LES PEINTRES, VITRIERS ET DOREURS

En argot, le peintre en bâtiment est appelé «balayeur», par allusion au pinceau à long manche, dont se servent surtout les badigeonneurs, et qui porte le nom de balai. Les ouvriers qui travaillent dans les petites boutiques de peintres-vitriers, dites «petites boîtes», ont reçu des compagnons engagés par les entrepreneurs le surnom de cambrousiers, qui ne fait pas l'éloge de leur habileté, puisque, dans le langage argotique, cambrousier est synonyme de campagnard, c'est-à-dire de maladroit.

Les peintres ont de tout temps eu la réputation d'aimer la bouteille; les anciennes estampes les font figurer parmi les adeptes les plus fervents de saint Lundi. Dans l'image d'Épinal (1855) «Toujours soif», un peintre badigeonneur récite ce couplet:

Pour qui se targue de sagesse
Doit savoir mépriser les biens:
A nous, notre seule richesse,
C'est de vivre en épicuriens,
En aimables et francs vauriens.
Des thésauriseurs le système
J'en conviens ici m'irait mal;
Ils font de la vie un Carême.
Pour moi, c'est toujours Carnaval.

Ceux que dépeignaient ces vers de mirliton n'étaient guère disposés à suivre le sage conseil que Charles Poney leur donnait dans le refrain de sa chanson du Peintre en bâtiment:

Barbouilleurs
De couleurs
Fêtons nos dimanches;
Mais, gais travailleurs,
Le lundi retroussons nos manches.
Barbouilleurs
De couleurs
Fêtons nos dimanches.
C'est bien le moins qu'à table assis
On trinque un jour sur six.

L'image allégorique «Crédit est mort» était populaire dès la première moitié du XVIIe siècle; le peintre ne figure pas dans l'estampe de Lagniet, mais on le voit, sur les placards d'Épinal, mettre à mort cet illustre personnage, en compagnie du musicien et du maître d'armes; au-dessous est cette inscription:

O peintre, artiste de génie,
Que son art pouvait enrichir,
Indolemment passe sa vie
A boire, à manger, à dormir.
Il jure contre la fortune,
Il se plaint partout du sort,
Mais ce qui surtout l'importune
C'est que maître Crédit est mort.

[Illustration: Peintre en bâtiment Italien, d'après Mitelli (1680).

Au-dessous est une inscription, qui indique que ce métier ne fatigue pas l'intelligence, parce qu'il consiste à étendre des couches de blanc.]

En dépit de cette emphatique allusion au génie, il ne s'agit pas ici des artistes peintres, dont la condition, assez misérable jadis, a longtemps inspiré l'ancienne caricature, mais d'un peintre d'enseignes; l'imagier d'Épinal a en effet copié le décorateur au port ambitieux, que représente la lithographie de Carle Vernet, dont nous parlons plus loin. C'est bien à lui que s'applique l'inscription à double sens d'une de ces estampes: «Rouge ou blanc m'est égal».

Au commencement du siècle dernier, un personnage de la comédie de Lesage, les Trois Commères, formulait cet aphorisme: Un peintre qui loge dans un cabaret est là comme un poisson dans l'eau. Plus récemment, on a dit: Il n'a que des cabarets en tête, des idées de peintre.

Chez les peintres, de même que dans la plupart des métiers où les ouvriers sont réunis en chantiers ou en ateliers, il y a d'assez nombreuses circonstances qui, d'après la coutume, sont le prétexte de libations plus ou moins copieuses.

Lorsque, après trois ans d'apprentissage, l'arpète ou apprenti devient compagnon, on «arrose sa première blouse», et il paye à boire à ses camarades d'atelier. Il est aussi d'usage «d'arroser les galons» du compagnon qui passe caporal, c'est-à-dire chef d'une équipe. Quand il devient maître compagnon, et est alors chargé de la surveillance générale des chantiers de la maison, il doit aussi régaler les ouvriers. Autrefois, quand un compagnon entrait dans une nouvelle maison, il devait payer sa bienvenue. Cet usage tend à disparaître.

