:

L'ASPIRANT.—Messieurs, messeigneurs, pardonnez à mon ambition… Je vous supplie instamment de m'incorporer.

L'ANCIEN.—Mon grand amy, nous louons votre zèle; mais combien avez-vous fait d'années d'apprentissage? Il faut absolument en avoir fait sept ou bien épouser une fille de maître.

L'ASPIRANT.—Messieurs, messeigneurs, il n'y a pas justement sept années que je m'instruis; mais pendant plus de six ans qu'il y a que je travaille, j'y ay esté enseigné par un des plus habiles hommes de toute l'Europe.

L'ANCIEN.—La loi sur le chapitre du corps est précise et inviolable. Cependant si vous faisiez un chef-d'oeuvre…

L'ASPIRANT.—J'aime mieux qu'il m'en coûte quelque argent.

L'ANCIEN.—Hé! combien avez-vous à mettre au coffre du
métier?

L'ASPIRANT.—Messieurs, messeigneurs, je n'ay que cinquante
écus.

L'ANCIEN.—Il faut deux cents livres.

L'ASPIRANT.—Messieurs, messeigneurs, contentez-vous à cela.

L'ANCIEN.—Il faut autant, mon grand amy.

On finit par admettre l'aspirant, parce qu'il a été «laquais de l'Arsenac, celuy qui est un des plus grands de la France.» C'est alors que commence réellement la parodie de la cérémonie de réception.

L'ANCIEN.—Levez la main. Ne jurez-vous pas d'observer les règlements de l'état?

L'ASPIRANT.—Je le jure.

L'ANCIEN.—De ne vous rencontrer jamais en repas, sans vous enyvrer jusqu'à dégobiler partout, et sans emporter à votre maison quelque morceau de viande dans votre poche?

L'ASPIRANT.—Je le jure.

L'ANCIEN.—De faire parler de vous dans la ville, à l'exemple de vos confrères, au moins trois fois dans votre vie?

L'ASPIRANT.—Je le jure.

L'ANCIEN.—Et quand vous trouverez quelque maistre qui commencera quelque faute, de lui répliquer qu'il ne sera jamais qu'un maçon, ce mestier estant au-dessous de votre devoir pendant votre vie?

L'ASPIRANT.—Je le jure.

L'ANCIEN.—De ne travailler jamais le lundi?

L'ASPIRANT.—Je le jure et le jure.

L'ANCIEN.—D'avoir trois linottes et un geay à siffler, et leur enseigner fidèlement?

L'ASPIRANT.—Je le jure.

L'ANCIEN.—De vous informer curieusement de tout ce qui se passe chez vos voisines?

L'ASPIRANT.—Je le jure.

L'ANCIEN.—De sçavoir la généalogie de toutes les familles?

L'ASPIRANT.—Je le jure.

L'ANCIEN.—De vous introduire tant dans les paroisses, communautez et autres lieux, pour avoir titre d'office?

L'ASPIRANT.—Je le jure.

L'ANCIEN.—Moi ancien du métier, toujours vénérable Savetier carleur, réparateur de la chaussure humaine en cette ville de Rouen, de l'avis et consentement des gardes y assemblés, je vous reçois, admets et établis et fais maistre Savetier, carleur, réparateur de la chaussure humaine en cette ville de Rouen, car tel est mon bon plaisir, aux fins de jouir des droits, dignitez, privilèges et prééminences y attribués.

Quand le nouveau maître a présenté ses remerciements, le dialogue continue:

L'ANCIEN.—Mon grand amy, il ne reste plus qu'à sçavoir de quelle branche vous voulez estre, car remarquez, que nous en avons de trois sortes: 1° les Vielus.-2° les Brelandiers, 3° les Porte-Aumuches. Les Vielus ont à leur devanture une virole en cuivre en forme de jetton; les Brelandiers ont une pirouette; les Porte-Aumuches ont un petit morceau de cuir. Les Vielus ont une boutique à leur maison; les Brelandiers ont un estal ou un brelan au coin d'une rue; les Porte-Aumuches vont par les rues crier: À ces vieux souliers!

L'ASPIRANT.—Je désire être Porte-Aumuche.

L'ANCIEN.—Prenez votre ton.

L'ASPIRANT.—À ces vieux souliers!

L'ANCIEN.—Tout beau; vous contrefaites la voix de maître
Gaspard. Modérez votre ton.

