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La sentence contre ceux de Montpellier.

Le vendredi vint-cinquiesme jour de janvier, l'an mil trois cent soixante-dix-neuf devant dit, environ heure de tierce, entra le duc d'Anjou à Montpellier pour prendre vengeance du vilain fait qui avoit esté fait en ladite ville des officiers du roy et des siens dont dessus est faite mencion. Et en sa compaignie avoit grant foison de gens d'armes et arbalestiers, et y fu receu par la manière qui ensuit :

Premièrement, vindrent au-devant de luy tous les officiers du roy estans lors en ladite ville. Secondement, le cardinal d'Albanie qui là estoit. Tiercement, tous les collèges et religieux de ladite ville, tant de chanoines comme de moines, de mendians et de encloses. Quartement, l'estude de droit civil, de canon et de médecine. Et estoient tous à procession, des deux parties du chemin par où ledit duc devoit passer ; et tous à genoulx crioient à haulte voix : Miséricorde pour le peuple de Montpellier! Après estoient grant quantité d'enfans de ladite ville de l'aage de quatorze ans et au dessoubs, criant aussi miséricorde! Après estoient les consuls, ès robes de la ville, sans manteaulx, sans chapperons et sans ceintures, et grant quantité du peuple, chascun ayant une corde environ le col, requérans à genoulx miséricorde, et apportèrent les clés des portes et le batel de la cloche de la ville, dont l'en avoit fait le touquesin[375] ; lesquelles clés et batel ledit duc fist prendre par le séneschal de Beaucaire qui estoit présent. Et lors descendi à pié ledit cardinal d'Albanie et requist pour eux miséricorde avec tout le peuple ; et ès forbours de ladite ville estoient toutes les femmes d'icelle ville, en simples habis, requérans aussi très-humblement miséricorde. Et quant ledit duc fut entré en ladite ville, il destitua tous les officiers d'icelle et la maison du consulat, l'églyse de Saint-Germain que fist faire pape Urbain, et les portaux d'icelle ville fist garnir de gens d'armes, et les armeures des gens de ladite ville que l'en pot trouver fist apporter par devers luy.

[375] Touquesin. Variante du msc. du duc de Berry no 8302, Tacquehan, et de même plus bas.

Le vint-quatriesme jour dudit mois, ledit duc d'Anjou estant sur un eschaffaut que l'en avoit fait moult notable en une place de ladite ville, afin que le peuple véist mieux ce qui y seroit fait, fu donnée sentence par ledit duc contre l'université, consuls et singuliers de ladite ville de Montpellier, par la manière que ci-après s'ensuit : c'est assavoir l'université à perdre consuls, consulat, maison et arches communes, séel et cloches et toutes autres juridicions ; et envers le roy et ledit duc d'Anjou en six cens mil francs d'or et ès despens que ledit duc d'Anjou avoit fais pour ceste cause. Et quant aux singuliers, six cens des plus coupables, à morir, c'est assavoir deux cens à coper les testes, deux cens pendus et deux cens ars ; leur enfans infames et en perpétuel servitude et leur biens confisquiés et la moitié des biens de tous les habitans d'icelle ville, deux portaux de la ville et six tours et les murs qui sont entre les portaux à abattre et les fossés d'entre deux emplir : tous les harnois et armeures de ladite ville à estre arses. Que les consuls et plus notables de celle ville trairoient les morts qui en la rumeur avoient esté occis des puis où il les avoient gietés, et que ladite université fonderoit une églyse ou chapelle où il auroit six chappelleries, chascune de quarante livres de rente. Et en icelle églyse seroit mise la cloche de quoy fu sonné le touquesin en ladite rumeur. Et en oultre fu condampnée ladite université à la restitution des biens des mors et l'intérêt de partie. Et tantost ladite sentence prononciée se desvestirent les consuls publiquement des robes de consulat, sans mantel, cote né chapperon, et rendirent audit duc le séel de ladite ville. Toutes voies il s'escrioient et requéroient avec le peuple très humblement miséricorde! Et lors, ledit cardinal d'Albanie et aucuns autres prélas envoiés de par le pape et de par le collège des cardinaux prièrent ledit duc moult affectueusement qu'il eust pitié de ce peuple, et que il ne voulsist procéder à aucune exécucion, jusques à ce qu'il eust oï parler ledit cardinal. Si luy assigna jour ledit duc à l'endemain en celle meisme place pour le oïr, auquel jour et lieu ledit cardinal, et collèges, et religieux et religieuses de ladite ville, l'université et très-grant nombre de femmes et de petits enfans qui tous crioient miséricorde pour le peuple, ledit cardinal dit moult de belles paroles audit duc et fist faire une collation par un frère Jacobin tous tendant à fin de miséricorde. Si fist lors ledit duc modéracion de sentence et rémission desdis six cens mil francs, et que les portaus et les murs dessusdis ne seroient mie abattus. Et leur rendi leur consulat, maison, séel, juridicion fors que l'office du baillif et tous les autres qui sont sous luy demourèrent en l'ordenance du roy. Et quant à l'exécucion des six cens condempnés, fu dit que tous ceux qui avoient esté cause de la commocion et qui avoient mis mains aux mors seroient avec leur bien en l'ordenance du roy. Et ainsi remist la moitié des biens des autres de la ville ; et les chappellenies furent ramenées à trois, et les armeures et artillerie d'icelle ville furent mises en la main du roy pour faire sa volenté. Et si fu dit que il paieroient les despens que ledit duc avoient fais en ceste besoigne, lesquels furent depuis ordenés à six vint mil francs par ledit duc.

Incidence. En ce temps, le lundi vint-quatriesme jour de février l'an dessusdit, au bois de Vincennes, fist le duc de Juillers hommage lige au roy, et se déclara lors pour le pape Clément VII.

Par tout ce temps, le cardinal de Poitiers qui estoit venu par deça pour aler en Angleterre, et aussi le cardinal d'Aigrefueil qui estoit envoyé en Allemaigne par le pape Clément se tinrent sur les marches de Tournesis et de Cambresis ; c'est assavoir ledit cardinal de Poitiers à Tournay et à Cambray et ledit cardinal d'Aigrefueil à Metz, pour ce qu'il ne povoient avoir sauf-conduis pour passer oultre.