LES MEUNIERS

Suivant une légende du Berry, le diable, après avoir examiné quel pouvait être de tous les métiers d'ici-bas celui qui rapportait le plus et celui où il était le plus facile, pour quelqu'un de peu scrupuleux, de faire fortune, ne tarda pas à être convaincu que c'était celui de meunier. Il établit sur la rivière de l'Igneraie un moulin tout en fer, dont les diverses pièces avaient été forgées dans les ateliers de l'enfer. Les meulants vinrent de tous côtés à la nouvelle usine, dont la vogue devint si grande, que tous les meuniers des environs, dont on avait du reste à se plaindre, furent réduits à un chômage complet. Quand le diable eut accaparé toute la clientèle, il traita si mal ses pratiques, que celles-ci crièrent plus que jamais misère. Saint Martin, qui passa par là, résolut de venir en aide à ces pauvres gens. On était en hiver, et il construisit, en amont de celui du diable, un moulin tout en glace. De toutes parts on y vint moudre, et chacun s'en retourna si content de la quantité et de la qualité de la farine qui lui avait été livrée par le nouveau meunier, que le diable se trouva à son tour sans pratiques. Alors il vint proposer à saint Martin d'échanger son moulin contre le sien. Le saint y consentit, mais il demanda en retour mille pistoles: c'était exactement le chiffre du gain illicite que le diable avait fait depuis qu'il était meunier. Pendant huit jours, celui-ci fut satisfait de son marché, mais alors il vint du dégel: les meules commencèrent à suer, et au lieu de la farine sèche qu'elles donnaient auparavant, elles ne laissèrent plus échapper que de la pâte.

Le commencement de ce récit, qui a été recueilli par Laisnel de la Salle, reflète assez exactement les anciennes préventions populaires à l'égard des meuniers. Leur mauvaise réputation, assez justifiée autrefois, tenait surtout à ce que, au lieu de recevoir un salaire, ils exerçaient un prélèvement en nature sur les grains qui leur étaient confiés. Il en était résulté des abus que constatent, en termes très sévères pour les meuniers, plusieurs ordonnances qui avaient essayé d'y mettre fin: elles défendaient de prendre la mouture en grains, mais seulement en argent, à raison de douze deniers par setier, et recommandaient de rendre les farines en même poids que le blé, à deux livres près, pour le déchet. Au cas où celui qui faisait moudre aurait préféré ne pas payer en argent, le droit de mouture était fixé à un boisseau par setier. Les contraventions étaient punies par l'amende ou par le pilori. Ces pénalités, dont la dernière avait un caractère infamant, n'avaient pas complètement réussi à empêcher certains meuniers de «tirer d'un sac double mouture», comme dit un proverbe, qui doit probablement son origine à leur manière de procéder. «Chaque meunier a son setier», disait-on aussi en parlant de quelqu'un dont on avait besoin, et qui abusait de la situation. Cette façon de mesurer était générale en Europe, et elle avait aussi donné lieu au dicton anglais: Every honnest miller has a thumb of gold: tout honnête meunier a un pouce d'or; en Écosse, on dit d'une personne peu délicate qu'elle a un pouce de meunier: He hiz a miller's thun. Un proverbe satirique de la Basse-Bretagne semble aussi en relation avec ce pouce, aussi voleur que celui que les marins attribuent au commis aux vivres:

Ar miliner, laer ar bleud A vo daoned beteg e veud, Hag e vend, ann daoneta, A ia er zac'h da genta.

Le meunier voleur de farine.—Sera damné jusqu'au pouce,—Et son pouce, le plus damné.—Va le premier dans le sac.

En Béarn, on dit aussi: Lou moulié biu de la pugnero: le meunier vit de la poignée ou prélèvement fait en nature; et en Basse-Écosse: The miller aye taks the best muter wi's ain hand: la meilleure mouture du meunier est sa propre main.

Ainsi que d'autres industriels, auxquels on pouvait reprocher d'avoir gardé plus que leur dû, les meuniers avaient imaginé une réponse équivoque qui ne les empêchait pas de voler, mais leur évitait, à ce qu'ils croyaient, un mensonge: «Les meusniers, dit Tabourot, ont une mesme façon de parler que les cousturiers, appelant leur asne le grand Diable et leur sac Raison; et rapportant la farine à ceux ausquels elle appartient, si on leur demande s'ils n'en ont point pris plus qu'ils ne leur en faut, répondent: Le grand diable m'emporte si j'ay pris que par raison. Mais pour tout cela ils disent qu'ils ne dérobent rien, car on leur donne.» Ils avaient trouvé une autre manière d'expliquer les quantités qui manquaient. Dans un petit poème français du XIIIe siècle sur les boulangers, les vols des meuniers sur le grain qu'on leur donnait à moudre sont mis sur le compte des rats qui dévalisent le grenier de nuit, et les poules qui le mettent à contribution le jour. Un dicton de la Corrèze semble prouver que cette excuse n'est pas tombée en désuétude:

Moulinié, farinié, Traouquo chatso, pano bla Et peï dit que coï lou rat.

Meunier farinier.—Perce le sac, vole le blé.—Et qui dit que c'est le rat.