L'ASPIRANT.—À ces vieux souliers!

L'ANCIEN.—Holà! vous n'y êtes pas encore. Vous prenez le ton comme maître Albert. Un peu plus haut.

L'ASPIRANT.—À ces vieux souliers!

L'ANCIEN.—Bon! justement vous y voilà. Gardez-vous bien d'oublier ce ton. C'est de tout temps immémorial que nos prédécesseurs ont sagement ordonné que l'on réglât la voix de chaque maître, pour éviter à la confusion et aux surprises qui pourroient arriver. L'on vous dégraderoit si vous changiez seulement un iota. Allez faire trois tours par la ville et donnez des bouquets aux maîtresses. Quand vous passerez devant la boutique des maîtres Vielus, ou les rencontrant, quel salut ferez-vous?

L'ASPIRANT.—Je dirai: Bonjour, maître».

L'ANCIEN.—Et aux maîtres Brelandiers?

L'ASPIRANT.—Bonjour, donc.

L'ANCIEN.—Et à un Porte-Aumuche?

L'ASPIRANT.—Bonjour!

Quand l'aspirant a été passé maître, il demande:

—Où irons-nous faire la feste de notre réception?

L'ANCIEN.—Il n'est que d'aller en plein cabaret. Allons au
Grand Gaillard Bois.

[Illustration: Cette estampe du XVIIe siècle a été inspirée par le chapitre XLIII du livre populaire des Aventures de Til Ulespiègle, intitule: «Comment Ulespiègle se fait cordonnier et demande à son maître quels souliers il doit tailler». Le maître lui répond: «Grands et petits, comme les bêtes que le berger mène aux champs». Alors il taille des boeufs, des vaches, des veaux, des boucs, etc., et gâte le cuir.]

Une autre pièce, imprimée aussi à Troyes, et qui porte l'approbation de Grosley, avocat, le facétieux auteur des Mémoires de l'Académie de Troyes, contient une description du Magnifique et superlicoquentieux Festin fait à Messieurs, Messeigneurs les Vénérables Savetiers, Careleurs et Réparateurs de la chaussure humaine, par le sieur Maximilien Belle-Alesne, nouveau reçu et agrégé au corps de l'état, en reconnaissance des grandes obligations qu'il a d'avoir été reçu dans l'illustre corps, sans même avoir fait de chef-d'oeuvre. Les quatorze pages qui suivent décrivent un repas pantagruélique, accompagné de facéties du métier.

Une note écrite par un inconnu au dos du cahier contenant le texte manuscrit du règlement de 1442, aux archives municipales de Troyes, montre combien ces artisans étaient jaloux de leurs privilèges. «On a oublié, dans les statuts des savetiers, cet article intéressant: Et si notre bon Roy que Dieu gard vouloit faire recevoir monsieur son fils maître dudit métier, point ne pourroit, à moins qu'il ne luy fit faire trois ans d'apprentissage ou épouser une fille de maître.»

Au moyen âge, et dans la période qui le suivit, les ouvriers cordonniers étaient sous la dépendance absolue des patrons. Leur situation a été bien décrite par les auteurs de l'Histoire des cordonniers, auxquels j'emprunte, en l'abrégeant, ce qui est relatif à l'ancien compagnonnage. Ils ne pouvaient, sous aucun prétexte, quitter le maître qui les avait loués, avant l'expiration de leur engagement, à peine de lui payer une indemnité et de devoir à la confrérie une demi-livre de cire. S'ils restaient trois jours consécutifs sans être placés, ils étaient, par ordonnance de la police, appréhendés au corps et conduits aux prisons du Châtelet comme vagabonds. Pourtant ils ne pouvaient, sans engager fatalement leur avenir, accepter l'ouvrage d'où qu'il vînt: ceux qui, sortant de chez un maître, allaient travailler chez un chamberlan, devaient renoncer à la maîtrise, à moins qu'ils ne prissent pour femme une fille ou une veuve de maître. Les maîtres cordonniers, avant de mettre un compagnon en besogne, étaient tenus de prendre des informations auprès de son dernier maître et de s'enquérir de ses moeurs, de son aptitude et des causes qui lui avaient fait abandonner son service. Fatigués de ses servitudes, ils s'assemblaient quelquefois pour tâcher de s'en affranchir; souvent ils concertaient de dangereuses coalitions. Une sentence du Châtelet de Paris leur défendit de se réunir entre eux et de former aucune cabale. Plus tard, on incarcéra ceux qui se débauchaient les uns les autres, s'attroupaient en quelque lieu que ce fût, ou même s'attablaient dans un cabaret, au delà du nombre de trois.