Certaines maladresses donnent lieu à des amendes, qui sont dépensées chez le marchand de vin: lorsqu'un ouvrier laisse tomber quelque outil du haut de son échelle, un de ses camarades se hâte de le ramasser, et celui auquel il le rend sait qu'il devra verser quelque chose. L'amende est aussi appliquée à celui qui, peignant une porte, par exemple, manque de touche ou, par oubli, a laissé une partie sans lui donner une couche. Quand un étranger a l'imprudence de manier un outil, de prendre une brosse et d'essayer de peindre, les ouvriers lui disent qu'en pareil cas l'usage est de leur payer une bouteille de vin ou une tournée.

Lorsque les peintres en bâtiment ont soif, et qu'ils vont se désaltérer chez le marchand de vin, ils disent qu'ils vont «faire un raccord»; le raccord est de règle à trois heures; c'est à ce moment que les ouvriers prennent leur repos de l'après-midi.

À Marseille, on dit proverbialement «Peintre, pingre!» L'ancien proverbe: «Gueux comme un peintre», qui s'était d'abord appliqué aux artistes, était, dit le Dictionnaire comique, devenu faux en ces derniers jours, où la peinture a été cultivée et anoblie. Mais il était, à la fin du siècle dernier, d'un usage courant en parlant des peintres en bâtiment.

À côté de détails curieux et pris sur le vif, le livre des Industriels, que La Bédollière publia en 1842, renferme un certain nombre de passages où, pour être pittoresque, l'auteur sacrifie parfois l'exactitude, et semble appliquer à tout un corps d'état ce qui n'est le fait que de quelques individus. Il trace des peintres d'alors un portrait qui n'est pas flatté: Ils commettent, dit-il, des ravages dans la cave et dans la cuisine, de complicité avec les femmes de chambre, auxquelles ils font une cour assidue et intéressée. Amis du plaisir et de l'oisiveté, ils s'arrangeaient toujours pour travailler le plus lentement possible, aller faire de temps en temps des stations au café, jouer au billard et fumer avec une nonchalance asiatique. C'est en l'absence de tout surveillant masculin que les ouvriers peintres s'abandonnent le plus scandaleusement à une douce fainéantise, et, non contents d'obtenir des rafraîchissements par l'entremise de la bonne, ils tendent des pièges à la maîtresse elle-même.

—Quelle insupportable odeur de peinture! s'écrie celle-ci.
N'y aurait-il pas moyen de la dissiper?

—Si fait, madame, rien n'est plus facile, répond le premier ouvrier. Quand l'air de votre chambre est vicié, comment vous y prenez-vous?

—Ordinairement je fais brûler du sucre sur une pelle.

—C'est parfait, madame, mais cela ne suffit pas. Pour chasser le mauvais air et faire sécher en même temps la couleur, nous employons un procédé fort simple et très économique: nous prenons un litre d'eau-de-vie de bonne qualité, nous y mêlons du sucre, un peu de citron, et nous mettons chauffer le tout sur un fourneau au milieu de la pièce, qu'on a soin de bien fermer; il se dégage des vapeurs alcooliques, qui ont je ne sais quel mordant, quelle force dessiccative, et, en moins de rien, les parfums les plus agréables succèdent à l'odeur de la peinture.

Si la bourgeoise se rend à la justesse de ce raisonnement, les travailleurs se groupent autour d'un bol de punch, ferment hermétiquement les portes et se réchauffent l'estomac aux dépens d'une trop confiante hôtesse.

Voici un autre exemple du mordant des vapeurs alcooliques: Un ouvrier peintre donne à entendre qu'il est indispensable de nettoyer les glaces, et demande, pour ce faire, un grand verre d'eau-de-vie. Il le boit lentement, ternit par intervalles, de son haleine, la surface du miroir, qu'il essuie avec un torchon.

Ces facétieuses pratiques sont encore quelquefois employées par les ouvriers peu scrupuleux et farceurs; elles les exposent à être remerciés par le patron. Parfois les colleurs de papier, s'ils voient qu'ils ont affaire à un naïf, lui disent qu'en mélangeant de l'absinthe à la colle, on met l'appartement à l'abri des punaises. Le liquide obtenu par ce moyen est, bien entendu, absorbé par les colleurs.

[Illustration: Le poète Pope nettoyant une façade (caricature anglaise).]

