LES TONNELIERS

À Paris, les tonneliers étaient aussi nommés déchargeurs de vins, parce que, dit le Traité de la police, l'on ne se sert que d'eux en cette ville pour descendre le vin dans les caves, et que c'est un privilège qu'ils ont seuls, chacun étant persuadé qu'ils savent mieux conduire et gouverner les futailles qu'ils font, qu'aucune autre personne que l'on pourrait employer à cet ouvrage, qui est difficile et souvent périlleux (p. 24). Leurs statuts détaillés, et qui étaient fort anciens, furent confirmés à diverses reprises depuis 1398 jusqu'en 1637; ils ne contiennent rien qui intéresse l'histoire des moeurs.

En Bretagne, le métier était un de ceux que les lépreux pouvaient exercer; les tonneliers portent encore le nom de cacous, et ils passent, en certaines localités, pour descendre de cette race maudite. Au milieu de ce siècle, dans le Finistère, le peuple conservait pour eux, d'après M. de la Villemarqué, une sorte d'aversion et de mépris héréditaires. Il est probable que, depuis, les préventions dont ils étaient l'objet ont beaucoup diminué. En Haute-Bretagne je n'ai pas constaté la même répulsion, et je ne connais aucun dicton injurieux à leur égard. Il est vrai de dire que dans ce pays les tonneaux sont, la plupart du temps, fabriqués ou réparés par les menuisiers, artisans très estimés des gens de campagne.

[Illustration: Tonnelier encavant, gravure de Mérian. (XVIIe siècle).]

Les proverbes français sur les tonneliers sont peu nombreux: ils ne sont pas caractéristiques, et ne sont, à vrai dire, ni très satiriques ni très élogieux: souvent ils constituent une sorte de jeu de mots à double sens, comme celui qui figure dans la Comédie des proverbes: Je pense que tu es fils de tonnelier, tu as une belle avaloire.

Les trois qui suivent, populaires en Ukraine, montrent que dans ce pays ces artisans sont tenus en grande estime:

—O! tu es le tisserand, embrouilleur de fils, et moi, je
suis la fille du tonnelier: nous ne sommes pas égaux.
Va-t'en!…

—Toc, tak et piatak (monnaie de cinq kopeks).—Le tonnelier n'a que frapper une ou deux fois avec son marteau pour gagner l'argent.

—Elle est belle comme une fille de tonnelier.

[Illustration: Tonneliers à l'ouvrage, d'après une gravure hollandaise (fin du XVIIe siècle).]

Il en est de même de ces deux proverbes gaéliques d'Écosse:

Greim cubair.—La griffe du tonnelier, c'est une chose assurée.

Sid a bhuille aig an stadadh m'athair arsa nighean a' chùbair.—Celui qui joue ici, mon père l'arrêtera, dit la fille du tonnelier.

À Bruges (Flandre occidentale), on donnait aux tonneliers le sobriquet de sotte kuypers (fous tonneliers), parce qu'ils tournent autour des objets qu'ils confectionnent. En raison du caractère bruyant de leur métier, on les a fait figurer parmi les gens importuns: l'en-tête du Charivari, en 1833, dont nous reproduisons une partie (p. 32), avait au centre un énorme tonneau, sur lequel des ouvriers frappent à grands coups de maillet pour faire entrer les cercles: le bruit qu'ils font en se livrant à cette opération se combine avec celui d'orgues de Barbarie, de brimbales de pompes, d'une batterie de tambours et de divers instruments grinçants. Dans le même journal (1834), Louis-Philippe et un juge essaient de renfoncer la bonde d'un tonneau; au-dessus est cette légende: «Frappez, frappez la bonde! les idées fermentent: elles feront explosion tôt ou tard.» Ce sont les deux seules caricatures sur les tonneliers que j'aie relevées; quant aux tonneaux, on les voit figurer dans un grand nombre d'images comiques, surtout dans celles qui sont en relation avec les auberges et les buveurs. Les Illustres proverbes de Lagniet en montrent à eux seuls au moins une douzaine.