Plusieurs articles de coutumes locales constatent qu'à l'intérieur du moulin des dispositions ingénieuses avaient pour but de favoriser un bénéfice illicite: au lieu d'environner les meules d'un cercle d'ais en rond, certains meuniers lui avaient donné une forme carrée, en sorte que la farine qui remplissait les quatre angles de ce carré, n'étant plus poussée par le mouvement de la meule, y restait en repos, et y demeurait contre les intérêts des particuliers dont ils faisaient moudre le blé. D'autres faisaient plusieurs ouvertures au cercle d'ais, par où la farine tombait en d'autres lieux que la huche où elle devait être reçue par le propriétaire du blé. Un article des coutumes avait ordonné aux seigneurs ou à leurs meuniers de renoncer à ces modes de construction frauduleuse.

On comprend que ces pratiques aient valu aux meuniers d'autrefois une détestable réputation; le poète anglais John Lydgate disait qu'ils avaient tous les droits possibles au pilori; dans les dictons injurieux, ils étaient associés aux tailleurs et aux boulangers, et formaient avec eux la trinité industrielle la plus blasonnée au moyen âge; on en trouve l'écho dans les dictons populaires et dans les farces: «Si vous aviez enclos dans un grand sac un sergeant, un musnier, un tailleur et un procureur, qui est-ce de ces quatre qui sortiroit le premier, si on luy faisoit ouverte? demande Tabarin, qui répond: le premier qui sortiroit du sac c'est un larron, mon maistre. Il n'y a rien de plus asseuré que ce je dis.»

Een voekeraar, een molenaar, een wisselaar, een tollenaer, Zijn de vier evangelisten van Lucifaar.

—Un usurier, un meunier, un changeur et un péager sont
quatre évangélistes pour Lucifer. (Prov. flamand.)

[Illustration: Gravure satirique de Lagniet contre les protestants et les meuniers.]

Il y avait des blasons injurieux qui leur étaient spéciaux: ainsi dans les Adevineaux amoureux, publiés au XVe siècle; la réponse à la question: Qui est le plus privé larron qui soit? est: c'est un mounier. Le même recueil contient une autre demande: Pourquoy ne pugnist on point les mouniers de larrechin? Parce que rien ne prendent s'on ne leur porte. Tabarin pose à son maître plusieurs questions sur les meuniers: Quelle est la chose la plus hardie du monde? C'est la chemise d'un meunier, parce qu'elle prend tous les jours au matin un larron à la gorge, et ce dicton est encore vivant en Bretagne.

Na euz ket hardissoc'h eget roched eur miliner Rag bep mintin e pak eul laer.

Naguère on disait que ce qu'il y a de plus infatigable, c'est la cravate d'un meunier, parce qu'elle peut sans se lasser tenir toujours un coquin à la gorge.

D'après les Fantaisies de Tabarin, l'animal le plus hardi qui soit sur la terre, c'est l'âne des meuniers, parce qu'il est tous les jours au milieu des larrons, et toutefois il n'a aucune peur.

Aujourd'hui, les habitants des villes n'ont guère affaire directement aux meuniers, et ce n'est plus qu'à la campagne que les consommateurs sont en rapport avec eux: il n'en était pas ainsi jadis. Vers le milieu du XVIIe siècle, le meunier est, à Paris même, le personnage aux dépens duquel s'égayent le plus les auteurs d'images satiriques et les farceurs populaires.

Parmi les Facéties tabariniques figure «le Procez, plaintes et informations d'un moulin à vent de la porte Sainct-Anthoine contre le sieur Tabarin touchant son habillement de toille neufve intenté par devant Messieurs les Meusniers du faux-bourg Sainct-Martin avec l'arret desdits Meusniers, prononcé en jaquette blanche (1622). Ce moulin comparaît devant Messieurs les Meusniers, en la cour d'Attrape, et ayant été mis hors de cause, il ne voyoit que trois personnes devant qui il pouvoit demander son renvoy; car de tout temps il a ses causes commises en la court des Larrons, sçavoir est les meusniers, les cousturiers et les autres. Il voulut donc sçavoir son renvoy par devant les cousturiers; mais on trouva qu'ils estoient aussi larrons que les meusniers.»

L'Almanach prophétique du sieur Tabarin pour l'année 1623 enjoint «aux meusniers d'avoir un certain recoin en leur meule pour attraper de la farine, et de prendre double mouture.» Sauval dit que le peuple de Paris leur attribuait un singulier patron: «Les six corps des Marchands et tous les corps des Métiers ont chacun divers saints et saintes pour des raisons plaisantes, car je n'oserois dire ridicules, de peur de profaner comme eux les choses les plus saintes. Les Meuniers ont le bon Larron, comme s'ils reconnoissoient eux-mêmes qu'ils sont larrons, mais qu'à la fin ils pourront s'amender».

On disait, au XVIe siècle, d'un voleur, qu'il était «fidèle comme un meunier» (p. 3). Maintenant encore, la malice populaire s'exerce souvent à son égard:

Na pa rafe ar vilin nemet eun dro krenn, Ar miliner 'zo sur d'oc'h he grampoezenn.

Le moulin, ne donnât-il qu'un tour de roue.—D'avoir sa
crêpe le meunier est certain. (Basse-Bretagne.)

Quant lou mouliè ba hè mole. Trico traco, dab la molo. Dou bèt blat, dou fin blat, Quauque coupet de coustat.

Quand le meunier va faire moudre,—Tric trac, avec sa meule.—Du beau blé, du fin blé,—Il met quelque mesure de côté. (Gascogne.)

Waar vindt men een molenaarshaan, die nooit een gestolen
graantje gepikt heeft?
—Où trouve-t-on un coq de meunier
qui n'a jamais picoté un grain de blé volé? (Flandre).

