JOUISSANCE

(Imité d’Ovide, Amours, liv. III, élég. 7.)

STANCES[27]

Accablé de l’inquiétude

Que cause l’ardeur de l’esté,

Pour dissiper ma lassitude

Sur mon lit je m’estois jeté.

Le soleil, dans ma chambre obscure,

Trouvant quelque foible ouverture,

Lançoit un rayon de ses feux,

Et meslant la lumière à l’ombre,

En faisoit un lieu clair et sombre

Propice aux larcins amoureux.

Alors à mes yeux se présente

Corinne et n’ose m’approcher:

Sa robe blanche et transparente

La couvroit sans me la cacher.

Elle chancelle, je m’avance;

J’attaque, elle fait résistance

Et tâche de me repousser,

Mais d’une manière si douce,

Que le beau bras qui me repousse,

Est deja prest à m’embrasser.

Enfin, vainqueur de cette belle,

J’en contemplay tous les appas,

J’admiray ce qu’on voit en elle

Et tout ce que l’on ne voit pas.

Chacun aisément conjecture

Ce qu’on fait en cette aventure

Avec l’objet de ses amours...

Que je serois digne d’envie,

Si dans la suite de ma vie

J’avois souvent de ces beaux jours!


L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE[28]

Une certaine Dame de la campagne avoit un mary fort jaloux, et neantmoins ne laissoit point de se réjouyr, et de passer son temps avec un jeune frisé, valet de chambre d’un gentilhomme de ses voisins, dont elle estoit passionnement amoureuse, qui, quelquefois, la voyoit de près aux heures qu’elle l’avertissoit que son mary estoit absent. Cette Dame estoit parfaitement belle, et quoyqu’elle s’abandonnast à un valet, ne laissoit point d’estre poursuivie par tous les braves cavaliers du pays, et entre autres, par un certain Marquis, leur voisin, qui, l’ayant longuement persecutée à force de présens, obtint d’elle ce qu’il en desiroit, mais elle l’obligeoit bien plus tost par interest que par amour; car toutes ses inclinations estoient dediées à ce valet de chambre, à qui elle avoit absolument donné son cœur.

Un jour, comme son mary estoit allé dehors, qui ne devoit estre de retour que le lendemain, elle envoye tout à l’heure querir son galand, comme elle avoit accoutumé de faire en pareille occasion; mais à peine luy avoit-elle donné le bonjour, que monsieur le Marquis arrive, ayant laissé ses chevaux dans la cour; (il) montoit desja l’escalier, quand une des filles de chambre de la Dame la vint avertir que monsieur le Marquis montoit. Elle, qui pour rien n’eust voulu que le Marquis eust trouvé ce jeune homme dans sa chambre, le pria de se cacher; ce qu’il fit tout tremblant de peur, et, ne sçachant où se mettre, il se cache sous le lict. Le Marquis entre et salue la Dame, qui luy demande comme il avoit sçeu prévoir que son mary n’estoit point au logis; il luy dit que son cœur l’en avoit averty, qui n’avoit pas accoutumé de pronostiquer jamais en vain.

Comme ils estoient en conversation ensemble, le mary arrive: ce qu’une fille de chambre vint aussitost dire à sa maistresse, qu’il estoit desja dans la cour et qu’il avoit veu les chevaux de monsieur le Marquis. Cette femme demeura bien interdite, ne sçachant ce qu’elle devoit faire de voir son mary la surprendre, pendant qu’elle estoit avec le Marquis, et qu’elle avoit un autre galand caché sous le lict. Mais, comme les femmes sont extrêmement subtiles et prompte plus que les hommes à remedier aux malheurs présens, avec le peu de temps qu’elle avoit, elle dit au Marquis: «Monsieur, si vous avés dessein de me sauver la vie, au nom de Dieu, sans vous informer de la cause qui m’oblige à cela, car je n’ai pas à présent le loisir de répondre là-dessus, mettez l’espée à la main, et tesmoignez d’estre en colere; disant: Morbleu! je le rattraperai une autre fois! et en disant cela, sortez promptement de céans, et quoyque mon mary, que vous allez rencontrer sur la montée, vous en demande la cause et vous veuille arrester, allez-vous-en en colere, sans luy respondre. C’est l’unique moyen de me sauver, sans quoy, tenez-moy morte, autant vaut.»