[Illustration: Le Savetier, d'après Bouchardon, collection G.
Hartmann.]

Ces sévérités excessives ne servirent qu'à faire organiser le compagnonnage, à lui donner une raison d'être, à en étendre les ramifications: empêchés de s'assembler aux yeux de tous, les ouvriers cordonniers se réunirent secrètement et créèrent une vaste association dont eux seuls connaissaient les règlements et qui les liaient les uns aux autres, de quelque pays qu'ils fussent. Ils célébraient des cérémonies mystérieuses, se soumettaient à des épreuves bizarres pour parvenir à l'initiation, avaient des modes particuliers de réception, des symboles qui leur étaient propres. Mais nul parmi les profanes ne soupçonnait rien de ce qui se passait dans ces conciliabules. Ils juraient sur leur part de paradis, sur le saint chrême, de ne rien révéler. Une pièce annexée au règlement des cordonniers et des savetiers de Reims, et datant du XVIIe siècle, donne de ce compagnonnage une idée peu avantageuse. «Ce prétendu devoir de compagnon consiste en trois paroles: Honneur à Dieu, Conserver le bien des Maistres, Maintenir les Compagnons. Mais, tout au contraire, ces compagnons déshonorent grandement Dieu, profanant tous les mystères de notre religion, ruinant les maistres, vuidant leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale se plaint d'avoir reçu bravade, et se ruinent eux-mesmes par les défauts au devoir qu'ils font payer les uns aux autres pour être employez à boire. Ils ont entre eux une juridiction; eslisent des officiers, un prévost, un lieutenant, un greffier et un sergent, ont des correspondances par les villes et un mot du guet, par lequel ils se reconnoissent et qu'ils tiennent secret, et font partout une ligue offensive contre les apprentis de leur métier qui ne sont pas de leur cabale, les battent et maltraitent et les sollicitent d'entrer en leur compagnie. Les impiétés et sacrilèges qu'ils commettent en les passant maistres sont: 1° de faire jurer celui qui doit être reçu sur les saints Évangiles qu'il ne révélera à père ny à mère, à femme ny enfant, prestre ny clerc, pas mesme en confession, ce qu'il va faire et voir faire, et pour ce choisissent un cabaret qu'ils appellent la Mère, parce que c'est là qu'ils s'assemblent d'ordinaire, comme chez leur mère commune, dans laquelle ils choisissent deux chambres commodes pour aller de l'une dans l'autre, dont l'une sert pour leurs abominations et l'autre pour le festin: ils ferment exactement les portes et les fenestres pour n'estre veux ni surpris en aucune façon; 2° ils luy font eslire un parrain et une marraine; luy donnent un nouveau nom, tel qu'ils s'avisent, le baptisent par dérision et font les autres maudites cérémonies de réception selon leurs traditions diaboliques.» Ces pratiques, en usage parmi les ouvriers en chaussures, étaient à cette époque communes à plusieurs autres métiers; la même pièce fournit des détails, du rite exclusivement propre aux cordonniers. «Les compagnons cordonniers prennent du pain, du vin, du sel et de l'eau, qu'ils appellent les quatre alimens, les mettent sur une table, et ayant mis devant icelle celui qu'ils veulent recevoir comme compagnon, le font jurer sur ces quatre choses par sa foy, sa part de paradis, son Dieu, son chresme et son baptesme; ensuite luy disent qu'il prenne un nouveau nom et qu'il soit baptisé; et luy ayant fait déclarer quel nom il veut prendre, un des compagnons, qui se tient derrière, luy verse sur la teste une versée d'eau en luy disant: Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Le parain et le soubs-parain s'obligent aussi tost à luy enseigner les choses apartenantes audit devoir». Le même document formule d'autres accusations encore plus graves: «Ils s'entretiennent en plusieurs débauches, impuretez, ivrogneries, et se ruinent eux, leurs femmes et leurs enfants, par ces dépenses excessives qu'ils font en ce compagnonnage en diverses rencontres, parce qu'ils aiment mieux dépenser le peu qu'ils ont avec leurs compagnons que dans leur famille. Ils profanent les jours consacrés au Seigneur. Les serments abominables, les superstitions impies et les profanations sacrilèges qui s'y font de nos mystères sont horribles. Ils représentent de ce chef la Passion de Jésus-Christ au milieu des pots et des pintes.»