Als de muis in den meelzak zit, denkt zij, dat ze de molenaar zelf is.—Quand la souris est dans le sac à farine elle se croit le meunier lui-même. (Flandre.)

Quannu li mulinara gridanu curri à la trimogna.—Quand le meunier crie, cours à la trémie. (Sicile.)

À Saint-Malo, on dit aux petits enfants, en les faisant sauter sur les genoux:

Dansez, p'tite pouchée,
Le blé perd à la mouture,
Dansez, p'tite pouchée,
Le blé perd chez le meunier.
Les meuniers sont des larrons,
Tant du Naye que du Sillon.

En Haute-Bretagne, la formulette qui suit est populaire:

Meunier larron,
Voleur de blé.
C'est ton métier.
La corde au cou,
Comme un coucou.
Le fer aux pieds,
Comme un damné.
Quat' diabl' à t'entourer.
Qui t'emport'ront dans l'fond d'la mé (mer).

On dit en Seine-et-Marne:

Meunier larron.
Voleur de son pour son cochon:
Voleur de blé.
C'est son métier.

Lair! lair er meliner!
Ur sahad bled do hé rair.

Voleur! voleur meunier!—Un sac de farine sur le dos.
(Morbihan.)

Le moulin lui-même prenait une voix pour conseiller le vol. En Forez, le baritet ou tamis dit au meunier: «Prends par te, par me, par l'anon.»

Un petit conte picard, aussi irrévérencieux qu'un fabliau et peu charitable pour les meuniers, semble dire que c'est en vertu d'une autorisation divine qu'ils auraient constamment prélevé plus que leur dû sur les manées de leurs clients: le jour de l'Ascension, Jésus-Christ se dirigea vers un moulin à vent: comme ce moulin était arrêté, il se mit en devoir de gravir les échelons de l'une des ailes, afin de prendre son élan pour monter au ciel. Le meunier, qui regardait à l'une des fenêtres de son moulin, lui cria: Où allez-vous?—Je vais au ciel, répondit Jésus.—Dans ce cas, attendez-moi donc, j'y vais avec vous, répliqua le meunier, qui sortit aussitôt et s'accrocha aux pans de la robe du Christ.—Non, non, dit Jésus, en le repoussant doucement: je vole en haut, toi vole en bas.

[Illustration: Gravure satirique de Lagniet (1637)]

Dans les farces et les récits populaires les meuniers figurent parmi les gens qu'on ne voit pas en paradis. La farce du Meunyer de qui le diable emporte l'âme en enfer (1496), représente un meunier qui, sur le point de mourir, fait sa confession:

… le long de l'année,
J'ay ma volunté ordonnée,
Comme sçavez, à mon moulin,
Où plus que nul de mère née,
J'ay souvent la trousse donnée
À Gaultier, Guillaume et Colin.
Et ne sçay de chanvre ou de lin,
De bled valant plus d'un carlin,
Pour la doubte des adventures.
Ostant ung petit picotin,
Je pris de soir et de matin;
Tousjours d'un sac doubles moutures.
Somme de toutes créatures
Pour suporter mes forfaictures.
Tout m'estoit bon: bran et farine.

Malgré ces aveux, sa contrition étant assez douteuse, le meunier aurait été en enfer si Lucifer n'avait envoyé, pour prendre son âme, un diable inexpérimenté qui croit qu'elle sort par le fondement; c'est là qu'il se poste, tenant un sac ouvert, et dès qu'il y tombe quelque chose il se hâte de l'emporter. Ce que c'était, on le devine; Lucifer se bouche le nez et se met fort en colère contre le diable maladroit.

Tous les meuniers n'avaient pas la même chance. Quand la sainte Vierge descendit aux enfers elle vit, d'après la légende de l'Ukraine, des barres en fer installées au-dessus du feu et beaucoup d'âmes coupables qui étaient suspendues par les jambes à ces barres, et avaient de grandes meules attachées à leur cou, et les diables attisaient le feu au-dessous d'eux avec des soufflets. Et la sainte Vierge dit: «Instruis-moi, saint archange Michel, qui sont ces pécheurs?» Michel dit: «Sainte Vierge, ce sont les meuniers malfaiteurs qui ont volé les grains et la farine d'autrui».

On raconte chez les Petits-Russiens que l'aubergiste et le meunier se rencontrèrent en enfer: «Pourquoi es-tu ici, frère? dit le premier; je suis pécheur, car je ne remplissais jamais entièrement le verre, mais toi?—Oh! mon cher, moi, quand je mesurais, la mesure était non seulement toute pleine, toute pleine, mais trop pleine, et encore je pressais alors dessus.