Le Marquis, qui n’avoit pas le loisir de consulter là-dessus, bien aise aussi que par ce moyen il pouvoit aussi échapper, met l’espée à la main, sort de la chambre, et rencontrant le mary sur la montée, dit, en colère: «Morbleu! je le rattraperay une autre fois!» Le mary estonné, luy demande ce qu’il a; mais, luy, sans vouloir escouter, enfonçant son chapeau à sa teste, sort sans luy dire aucune chose. Le mary trouve sa femme à la porte de sa chambre, à qui il demande à qui en avoit monsieur le Marquis. «Ah! mon amy, luy dit-elle, jamais je ne me suis trouvée si estonnée! Tout maintenant il est venu un jeune homme se refugier icy, me criant, la larme à l’œil, d’avoir pitié de luy et de le sauver des mains de ce Marquis, qui, l’espée à la main, couroit après luy pour le tuer. Je l’ai fait entrer dans ma chambre et me suis tenuë à la porte pour en deffendre l’entrée au Marquis, qui, tout furieux, venoit pour le tuer; mais, ayant connu que je ne le trouvois pas bon, s’estant venu refugier dans ma chambre, encore a-t-il esté assez courtois pour ne l’attaquer pas chez moy.—Ah! dit le mary, sans doute c’est ce qui l’obligeoit à dire qu’il le rattraperoit ailleurs. Mais où est-il ce jeune homme?—Je ne sçay, dit-elle, où il se sera caché. Je m’en vais l’appeler. Sortez, mon amy, dit-elle, sortez! Ne craignez rien, il est party.» Ce jeune homme, qui avoit tout ouï, sort tremblant de dessous le lict, car il en avoit bien sujet. Le mary luy demande pourquoy le marquis luy en vouloit: «Je vous jure, dit-il, que je n’en sçay rien, monsieur, car je ne le connois point, et je crois qu’il me prend pour un autre: car, si tôt lorsqu’il m’a veu, mettant l’espée à la main, il a crié: Tue, tue! et sans Madame, qui m’a fait la faveur de me retirer céans, je serois mort, sans doute. Je luy suis obligé de la vie.» Le mary le console le mieux qu’il pût et le conseille de ne sortir point de chez luy, qu’il ne fust nuict, de peur que l’autre ne le guetast par la rue. Ainsi eut-il beau recouvrer le temps qu’il avoit perdu, sans appréhender le mary qui luy servit d’escorte.

FIN.

NOTES.

[1] Ce texte, que nous regardons comme l’original de Pierre Corneille, est tiré du Nouveau Cabinet des Muses, ou l’Eslite des plus belles poésies de ce temps (Paris, veuve Edme Pepingué, 1658, in-12). La pièce se trouve dans un cahier imprimé à part vers 1660, et placé à la suite du recueil; ce cahier de 50 pages manque dans la plupart des exemplaires.

[2] Page 284.

[3] Un historien moderne prétend qu’il est aussi difficile de le croire, que de lire ce livre une seule fois. Voyez l’Histoire du Siècle de Louis XIV, t. II, chap. des Écrivains, art. Corneille (Pierre). On juge aujourd’hui des ouvrages, d’une manière épigrammatique. Cette sorte de critique est singulièrement remarquable dans la Méthode pour l’histoire, etc.

[4] Voy. les Mémoires de Trévoux, décembre 1724, p. 2272 et le P. Niceron, t. XV de ses Mémoires, p. 379.

[5] Le privilége est du 19 septembre 1661; il fut enregistré sur le Livre des libraires le 30 du même mois; l’ouvrage fut achevé d’imprimer le 16 novembre 1661. Le frontispice porte cependant 1662.