[Illustration: La Nouvelliste.]

Ces abus se maintinrent longtemps sans que personne osât y porter la main; il répugnait d'attaquer une association qui se couvrait du manteau de la religion, et dont les pratiques revêtaient les apparences les plus pieuses. Les juges ecclésiastiques reculaient devant le scandale, les juges laïques ignoraient le fond des choses ou feignaient de l'ignorer pour ne point entreprendre une tâche qui demandait des forces supérieures. Le compagnonnage se développait de plus en plus. Le cordonnier Henry Buch, qui devait plus tard fonder l'ordre semi-religieux des Frères Cordonniers, entreprit de réformer ces abus, et se mit à prêcher les compagnons, qui se moquèrent de lui. En 1645, il dénonça les cordonniers et les tailleurs à l'Officialité de Paris, qui en 1646 condamna ces pratiques. Il entama ensuite des poursuites contre les compagnons de Toulouse, et confia le soin de les diriger à quelques-uns de ses disciples; ils furent assez habiles pour décider quelques maîtres cordonniers, qui avaient été dans leur jeunesse initiés au compagnonnage, à leur délivrer une attestation écrite dans laquelle ils en faisaient connaître les cérémonies les plus secrètes. Elle débutait ainsi: «Nous, bailles de la confrairie de la Conception de Notre-Dame, Saint-Crépin et Saint-Crépinien, des maîtres cordonniers de la présente ville de Thoulouse en l'église des Grands-Carmes, déclarons que la forme d'iceluy est telle qu'il s'ensuit. Les compagnons s'assemblent en quelque chambre retirée d'un cabaret; estant là, ils font eslire à celuy qu'ils veulent passer compagnon un parrain et un sous-parrain. Après cela, ils font plusieurs choses contenues dans l'attestation touchant la forme de recevoir les compagnons; mais il vaut mieux, dit le Père Lebrun, les passer sous silence, pour les mesmes raisons qu'ont les juges de brusler les procès des magiciens afin d'épargner les oreilles des personnes simples et de ne pas donner aux méchants de nouvelles idées de crimes et de sacrilège.» Il est vraisemblable que cet écrit renfermait, avec plus de détails, une description analogue à celle de Reims dont nous avons parlé ci-dessus. L'archevêque de Toulouse, qui eut connaissance de la pièce entière défendit ces réceptions sous peine d'excommunication. D'autres évêques s'unirent à lui et il y eut une solennelle abjuration du corps entier des compagnons cordonniers, lesquels s'engagèrent «à n'user jamais à l'avenir de cérémonies semblables, comme étant impies, pleines de sacrilèges, injurieuses à Dieu, contraires aux bonnes moeurs, scandaleuses à la religion et contre la justice». C.-G. Simon, dans son Étude sur le Compagnonnage, se demande si cette abjuration ne serait pas la véritable cause de la haine traditionnelle des autres corps d'état contre les cordonniers.

[Illustration: Arrivée d'un compagnon chez un maître, bois de la bibliothèque bleue, collection L. Morin.]

[Illustration: Le Savetier

Estampe de Clarte (XVIIe siècle)]

La Faculté de théologie défendit, par sentence du 30 mai 1648, les «assemblées pernicieuses» des compagnons, sous peine d'excommunication majeure. Il semble toutefois que si le compagnonnage proprement dit, avec les rites et les initiations d'autrefois, cessa d'exister à cette époque, il ne disparut pas complètement et se continua à l'aide de diverses transformations. À Troyes, en 1720, une requête des maîtres cordonniers dénonce leurs compagnons comme ayant fondé une confrérie en l'église Saint-Frobert. «Quatre maîtres, dit-elle, ont été élus pour la diriger, elle possède des registres où sont inscrits les noms des compagnons, qui s'attroupent pour demander des augmentations de salaires.» Il paraît qu'avec ce salaire, ils ne travaillaient que trois jours par semaine et passaient le reste en débauches. «Ils ont, dit le document, été attroupez dans les boutiques de tous les maîtres pour faire perquisition chez eux et voir s'il n'y avoit point de compagnons qui n'étant point de leur caballe, travaillassent pour les faire quitter l'ouvrage et maltraiter, voulant les mettre de leur party. Ils ont plus fait, car ils ont menacé les maîtres de les faire tous périr s'ils ne leur donnent pas le prix qu'ils leur demandoient.»