Il y avait toutefois des meuniers si pleins de ressources qu'ils arrivaient par ruse à entrer en Paradis, bien qu'ils ne l'eussent guère mérité. On raconte, en Haute-Bretagne, que jadis l'un d'eux mourut, et vint frapper à la porte du séjour des bienheureux. Saint Pierre lui ouvrit et dès qu'il vit son bonnet couvert de farine, il lui dit: «Comment, c'est toi qui oses frapper à cette porte? Ne sais-tu pas que jamais meunier n'est entré ni n'entrera en Paradis?—Ah! saint Pierre, je ne suis pas venu pour cela, mais seulement pour regarder, et voir comme c'est beau. Laissez-moi voir un peu et je m'en irai sans faire de bruit». Saint Pierre ouvrit la porte pour que le meunier pût regarder; mais celui-ci, qui avait son quart sous le bras, le lança entre les jambes du portier, qui tomba, et, avant qu'il eût eu le temps de se relever, il se précipita dans le Paradis, et s'assit sur son quart. On voulut le faire déguerpir; mais il assura qu'il était sur son bien et qu'il ne s'en irait pas. Le meunier la Guerliche, dont les Contes d'un buveur de bière relatent les plaisantes aventures, est repoussé par saint Pierre, puis par d'autres saints, qui lui reprochent ses vols; mais il rappelle à chacun d'eux que pendant leur vie terrestre ils ont commis d'aussi gros péchés que lui. On finit par lui dépêcher les saints Innocents, et il leur dit: «C'est justement pour vous que je viens! Est-ce qu'on ne m'accuse point d'avoir escamoté la farine de mes pratiques! Ce que je faisais c'était tout simplement pour vous apporter un bon paquet de gaufres sucrées». Les saints Innocents ouvrirent la porte et se précipitèrent en foule, les mains tendues, vers la Guerliche, qui entra librement en distribuant des gaufres à droite et à gauche.

Si les meuniers ne devenaient pas de petits saints, dignes d'entrer au ciel sans passer par le purgatoire, ce n'était pas la faute des avertissements d'en haut. Parfois le diable en emportait un, et en leur qualité de protégés de saint Martin, ils avaient seuls le privilège de voir leurs prédécesseurs accomplir leur pénitence posthume. En Berry, deux longues files de fantômes, à genoux, la torche au poing et revêtus de sacs enfarinés surgissent soudainement à droite et à gauche du sentier que suit le passant, et l'accompagnent silencieusement jusqu'aux dernières limites de la plaine, en se traînant sur les genoux et en lui jetant sans cesse au visage une farine âcre et caustique. Les riverains de l'Igneraie prétendent que ce sont les âmes pénitentes de tous les meuniers malversants qui, depuis l'invention des moulins, ont exercé leur industrie sur les bords de cette petite rivière.

Le curieux récit qui suit, inséré par Restif de la Bretonne dans ses Contemporaines, rentre dans le même ordre d'idées: «Il y avait une fois un moulin dont la meunière n'avait pas de conscience; elle prenait deux ou trois fois la mouture au pauvre monde pendant qu'on était endormi. Elle vint à mourir à la fin, et on dit que ce fut le diable qui lui tordit le cou. Voilà que le soir on l'ensevelit, et il resta deux femmes pour la garder. Mais au milieu de la nuit, elles sortirent du moulin en criant et courant. Les gens qui les rencontrèrent leur demandèrent ce qu'elles avaient. Et elles dirent qu'ayant entendu un certain bruit sur le lit de la meunière morte, dont les rideaux étaient fermés, elles les avaient ouverts et, qu'ayant regardé, c'étaient deux gros béliers, dont un tout noir et l'autre blanc, qui se battaient sur le corps, et que le noir avait dit au blanc: «C'est moi qui ai l'âme, je veux aussi avoir le corps». Et tout le monde fut avertir le curé, qui vint avec le Grimoire, où il n'y a que les prêtres qui puissent lire, et qui fait venir le diable quand on le veut: mais ils le renvoient de même; et il entra au moulin. Et dès qu'il vit le bélier noir il lui dit: «Que veux-tu?» Lequel répondit: «J'ai l'âme, je veux le corps.—Non, dit le prêtre, en faisant trois signes de croix, car il a reçu les saintes huiles». Et aussitôt le bélier noir s'en alla en fumée noire et épaisse; au lieu que le blanc monta en l'air comme une petite étoile claire.»

[Illustration: Le Moulin de la Dissension, caricature contre les
Huguenots (vers 1630).]

En Basse-Bretagne, les meuniers ne sont pas aussi estimés que les laboureurs; ils ne se marient pas aisément avec les filles de fermiers; on les accuse d'être libertins et gourmands.

Krampoez hug amann a zo mad, Ha nebeudig euz pep sac'had, Hag ar merc'hed kempenn a-vad.

Des crêpes et du beurre, bonnes choses.—Et un brin de chaque sac de farine;—Et les jolies filles pareillement.

Ce sont eux qui passent pour être les auteurs des chansons grivoises et de celles qui offrent des traits piquants d'actualité. Le meunier, dit M. de la Villemarqué, traverse les villes, les bourgs, les villages, il visite le pauvre et le riche; il se trouve aux foires et aux marchés; il apprend les nouvelles, il les rime et les chante en cheminant, et sa chanson, répétée par les mendiants, les porte bientôt d'un bout de la Bretagne à l'autre.

Les laboureurs bas-bretons interpellent souvent le meunier qui passe et lui crient: «Ingaler kaoc'h marc'h, Partageur de crottin de cheval». En Flandre on lui adresse cette formulette satirique:

Mulder, mulder, korendief, Groote zakken heeft hij lief; Kleine wil hij niet malen: De duivel zal hem halen.

Meunier, meunier, voleur de blé,
Il aime les grand sacs;
Il ne veut pas moudre les petits:
Le diable l'emportera.

En Belgique, le dimanche de la Quasimodo est appelé l'joù d'monni, le jour aux meuniers, parce que l'on prétend que ceux-ci ne se pressent guère de faire leurs Pâques et attendent le dernier moment pour se mettre en règle avec leur conscience. L'ancien proverbe français: Faire ses Pâques avec les meuniers, se disait de celui qui ne communiait que le dernier jour du temps pascal.

Le mauvais renom des meuniers s'étendait jusqu'à leurs bêtes:

De chaval de mouniè, De porc de boulengiè Et de filhos d'ostes Jamai noun t'accostes.