Il est vraisemblable que les divers ouvriers appartenant à cette catégorie du bâtiment ont, comme les autres, quelques superstitions ou observances particulières. On les a peu relevées jusqu'ici, et l'enquête que j'ai faite à Paris a été infructueuse. On n'y connaît même pas la superstition des peintres de la Gironde qui, lorsque leur couteau se pique en tombant à terre, se croient assurés d'avoir prochainement de l'ouvrage. On comprend en général, parmi les peintres en bâtiment, les badigeonneurs, bien qu'ils s'en distinguent pourtant par certains côtés: ils ne font pas comme eux un apprentissage de trois ans, parce que le métier est moins difficile et moins varié, et qu'il ne demande pas autant de goût pour composer et varier les couleurs. Ils ne peignent pas à l'huile et ne travaillent guère qu'à l'extérieur des maisons. Ce sont eux que l'on voit assis sur une sorte de sellette attachée à une corde à noeuds, et qu'ils peuvent faire glisser le long de cette corde. Ils nettoient les façades, puis à l'aide d'un large pinceau, emmanché parfois au bout d'un bâton, ils les revêtent d'une couche de chaux ou de peinture à la colle.

Quelquefois ils sont perchés sur des échafaudages, et soit qu'ils nettoient à grande eau, soit qu'ils enduisent en plongeant leur pinceau dans une sorte de bidon rempli de couleur, il en résulte, pour les promeneurs qui passent trop près d'eux, des inconvénients analogues à ceux que montre l'estampe anglaise de la page 17, qui est une allusion satirique à l'Essai sur le goût, du poète Pope, et à la façon dont il traitait certains de ses contemporains.

Une lithographie du Charivari, de 1834, représentait Louis-Philippe assis sur une sellette soutenue par une corde à noeuds, et badigeonnant, avec un pinceau à long manche, un mur sur lequel est écrit en grosses, lettres Charte.

* * * * *

En argot, on appelle les décorateurs gaudineurs, du vieux mot gaudinier, s'amuser; la gaieté des peintres en bâtiment est proverbiale.

Dans Germinie Lacerteux, les frères de Goncourt ont tracé un amusant portrait d'un peintre décorateur, moitié artiste, moitié ouvrier: «Gautruche avait la gaieté de son état, la bonne humeur et l'entrain de ce métier libre et sans fatigue, en plein air, à mi-ciel, qui se distrait en chantant et perche sur une échelle au-dessus des passants la blague d'un ouvrier. Peintre en bâtiment, il faisait la lettre, il était le seul, l'unique homme à Paris qui attaquât l'enseigne sans mesure à la ficelle, sans esquisse au blanc, le seul qui, du premier coup, mît à sa place chacune des lettres dans le cadre d'une affiche, et, sans perdre une minute à les ranger, filât la majuscule à main levée. Il avait encore la renommée pour les lettres monstres, les lettres de caprice, les lettres ombrées repiquées en ton de bronze ou d'or, en imitation de creux dans la pierre. Aussi faisait-il des journées de quinze à vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n'en était pas plus riche, et il avait toujours des ardoises arriérées chez les marchands de vin.

«Il possédait une platine inépuisable, imperturbable; sa parole abondait et jaillissait en mots trouvés, en images cocasses, en ces métaphores qui sortent du génie comique des foules. Il avait le pittoresque naturel de la farce en plein vent. Il était tout débordant d'histoires réjouissantes et de bouffonneries, riche du plus riche répertoire des scies de la peinture en bâtiment. Membre de ces bas caveaux qu'on appelle des lices, il connaissait tous les airs, toutes les chansons et les chantait sans se lasser.»

Les auteurs des enseignes les plus réussies auraient pu s'exprimer à l'égard de leur oeuvre comme la légende humoristique mise par Gavarni au-dessous d'un échafaudage sur lequel est juché un décorateur: «L'huile est toujours de l'huile, mais il y a enseigne et enseigne! Pour des Singe vert, des Tête noire, des Boule rouge, on peut faire poser les bourgeois, mais pour des Bonne Foi, c'est plus ça.»