C'est seulement au commencement de ce siècle que les cordonniers purent rentrer effectivement dans le compagnonnage; ils avaient perdu toutes les notions lorsque, en 1808, un dimanche de janvier, un jeune compagnon tanneur, d'autres disent corroyeur, d'Angoulême, retenu à boire avec trois ouvriers cordonniers trahit, en leur faveur, le secret de son devoir et les fit compagnons, leur révélant les secrets de l'initiation des tanneurs et tous les signes de reconnaissance. Les ouvriers cordonniers, doutant de la véracité de leur initiateur, deux le gardèrent à vue, pendant qu'un troisième allait à l'assemblée mensuelle des tanneurs qui se tenait ce jour-là. Ils purent se convaincre qu'il ne les avait pas trompés, et ils s'empressèrent de donner l'initiation à leurs camarades d'atelier, et comme il y a partout des cordonniers en assez grand nombre, ils ne tardèrent pas à former un groupe considérable. Mais ils ne jouirent pas paisiblement de leur compagnonnage, et ils eurent à soutenir pendant huit jours une bataille affreuse contre les corroyeurs. Il y eut des blessés et des morts. À la suite de cette affaire, Mouton Coeur de Lion, cordonnier des plus courageux, fut mis aux galères de Rochefort, où il mourut. Les cordonniers vénèrent la mémoire de ce compagnon, et dans un de leurs couplets on trouve les vers suivants:

Provençal l'Invincible,
Bordelais l'Intrépide,
Mouton Coeur de Lion
Nous ont faits compagnons.

Le Devoir fut porté d'Angoulême à Nantes et de là se répandit dans d'autres villes. Pendant quarante ans les cordonniers furent en butte aux sarcasmes, aux violences et aux avanies des autres corps de métiers qui ne voulaient pas leur pardonner, bien qu'ils l'eussent déjà pardonné à d'autres, leur intrusion dans le corps du compagnonnage. Ce ne fut qu'en 1845 qu'ils purent obtenir une sorte de traité de paix des autres corps d'état. Mais ils manquaient de pères, et à défaut des tanneurs qui ne voulurent jamais les reconnaître pour leurs enfants, les compagnons tondeurs de drap voulurent bien, en 1850, se déclarer les pères des cordonniers.

C.-G. Simon, qui nous a fourni une partie des détails de la résurrection du compagnonnage des cordonniers, nous donne des indications sur leurs coutumes vers 1850. En partant pour le tour de France les cordonniers portent d'abord deux seuls rubans, un rouge et un bleu, puis, dans chaque ville de leur devoir qu'ils traversent ils reçoivent une couleur nouvelle, si bien qu'à la fin de leur voyage on peut dire sans jeu de mots qu'ils sont couverts de faveurs, c'est le nom qu'ils donnent à ces rubans secondaires.

Il se produisit des schismes dans ce compagnonnage: les «margajas» cordonniers étaient ennemis des compagnons. Vers 1840, la Société des Cordonniers indépendants, après s'être formée sous l'invocation de Guillaume Tell, avait fini par adopter des cannes et des couleurs et par se rapprocher du compagnonnage. Les cordonniers étaient, avec les boulangers, au nombre des métiers auxquels le compagnonnage interdisait de porter le compas; parfois tous les compagnons du Devoir des autres états tombaient sur eux.

* * * * *

On sait que saint Crépin est le patron des cordonniers; son nom est d'un usage fréquent dans le langage du métier; on appelle saint-crépin tous les outils d'un cordonnier et au figuré tout le bien d'un pauvre homme; au XVIIe siècle, ce terme désignait même un patrimoine quelconque; d'après la Mésangère, cette comparaison est tirée de la coutume des garçons cordonniers qui, en allant de ville en ville, portent dans un sac ce qu'ils appellent leur saint-crépin. Le tire-pied est «l'étole de saint Crépin» et au commencement du XVIIe siècle, on nommait «lance de saint Crépin» l'alène du cordonnier. On dit familièrement d'une personne chaussée trop étroitement qu'elle «est dans la prison de saint Crépin.»