Du cheval du meunier,—Du porc du boulanger.—Des filles de
l'aubergiste,—Ne t'approche jamais. (Provence.)

He has the impudence o' a miller's horse.—Il a l'impudence d'un cheval de meunier. (Écosse.)

Les garçons meuniers, les «menous de pouchées», avaient une réputation plus détestable encore que leurs patrons; naguère, en Haute-Bretagne, les jeunes filles qui tenaient à leur bonne renommée devaient bien se garder de causer sur la route avec eux. Dans l'est de l'Angleterre, quand on veut parler d'une promesse sujette à caution, on dit: The miller's boy said so. C'est le garçon meunier qui l'a dit. Dans le Northumberland, pour parler d'une personne qui est en retard, on la compare au garçon meunier: He's always behindhand, like the miller's filler.

Autrefois, dans le Bocage normand, ceux chez qui les garçons meuniers venaient prendre ou rapporter la moulée, leur offraient des oeufs de Pâques. La même coutume existait dans l'Yonne. Il y a une trentaine d'années quand ils arrivaient, grimpés sur leurs ânes, dans la ville de Saint-Malo, ils faisaient leur tournée à travers les rues, frappant aux portes un nombre de coups de marteau correspondant à l'étage habité par leurs clients.

La croyance populaire attribue aux meuniers une sorte de puissance occulte, et elle les range au nombre des corps d'état qui fournissent des adeptes à la sorcellerie ou exercent la médecine empirique par un privilège attaché à la profession. Il en est que l'on va secrètement consulter pour savoir comment se rendre au sabbat, retrouver des objets perdus ou se procurer des charmes. D'autres peuvent jeter des sorts à ceux qui leur déplaisent et se venger, même à distance.

Un meunier du Morbihan, qu'un paysan avait refusé de prendre dans sa carriole, lui dit que le vendredi d'après, au même endroit, son cheval n'avancera pas en dépit des coups de fouet: cela arriva en effet: mais un mendiant désensorcelle le cheval en faisant une conjuration qui atteint le meunier. Lecoeur raconte aussi dans les Esquisses du bocage normand qu'un garçon meunier, éconduit par une jeune fille, lui «joua un tour» et que depuis elle fut forcée de s'aliter, en proie à un mal étrange, à des cauchemars terribles, qui finirent par la conduire au tombeau.

Au moyen âge on attribuait aux meuniers, comme aujourd'hui dans plusieurs provinces, le pouvoir de guérir des affections spéciales. Contre le rhumatisme, il fallait faire frapper trois coups d'un marteau de moulin par le meunier ou la meunière en disant: In nomine Patris. En Berry, celui qui est ou a été meunier de père en fils, peut panser de l'enchappe ou engorgement des glandes axillaires au moyen de trois coups donnés sur la partie malade avec le marteau à piquer les meules. Cette vertu leur vient de saint Martin, patron des meuniers, qui de son vivant guérissait, à ce qu'on assure, cette infirmité exactement de la même manière.

[Illustration: Les femmes au moulin, fragment de l'estampe du Caquet des femmes (XVIIe siècle).]

Les meuniers n'ont pas, en général, de répugnance à travailler le dimanche; mais, comme d'autres artisans, ils observent certains jours, en raison de préjugés séculaires: en Belgique, ils sont persuadés qu'il leur arriverait quelque malheur s'ils mettaient leur usine en mouvement pendant la fête de sainte Catherine (25 novembre), la patronne des métiers où l'on fait tourner la roue; à Liège, ils observent le jour de Sainte-Gertrude; aux environs d'Autun, tous les moulins établis sur les cours d'eau de la ceinture du Beuvray, s'arrêtent le 11 novembre en l'honneur de saint Martin: Un meunier ayant laissé tourner sa roue en ce jour sacré, subit de telles avaries que personne depuis n'a osé l'imiter.

Le moulin partageait autrefois avec le lavoir et le four le privilège d'être un des endroits où les femmes bavardaient le plus volontiers; on dit encore en Bretagne: «Au four, au moulin, on apprend des nouvelles», et un proverbe gaélique constate qu'en Écosse le moulin est l'un des endroits les plus recherchés pour les cancans (p. 17).

Ceardach dutheha, muileann sgireachd, 'us tigh-osda na tri aiteachan a's shearr air son naigheachd.—Une boutique de forgeron de campagne, un moulin de paroisse et une auberge, les trois meilleurs endroits pour les nouvelles.

Aux moulins se rattachent des superstitions et des coutumes dans lesquels les meuniers jouent un rôle. En Ukraine, quand ils installent leur meule, ils prononcent cette formule: «Taliarou, taliarou, la pierre perforée; la fille nourrit son fils, le mari de sa mère»; cette phrase fait allusion à la légende de la fille qui donna à téter à son père en prison. En Écosse, la femme du meunier invite les voisins à assister à la pose de la meule, et elle leur sert du pain, des gâteaux et de la bière.

Dans le nord de la France, lorsqu'il arrive un décès chez un meunier, le moulin est mis en deuil, c'est-à-dire les ailes placées en croix, et elles restent ainsi jusqu'au moment de l'inhumation; en Vendée, les ailes sont en croix de Saint-André; s'il s'agit d'un mariage ou d'une naissance, un bouquet est attaché au haut; dans les environs de Cassel, le jour de la fête patronale et de celui du baptême d'un enfant de meunier, les ailes sont disposées de manière à former un trifolium.