Lorsque les peintres en bâtiment parlent des décorateurs, ils disent que ce sont des artistes, et ils les considèrent, non sans raison, comme formant une sorte d'anneau intermédiaire entre eux et ceux qui peignent les tableaux destinés aux salons.

Mais il en est parmi eux qui «posent à l'artiste» et exagèrent les manières excentriques de ceux qu'ils se sont proposés comme modèles, en vue «d'épater les bourgeois». La caricature s'est parfois égayée de leurs façons ridicules. Une lithographie coloriée de Carle Vernet a pour titre: «la Dernière touche» et représente un décorateur qui vient de peindre sur un volet un poulet, tout plumé, suspendu par les pattes avec des rubans de couleur à un clou trompe-l'oeil. Ce poulet est destiné à servir d'enseigne à une auberge; son travail achevé, l'artiste, sanglé dans une redingote bleue, le cou orné d'une immense cravate, coiffé d'un chapeau haut de forme, quelque peu bossué, est descendu de son échelle, et a pris une pose sculpturale et admirative pour contempler son chef-d'oeuvre. Une lithographie d'Hippolyte Bellangé est plus bienveillante; il est vrai que le vieux peintre en lunettes, coiffé d'une casquette, et les manches de sa chemise retroussées, n'a pas l'air de considérer comme un piédestal l'échelle sur laquelle il est perché pour peindre ou pour restaurer l'enseigne du «Moulin d'Amour». Des jeunes gens qui, en compagnie de jeunes filles, ont déjeuné dans un des cabinets de l'établissement, lui offrent un verre de champagne en disant: «Honneur aux artistes!» L'intention satirique est plus évidente et mieux justifiée dans le dessin du Charivari, où Charles Jacque a dessiné un peintre en casquette, débraillé, au nez de soiffard, qui, la main sur la hanche, les jambes croisées l'une sur l'autre, est sur le pas de sa boutique, surmontée de cette enseigne orgueilleuse: Bernard, peintre, seul doreur des cornes et sabots du boeuf gras. Le dessin a pour titre: «Nous autres artistes».

[Illustration: SES OUVRIERS DÉVOUÉS

9 FÉVRIER 1851

Réduction d'une lithographie offerte à M. Leclaire par ses ouvriers]

Vers 1840, il circulait aussi des chansonnettes comiques, dont quelques couplets du Peintre véritablement artiste de Blak et Charles Plantade peuvent donner une idée.

Il est neuf heures du matin, c'est l'instant du déjeuner, l'arrière-boutique du peintre-vitrier est légèrement parfumée de la vaporeuse odeur du mastic. Alors l'artiste, avec les couleurs de son imagination de feu, se broie une immortalité sur la palette.

Depuis que je m'suis mis artiste,
C'est uniqu' comme j'ai des succès,
N'y a pas d'ouvrage qui me résiste,
Je suis le vrai peintre français.
Les Gérard, les Grecs, les Herace,
Ont un bon p'tit genr' de talent,
Mais moi n'y a pas d'genre qui fasse,
J'les risque tous inclusivement.

Faut voir comm' ma propriétaire
Rend bien justice à mon talent,
J'lai peinte ainsi qu'madam' sa mère,
J'ai peint son chien et son enfant;
J'ai peint aussi sa cuisinière.
Son frotteur et puis son portier,
J'ai peint la maison entière,
Y compris même l'escalier.

On sait que le blanc de céruse présente pour la santé des ouvriers de réels inconvénients, et qu'il expose à des coliques et à des accidents ceux qui n'observent pas une hygiène rigoureuse, et surtout ceux qui s'imaginent, bien à tort, que les liqueurs fortes peuvent combattre ses émanations.

Jusqu'au milieu de ce siècle, la céruse se vendait en pains de forme conique, analogue à ceux, peints de diverses couleurs, que l'on voit encore comme une sorte d'enseigne parlante au-dessus de la devanture bariolée des marchands de couleurs. Il y avait alors une cause d'empoisonnement général aussi bien pour l'enfant qui nettoyait les formes dans lesquelles on versait la céruse pour en faire des pains, que pour le peintre qui écrasait laborieusement ces pains très durs. Ces dangers avaient préoccupé les hygiénistes, et le gouvernement en avait été ému. L'ordonnance royale du 5 novembre 1823 défendit dans tout le royaume la fabrication et la vente de la céruse en pain, essayant ainsi de supprimer le travail dangereux du peintre. Mais elle ne fut guère observée, parce que l'on n'adopta pas sans difficulté l'usage de la céruse broyée qui, disait-on, prêtait à la falsification.