Au XVIe siècle, pour être reçu maître tonnelier, il fallait faire son chef-d'oeuvre; c'était un cuvier, et le nouveau maître donnait aux confrères un grand pain et un lot de vin.

Bien qu'ayant à vivre dans un milieu qui semblerait devoir provoquer et presque justifier certains excès, la corporation des tonneliers se fait remarquer, en général, par un niveau très honorable de sobriété. D'après un article de la Mosaïque, les exemples d'intempérance ne se rencontrent guère que parmi les gerbeurs, hommes de peine recrutés un peu partout, qui servent d'auxiliaires aux tonneliers, soit pour le roulage ou l'empilement de tonneaux, soit pour le rinçage ou soutirage.

Tout tonnelier, quel que soit son rang, a droit d'abord au vin qu'il consomme à discrétion sur place pour les repas ou collations que, pendant la journée, il fait dans l'intérieur des magasins, repas dont les aliments sont à ses frais, mais qu'il a intérêt à ne pas aller prendre au dehors, puisque la boîte, ou baril, est pleine d'un mélange réconfortant. Chaque jour, en outre, il reçoit pour ses besoins personnels du dehors, ou pour en disposer comme bon lui semble, un litre de vin pris au même baril.

Il existait autrefois, parmi les tonneliers d'Auxerre, un genre d'exercice qui s'exécutait avec des cercles; Moiset dit que ce jeu est depuis si longtemps abandonné, qu'on ne saurait le décrire. On voit seulement, dans un programme tracé pour la réception de Louis XIV à Auxerre, en 1654, que «les tonneliers de la ville seront mandés pour les avertir de se mettre en habits blancs aux gallons de plusieurs couleurs pour aller au-devant de Leurs Majestés jusques à la chapelle de Saint-Siméon, avec fifres et tambours, pour divertir leurs dites Majestés par les tours de souplesse qu'ils ont accoutumé de faire avec leurs cercles peints de diverses couleurs.»

Les tonneliers, tout au moins dans la Gironde, figuraient parmi les artisans qui, en raison de leur métier, pratiquaient une sorte de médecine particulière; ceux qui ont exercé l'état depuis trois générations ont le don de guérir, en le palpant, le fourcat, grosseur qui vient entre les orteils; ils ont aussi le privilège de guérir le jable, maladie assez indéterminée, par une assimilation entre ce nom et le jable des tonneaux.

Ar barazer a oar dre c'houez Hag hen a voz tra vod er pez.

—Le tonnelier sait à l'odeur—S'il y a bonne chose en la
pièce. (Basse-Bretagne.)

Dans les Farces tabariniques, Tabarin dit à son maître que «les meilleurs médecins et qui connaissent mieux les maladies sont les tonneliers. Quand un tonnelier va visiter une pièce de vin, il ne demande pas: Est-il blanc? est-il clairet? sent-il mauvais? a-t-il les serceaux rompus? L'on ne cognoist jamais les maladies que par l'intérieur. Il y regarde luy mesme et pour ce faire, il ouvre le bondon qui est au-dessus de la pièce et y met le nez; puis, des deux mains, à chaque costé du fond il donne un grand coup de poing. La vapeur alors s'exhale et sort par la partie supérieure, et ainsi il cognoist si le vin est bon ou non.»

Les Contes d'Arlotto contiennent une autre facétie à leur sujet: «On disputoit un jour, en bonne compagnie, lequel de tous les artisans estoit ou le meilleur ou le plus meschant; qui disoit un tel, qui disoit un autre. Le curé (Arlotto) conclud que les plus meschants estoient les tonneliers et faiseurs de cercles, parce que d'une chose toute droite ils en faisoient une tortue».