En Écosse, c'était l'usage de coucher sur la trémie la personne qui entrait pour la première fois dans un moulin.

D'après de Lancre, les moulins pouvaient être ensorcelés, comme la plupart, du reste, des objets. Richard, dans les Traditions de la Lorraine, donne un texte où est constatée cette croyance, qui n'a pas peut-être entièrement disparu: «Simon Robert, meunier à Cleurie, remontra en toute révérence, dans une requête adressée à mesdames de l'abbaye de Remiremont, que, pendant l'année 1691, il n'a pu faire aucun profit des moulins qu'il tient à bail du monastère, d'autant que par un accident à lui non cognu, quoique lesdits moulins tournassent, ils ne produisoient aucune farine et les grains en sortoient presque comme il les mettoient dans la trémoire, ainsi qu'il pourra le faire congnoistre par une visite qu'il a été obligé de faire faire par la justice de la mairie de Celles, quoiqu'il eût fait son possible, et qu'il ne manque rien auxdits moulins, et s'il n'avoit eu recours à la prière et ne les eût fait bénir, il croit qu'ils auroient été perdus pour jamais; cependant par la grace de Dieu, depuis la bénédiction donnée sur iceux, ils ont commencé à se remettre en estat au moyen du travail qu'il y a fait faire.»

En Écosse, on croyait qu'en jetant dans le canal de la terre empruntée à un cimetière on pouvait arrêter les roues.

[Illustration: Caricature contre l'usage de la farine, milieu du
XVIIe siècle.]

Dans le même pays, on raconte que les fairies viennent la nuit se servir des moulins; pour les empêcher, on a soin d'enlever quelques pièces ou bien d'attacher un caillou rond sur l'essieu. Mais on ne prenait pas toujours ces précautions, parce que les meuniers étaient parsuadés que la plus petite quantité de la farine des fairies leur portait chance; si la nuit, ils les entendaient moudre, ils ne manquaient pas le matin de ramasser la farine qu'elles avaient laissée. Un meunier, après avoir pris des mesures pour empêcher le moulin de tourner, se mit en observation. À minuit, les fairies arrivèrent, et ne purent réussir à moudre. Le meunier, voyant qu'elles s'en allaient, sortit de sa cachette et mit la machine en mouvement. Quand elles eurent moulu, elles lui donnèrent un peu de farine, en lui disant de la placer aux quatre coins du coffre, et que de longtemps il ne serait vide.

[Illustration]

Les moulins du nord de l'Angleterre sont fréquentés par une sorte de lutin appelé Killmoulis; il n'a pas de bouche, mais est pourvu d'un grand nez; il porte le plus grand intérêt aux moulins et aux meuniers; quand un malheur les menace, il pleure comme un enfant; il est très friand de viande de porc, et on lui adresse cette petite formulette: «Approche, mon vieux Killmoulis! Où étais-tu hier quand je tuais le cochon? Si tu étais venu, je t'en aurais donné de quoi te remplir le ventre.»

En Hollande, les moulins ont un autre esprit, le Kaboutermannekin, dont le caractère est bienveillant; lorsque la meule était avariée, le meunier n'avait qu'à la placer la nuit devant le moulin, en ayant soin de mettre à côté un morceau de pain, du beurre et un verre de bière; le lendemain, il était certain de la trouver bien réparée.

Dans le nord de l'Écosse, le Kelpie ou cheval d'eau lutin hantait aussi les moulins; un meunier, ennuyé des visites de l'un d'eux, enferma la nuit son cochon dans le moulin; quand celui-ci vit le Kelpie, il se précipita sur lui et lui fit peur. La nuit suivante, le lutin frappa à la fenêtre du meunier et lui demanda s'il y aurait encore quelqu'un au moulin.—Oui, répondit le meunier, et il y sera toujours. Le Kelpie ne revint plus. Le Brollachan était un monstre qui avait deux yeux et une bouche et ne pouvait dire que deux mots: Moi et toi; un jour qu'il était étendu le long du feu, le garçon du moulin y jeta un morceau de tourbe fraîche qui brûla le lutin. Il se mit à gémir, et sa mère arriva en lui demandant: Qui est-ce qui t'a brûlé? Le Brollachan ne sut que répondre: Moi. Sa mère répondit: Si c'était un autre, je me serais vengée. Le garçon de moulin renversa sur lui le vase à mesurer la farine et se blottit de façon à ressembler le plus possible à un sac. Il n'eut aucun mal, et le lutin et sa mère quittèrent le moulin.

Pendant la période révolutionnaire, l'imagerie qui fit tant d'allusions aux divers métiers, s'occupa peu de la meunerie. Je ne vois guère à citer que «la Marche du don Quichotte moderne pour la défense du moulin des abus», qui vise le prince de Condé et ses partisans; de nos jours les caricaturistes ne s'en préoccupent guère, et la dernière satire dessinée qui ait trait aux meuniers est peut-être le placard d'Épinal, intitulé le Moulin merveilleux; les maris y viennent en foule amener leur femmes pour qu'après avoir été moulues, elles deviennent meilleures. Voici le premier couplet de l'inscription qui l'accompagne:

Approchez, jeunes et vieux,
Dont les femmes laides, jolies,
Au caractère vicieux,
Ont besoin d'être repolies.
Femme qui, du soir au matin
Se bat, boit, jure et caquette.
Amenez-la dans mon moulin.
Et je vous la rendrai parfaite.