Vers 1850, le blanc de zinc, qui n'était consommé qu'à l'état de curiosité sur les plus fines palettes, fit, dit M. Henri Faure, son apparition sur le marché comme produit industriel; sa blancheur de neige, son innocuité relative, favorisèrent une réclame bruyante, et le gouvernement décréta que tous les travaux publics devraient être exécutés avec le nouveau produit, à l'exclusion de la céruse.

Ce fut un industriel parisien, M. Leclaire, qui, mettant en pratique une formule donnée par le chimiste Guiton de Morveau, trouva le moyen de produire économiquement le blanc de zinc. Sa découverte fit du bruit, et le 24 février 1851, ses ouvriers lui offrirent la lithographie que nous reproduisons, un peu réduite (p. 21) et qui représente le triomphe du blanc de zinc sur la céruse. Elle était accompagnée d'une pièce de vers qui exaltait les mérites du nouveau produit.

Nos pinceaux autrefois de céruse empestés
Exhalaient parmi nous des gaz empoisonnés.
On nous voyait soudain trembler de tous nos membres.
Les jeunes ouvriers, vieillards avant le temps,
Délaissant l'atelier, maudissaient dans leurs chambres
La colique, la fièvre, et mille autres tourments.

… Guiton de Morveau proclama hautement
La céruse coupable et le zinc innocent…

Longtemps on oublia que le fameux problème
Était dans un bon livre en deux mots résolu.
Quand, après soixante ans, dans ce péril extrême,
Un sage entrepreneur, habile praticien,
Sut en l'y découvrant, changer notre destin.
Vive le blanc de zinc! et ses deux inventeurs.
La céruse à jamais fuit loin de nos couleurs:
Nous pouvons les mêler sans nulle défiance
Que son subtil poison nous verse la souffrance.
Vive le cher patron, dont le soin paternel
Éveille dans nos coeurs un amour éternel!

Le métier de vitrier est assez moderne. Jusqu'au milieu du XVe siècle, les fenêtres, dans les maisons particulières et même dans les châteaux, étaient garnies de toile cirée transparente ou même de papier huilé.

[Illustration: Vitrier assujettissant ses vitrages avec des châssis de plomb.

(Gravure de Lagniet, XVIIe siècle).]

[Illustration: Le vitrier et le savetier, (coll. G. Hartmann.)

Op! triiii.—Tenez, mon imbécile qui rit parce que j'ai cassé mes carreaux.]

C'est vers cette époque que le verre put être vendu à un prix relativement modéré, et qu'au lieu d'être réservé aux verrières peintes de couleurs éclatantes, on put l'employer à garnir les fenêtres. L'apprentissage des vitriers était alors très long, parce qu'il ne s'agissait pas seulement de tailler les verres, mais aussi de les faire tenir dans de petits cadres de plomb; il se terminait toujours par un an d'exercice chez un des jurés du métier. Les frais de réception se montaient à huit livres, dont une partie était versée au tronc de la confrérie et l'autre à la bannière militaire. Le patron de la corporation était saint Marc. Les ouvriers vitriers entrèrent assez tard dans le compagnonnage; c'est en 1701 seulement que les serruriers les reçurent au nombre des compagnons passants du Devoir; ils hurlaient dans leurs cérémonies.