Autrefois, il y avait dans les villes des tonneliers ambulants; ils n'étaient pas comme ceux que l'on entend crier à Paris: «Avez-vous des tonneaux, tonneaux, tonneaux!» ou «Chand d'tonneaux! Avez-vous des tonneaux à vendre!» et qui sont surtout des acheteurs de barriques vides, bien qu'ils sachent aussi remettre les cercles et faire quelques menues réparations. Ces petits industriels, qui gagnent assez bien leur vie, sont environ deux cents à Paris; ils parcourent pendant la semaine tous les quartiers de la ville, en s'annonçant par un cri, et chargent sur des charrettes les tonneaux que leur ont vendus les particuliers; une fois chez eux, ils rajustent leurs cercles, puis, le dimanche matin, ils les revendent aux marchands de futailles en gros.

Ceux de jadis offraient au public des tonnes, des barils ou des baquets, et se chargeaient de réparer ceux auxquels manquaient des cercles ou de nettoyer ceux qui avaient mauvais goût ou dans lesquels on avait laissé séjourner la lie.

[Illustration: Le Tonnelier, d'après Bouchardon (XVIIIe siècle).]

Actuellement, à Paris, on donne le nom de tonneliers à des gens dont le métier consiste surtout à soutirer le vin, à le mettre en bouteille et à le cacheter. Leur boutique est signalée par un broc suspendu au-dessus de la devanture; quelquefois on voit en haut un petit tonneau, un seau et un broc.

Voici, dans les cris du XVIIe siècle, le quatrain qui concerne les tonneliers ambulants:

Tinettes, tinettes, tinettes!
A beaucoup de gens sont propices,
Et si font beaucoup de services,
Regardez: elles sont bien nettes.

À Londres, au siècle dernier, le cri était:

Any work for the Cooper!—Avez-vous de l'ouvrage pour le tonnelier?

L'épigramme des Cris de Londres fait en ces termes l'éloge d'un tonnelier populaire: Aucun tonnelier, qui parcourt les rues, ne peut être comparé à William Farrell, pour le raccommodage soigné d'un baquet ou la façon dont il remet le cercle à un baril. Quand on enlève la bonde, si l'on donne un coup au tonneau, je vous engage à prendre le vieux Farrell, de préférence à tout autre tonnelier. Car, quoiqu'il ait toujours aimé le liquide et ne peut s'empêcher d'y goûter, il est sensible à cette bonne maxime: le péché consiste à abuser.

La fabrication des cuviers rentrait dans les attributions des tonneliers, comme cela a encore lieu à la campagne, et c'étaient eux aussi, suivant toute vraisemblance, qui faisaient les couvercles à lessives. Cette dernière industrie semble, d'après les Cris de Paris de la fin du XVIe siècle, avoir été exercée par des artisans de la campagne, qui venaient les débiter à la ville:

Après toutes les matinées,
Vous orrez ces villageois,
Qui vont pour couvrir les bues,
Criant: «Couvertouez! couvertouez!»

Le rôle des tonneliers, dans les traditions populaires de France, est très restreint.

En Gascogne et dans le Quercy, on chante la chanson du Tonnelier de
Libos
, les deux versions sont incomplètes:

Din lou bourg de Libos
Y a'n tsentil barricayré.

L'Annèto de Trentel
Cado tsour lou ba béré.

—Antouèno, mon ami,
Maridén nous ensemblé.

—Annèto de Trentel,
Attenden à dimentsé.

—A dimentsé, à douma,
You souy lasso d'attendré!

Dans le bourg de Libos,—Il y a un gentil tonnelier.—L'Annette de Trentels,—Chaque jour va le voir.—Antoine, mon ami,—Marions-nous ensemble.—Annette de Trentels.—Attendons à dimanche—À dimanche, à demain.—Moi, je lasse d'attendre!

[Illustration: Tonneliers à l'ouvrage, d'après Jost Amman (XVIe siècle).]