Il est vraisemblable que si le meunier tient si peu de place dans la satire moderne, c'est qu'il a cessé, dans les villes tout au moins, d'être en contact direct avec les consommateurs, et qu'on ne comprendrait plus facilement comme autrefois, les allusions qui seraient faites à la meunerie.

Jadis, au contraire, on voyait les meuniers venir dans les villes chercher le blé des particuliers et leur rapporter la farine. À Paris même, ils figuraient parmi les personnages connus de tout le monde: dans la première moitié du XVIIe siècle, aucun métier n'est l'objet d'autant d'images allégoriques ou satiriques. C'est alors que paraissent des gravures dirigées contre les protestants, comme celle de la page 5, où le meunier se moque d'eux, ou bien le Moulin de la Dissension (p. 17), celles contre l'usage de la farine pour poudrer les cheveux ou le visage (20-21), où le meunier joue un rôle en compagnie de son âne, dont il est aussi inséparable que saint Antoine de son cochon. Une autre série de charges, celle-là dirigée contre la profession elle-même, est celle du «meunier à l'anneau», dont la popularité est attestée par de nombreuses variantes. Suivant quelques auteurs, elle aurait dû son origine à une aventure, que Tallemant des Réaux a racontée: «Il y a dix ans environ, un meunier, à la Grève, gagea de passer dans un de ces anneaux qui sont attachés au pavé pour retenir les bateaux. Il fut pris par le milieu du ventre, qui s'enfla aussitôt des deux côtés. Le fer s'échauffa, c'était en été: il brûlait: il fallut l'arroser, tandis qu'on limait l'anneau, et on n'osa le limer sans la permission du prévôt des marchands. Tout cela fut si long qu'il fallut un confesseur. On en fit des tailles-douces aux almanachs, et, un an durant, dès qu'on voyait un meunier, on criait: «À l'anneau, à l'anneau, meunier!»

Le bibliophile Jacob, dans une note de Paris ridicule, pense que ce cri «Meusnier à l'anneau», que les meuniers regardaient comme une grave injure, n'avait pas l'origine que lui attribuent Colletet, dans les Tracas de Paris, et Tallemant des Réaux, et que l'on devait plutôt y voir une allusion au châtiment que les meuniers de Paris encouraient quand ils avaient retenu à leur profit une certaine quantité de farine sur le blé qu'on leur donnait à moudre; car ils étaient alors condamnés à la peine du pilori; or le patient que l'on piloriait se voyait exposé en public, la tête et les mains enfermés dans une espèce d'anneau ou de carcan mobile.

[Illustration: Le Mvsnier a l'anneav]

Un arrêt du Parlement défendit ces huées; mais un passage des Tracas de Paris (1663), où est aussi relatée l'anecdote du meunier pris à l'anneau, montre qu'il n'était guère observé:

Ce sont meusniers, sans dire gare.
À cheval dessus leurs mulets,
Qui viennent desus vingt colets,
Canons, manteaux, chemises, bottes.
De faire rejaillir des crottes;
Ils enragent dans leur peau
Que l'on dit: Meusnier à l'anneau!
De grands malheurs, par cy par là.
Sont arrivez de tout cela.
Car les meusniers, dans leur colère,
Joüoient tous les jours à pis faire:
Dès qu'un enfant les appelloit.
Monsieur le Meusnier le sangloit:
Puis se sauvoit de ruë en ruë.
En courant à bride abattuë.
Le père de l'enfant sanglé
Sortoit assez souvent, troublé.
Et sa femme, toute en furie
En vouloit faire boucherie…
Eux aussi par juste vengeance
Faisoient souvent jeuner la panse.
Retenoient d'un esprit malin
La farine un mois au moulin.
Ou prenoient la double mesure
Pour paiement de leur mouture.
Celuy-ci s'excusoit souvent
Qu'il ne faisoit pas assez vent:
Et cet autre en faisant grimace
Que la rivière estoit trop basse.
Pour finir tous ces accidents
Nos Conseillers et Presidens
Renouvellerent leurs défenses
Contre de telles insolences;
Et ce n'est plus que rarement
Qu'on leur fait ce compliment.
Dont mesme ils ne font plus que rire
Quand on s'avise de leur dire,
Car le temps, qui met tout à bout,
Leur a fait bien oublier tout.

Les chansons populaires dans lesquelles figurent les meuniers sont très nombreuses; plusieurs d'entre elles ont un refrain qui reproduit, avec plus ou moins de bonheur, le bruit que fait le tic-tac du moulin. Voici celui de la chanson du Joli meunier, populaire en Haute-Bretagne:

J'aurai l'âne et le bat, et le sac et le blé.
J'aurai le traintrin du joli meunier.

Ha! ma meil a drei, Diga-diga-di, Ha ma meil a ia, Diga-diga-da.

Ah! mon moulin tournera,—Dig,—Ah! mon moulin va.
(Basse-Bretagne.)

Parmi ces chansons, il en est peu qui soient véritablement satiriques et qui reprochent aux meuniers, comme les dictons et les proverbes, les larcins professionnels. Elles les représentent plutôt comme des gens libertins, capables, comme le meunier de Pontaro de la ballade bretonne, d'enlever les filles et de les retenir au moulin, ou bien d'essayer par ruse de les mettre à mal, comme le meunier d'Arleux, héros d'un ancien fabliau. Plus généralement elles parlent de leur galanterie: la plus répandue en France est celle où, pendant que «le meunier Marion caressait», le loup mange l'âne laissé à la porte du moulin, à laquelle fait peut-être allusion la gravure de Valck (p. 29). Pour éviter que la fille ne soit grondée, le meunier lui donne de quoi en acheter un autre. Les meunières de la chanson populaire sont robustes, hautes en couleur, assez jolies pour mériter le nom de «belles meunières», et pas trop cruelles aux amoureux. C'est peut-être cette réputation qui donna l'idée aux ennemis du duc d'Aiguillon de l'accuser de s'être couvert de plus de farine que de gloire, en courtisant la meunière du moulin d'Anne, pendant que ses troupes battaient les Anglais à Saint-Cast (1758).