Actuellement, ils ne forment plus un corps de métier à part: la pose des vitres est faite par les ouvriers peintres employés par les entrepreneurs de peinture et de vitrerie; ceux-ci, quand ils ont d'importantes commandes, embauchent quelquefois des vitriers ambulants; par contre, pendant l'hiver, des ouvriers peintres sans ouvrage endossent pour quelque temps le portoir, et vont crier par les rues: «Au vitrî!» comme les vitriers ambulants ou «chineurs», que l'on voit parcourir les villes et les campagnes, et dont la spécialité est de remettre les vitres cassées. Ces artisans, dont le métier est facile, ne font point d'apprentissage. Ils sont, en général, originaires du Piémont, du Limousin ou de quelque autre province française du Midi. À Paris, disent les Industriels, le vitrier ambulant s'associe à quelques-uns de ses compatriotes et paye sa part d'une chambre située hors barrière, ou dans les environs de la place Maubert. La femme de l'un d'eux tient le ménage et apprête le riz, la viande et les pommes de terre que chacun achète à tour de rôle. Au bout de quelques années d'exercice, le vitrier nomade est atteint de nostalgie: il part, va de ville en ville, revoit son clocher. Il retrouve sa fiancée, chevrière ou manufacturière de fromages, l'épouse et entreprend une nouvelle campagne afin de gagner un patrimoine à sa postérité future. Il continue ainsi jusqu'à ce que, glacés par l'âge, ses membres lui refusent toute espèce de service.

Le cri des vitriers est en général, dit Kastner, franc, mais très intense, très aigu et lancé brusquement, avec une énergie telle que l'on croirait l'ouvrier ambulant plutôt disposé à «casser les vitres» qu'à les remettre au besoin.

Ils criaient: «Au vitrier! Eh vitrier!» ou «V'là vitrier! avez-vous besoin du vitrier!» Actuellement, leur cri est: «Au vitri-i!» ou «V'là l'vitri-i!»

C'est par analogie avec le portoir qui reluit au soleil qu'on a appelé vitriers les chasseurs à pied, parce que le sac en cuir verni de ces soldats reluisait au soleil comme les vitres sur le dos des vitriers ambulants.

De même que les peintres en bâtiment, les vitriers n'ont dans les récits populaires qu'un rôle très restreint: une légende danoise raconte que jadis, pendant la nuit, les cadavres disparaissaient de la cathédrale d'Aarhus, où on les avait placés la veille. On n'y comprit rien d'abord, mais une nuit on remarqua qu'un dragon, qui avait son repaire près de l'église, y pénétrait et mangeait les cadavres. En même temps, on s'aperçut qu'il ne se contentait pas de ce méfait, mais qu'il mettait la cathédrale elle-même en danger, en creusant des galeries souterraines. On avait en vain demandé des conseils et des remèdes, lorsqu'arriva à Aarhus un vitrier ambulant qui promit de débarrasser la ville du monstre. Il se fit un cercueil de glace, où il n'y avait qu'un seul trou, juste assez grand pour qu'il pût sortir son épée. En plein jour il se plaça dans le cercueil qu'on avait porté dans l'église, et, vers minuit, on alluma quatre cierges, un à chaque coin du cercueil. Le dragon arriva peu de temps après, et, comme il aperçut sa propre image sur le cercueil de glace, il crut que c'était sa femelle. Le vitrier saisit l'occasion et lui donna un coup dans la gorge avec une si grande force que le dragon mourut. Mais le sang et le venin qui sortaient de sa blessure étaient d'une nature si pernicieuse que le vitrier périt lui-même dans son cercueil. On voit encore aujourd'hui, dans la cathédrale, une vieille image qui représente cette légende.

Un récit picard met, sous forme de conte facétieux, une aventure qui est peut-être arrivée et qu'il me semble avoir déjà lue dans un ancien auteur.

Un vitrier, se rendant à Mézières pour y placer des carreaux, suivait la vallée qui se trouve entre ce village et Démuin. Arrivé en face du bois de l'Harcon, il s'assit sur un rideau afin de se reposer quelques instants. Il avait gardé sur son dos le crochet qu'il portait et qui contenait plusieurs grandes pièces de vitre. Or le berger communal faisait paître son troupeau sur la montagne. Tout à coup, le bélier apercevant son image réfléchie par la vitre, crut avoir affaire à un rival; il se recula de quelques pas, et, après plusieurs mouvements de tête, il prit son élan et alla donner un fort coup de front dans la vitre, culbutant ainsi le crochet et le vitrier.

