LES TAILLEURS DE PIERRE

Comme la plupart des ouvriers dont les travaux s'exécutent au dehors, ou tout au moins dans des chantiers où l'air circule librement, les tailleurs de pierre sont plus gais que les artisans soumis au régime de l'usine; ils chantent volontiers et leurs chansons, loin de refléter des idées tristes, parlent avec une sorte d'orgueil du métier et des qualités de ceux qui l'exercent; il est vrai que c'est l'un de ceux qui demandent de l'habileté manuelle, de la réflexion; le travail est assez bien rétribué, il est varié. Poncy a trouvé pour la chanson qu'il a composée sur eux un refrain assez heureusement inspiré:

En avant le maillet d'acier,
Il donne une âme au bloc grossier.
. . . . . . .
À nous ces blocs énormes:
Notre bras sait comment
Du flanc des monts informes
On taille un monument.

Vers 1850, les ouvriers qui taillaient le grès, à Fontainebleau, chantaient une chanson dont voici deux couplets:

Tous les piqueurs de grès
Sont de fameux sujets,
C'est à Fontainebleau
Ce qu'il y a de plus beau.

Ah! si le roi savait
Qu'on est bien en forêt.
Il quitterait son beau
Château de Fontainebleau.

La chanson de compagnonnage suivante, recueillie dans les Côtes-du-Nord, exprime des idées analogues, et elle prétend aussi que les tailleurs de pierre sont au premier rang des ouvriers honnêtes:

On y sait dans Paris,
Dans Lyon, dans Marseille,
Toulouse et Montpellier,
Bordeaux et la Rochelle:
Tous nos plus grands esprits
N'ont jamais pu savoir,
Sans être compagnon,
Ce que c'est que l'devoir. (bis)

Vous voyez nos maçons
Le long de leur échelle,
Le marteau à la main,
Dans l'autre la truelle,
Criant de tous côtés:
Apporte du mortier,
J'ai encore une pierre,
Je veux la placer. (bis)

Et nos tailleurs de pierre,
Tous compagnons honnêtes,
Le ciseau à la main,
Dans l'autre la massette,
Criant de tous côtés:
Apportez-nous du vin,
Car nous sommes des joyeux,
Qui n'se font pas de chagrin. (bis)

À la porte de l'enfer,
Trois cordonniers s'présentent,
Demandent à parler
Au maître des ténèbres.
Le maître leur répond
D'un air tout en courroux:
Il me semble que l'enfer
N'est faite que pour vous. (bis)

Quant aux tailleurs de pierre,
Personne ne se présente:
Il y a plus d'dix-huit cents ans
Qu'ils sont en attente.
Il faut que leur devoir
Soit bien mystérieux,
Aussitôt qu'ils sont morts
Ils s'en vont droit aux cieux. (bis)

Dans le centre de la Haute-Bretagne, pays de carrières de granit, une chanson que chantent les ouvriers des autres métiers assure que, de même que les cordonniers et les tisserands, ils ne commencent leur semaine que vers les derniers jours:

Les tailleurs de pierre sont pis que des évêques, (bis)
Car du lundi ils en font une fête.

Va, va, ma petite massette,
Va, va, le beau temps reviendra.

Car du lundi ils en font une fête
Et le mardi ils continuent la fête.

Et le mercredi ils vont voir leur maîtresse.

Et le jeudi ils ont mal à la tête.

Le vendredi ils font une pierre peut-être,

Le samedi leur journée est complète.

Et le dimanche il faut de l'argent mettre.

Une légende de Java, qui est empreinte d'une certaine philosophie, met en même temps en relief la puissance de l'ouvrier qui dompte la pierre la plus dure: Un homme qui taillait des pierres dans un roc se plaignit un jour de sa rude tâche, et il forma le voeu d'être assez riche pour pouvoir reposer sur un lit à rideaux; son souhait est accompli; il voit passer un roi, et désire d'être roi, puis d'être comme le soleil qui dessèche tout; un nuage l'obscurcit; il souhaite d'être nuage; il se place sous cette forme entre le soleil et la terre, et de ses flancs coulent des torrents qui submergent tout, mais ne peuvent ébranler un roc; il désire être roc; mais voici qu'un ouvrier se met à frapper la pierre avec son marteau et en détache de gros morceaux. Je voudrais être cet ouvrier, dit le roc, il est plus puissant que moi. Et le pauvre homme, transformé tant de fois, redevient tailleur de pierre et travaille rudement pour un mince salaire, et vit au jour le jour, content de son sort.

Au XVe siècle, la réception d'un maître tailleur de meules donnait lieu à une cérémonie assez bizarre: «On avait, dit Monteil, préparé une salle de festin, et, au-dessus, un grenier où, pendant que dans la salle les maîtres faisaient bonne chère, se divertissaient, le dernier maître reçu, le manche de balai à la ceinture en guise d'épée, avait conduit celui qui devait être reçu maître, et il ne cessait de crier comme si on le battait à être tué. Un peu après il sortait, tenant par le bras le maître qui l'avait reçu, et tous les deux riaient à gorge déployée. Les coups qui, dans les temps barbares, étaient franchement donnés et reçus, alors n'étaient plus que simulés; ils précédaient et suivaient les promesses faites par les nouveaux maîtres de s'aimer entre confrères du métier, de ne pas découvrir le secret de la meulière».