La chanson qui suit a été recueillie dans le Bas-Poitou par Bujeaud; c'est la légende, versifiée par quelque poète rustique d'une meunière, qui avait fait de son moulin une sorte de tour de Nesle:

En r'venant de Saint-Jean-d'Mont.
On passe par un village,
Qui avait un moulin à vent
Qui faisait farine à tout vent.

Dedans ce moulin l'y avait
Une tant jolie meunière
Qui appelait les passants:
Entrez dans mon moulin à vent.

Un jour un messieu passa,
Un messieu à belle mine,
Qui dit s'appeler Satan,
Entre dans le moulin à vent.

Depuis ce jour on voyait
Le moulin tourner sans cesse:
La farine et le froment
Abondaient au moulin à vent.

Puis un beau jour on vit r'passer
Le messieu à belle mine,
Et tôt un grand coup de vent
Emporta le moulin à vent.

En général les meuniers qui ont affaire au diable s'en tirent à meilleur compte. Dans un récit de la Haute-Bretagne, le diable, qui a fait marché avec des meuniers pour la fourniture de la farine de l'enfer, vient à un des moulins: le meunier, Pierre-le-Drôle, lui dit que ses meules auraient besoin d'être réparées. Pendant que le diable est fourré dessous et occupé à les repiquer, le meunier laisse tomber la meule sur lui, et ne le délivre qu'après lui avoir fait signer un écrit par lequel il renonce au pacte conclu auparavant. Quand Pierre-le-Drôle est mort, il se présente à la porte de l'enfer, et le diable ne veut pas le recevoir, de peur d'être encore moulu, disant qu'au surplus il y a en enfer assez de gens de son métier.

[Illustration: Habit de Meusnier

Gravure de C. Walck (XVIIe siècle).]

Les meuniers sont, au reste, au premier rang des artisans qui, grâce à leur esprit ingénieux, viennent à bout d'entreprises que ne peuvent mener à bien des gens de condition plus relevée. Les contes les représentent comme plus subtils que les prêtres eux-mêmes. L'un d'eux, dont la donnée se retrouve dans un fabliau du moyen âge, l'évêque meunier, se raconte encore dans beaucoup de pays de France: dans le sud-ouest, c'est lui qui doit répondre aux questions que lui posera son évêque, résoudre des énigmes, et aller le voir ni à pied ni à cheval, ni même vêtu. Un meunier vient à son secours, bâte son mulet, se met tout nu et s'enveloppe dans un filet, de sorte qu'il remplit ces conditions imposées; il résout ensuite les questions, et lorsque l'évêque lui demande finalement de lui dire ce qu'il pense, il répond: Vous pensez au curé et non pas au meunier qui vous parle. L'évêque est si ravi, qu'il fait du meunier un curé. En Bretagne, l'abbé de Sans-Souci, qui devait résoudre, sous peine de vie, des énigmes posées par le roi, est tiré d'affaire par un de ses meuniers, auquel il promet la propriété de son moulin. Le meunier prit l'habit de Sans-Souci et vint trouver le roi, qui lui demanda combien pesait la terre.—Sire, ôtez les pierres qui sont dessus, et je vous le dirai.—Dis-moi ce que je vaux?—Le bon Dieu a été vendu 30 deniers, en vous mettant à 29, je ne vous fais pas tort.—Dis-moi ce que je pense?—Vous pensez parler à l'abbé Sans-Souci, et vous parlez à l'un de ses meuniers.

C'est aussi un meunier qui est le héros d'un conte anglais, qui présente plusieurs points de ressemblance avec la célèbre dispute entre Panurge et l'Écossais. Voyant un écolier embarrassé pour répondre à un professeur étranger qui devait lui faire subir son examen par signes, il lui propose de changer d'habits et d'aller à sa place. L'étranger tire une pomme de sa poche et la tient à la main en l'étendant vers le meunier; celui-ci prend une croûte de pain dans sa poche et la présente de la même manière; alors le professeur remet la pomme dans sa poche et étend un doigt vers le meunier; celui-ci lui en montre deux; le professeur étend trois doigts et le meunier lui présente son poing fermé. Le professeur donne le prix au meunier, et il explique à l'assistance que ses questions ont parfaitement été résolues par le candidat.

Près de Vufflens-la-Ville (Suisse romande), sur les bords de la Venosge, se trouve un moulin qu'on appelle le Moulin d'Amour. Autrefois, le fils du seigneur de Cossonay, petite ville des environs, tomba amoureux de la fille de son meunier et demanda à son père la permission de l'épouser. Le seigneur de Cossonay fit une réponse négative et irrévocable. Alors, le jeune homme quitta le château, renonça à son titre, et se fit meunier pour épouser sa belle. Il l'épousa en effet, et vécut longtemps heureux avec elle dans le moulin appelé depuis Moulin d'Amour.

[Illustration: L'âne conduisant le meunier, caricature du Monde à rebours.]