[6] Ce recueil forme un in-12 de 253 pages.

[7] Page 12 de son Avis au lecteur.

[8] Le compilateur des Anecdotes littéraires a copié le passage du Carpenteriana (tome II, page 2), et donne aussi à Corneille ce petit poëme.

[9] Le 6 octobre 1715, neuf ans avant l’impression du Carpenteriana.

[10] L’Occasion perduë-recouvrée commence le recueil intitulé: L’Élite des poésies héroïques et gaillardes de ce temps, augmentées de nouveau, in-12 de 94 pages, sans nom de ville et d’imprimeur. Cette pièce se trouve aussi à la tête du Recueil des pièces du temps, ou Divertissement curieux. La Haye, Jean Strik, 1685, in-12.

[11] Voyez l’Histoire de l’Académie françoise, par M. l’abbé d’Olivet, t. II, p. 235, édit. in-12.

[12] Voyez sa Réponse à l’épître de Rousseau contre les esprits-forts.

[13] Charles de Sercy et Claude Barbin en imprimèrent un gros recueil en 2 vol. in-8, Paris, 1669.

[14] Page 556 et suiv. Je me servirai toujours ici de la première édition de ses Œuvres.

[15] Voyez la page 7 et suiv. de l’Avis au lecteur.

[16] Page 14.

[17] En 1643.

[18] Voyez page 248.

[19] Voyez page 243.

[20] Ces vers, imités des Amours d’Ovide (liv. III, élégie 7), sont de Mathurin Régnier; ils ont été publiés, après sa mort, dans ses œuvres, en 1613 et 1642. On les retrouve avec de bonnes corrections, mais aussi avec de nouvelles fautes, dans le Nouveau recueil des plus belles poësies, contenant le Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, la Belle mandiante, l’Occasion perdue, etc., et autres pièces curieuses (Paris, vefve G. Loyson, 1654, in-12, p. 399-404).

[21] Nouveau recueil des plus belles poësies, contenant le Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, l’Occasion perduë, etc., et autres poësies curieuses. (Paris, chez la vefve Loyson, 1654, in-12, p. 119-138.)

[22] Imprimé à la suite de l’Occasion perduë recouverte, page 18 de ce cahier séparé, qui se trouve à la fin des Maximes et loix d’amour, lettres, billets doux et galants, poësies (Paris, Olivier de Varennes, 1669, pet. in-8).

[23] Poësies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudery, Bois-Robert, La Mesnardière, Sarrassin (sic), Desmarets, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs de ce temps. 4e édition, revue, corrigée et augmentée (Paris, Charles Sercy, 1655), in-8, page 30 de la première partie).

[24] Nouveau recueil de diverses poësies du sieur Du Teil, augmenté de plusieurs poëmes, stances, sonnets, etc. (Paris, J. B. Loyson, 1659, in-12, p. 32-36).

[25] Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C... (Paris, Théodore Girard, 1662, in-12, p. 75-78).

[26] Poësies choisies de MM. Corneille, Bois-Robert, de Marigny, Desmarets, Gombault, de La Lanne, de Cerisy, de Cerisay, Maucroix, etc., et plusieurs autres. Cinquiesme partie (Paris, Charles de Sercy, 1666, in-12. p. 61). Ce sonnet, publié sans nom d’auteur dans différents recueils, est de mademoiselle Desjardins, plus tard madame de Villedieu, qui ne le désavouait pas.

[27] Cette pièce, sans nom d’auteur, se trouve à la p. 1177 du t. IX du recueil manuscrit de Conrart, in-folio, Bibliothèque de l’Arsenal.

[28] Les Soirées des Auberges, l’Apothicaire de qualité, l’Avanture de l’hostellerie, le Mariage de Belfegore, l’Occasion perduë recouverte, Nouvelles galantes, comiques et véritables (Paris, Estienne Loyson, 1669, in-12, p. 289-292).