Les ouvriers tailleurs de pierre ont joué un grand rôle dans l'ancien compagnonnage; ils prétendaient que leur Devoir remontait jusqu'à Salomon, qui le leur avait donné pour les récompenser de leurs travaux; il est à peu près prouvé que dès le XIIe siècle, au moment où les confréries de constructeurs tendaient à se séculariser peu à peu, par le mariage de leurs membres, quelques associations d'ouvriers tailleurs de pierre s'étaient organisées en France sous le titre de Compagnons de Salomon, lesquels s'adjoignirent ensuite les menuisiers et les serruriers. En 1810, les compagnons étrangers, dits les Loups, étaient divisés en deux classes, les Compagnons et les Jeunes Hommes. Les premiers portaient la canne et des rubans fleuris d'une infinité de couleurs qui, passés derrière le cou, revenaient par devant flotter sur la poitrine; les seconds s'attachaient à droite, à la boutonnière de l'habit, des rubans blancs et verts.

[Illustration: Tailleurs de pierre au XVIe siècle, d'après Jost
Ammon.]

L'ouvrier qui se présentait pour faire partie de la Société subissait un noviciat pendant lequel il logeait et mangeait chez la mère, sans participer aux frais du corps. Au bout de quelque temps, et sitôt qu'on avait pu se convaincre de sa moralité, on le recevait Jeune Homme. Les Compagnons et les Jeunes Hommes portaient des surnoms composés d'un sobriquet et du nom du lieu de leur naissance, tels que la Rose de Morlaix, la Sagesse de Poitiers, la Prudence de Draguignan, à l'inverse de ce qui avait lieu dans la plupart des sociétés.

Les tailleurs de pierre de l'association des Enfants de Salomon, initiateurs de tous les autres, portaient le surnom de Compagnons étrangers. Il leur fut appliqué, dit la tradition, parce que lorsqu'ils travaillèrent au temple de Salomon, ils venaient tous, ou presque tous, de Tyr et des environs, et se trouvaient, par conséquent, étrangers pour la Judée. L'épithète de loup viendrait, suivant Perdiguier, des sons gutturaux ou hurlements qu'ils font entendre dans toutes leurs cérémonies. Clavel fait dériver cette qualification et celle de chiens donnée à d'autres compagnons de la coutume des anciens initiés de Memphis, de se couvrir la tête d'un masque de chacal, de loup ou de chien.

La dénomination de «Gavots» aurait été donnée aux enfants de Salomon parce que leurs ancêtres, arrivant de Judée, débarquèrent sur les côtes de Provence, où l'on appelle gavots les habitants de Barcelonnette, localité voisine du lieu de leur débarquement.

Les tailleurs de pierre, enfants de maître Jacques, prennent, comme tous les ouvriers qui se rattachaient à lui, le titre de Compagnons du Devoir. Ils s'appellent aussi Compagnons passants et étaient surnommés loups-garous.

Ils forment deux classes: les compagnons et ceux qui demandent à l'être ou aspirants; les premiers portent la longue canne à tête d'ivoire et des rubans bariolés de couleurs variées, attachés autour du chapeau et tombant à l'épaule. Ils se traitent de coterie, portent des surnoms semblables à ceux des compagnons étrangers, pratiquant le topage et ne hurlant pas, quoique loups-garous. Ils traitent leurs aspirants avec hauteur et dureté. Les loups et les loups-garous étaient de sectes différentes; ils se détestaient souverainement et laissaient difficilement passer une occasion d'en venir aux prises. Les chantiers de Paris ont seuls le privilège d'être pour les deux sociétés ennemies un terrain neutre et commun où une sorte de bonne intelligence est conservée.

En 1720 les tailleurs de pierre, compagnons étrangers, jouèrent pour cent ans la ville de Lyon contre les compagnons passants. Ces derniers perdirent et se soumettant à leur sort, abandonnèrent la place aux vainqueurs; cent ans plus tard, les temps d'exil étant expirés, ils crurent pouvoir retourner de nouveau dans la cité lyonnaise; mais leurs rivaux ne l'entendirent pas ainsi, et, quoique très nombreux, les passants furent repoussés, ils se rejettent alors sur Tournus, où l'on taille la pierre pour Lyon; les passants voulurent encore les repousser. On se battit, il y eut des blessés et même des morts.

Dans la Loire-Inférieure, on prétend que si les maçons et les tailleurs de pierre ont choisi pour leur fête l'Ascension, c'est parce que c'est un tailleur de pierre qui retira la dalle qui recouvrait le tombeau de Jésus-Christ, et un maçon qui en démolit la maçonnerie pour lui permettre de s'élancer au ciel.

Dans le pays de Vannes, le diable devint tailleur de pierre; sa coterie et lui avaient chacun une belle et grande pierre à tailler. Il était convenu que celui qui aurait fini sa tâche le premier aurait tout l'argent. Le tailleur de pierre donna au diable un marteau de bois, et il avait beau travailler, il n'avançait pas; le compagnon, muni d'une bonne pioche à la pointe d'acier, travaillait comme il voulait. Le diable, en voyant cela, jeta son marteau de bois dans un étang.

Voici, sur les tailleurs de pierre, une sorte de casse-tête mnémotechnique: «Je suis Pierre, fils de Pierre, fils du grand tailleur de pierre. Jamais Pierre, fils de Pierre, fils du grand tailleur de pierre, n'a si bien travaillé la pierre que Pierre, fils de Pierre, fils du grand tailleur de pierre qui a taillé la première pierre pour mettre sur le tombeau de saint Pierre.»

Dans le pays d'Antrain (Ille-et-Vilaine) l'usage s'est conservé de graver sur la tombe des maçons et des tailleurs de pierre des signes géométriques, qui sont l'emblème du métier.

[Illustration: Tailleur de pierre, d'après Bouchardon.]