LXXIV.
Du commencement et première assemblée de la mauvaise Jaquerie de Beauvoisin.
Le lundi, vint-huitiesme jour dudit moys de may, s'esmurent pluseurs menues gens de Beauvoisin des villes de Saint-Leu de Serens, de Nointel, de Cramoisi[114] et d'environ, et se assemblèrent par mouvement mauvais. Et coururent sur pluseurs gentils hommes qui estoient en ladite ville de Saint-Leu et en tuèrent neuf : quatre chevaliers et cinq escuiers. Et ce fait, meus de mauvais esprit, alèrent par le pays de Beauvoisin, et chascun jour croissoient en nombre, et tuoient tous gentils hommes et gentils femmes qu'il trouvoient, et pluseurs enfans tuoient-il. Et abattoient ou ardoient toutes maisons de gentils hommes qu'il trouvoient, fussent forteresces ou autres maisons. Et firent un capitaine que on appelloit Guillaume Cale[115]. Et alèrent à Compiègne, mais ceux de la ville ne les y laissièrent entrer. Et depuis il alèrent à Senlis, et firent tant que ceux de ladite ville alèrent en leur compaignie. Et abattirent toutes les forteresces du pays, Armenonville, Tiers et une partie du chastel de Beaumont-sur-Oyse. Et s'enfouy la duchesse d'Orléans qui estoit dedens, et s'en ala à Paris.
[114] Nointel, Saint-Leu et Cramoisi sont aujourd'hui trois villages : le premier au-dessus de Beaumont-sur-Oise ; le second sur la même rivière, à cinq lieues au-dessous ; le troisième entre Mello et Saint-Leu. Quant à Serens, ce doit être le surnom du village de Saint-Leu, et il faut le reconnoître dans le Sanctum-Lupum de Cherunto du Continuateur de Nangis. La carte de Desnos (Généralité de Paris) écrit : Saint-Leu Desservant. Tiers et Ermenonville, que les paysans abattirent, sont des villages situés aux deux extrémités de la forêt d'Ermenonville, à quatre ou cinq lieues de Saint-Leu. La chronique inédite du Msc. 530 dit également que « la première esmeute des paysans contre les nobles fu commenciée dans la première sepmaine du moys de juing. » (Fo 69, Vo.)
[115] Guillaume Cale. « Capitaneum quemdam de villâ quæ Mello dicitur, rusticum magis astutum ordinarunt, scilicet Guillermum dictum Karle. » (Continuateur de G. de Nangis.) La Jaquerie, l'un des épisodes de la déplorable année 1358, offre les plus grands rapports avec les bandes qui, presque de nos jours, crioient : Guerre aux Châteaux, Paix aux Chaumières.