[Illustration: Saint Crépin et saint Crépinien, d'après une pierre gravée de la chapelle des maîtres cordonniers en l'église des R. R. P. Augustins de Châlons (XVe siècle).]

[Illustration: ARCHICONFRAIRIE ROIALE DE ST CRESPIN ET ST
CRESPINIAN FONDEE EN L'EGLISE ND DE PARIS]

Les actes de saint Crépin et de son compagnon saint Crépinien, qui paraissent avoir été rédigés vers le huitième siècle, disent que les deux saints étaient frères, et que, fuyant la persécution de Dioclétien, ils arrivèrent à Soissons, où personne n'osant leur offrir l'hospitalité à cause de leur qualité de chrétiens, ils apprirent l'état de cordonnier, et y devinrent bientôt très habiles; ils ne prenaient aucun salaire fixe, et la foule ne tarda pas à les visiter et à venir les entendre prêcher l'Évangile; beaucoup de personnes, persuadées par eux, abandonnèrent le culte des idoles. Le gouverneur de la Gaule les arrêta à Soissons, où ils «faisaient des souliers pour le peuple» et les amena devant l'empereur Maximien Hercule, qui les pressa d'abjurer, et, comme ils refusaient, le gouverneur Rictius Varus leur fit subir d'horribles supplices sans parvenir à ébranler leur constance. On leur lia des meules au cou, et on les précipita dans la rivière, mais ils nagèrent avec facilité et atteignirent l'autre rive; Varus les fit plonger dans du plomb fondu qui ne les brûla point, non plus que le bain de poix et d'huile bouillante dans lequel il ordonna de les mettre. Maximien finit par leur faire trancher la tête, et leurs corps furent abandonnés aux oiseaux et aux chiens qui n'y touchèrent point.

Telle est la légende des deux saints patrons; en voici une autre qui n'a rien de commun avec le récit des Actes des martyrs: Les cordonniers autrefois, en travaillant le soir à la lumière de la chandelle, se fatiguaient beaucoup les yeux, surtout dans certains travaux de leur profession qui exigent un bon éclairage, notamment dans la pose de la petite pièce de cuir que l'on place entre les deux parties de la semelle et que l'on appelle l'âme. Crépin était un compagnon cordonnier. Un soir que pendant son travail il avait près de lui une bouteille de verre au ventre rebondi remplie d'eau, il remarqua que la lumière de la chandelle passant au travers du liquide se concentrait en un seul point extrêmement lumineux. Il eut l'idée ingénieuse de mettre son travail sous ce point et dès lors put l'exécuter avec la même perfection qu'en plein jour. Ses compagnons l'imitèrent, et c'est à partir de ce moment que les cordonniers employèrent des bouteilles d'eau sphériques pour concentrer la lumière de leurs chandelles ou de leurs lampes. C'est en reconnaissance de ce service que les cordonniers demandèrent que Crépin fût canonisé et que ce saint est devenu le patron des cordonniers.

Au moyen âge la fête des deux saints était célébrée avec beaucoup de pompe: vers le XVe siècle, elle était accompagnée de représentations dramatiques dont le sujet ordinaire était la vie et le martyre des deux illustres cordonniers. Les épisodes en étaient aussi sculptés dans les chapelles de la corporation (p. 40). François Gentil exécuta, pour les cordonniers de Troyes, un beau groupe que l'on voit encore dans la cathédrale de Saint-Pantaléon et qui a été souvent reproduit. À Troyes les cordonniers avaient fait faire de belles tapisseries représentant le même sujet; et au siècle dernier «l'archiconfrairie roiale de saint Crépin et saint Crespinian» avait fait graver une grande image dont les médaillons relatent les épisodes du martyre des patrons de la cordonnerie (p. 41).