* * * * *

À Paris, les boutiques des petits patrons peintres en bâtiment sont assez fréquemment signalées par des attributs peints sur les côtés de la devanture, sur laquelle figure en grosses lettres l'inscription: «Peinture—Vitrerie—Lettres—Attributs—Décors—Encollage de papiers», qui montre les diverses variétés du bâtiment qui sont du ressort de la maison. En province autrefois, du moins dans les petites villes, on lisait sur des enseignes: «X… —Peintre—Vitrier—Doreur». Le peintre de campagne appliquait en effet l'or ou l'argent en feuilles aussi bien sur les panneaux que sur les cadres ou sur les statues de bois des églises. Cette partie du métier a beaucoup perdu de son importance depuis que les vieux saints taillés aux siècles derniers, et dont beaucoup n'étaient pas sans mérite, ont été relégués dans des coins obscurs pour faire place aux produits, d'une si fade et si insignifiante élégance, des fabriques qui avoisinent l'église Saint-Sulpice.

[Illustration: Le Doreur, d'après une estampe du XVIIe siècle.
(Musée Carnavalet.)]

Ce peintre-vitrier-doreur était un personnage populaire qui, en raison des réparations à faire aux saints ou aux autels, avait des accointances avec l'Église; lorsqu'il s'agissait de renouveler la dorure des ailes des chérubins ou de la robe de la Vierge, on apportait parfois la statue chez lui, et les enfants le regardaient avec admiration poser ses feuilles d'or.

Il n'en était pas bien plus riche pour cela, et Thomas le Doreur, qui figure dans un conte de la Haute-Bretagne, n'est pas un personnage inventé de toutes pièces.

Il était aussi pauvre que l'artisan déguenillé, sale et maigre, que Lagniet a représenté travaillant à dorer un cadre, dans une mansarde misérable, au milieu d'un fouillis d'outils, de pipes et de verres à boire (p. 29). Thomas le Doreur habitait, à l'entrée d'une forêt, une vieille cabane délabrée, de si piètre apparence, que les fabriciens qui viennent le chercher pour dorer les saints en bois d'une église neuve, ne peuvent croire d'abord que c'est là que demeure cet habile artisan. Ils entrent dans son misérable logis, lui montrent les plans, et conviennent avec lui d'un certain prix. Quand ils sont partis, il dit à sa femme de chercher des feuilles d'or; mais ils ne peuvent en trouver en tout que quatre, et il n'y avait pas d'argent à la maison pour en acheter d'autres. Thomas ne voulait pas demander d'avances au recteur, et il ne savait comment faire, quand il songea à un seigneur du pays auquel tout réussissait parce que, disait-on, il avait fait un pacte avec le diable, et il se dit: «Je n'ai plus qu'à appeler à mon aide le compère de monseigneur». Aussitôt il vit paraître devant lui un beau monsieur qui lui dit de se trouver à onze heures à la Tour Maudite, s'il a bien l'intention de vendre son âme. Thomas s'y rend, et y trouve le diable et le seigneur. Le diable ordonne à celui-ci de donner de l'or qui vienne de ses parents, parce que avec l'or du diable on ne peut dorer les saints. Il est convenu que le pacte sera signé quand l'ouvrage aura été achevé. Thomas achète des feuilles d'or, et se met à travailler: la dorure était si belle qu'on venait de tous côtés pour la voir. Le jour où la dernière feuille fut posée, le recteur lui dit d'apporter son compte le lendemain, et à la porte de l'église Thomas rencontre le diable qui lui dit que puisque son ouvrage est terminé, il faut qu'il signe le pacte.—Non, répond le Doreur, je n'ai pas encore fini de dorer l'oreille du chien de saint Roch. Le recteur, qui avait tout entendu, lui donne de l'argent pour rembourser le seigneur ami du diable; et en passant par l'église, ils remarquent que la dorure, si brillante un instant auparavant, était verdâtre et noircie comme si la pluie était tombée dessus.—Tu as pris l'argent du diable? dit le recteur.—Non, répond Thomas, c'était celui du seigneur.—En ce cas, tout n'est pas perdu. Le recteur va chercher de l'eau bénite et quand il en a aspergé les statues elles redeviennent peu à peu brillantes. Thomas va reporter l'argent au seigneur qui lui dit de retourner vite chez lui, parce que le château va être foudroyé.

[Illustration: Une enseigne du Jeu de Paris en miniature]