L'Histoire des cordonniers décrit la façon dont la fête était célébrée: «Les cordonniers se réveillaient le 25 octobre au bruit des cloches sonnant à toute volée; ils se rendaient processionnellement à l'église où était érigée la chapelle des patrons et l'on portait devant eux la croix et le cierge. À Bourges, les maîtres qui s'exemptaient de ce devoir sans alléguer de légitimes excuses étaient redevables d'une livre de cire à la chapelle. Après avoir entendu une messe solennelle, les cordonniers revenaient avec le même cérémonial qu'ils étaient allés. L'après-midi un grand repas attendait les frères; à Issoudun, on avait fait de cette coutume un statut obligatoire. Ils dînaient ensemble en «l'ostel du maître bastonnier, pour traiter des besognes et affaires de la confrérie, et aussi à qui le baston seroit baillé». Pour empêcher les gaietés de dégénérer en licence, les statuts avaient imaginé une pénalité; «s'il y a aucun d'eux qui pendant le temps où ils sont assemblés jure, renie, dispute ou maugrée Dieu, notre Dame et les saints, ou face nuysance et noyse entre eux, le délinquant pour la première fois paiera à la confrérie demi-livre de cire, pour la deuxième fois une livre, et pour la troisième deux livres. S'il persévère, il perdra sa franchise et ses droits de métier et en sera puni par la justice du roi comme blasphémateur.»

Tout cela disparut au moment de la Révolution, et il ne paraît pas que sous l'empire on ait repris les anciennes traditions: elles n'étaient pas complètement oubliées au commencement de la Restauration. À Troyes, la confrérie de Saint-Crépin fut réorganisée en 1820; elle comprend la corporation des cordonniers en vieux et en neuf. Elle organise une fête annuelle, célébrée à l'église Saint-Urbain, le lundi qui suit le 25 octobre, par une messe et des vêpres. Le bâton, qui est mis aux enchères au profit de la communauté, est encore porté à l'église en grande pompe; il y figure à côté de la bannière, qui accompagne aussi les obsèques des membres décédés, et de la belle tapisserie de Felletin, datée de 1553, qui appartient à la communauté. Le soir, un bal bien tenu réunit les familles et les jeunes gens; le lendemain un service a lieu à l'intention des membres défunts.

En d'autres endroits, depuis quelques années, on ne «fait plus la Saint-Crépin». Jusqu'en 1870, les cordonniers de Moncontour se réunissaient dans une auberge à neuf heures, et se rendaient deux à deux à l'église, pour y assister à une messe; des corbeilles de petits gâteaux bénits par l'officiant, étaient distribués en guise de pain bénit. Chaque cordonnier en recevait un entier pour sa famille, et les autres étaient portés à l'auberge où ils faisaient le principal dessert, car la cérémonie de l'église terminée, ils retournaient deux à deux dîner tous ensemble. Sur leur passage les gamins chantaient:

C'est aujourd'hui lundi (ou mardi, etc.)
Mon ami,
Les Cordonniers se frisent
Pour aller voir Crespin,
Mon amin,
Qui a fait dans sa chemise.

Les enfants chantent encore ce couplet, et c'est le seul souvenir qui reste de cette cérémonie.

[Illustration: Marchand de souliers à Bologne, d'après l'eau-forte de Mitelli.]

Dans les contes populaires, le cordonnier tient une certaine place; quelquefois il joue un rôle qui n'a pas de rapport avec la profession et qui est ailleurs attribué à d'autres corps d'état. Il est, presque aussi souvent que le tailleur, le héros du conte si répandu de l'ouvrier qui, ayant tué un grand nombre de mouches, constate ce haut fait par une inscription équivoque: «J'en ai tué cent», fait accroire qu'il a une force prodigieuse, et, par son astuce, vient à bout d'entreprises difficiles. Les conteurs le représentent comme un personnage à l'esprit délié, plein de ressources et assez sceptique à l'endroit du surnaturel. En Lorraine, un cordonnier se rend à un château habité par des voleurs, fait avec eux des gageures, comme celle, par exemple, de lancer une pierre plus loin que qui que ce soit, et il trompe son adversaire en lâchant un oiseau qu'il tient caché. Un savetier sicilien va dans une maison hantée, assiste sans crainte à la procession nocturne des revenants, des diables et des monstres, leur résiste, et finit par devenir possesseur d'un trésor enchanté.

On raconte, en Provence, que la première fois que les cordonniers célébrèrent la fête de saint Crépin, leur patron fut si content qu'il demanda au bon Dieu de laisser voir le Paradis aux plus braves des tire-ligneul. Alors saint Crépin fit pendre depuis le Paradis jusqu'à terre une échelle de corde bien garnie de poix. Les meilleurs des cordonniers, par humilité chrétienne, restèrent au pied de l'échelle miraculeuse; les plus orgueilleux l'escaladèrent, et Dieu sait s'il en monta! Le jour où ils montèrent, on célébrait en Paradis la fête de saint Pierre, et le bon Dieu lui dit de chanter la grand'messe. Saint Paul fut chargé, pendant ce temps, de garder la porte; les cordonniers gravissaient l'échelle, et l'on sentit dans le Paradis une odeur de poix mêlée au parfum de l'encens. Tout alla bien jusqu'au moment où l'officiant chanta Sursum corda! Saint Paul, qui avait l'oreille un peu dure depuis sa chute sur le chemin de Damas, crut que saint Pierre lui disait: Zou sus la cordo! et il coupa la corde. Les cordonniers tombèrent: heureusement Dieu, qui est bon, ne voulut pas qu'ils fussent tués; mais ils furent pourtant tous un peu maltraités. De là vient qu'il est si difficile aux cordonniers de faire leur salut; c'est pour cela aussi qu'il y en a tant qui sont estropiés et bossus.

Les lutins viennent en plusieurs cas en aide aux cordonniers. Il était une fois, dit un conte allemand, un très honnête cordonnier qui travaillait beaucoup; mais il ne gagnait pas assez pour faire vivre son ménage, et il ne lui restait plus rien au monde que ce qu'il lui fallait de cuir pour faire une paire de souliers. Un soir il la coupa dans le dessein de la coudre le lendemain de bon matin, puis il alla se coucher. En se réveillant, il vit les souliers tout faits sur la table, et si bien conditionnés, que c'était un vrai chef-d'oeuvre dans son genre. Une pratique les lui acheta plus cher que de coutume; il se procura d'autre cuir et tailla deux paires de souliers. Le lendemain, il les trouva encore tout faits, et cela continua assez longtemps. Un jour, vers les fêtes de Noël, il se cacha avec sa femme pour voir qui faisait ainsi son ouvrage; à minuit sonnant, ils virent deux petits nains qui se mirent à travailler et ne quittèrent l'ouvrage que quand il fut entièrement achevé. Le lendemain, la femme du cordonnier lui dit qu'ils étaient tout nus, et qu'elle allait faire à chacun une petite chemise, un gilet, une veste et une paire de pantalons. De son côté, le cordonnier leur fit à chacun une paire de petits souliers. Quand ces petits habillements furent prêts, ils les placèrent sur la table, au lieu de l'ouvrage préparé qu'ils y laissaient ordinairement, puis ils allèrent se cacher. À minuit, les nains arrivèrent, et, quand ils aperçurent les petits habits, ils se prirent à rire, s'emparèrent de leurs petits costumes et se mirent à sauter et à gambader, puis, après s'être habillés promptement, l'un d'eux prit une alène et écrivit sur la table: «Vous n'avez pas été ingrats, nous ne le serons pas non plus.» Ils disparurent comme à l'ordinaire, et bien qu'ils n'aient plus reparu, tout continua à prospérer dans le ménage du cordonnier.

[Illustration: La Méchante Cordonnière, d'après une chromolithographie de l'Album de la Mère l'Oye, imprimé à Rotterdam. Au-dessous sont ces vers:

Gardez-vous, petits enfants,
De pleurer en vous couchant,
Autrement la Cordonnière,
De vous n'aurait pas pitié,
Et pendant la nuit entière
Vous mettra dans un soulier,
Loin de votre lit bien blanc
Et des baisers de maman.
]

Dans la Haute-Saône, le lutin d'Autrey se montre sous la figure d'un petit savetier qui, adossé à une borne, bat la semelle en chantant. S'il voit venir quelque paysan, il lui souhaite le bonsoir et lui dit qu'il n'a plus que trois clous à planter dans son vieux soulier, et qu'ensuite ils feront route ensemble. Il lui cause jusqu'au coucher du soleil; alors, il prétend qu'il est fatigué et saute sur le dos du paysan, qui est forcé de le promener toute la nuit.

[Illustration: Le cordonnier et les nains, figure tirée des Vieux
Contes allemands, Paris, 1824.]

[Illustration: Gnaffron, personnage du Guignol lyonnais, dessin de
Raudon, dans le théâtre de Guignol (Le Bailly).]